Kitabı oxu: «Histoires de trois maniaques»
Paul de Musset
Histoires de trois maniaques

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066328603
Table des matières
I
II
III
IV
V
VI
HISTOIRE D’UN DIAMANT
I
II
III
IV
DON FA-TUTTO
I
II
III
IV
V
VI
VII
VIII,
X
X
XI
XII
RÉCIT FANTASTIQUE
I
Table des matières
A l’heure de la sieste, par une chaleur de 30 degrés Réaumur, le lieutenant Aubert, du 1er régiment de tirailleurs algériens, s’était couché sur son lit de fer, et le journal qu’il essayait de lire venait de lui tomber des mains. Sa chambrette ressemblait fort à celle d’un Arabe. Sur les quatre murs blanchis à la chaux, point d’autre ornement qu’un modeste trophée d’armes, savoir le sabre et le revolver d’ordonnance, plus deux longues pipes en merisier. Une malle contenant du linge et l’uniforme de grande tenue, deux chaises de paille, un escabeau et une table en bois blanc recouverte d’un tapis de drap jaune, composaient tout l’ameublement. Au pied de la couchette de fer, une natte d’aloès tenait lieu de descente de lit. Un store de calicot bleu, tendu sur la fenêtre, changeait en une lueur blafarde la lumière éblouissante du soleil d’Afrique. De temps à autre, le frémissement du store témoignait que la brise de mer allait s’élever et répandre un peu de fraîcheur. Le lieutenant dormait, tandis que son brosseur assis sur l’escabeau, les yeux fixés sur le visage de son officier, demeurait immobile comme s’il eût été de cire. Cependant le turco, en pliant les genoux, défit un à un les boutons de ses guêtres, ôta ses souliers et se dirigea tout doucement vers la table, sur laquelle était une trousse de voyage ouverte, et une boîte fermée en érable verni qui contenait les cartouches du revolver. Avec une dextérité remarquable, le brosseur tourna la petite clé dans la serrure, ouvrit la boîte et prit deux cartouches qu’il glissa furtivement dans sa poche; mais, en prenant la troisième, soit par joie ou par crainte, sa main trembla, et la cartouche, tombant à terre sur le carreau de faïence, produisit un bruit sec qui réveilla le lieutenant. — Je ne sais pas, murmura le turco en feignant de ranger les ustensiles de la trousse, je ne sais pas ce que j’ai fait à Allah; mais aujourd’hui je ne peux toucher à rien sans le laisser tomber.
— Tu sais très-bien au contraire ce que tu as fait à Allah, dit le lieutenant. Tu me voles mes cartouches, et Allah n’aime pas les voleurs.
— Lieutenant, tu as mal vu, reprit le turco. Le fils de ma mère n’est pas un voleur. J’essuie la poussière qui est sur tes ciseaux et tes rasoirs. J’ai laissé tomber une petite brosse. Voilà tout.
— Le fils de ta mère a menti. Si tu ne remets pas dans cette boîte les cartouches que tu viens de prendre, je t’enverrai pour huit jours à la salle de police.
— Celui qui n’a pas d’armes n’est pas un homme, dit le turco avec dépit en remettant les cartouches dans la boîte. Ali n’est pas un homme.
— Ali est un ingrat, reprit l’officier. Est-ce qu’il n’a pas un excellent fusil Chassepot que le sultan des Français lui a donné pour rien?
— Un fusil sans poudre n’est pas une arme, et mon chassepot reste au râtelier quand moi je suis dans la rue.
— Tais-toi, fais-moi le plaisir de te chausser, et va-t’en à la caserne.
Le lieutenant revint à la lecture de son journal, et jeta un regard sur les dernières nouvelles. Tout à coup il poussa un cri de joie. — Ali, dit-il, tu ne sais pas? la guerre est déclarée. Nous allons partir pour la France.
Ali montra ses dents blanches comme des amandes fraîches en plissant ses grands yeux de gazelle, et puis son visage reprit subitement l’air impassible qui lui était habituel. — Le journal a peut-être menti comme Ali, dit-il.
— Point du tout, répondit le lieutenant. C’est une dépêche du gouvernement. Notre régiment est appelé à l’armée du Rhin. Nous allons faire parler les chassepots, et tu auras soixante cartouches dans ta giberne.
Ali fit de nouveau son rire silencieux. Tandis que le turco remettait sa chaussure, M. Aubert prit son sabre et son képi, et ils sortirent ensemble, l’un pour aller à la caserne et l’autre à l’état-major. L’agitation se répandait déjà dans la ville avec la nouvelle de la déclaration de guerre. Sur son chemin, le turco rencontra une vieille femme qui jouissait d’un grand crédit dans le menu peuple arabe, parce qu’elle était sujette à de fréquentes attaques d’épilepsie, ce qui est, comme on sait, le signe certain du don précieux de seconde vue. La vieille s’arrêta devant Ali, lui barra le passage, et après lui avoir examiné le blanc des yeux et le creux de la main: — Mon fils, lui dit-elle, mon cher Ali, prends garde à toi. Ce n’est pas pour Allah et son prophète que tu vas combattre. Par-dessus la mer, là-bas, sur la terre froide, je vois des dangers, des dangers qui volent de tous côtés comme des hirondelles. Les balles pleuvent autour du vaillant soldat, et une seule suffit pour le tuer. Il faut te mettre à l’abri de la mort. Mon fils Ali, achète-moi ce talisman; il a été fait par un savant magicien.
La vieille exhiba une petite pierre noire et plate, comme on en trouve par centaines au bord de la mer, et sur laquelle étaient gravés grossièrement les deux mots arabes arch et korsi, qui sont les noms des deux trônes d’Allah.
— Ce talisman est-il vraiment puissant? demanda le turco.
— Puissant comme le soleil.
— Et combien vaut-il?
— Une piastre.
Ali gratta le fond de sa poche. Il en tira une pièce d’argent de vingt centimes. — Voilà tout ce que je possède, dit-il.
La vieille saisit avidement la pièce de monnaie, puis elle se redressa d’un air solennel en élevant les deux mains à la hauteur de sa tête. La pierre noire percée d’un petit trou pendait au bout d’une ficelle. Ali se courba religieusement, et la sorcière lui mit au cou le préservatif infaillible des atteintes de toute espèce de projectiles. Pendant cette cérémonie, la vieille prononçait des paroles prophétiques. — Ils auront beau tirer sur lui, les infidèles des pays froids; leurs balles n’atteindront pas le bon serviteur d’Allah, quand même elles tomberaient plus serrées que la grêle. Il est à l’abri de la mort par le feu, le vrai croyant, et pour se garder de la mori par le fer il a ses jambes agiles, ses bras nerveux et son cœur de lion! Va, mon fils; sois vainqueur, et méfie-toi des armes blanches.
Plein de confiance dans la vertu de son talisman, le turco reprit le chemin de la caserne.
Ali-ben-Samen avait porté les armes contre le sultan des Français dans sa petite jeunesse. Il avait pris part à maintes expéditions de sa tribu insoumise, détroussé maints convois, pillé maintes fermes, assassiné maints colons européens, et il ne croyait pas avoir mal fait. Ali, étant né sous la tente, ne savait pas son âge et s’étonnait parfois de voir que tous les Français paraissaient se souvenir du moment de leur naissance. C’était un beau garçon de pur sang arabe, d’une force peu commune, leste et souple comme un chat, la peau brune, mais non noire, le nez droit, le front haut, la bouche grande, les lèvres fortes, mais non épaisses. Ses yeux semblaient d’émail et ses dents de fine porcelaine, A voir l’air calme du visage, la gravité de la démarche et la sobriété du geste, on aurait pris Ali pour un homme raisonnable et maître de lui; mais tout cela n’était qu’un masque. Dans ses moments de passion, l’Africain ne se connaissait plus. Obéissant, apprivoisé par la discipline, il gardait au fond de son âme ses instincts sauvages, tout prêts à se déployer, si on leur donnait carrière; au demeurant, le meilleur fils du monde et voleur comme une pie. La plus belle de ses qualités après le courage était une frugalité incompréhensible pour l’homme du Nord. Une poignée de riz cuit à l’eau suffisait à sa nourriture pour vingt-quatre heures, et de sa vie il n’avait bu ni vin ni aucune de ces liqueurs dont les soldats s’empoisonnent. Dans une expédition malheureuse de sa tribu, Ali avait été entouré par les zouaves, et, comme il ne voulait point se rendre, on l’avait garrotté avec des cordes et transporté à Constantine comme du bagage. Persuadé qu’on allait le fusiller, il s’imagina d’abord qu’on n’osait pas le mettre à mort par crainte de représailles; mais il finit par comprendre que la peur n’entrait pour rien dans cette mansuétude des Français. Leur générosité le toucha. On lui permit de visiter Alger et de circuler librement dans la ville, sous la promesse de ne point chercher à s’évader. Finalement il s’engagea dans les tirailleurs algériens pour conquérir le droit de porter des armes, et il se conduisit en loyal soldat.
Ce fut une véritable partie de plaisir pour Ali que l’embarquement sur le bateau-transport et l’arrivée sur le continent européen. On sait avec quelle précipitation désordonnée s’exécutèrent les mouvements de troupes pendant les derniers jours de juillet 1870. A Marseille, le turco eut le plaisir de se montrer dans la Canebière, son fusil sur l’épaule, au milieu d’une population curieuse et sympathique; mais à Lyon il n’eut pas le temps de parcourir la plus grande ville de France après Paris. En approchant du théâtre de la guerre, son régiment, dirigé tantôt d’un côté, tantôt de l’autre par une succession d’ordres et de contre-ordres, ne se reposa plus. Enfin, le 3 août, les tirailleurs algériens, définitivement attachés à la division du général Douay arrivèrent à Wissembourg. Ils mirent leurs armes en faisceaux dans la gare du chemin de fer et les terrains environnants. Un bataillon de troupes de ligne occupait la ville. Le reste de la division était campé sur le Geisberg, dont un vieux château entouré de murailles épaisses couronnait le sommet. Sans le savoir, cette division de cinq mille hommes avait en face d’elle, à quelques heures de marche, une armée cinq fois plus nombreuse, commandée par le prince royal de Prusse, et qui s’avançait en dissimulant ses mouvements dans un pays couvert de forêts.
Le lieutenant Aubert était encore à table avec les autres officiers du régiment dans la salle du buffet de la gare, quand notre turco, amplement restauré par une ration de soupe et un peu de riz, dormait déjà sur une planche d’un sommeil profond et réparateur. Il ne se doutait guère du choc terrible qui se préparait pour le lendemain. Ce n’était pas à lui qu’il appartenait de le prévoir. Par malheur, ses chefs ne s’en doutaient pas plus que lui. Les officiers s’étendirent à leur tour sur les banquettes et les tables. La nuit vint, et le silence se répandit dans tout le campement.
Avant le coucher du soleil, si quelqu’un se fût élevé au-dessus de Wissembourg au moyen d’un ballon captif, on aurait pu voir, dans les espaces découverts et à travers le feuillage des bois, s’agiter une immense fourmilière, divisée en trois groupes distincts: le deuxième corps d’armée bavarois, les cinquième et onzième prussiens, puis les Badois et les Wurtembergeois commandés par le général de Werder. Au point le plus rapproché de la petite division française, les Bavarois mangeaient leur repas du soir. On leur distribuait de bons morceaux de viandes salées. Une large barrique, montée sur des tréteaux et percée aux deux extrémités, versait la bière par ses deux robinets à la fois. Le major Fressermann, allant d’un peloton à l’autre, s’assura que ses hommes ne manquaient de rien. Quand il les vit bien repus, l’estomac plein, les lèvres luisantes et les yeux alourdis, il les laissa dérouler leurs manteaux pour se coucher sur l’herbe desséchée par le vent d’est, qui soufflait sans interruption depuis trois mois. Son inspection achevée, le major vint s’asseoir près du chirurgien Basilius, qui l’attendait pour souper avec lui. Par manière de compliment sur son exactitude à remplir son devoir, le chirurgien l’accueillit en lui disant: — Les premiers sont les derniers.
— Major sum dit Fressermann en jouant sur le nom de son grade.
— Imo, maximus es, répondit Basilius.
Et ils se mirent à manger en gens de robuste appétit.
Dans son régiment, le major Wolfgang Fressermann passait pour un joli garçon. Il avait trente ans, la face large, la peau très-blanche, les cheveux blonds, les moustaches en crochets, les yeux d’un bleu clair, le regard froid et l’air martial. Sa mâchoire inférieure était un peu lourde, et sa langue épaisse, ce qui l’obligeait à parler lentement. Sa taille, de grandeur moyenne, bien serrée dans l’uniforme, paraissait belle, quoique les épaules fussent un peu hautes et le cou court. Il avait la jambe forte et le pied long; mais il valsait avec grâce. Malgré la vigueur de sa constitution, tous ses avantages physiques étaient gâtés par une fâcheuse infirmité. Fressermann avait les dents mauvaises et il souffrait parfois de névralgies insupportables, ce qui ne l’empêchait pas de faire son service avec une louable ponctualité. Né dans la petite ville de Roth d’une famille aisée, mais n’ayant point de titre au milieu d’une aristocratie pleine de morgue, le major savait rendre à chacun ce qu’il lui devait, parlant avec plus de respect à un graf qu’à un baron, humble devant ses supérieurs, poli avec ses égaux, brusque et hautain avec ses inférieurs, comme il sied à un bon Allemand. D’ailleurs intelligent, laborieux, musicien, doué d’aptitudes diverses et d’une mémoire complaisante, il portait dans sa tête un bagage considérable de notions variées, les unes utiles, les autres sans valeur. A force d’étudier les commentateurs, si nombreux en son pays, il avait perdu le sens vrai des textes. Le cours d’esthétique de Hegel lui avait appris les règles du beau dans les arts; mais, en face d’un tableau, il ne pouvait pas dire si la peinture en était bonne ou mauvaise. Sa sensibilité poétique s’émouvait aisément. Les larmes lui venaient aux yeux lorsqu’il chantait un lied de Schubert, mais à la vue d’un blessé ou d’un agonisant il restait maître de lui-même comme l’empereur Auguste. Nul ne savait mieux que lui soutenir une thèse fausse en observant les lois de la logique. Enfin, à tous les dons heureux que lui avaient prodigués les bons génies le jour de sa naissance, une méchante fée, arrivée la dernière, avait opposé ce correctif inquiétant: «avec tout cela, tu ne plairas pas.» En effet, lorsqu’il voulut faire la cour à la fille de son voisin, le riche fabricant de quincaillerie de Furth, Mlle Emilia ne répondit à ses compliments que par une incrédulité railleuse et affectée. Six mois avant la guerre, le 24 décembre, on fit chez le voisin deux arbres de Noël, l’un pour les enfants, l’autre pour les grandes personnes. Mlle Emilia disposa les numéros de telle sorte que M. Fressermann gagna une brosse à dents. Cette allusion peu charitable à son infirmité blessa justement le major. Il en conclut que la jeune fille avait un cœur dur, et il cessa de lui adresser ses hommages.
Est-il besoin de faire remarquer combien le major Fressermann ressemblait peu au pauvre turco qui, le soir du 3 août, dormait sur une planche à quelques lieues de lui? Assurément la nature n’avait point créé ces deux hommes pour qu’ils vinssent se heurter l’un contre l’autre, et si l’on m’eût dit au mois de juin que, dans peu de jours, ils se battraient ensemble, je ne l’aurais pas voulu croire. Cependant le 4 août, vers sept heures du matin, le canon tonna sur la rive gauche de la Lauter. Tout de suite après, une vive fusillade annonçait que les Bavarois tentaient l’assaut de Wissembourg. Leur feu diminua peu à peu, et l’on apprit que le bataillon du 74e de ligne les avait énergiquement repoussés. Pendant ce temps-là, les turcos se fortifiaient à la hâte en prenant dans le matériel du chemin de fer tout ce qui pouvait servir à former une redoute. Bientôt on aperçut à une grande distance une ligne noire qui s’avançait lentement: c’était la division bavaroise appuyée du cinquième corps prussien. Le colonel des tirailleurs observait cette marée montante. Lorsqu’il la crut à portée des chassepots, il commanda feu. Les fusils à aiguille répondirent aussitôt, et le vacarme alla toujours en croissant. Le tir des Prussiens se distinguait par un ensemble et une régularité presque mécaniques. A chaque décharge, c’était comme une nappe de projectiles, tous à la même hauteur, et qui faisaient voler en éclat les faibles palissades de la redoute et les vitres de la gare. Quelques tirailleurs blessés se traînaient sous les pieds de leurs camarades. Au milieu du bruit, le lieutenant Aubert ne put s’empêcher d’admirer les mouvements corrects de l’infanterie prussienne. Il se tourna vers Ali, et lui dit: — Regarde comme ils manœuvrent bien; cela est vraiment beau.
— Non, répondit le turco; ils tirent tous ensemble, mais il ne savent pas bien viser. Ali est à sa dixième cartouche et il a tué dix hommes, quatre soldats et six officiers.
— Comment le sais-tu? Les officiers sont dans le rang, mêlés avec les soldats.
— Oui, mais ils n’ont pas de fusil, et je vois au mouvement de leurs lèvres qu’ils font des commandements.
— Quels yeux tu as!
— Ali voit clair la nuit comme le jour.
Le turco montra ses dents blanches en prenant sa onzième cartouche. Cependant la marée noire montait toujours. De son côté, les décharges continuaient à intervalles égaux et avec un ensemble parfait, tandis que de l’autre côté le feu ne s’arrêtait plus. C’était le tir à volonté, moins régulier, mais dont tous les coups portent. Une oreille exercée aurait senti, dans ce désordre apparent, la volonté tenace et l’acharnement de la résistance. Le lieutenant Aubert, atteint par une balle à l’épaule et perdant beaucoup de sang, fut obligé d’aller s’asseoir à l’écart. Au bout d’une demi-heure, la gare était envahie par les assaillants. Alors commença le combat à la baïonnette, puis la lutte corps à corps, et enfin la boucherie. Les tirailleurs algériens, accablés par le nombre, furent tués, blessés ou désarmés jusqu’au dernier homme. Un seul pourtant se défendait encore. Ali, grimpé sur l’impériale d’un wagon, tirait dans la mêlée en ajustant de préférence les officiers. Quatre fusils à aiguille furent dirigés vers lui de quatre points différents; mais son talisman, puissant comme le soleil, le garantissait de la mort par le feu. Les quatre balles sifflèrent à ses oreilles sans l’atteindre, et il se mit à danser en faisant son rire féroce et muet. Le major Fressermann, qui se trouvait près du wagon, monta sur le marche-pied, et d’un coup de sabre frappa le turco à la jambe gauche. Ali, devenant furieux, bondit comme un tigre malgré sa blessure, et sauta dans la mêlée; mais, au moment où il touchait la terre, le major lui porta un violent coup de pointe qui lui traversa la poitrine et l’envoya rouler sous son wagon; il y demeura étendu sur le dos, versant un ruisseau de sang par sa large plaie, les yeux grands ouverts et la lèvre supérieure relevée au-dessus des gencives avec une étrange expression où se mêlaient ensemble la rage, le rire et l’agonie.
II
Table des matières
Au sommet du Geisberg, la défense n’était ni moins opiniâtre, ni moins meurtrière qu’à Wissembourg. Les Allemands, cinq fois plus nombreux que les Français, finirent par avoir raison de cette poignée de braves. A midi, la résistance avait cessé. La division Douay battait en retraite par la route de Climbach, laissant derrière elle son général tué au début de l’action et quinze cents hommes hors de combat, — triste prélude de désastres plus grands!
Quelques heures plus tard, la gare du chemin de fer changeait d’aspect. Sous la direction des chirurgiens, les aides, accompagnés d’un détachement de soldats, procédaient au triage des morts et des blessés. On chargeait les premiers dans les charrettes, les seconds se divisaient en deux catégories: ceux qui pouvaient être sauvés et les désespérés, dont il n’y avait plus qu’à attendre la mort pour les envoyer à la fosse. Avec les turcos, on y allait sommairement; plus d’un fut jeté dans la charrette respirant encore, mais non sur l’ordre du docteur Basilius, qui était un homme consciencieux. Le docteur, assisté d’un aide, avisa le pauvre Ali couché sous son wagon. Il le tira par une jambe et se mit à genoux pour l’examiner de près.
— Oh! dit-il, voilà un jeune sauvage qui a la vie dure. Il est encore chaud. Cependant je ne sens pas battre le pouls. Cette mousse rouge qui sort de ses lèvres indique que les poumons sont hors de service. Quelle mine terrible! On dirait que le drôle nous regarde et qu’il veut nous mordre avec ses dents affilées comme des lancettes.Mettons-le dans le tas des mourants; il n’y a rien à en faire.
Le major Fressermann s’approcha, tenant son mouchoir appuyé sur sa joue droite. — Mon cher Basilius, dit-il, je souffre horriblement, et je crains d’avoir une fluxion demain. Ne pourriez-vous m’arracher ma dent malade?
— Si fait, répondit le chirurgien. J’ai dans ma trousse tout ce qu’il faut pour cela. Une simple clé de dentiste suffit. Voyons un peu votre bouche. Diable! elle est en mauvais état. Presque toutes vos dents sont plus ou moins cariées. Au lieu de les perdre une à une, ce qui arrivera infailliblement, n’aimeriez-vous pas mieux les échanger contre celles de cet Africain? Suivez mon raisonnement: vous êtes destiné à souffrir pendant dix ans, après quoi vous aurez la bouche entièrement dégarnie. Je vous propose d’en finir tout de suite avec les souffrances. Voilà un jeune Arabe qui nous fournit un râtelier complet, la plus belle marchandise du monde, sans bourse délier. Il n’y a que la guerre pour offrir de telles aubaines. Je vous débarrasse de vos mauvaises dents, et je les remplace par celles de ce turco. C’est une opération connue qui a déjà réussi. Au moment où la dent est arrachée, on introduit aussitôt la dent pareille dans l’alvéole. L’hémorrhagie n’a pas le temps de se produire, et la soudure se fait moyennant quelques jours de régime et de précautions. Pour les dents à une seule racine, comme les incisives, les canines et les oeillères, je réponds du succès; pour les premières molaires à deux racines, nous réussirons encore. Quant aux molaires du fond, à trois ou quatre racines, nous les laisserons de côté. Vous les ferez arracher lorsqu’elles vous donneront des névralgies. Décidez-vous promptement, car ce jeune Bédouin n’a plus qu’un souffle de vie, et dans un moment il serait trop tard.
— Combien de temps durera mon supplice? demanda le major.
— Environ un quart d’heure. Nous avons dix-huit dents à extraire et à remplacer, dix du haut et huit du bas; une minute pour chaque opération, ce n’est pas trop exiger.
— Mais, reprit le major, je reconnais ce turco; c’est moi-même qui l’ai tué.
— Que vous importe? Pour lui enlever ses dents, nous n’avons pas besoin de son consentement. Il a mangé ce matin son dernier morceau de pain. Quand nous l’aurons jeté dans le trou, le trésor qu’il porte dans sa bouche sera perdu à jamais. En vous donnant ce trésor, je le conserve, et la nature, souriant aux efforts de l’art, va favoriser mon entreprise. N’hésitez plus. Asseyez-vous sur ce madrier.
— Êtes-vous bien sûr de ne pas m’estropier? dit le major. Ne cédez-vous pas à l’envie de tenter une opération rare, et de me prendre pour sujet d’une expérience?
— Monsieur le major, répondit Basilius, je suis docteur en médecine et chirurgien dans l’armée du roi. J’en ai opéré bien d’autres que vous. J’ai soutenu mes thèses en latin, et j’ai pratiqué avec succès la transfusion du sang artériel, qui est une découverte récente et vraiment scientifique.
— Encore un mot, docteur, ne dois - je pas craindre d’implanter dans mes gencives les dents d’un ennemi? Malgré moi, je pense au sort de Pierre Schlemihl.
— Quelle idée avez-vous là ? Pierre Schlemihl a vendu son ombre au diable. C’était une faute. L’ombre est l’accessoire nécessaire dé tout corps solide. Vous, au contraire, vous donnez au diable vos dents mauvaises. Ce Bédouin vous tombe sous la main, vous le tuez régulièrement d’un coup de sabre, vous lui prenez ses dents comme du butin, selon les lois de la guerre. Il aurait tort de se plaindre. Allons! mettez-vous là.
En parlant ainsi, le docteur tirait de son nécessaire une clé de dentiste et retroussait ses manches. Il fit signe à son aide de poser la tète du turco sur le madrier où le major s’était assis; puis il passa derrière le patient, et l’opération commença. Arrivé à l’une des canines du bas, le docteur s’arrêta pour la regarder. — Oh! dit-il, en voici une dont la pointe est ébréchée; mais elle n’en sera pas plus mauvaise. Ce drôle aura voulu manger du fer ou des cailloux.
M. Basilius ne se trompait pas: dans sa lutte avec les zouaves qui l’avaient fait prisonnier, Ali, ivre de colère, avait mordu le fourreau d’un sabre-baïonnette, et la pointe d’une de ses dents s’était brisée contre le fer.
Quoique dur au mal, Fressermann demanda grâce après la sixième dent extraite et remplacée. Le docteur lui accorda dix minutes de répit, et autant à la douzième dent. Enfin, au bout d’une grande heure, la dix-huitième dent fut mise en place. Basilius pressa doucement les gencives avec ses doigts, corrigea les irrégularités, et tirant de sa trousse un petit miroir: — Mon cher major, dit-il, regardez-vous. Ce ne sont pas des dents que vous avez, ce sont des perles, des opales, des pierres fines. Vous êtes rajeuni de dix ans. Que nous disiez-vous tout à l’heure de Pierre Schlemihl? C’est à la légende de don Juan qu’il faut penser. Les femmes vous suivront désormais comme cette ombre que Schlemihl a eu la sottise d’aliéner. Nos grands peintres de Munich vont se disputer l’honneur de vous représenter en Apollon, et le sculpteur qui fera votre statue l’appellera l’Antinoüs germain.
En effet le major était transformé. Dans le petit miroir de poche, il crut voir le visage d’un inconnu, celui d’un Adonis en uniforme souriant à sa propre image avec attendrissement; mais, lorsqu’il voulut répondre aux compliments du docteur, ses douleurs se réveillèrent, une grimace involontaire bouleversa tous ses traits, et il lui fut impossible d’articuler un seul mot.
— Maintenant, lui dit Basilius, gardez le silence le plus absolu pendant trois semaines. Allez à Lauterbourg. Dormez dans un bon lit, la bouche entr’ouverte; mangez de la bouillie comme les petits enfants, de la gelée, des sucs de viandes saignantes. Ne vous servez pas de vos dents. Laissez-leur le temps de prendre racine. Demain, en portant mon rapport au général, je lui demanderai pour vous un congé de trois semaines. La guerre n’est commencée que d’aujourd’hui; vous assisterez encore à plus d’une bataille. Suivez mes avis scrupuleusement. Silence! vous me remercierez plus tard; mais que vois-je donc là sur la poitrine de notre jeune sauvage? On dirait une amulette. Ma foi, si c’était un préservatif du mal de dents, on ne peut nier qu’il ne fût efficace. Jamais je n’ai vu de bouche meublée comme celle de ce drôle. Prenez-lui son talisman, monsieur le major, cela fait partie du butin.
Basilius donna l’amulette à M. Fressermann, qui la mit dans sa poche.
— A présent, reprit le chirurgien, qu’on emporte ce Bédouin. Il est mort pendant l’opération.
Et le pauvre turco fut jeté dans la charrette.
M. Fressermann n’eut garde de manquer aux prescriptions de son ami Basilius. Il se logea dans une auberge à Lauterbourg, ne communiqua que par signes ou par écrit avec les gens de l’hôtel, ne prit que des aliments liquides et dormit la bouche ouverte. Dès le septième jour de ce régime, les douleurs cessèrent; le quinzième jour, les incisives et les canines s’étaient affermies. La première fois que le major voulut parler, il éprouva une grande difficulté à prononcer certains mots; mais il pensa qu’il lui fallait le temps de s’accoutumer à ses nouveaux organes et d’apprendre à s’en servir. Enfin le vingtième jour il se sentit bien et dûment en possession par droit de conquête de l’appareil dentaire de l’Arabe Aliben-Samen. Son congé étant expiré, il rejoignit son régiment, et le 27 août il put se jeter dans les bras de Basilius en le remerciant avec effusion. Quatre jours après, il prenait une part active au combat de Bazeille, où l’infanterie de la marine française se défendit avec la même obstination que les turcos à Wissembourg. Le major, en ramenant au feu ses soldats, pénétra au milieu du village, et reçut une balle dans la cuisse droite. Grâce aux soins et à l’habileté du docteur Basilius, il évita l’amputation; mais la campagne était finie pour lui. Il quitta l’armée avec un congé illimité. Aussitôt que la paix fut signée, le major alla s’établir à Bourbonne-les-Bains, dont les eaux minérales sont renommées pour la guérison des blessures. Il y demeura près de deux ans, et rentra enfin dans son pays natal au commencement de l’année 1873.
La surprise fut grande à Roth parmi les parents et les amis de M. Fressermann lorsqu’on le vit revenir le visage orné de dents plus belles qu’il n’en existait à dix lieues à la ronde. En homme prudent, il s’abstenait d’étaler aux regards des curieux ses nouveaux avantages physiques. Il parlait le moins possible, souriait à peine, et se donnait l’attitude sérieuse d’un acteur qui vient d’achever son rôle dans un grand drame. Sa blessure d’ailleurs le rendait intéressant aux yeux de ses concitoyens; ceux qui le voyaient passer appuyé sur sa canne le considéraient avec respect. M. Fressermann se préoccupait bien plus de recouvrer l’usage complet de sa mâchoire que celui de sa jambe, dont la guérison faisait de rapides progrès. Il n’était ni délicat ni recherché dans son alimentation, c’était un gros mangeur. Son estomac, habitué à une nourriture copieuse et substantielle, s’accommodait mal du laitage, des pâtes et des potages. Tout ce qui constitue les plaisirs de la table lui était refusé ; les heures de ses repas solitaires devenaient des moments d’ennui, voire de supplice, et, lorsqu’il arrivait au bout de son dîner frugal, les organes de la digestion privés d’exercice criaient encore la faim.