Kitabı oxu: «La Chèvre Jaune»

Şrift:

Paul de Musset

La Chèvre Jaune


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066088378

Table des matières

TOME PREMIER.

CHAPITRE I.

CHAPITRE II.

CHAPITRE III.

CHAPITRE IV.

CHAPITRE V.

CHAPITRE VI.

CHAPITRE VII.

CHAPITRE VIII.

CHAPITRE IX.

CHAPITRE X.

CHAPITRE XI.

CHAPITRE XII.

CHAPITRE XIII.

CHAPITRE XIV.

CONCLUSION.

TOME PREMIER.
CHAPITRE I.

Table des matières

On fait, en Sicile, une grande consommation de lait de chèvre. Tous les matins, quantité de troupeaux descendent des montagnes et parcourent les villes en distribuant le lait de maison en maison. Le dormeur, réveillé par le son joyeux des clochettes, ouvre sa fenêtre et s'amuse à regarder ces escadrons de nourrices qui apportent dans leurs mamelles le remède des poitrines malades et le déjeuner des enfants sevrés. Les chèvres possèdent la mémoire spéciale des localités. Le troupeau s'arrête avec un instinct merveilleux devant chaque porte où il y a un chaland, et la nourrice chargée d'alimenter la maison se détache aussitôt de la bande pour venir se faire traire avec un air soumis et grave, comme si elle comprenait l'importance de ses fonctions. Les chevriers, n'ayant pas de coups à donner ni de cris à pousser comme les conducteurs de boeufs, sont des gens d'humeur douce qui gagnent leur vie sans beaucoup de fatigue, finissent leur journée de bonne heure, et vivent plutôt en associés qu'en maîtres avec leurs compagnes cornues.

En 1842, il y avait, dans la pauvre ville de Syracuse, un petit chevrier âgé de seize ans, qu'on appelait Cicio, par diminutif de Francesco. Il conduisait six mères chèvres, et comme chacune lui fournissait trois verres de lait à un grano, il gagnait dix-huit grani par jour, c'est-à-dire à peu près quinze sous de France. C'eût été un fort gros revenu si ses pratiques l'eussent payé exactement; mais il fallait faire crédit, sous peine de ne rien vendre, et le numéraire étant rare en Sicile, un bon tiers des consommateurs remettaient le paiement de semaine en semaine. Ajoutez à ces banqueroutes l'obligation où était Cicio de nourrir sa vieille mère, et vous comprendrez pourquoi il n'était pas vêtu comme un prince et ne mangeait point d'ortolans. Habitué au régime sobre de la montagne, le petit chevrier mordait avec appétit dans un morceau de pain assaisonné d'un oignon. Son costume se composait d'un pantalon de toile si court des jambes, qu'on pouvait à la rigueur l'appeler culotte, et d'une veste qu'il portait pliée sur l'épaule en manière de manteau à l'espagnole. Ses chaussures étaient deux semelles en peau de buffle attachées par des ficelles, et son unique coiffure la forêt de cheveux hoirs que la nature lui avait donnée. Avec si peu de recherche dans sa mise, Cicio plaisait cependant à cause de sa bonne mine, car il descendait d'une race moitié grecque et moitié normande, renommée pour sa beauté. Quand il s'arrêtait sur le seuil d'une porte à causer avec quelque femme de chambre, il s'appuyait du coude sur la muraille, en croisant ses jambes comme le Joueur de flûte antique, et ses attitudes offraient cette grâce naturelle dont les arts cherchent sans cesse l'imitation. Sans aucune éducation, Cicio savait un peu par ouï-dire l'histoire de son pays, et logeait pêle-mêle, dans les magasins déserts de sa mémoire, les noms du siècle de Hiéron, les récits des marins de Catane, ceux des paysans du mont Rosso, et les instructions paternelles de son curé. Il était heureux, sans désirs et sans soucis. Le choléra de 1837 lui avait enlevé son père, et depuis ce jour il avait accepté, quoique enfant, les charges et le travail d'un homme. Avant l'aurore, il appelait ses chèvres et descendait du hameau de Floridia, pour aller vendre son lait à Syracuse. Les fillettes alertes qu'il rencontrait l'agaçaient souvent au passage.

—Qu'est-ce que tu me rapporteras de la ville? lui criait-on.

—Je te rapporterai des nouvelles de l'amphithéâtre, et je te dirai si les soldats de Naples gardent toujours la porte.

—Don Cicio, disait une autre plus hardie, quand donc commenceras-tu à faire ton lit de noces?

—Quand j'aurai usé autant de nattes de jonc que tu as de dents de sagesse.

Et il poursuivait son chemin sans regarder à droite ni à gauche.

Cicio avait une amie. C'était une petite chèvre jaune qui se prélassait en marchant comme si elle eût porté des souliers de satin. Elle s'appelait Gheta, c'est-à-dire Marguerite. Gheta aimait passionnément son jeune maître; tantôt elle le suivait comme un chien, tantôt elle prenait les devants au galop, comme si elle eût voulu fuir bien loin, puis elle s'arrêtait pour attendre son ami. Elle jouait avec les chevreaux et respectait les nourrices, mais elle n'avait pas encore voulu des embarras de la maternité. Cette position exceptionnelle dans une société où tout le monde avait des devoirs à remplir n'eût pas convenu à tous les chevriers de la montagne. C'était par une permission particulière du maître que Gheta n'était pas sollicitée de renoncer à un état contraire aux intérêts de la maison. Touchée sans doute de l'indulgence de Cicio, qui ne voulait pas contraindre ses inclinations, elle payait en gentillesse et en gaîté, l'écot plus sérieux et plus utile que fournissaient les autres chèvres; aussi apprenait-elle à faire de jolis tours, comme de se dresser sur ses pieds de derrière, ou de sauter par dessus un bâton. Personne ne lui enviait sa position de favorite, tant il y avait de sagesse dans le troupeau. Cicio avait des faiblesses marquées pour Gheta. Il cueillait pour elle les feuilles de vigne les plus vertes, et lui peignait la crinière avec plus de soin qu'il n'en mettait à se coiffer lui-même. Peut-être cette tendresse réciproque était-elle cause à la fois de l'indifférence du petit chevrier pour les agaceries des jeunes filles, et de l'éloignement de Gheta pour le mariage; car le coeur n'est jamais plus en sûreté contre le trouble des passions que lorsqu'il trouve dans un sentiment doux et pur une occupation suffisante.

Un jour de printemps, Cicio descendait de la montagne pour aller vendre son lait, et saluait le soleil levant à la façon des oiseaux, en chantant à plein gosier. La pluie avait changé en torrents les ruisseaux qui se jettent dans l'Anapo. Un bourgeois de Syracuse, qui revenait de la campagne sur son âne, se trouva pris dans l'un de ces ruisseaux débordés, et sans pouvoir ni avancer ni reculer. Avec l'entêtement et la patience qui caractérisent son espèce, l'âne, immobile au milieu de l'eau, recevait les coups sans broncher, bien décidé à attendre que le torrent se fût retiré. Le bourgeois ayant brisé sa baguette sur le cou de la bête, ne savait plus quel parti prendre, lorsqu'il aperçut au loin notre chevrier, suivi de son petit troupeau. Cicio, entendant des cris de détresse, accourut au secours du voyageur malheureux. Il releva son pantalon au-dessus des genoux et vint prendre l'âne par la bride pour l'obliger à passer le torrent, après quoi le signor et le chevrier se mirent à causer ensemble tout en cheminant.

Mast'-André, c'était le nom du bourgeois, exerçait à Syracuse la profession de notaire. Sa charge lui rapportait par année quatre mille tari, c'est-à-dire dix-huit cents livres; aussi avait-il maison de ville, maison de campagne, et boutique dans la rue Maestranza. Il avait en outre deux servantes à ses gages, deux clercs mal payés, plus un âne en toute propriété. D'ailleurs, au large chapeau de paille qui couvrait son énorme tête, à son ventre proéminent, qui sortait de son manteau, à ses jambes courtes, à ses souliers de castor, à son air majestueux, on le reconnaissait à cinquante pas de distance pour un homme riche et bien nourri.

—Puisque la Madone, disait Cicio, m'a procuré l'honneur de servir votre seigneurie, ce ne doit pas être sans dessein. Votre seigneurie a certainement une femme et des enfants, et l'on voit bien qu'elle est un heureux père.

—Je suis un heureux père, en effet, répondit Mast'-André, car ma fille est la plus belle et la plus sage créature qui ait jamais porté le nom d'Angélica; mais pour le reste tu as deviné tout de travers, puisque ma femme est morte.

—C'est un grand malheur. Votre seigneurie a dû éprouver beaucoup de chagrin de cette mort, et la belle Angélica aura versé bien des larmes. Le chagrin et les larmes font du mal. Il faut boire du lait de chèvre, excellence.

—Si je le voulais, je pourrais boire du lait de chèvre et même du vin; mais le matin j'ai l'habitude de prendre du café, avant d'entrer dans ma boutique où m'attendent mes clercs.

—Votre seigneurie doit avoir un bel état?

—Le premier de tous: je suis notaire.

—Excusez mon ignorance; je ne sais ce que c'est.

—Un notaire est un officier public, qui dresse les contrats de mariage ou de vente, et prête son ministère à certaines transactions entre les particuliers; quant à ton ignorance, c'est un effet de ton peu d'éducation.

—Et de ma naissance obscure, seigneur notaire. Cependant, ma vieille mère m'a raconté bien des choses. Elle m'a dit que, du temps du roi Hiéron, il existait un million et demi d'habitants à Syracuse, où l'on en compte à peine quinze mille aujourd'hui. Je sais encore que, dans ce vaste chaos de ruines sur lequel nous marchons, était jadis le palais du seigneur Jupiter et celui de la riche princesse Junon. Je sais que les Athéniens, sous la conduite du calife Almanzor, ont ravagé trois fois notre pays et brûlé la maison de la belle Diane, malgré les prodiges de valeur du général Archimède et les prières de Saint-Agathocle, qui devait être un évêque fameux; c'est pourquoi je déteste les Napolitains, les Athéniens, et généralement tous les adorateurs de Mahomet.

—Je crois que tu es dans l'erreur, répondit Mast'-André. Le calife Almanzor commandait une armée de Sarrazins et non pas d'Athéniens. Quant aux gens de Naples, je ne pense pas qu'ils soient musulmans, puisque leur ville est sous la protection de saint Janvier. Tu peux regretter néanmoins qu'il n'y ait plus, comme autrefois, un million et demi d'habitants à Syracuse, car les notaires gagneraient bien plus d'argent.

—Et les chevriers vendraient mieux leur lait. Au lieu de mourir de faim, ils ne songeraient qu'à chanter et faire l'amour, comme du temps de Théocrite, ce gentil poète qui fréquentait les bergers.

Cicio se mit à réciter en dialecte sicilien quelques passages des idylles de Théocrite, et Mast'-André ne s'aperçut point qu'il estropiait souvent les vers de la traduction. En devisant ainsi, le notaire et le chevrier arrivèrent au quartier d'Ortigia, triste et dernier reste de la magnifique Syracuse. Mast'-André s'arrêta devant un café: un garçon lui servit du café noir, qu'il but sans descendre de son âne, suivant la mode du pays. Il se rendit ensuite à sa maison de la rue Maestranza, sur le devant de laquelle était située sa boutique de notaire. Une table ronde couverte de papiers, quelques rayons chargés de cartons poudreux et trois chaises de paille composaient tout le mobilier de cette boutique. Au-dessus de la porte vitrée, deux énormes cornes de boeuf présentaient leurs pointes menaçantes, préservatifs nécessaires de la jettatura et de toutes les influences pernicieuses. Il était à peine sept heures du matin, et déjà les clercs assidus feignaient de travailler sur leurs pupitres, fixés au mur par des crochets. La grand'porte de la maison était ouverte, et Mast'-André entra dans la cour, où un myrthe centenaire couvrait de son ombre des résédas, des aloës et beaucoup d'orties. Une servante vint aider le patron à descendre de son âne, et se mit à crier d'une voix glapissante:

—Cangia, voici votre papa qui arrive de la campagne.

Aussitôt une jeune fille pétulante s'élança dans les bras du vieux Mast'-André. Angélica, ou, par diminutif, Cangia, était une de ces fleurs précoces que la force des climats méridionaux développe avec impatience. Sur son visage de quatorze ans et dans ses yeux d'une grandeur démesurée, l'enfance et la puberté se disputaient encore. Sa taille haute et les lignes régulières de ses formes contrastaient singulièrement avec la vivacité de ses mouvements. A sa peau brune et à la longueur un peu étrange de ses dents, on reconnaissait que huit siècles n'avaient pas encore effacé en Sicile les traces du sang arabe. Comme si elle eût deviné les moeurs des femmes orientales, la belle Angélica aimait à cacher son visage dans les plis de sa mante noire, et, quand elle allait à l'église, on l'aurait prise volontiers pour une héroïne de Dervis Moclès courant à quelque aventure mystérieuse.

Mast'-André n'avait point remarqué que le petit chevrier l'avait suivi jusque dans la cour de sa maison. Tandis que le bonhomme embrassait sa fille, Cicio ayant demandé un verre à la servante, trayait paisiblement une de ses chèvres. Il mit ensuite le verre plein de lait sur une assiette, et l'offrit à la jeune fille, en prenant, sans y songer, une de ces poses de bas-relief antique.

—Qui est ce garçon-là? dit la belle Cangia en rougissant.

—On n'a que faire de ton lait de chèvre, s'écria le père.

Mais Cicio, avec son obstination sicilienne, gardait sa pose académique et continuait à présenter l'assiette d'un air impassible.

—Signorina, dit-il, sans moi votre papa, au lieu de vous embrasser, serait encore à cette heure dans les eaux débordées de l'Anapo. Tout service mérite une récompense: faites-moi la grâce de boire ce verre de lait.

La jeune fille prit le verre et le vida lentement en regardant le chevrier. De son côté Cicio tenait ses regards invariablement attachés au visage de la belle Cangia, épiant avec une attention extrême les moindres jeux de cette physionomie mobile. On ne saurait imaginer jusqu'où peut aller le langage des yeux lorsqu'on n'a pas vu des Siciliens converser ainsi entre eux. C'est tout une science qui échappe à l'homme du Nord, dont les sens endormis n'ont qu'un vocabulaire borné. Entre deux Siciliens des étincelles semblent jaillir et porter d'une cervelle à l'autre des idées que nous ne pourrions exprimer sans le secours de la parole. Un meurtre, un vol, une fourberie sont proposés, acceptés et convenus tacitement par un clignement d'yeux, à la barbe d'un étranger, avant qu'il en ait le plus léger soupçon. Cette faculté du langage muet engendre en Sicile bien des petites conspirations et fait marcher en poste l'amour, cet éternel conspirateur. Mast'-André, qui était du pays, remarqua des signes d'intelligence entre sa fille et le chevrier; mais il ne devina point ce qu'avaient rapidement échangé Cicio et Cangia. Comment pourrais-je savoir ce que s'étaient dit ces enfants, si le regard intéressé d'un père ne l'avait pas compris? Il est certain qu'une complicité soudaine s'était établie entre eux. Quant à leurs sentiments, il faut espérer que la suite de cette histoire les fera connaître.

CHAPITRE II.

Table des matières

Tandis que la belle Angélica et le jeune chevrier conversaient ensemble par le regard, les sourcils courroucés de Mast'-André avaient pris l'aspect effrayant d'une grosse accolade renversée. Le notaire tira de sa poche une pièce de 2 sous, qu'il déposa dans la main de Cicio, en lui disant d'un ton brusque:

—Le service que tu m'as rendu et le verre de lait sont payés. Tu peux t'en aller.

—Je n'ai point envie de rester ici plus longtemps, répondit Cicio, car mes pratiques m'attendent. Cependant, je ferai volontiers voir à la signorina quelques-unes des gentillesses de ma chèvre jaune.

—Au diable la chèvre jaune! je me soucie fort peu de ses gentillesses.

—C'est que vous ne la connaissez pas, reprit le chevrier. On vient de quatre lieues à Floridia pour la voir danser, et elle fait la joie de mon village.

—Si tu ne sors, je te vais mettre à la porte, interrompit Mast'-André.

—Excellence, quand j'ai le bonheur d'acquérir une pratique nouvelle, je considère comme un devoir de lui donner une petite représentation gratis. Le spectacle curieux que je vais vous offrir ne vous coûtera rien.

—Il faudra donc que je prenne un bâton pour te faire sortir?

Comme s'il n'eût pas même entendu les menaces de Mast'-André, Cicio appela sa chèvre jaune par un cri guttural. La chèvre accourut en secouant ses cornes, et se dressa sur ses pieds de derrière.

—Allons, Gheta, lui dit son maître, dansons pour réjouir le seigneur notaire et sa divine fille.

Cicio fit claquer ses doigts en manière de castagnettes, et se mit à danser une saltarelle romantique à l'usage de la chèvre jaune. Tantôt il prenait Gheta par la taille comme une femme, tantôt il la soutenait d'une main pour l'empêcher de choir sur ses pieds de devant; puis, il tournait autour de sa danseuse, et faisait les passes et gambades de la saltarelle. La belle Angélica commença par rire de tout son coeur, et, l'envie de danser la gagnant, elle courut chercher son tambour de basque. On dansa la saltarelle à trois. Cicio déploya ses jarrets et mit des ailes à ses talons pour s'élever à deux coudées au-dessus du sol, quand il eut en face de lui deux danseuses à la fois. Il voltigeait de l'une à l'autre, animant la pauvre Gheta du geste et de la voix, et poursuivant ensuite la jeune fille, qui lui échappait en faisant des pirouettes. Tous trois, observant le crescendo d'usage, doublaient la vitesse du rhythme, et s'excitaient réciproquement. Pendant ce temps-là, Mast'-André, qui prenait plaisir à voir le rare talent de la chèvre jaune et le contentement de sa fille, s'était adouci peu à peu. Le sourire avait remplacé sur sa large face l'expression du courroux. Il commençait à fredonner tout bas, en sautillant d'un pied sur l'autre. Enfin, l'enthousiasme lui montant à la gorge, il se souvint du beau temps de sa jeunesse, et se lança dans le tourbillon de la saltarelle. A peine eut-il fait quatre passes que son gros corps se fondit en eau; mais il tint ferme jusqu'au bout, et ne s'arrêta qu'au moment où tous les danseurs, épuisés de fatigue, se couchèrent sur le sable pour se reposer.

—Par Bacchus! s'écria le notaire, je ne savais point que j'eusse les jambes si robustes. Il y a vingt ans que je n'ai fait tant de besogne; mais, Dieu merci, on n'a pas encore perdu sa vigueur. Tu avais raison, Cicio, ta chèvre est un prodige. Elle danse comme une blanchisseuse de San-Nicolo. Ma cuisinière va te servir un verre de vin.

—Combien veux-tu me vendre ta chèvre? demanda la jeune fille.

—Elle n'est pas à vendre, répondit Cicio.

—Je t'en offre dix ducats.

—Elle n'est pas à vendre.

—Quinze ducats.

—Signorina, je vous amènerai demain de jeunes chevreaux parmi lesquels vous pourrez choisir.

—C'est Gheta que je veux et non une autre.

—Je ne la donnerais pas pour son poids d'or, ni pour douze acres de terre, ni même pour le bâtiment de l'hôpital; mais puisque votre seigneurie honore Gheta de son amitié, je viendrai chaque matin vous faire une visite, et je vous montrerai bien autre chose que la saltarelle, si votre papa veut le permettre.

—Viens tant que tu voudras, mon garçon, répondit le père, car ta chèvre m'a mis en joie, et je vois qu'elle est plus savante que mes clercs.

La jeune fille adressa au petit chevrier un regard plein de malice pour le féliciter d'avoir si bien gagné le coeur de Mast'-André. Cicio but le vin que lui servit la cuisinière, et après avoir salué poliment la compagnie, il appela ses chèvres et sortit d'un pas nonchalant.

Il n'y a point d'être plus passionné que le Sicilien. Sa passion peut le conduire en quelques heures jusqu'à la folie, et cependant il cache le serpent qui le ronge sous une triple cuirasse de dissimulation, comme si l'aveu de son trouble le devait conduire aux galères. Quand il eut quitté le notaire et sa fille, Cicio parcourut la ville et porta son lait à ses pratiques, en recueillant les nouvelles du jour et causant avec les chambrières d'un ton dégagé. Vers dix heures, sa tournée étant achevée, il se composa un maintien diplomatique pour passer devant le factionnaire de la porte d'Ortigia, et prit le chemin de son village; mais lorsqu'il fut seul avec son troupeau dans le désert de marbre du quartier de Neapolis, il leva ses bras en l'air et poussa des cris déchirants.

—Misérable que je suis! dit-il. Qu'avais-je besoin de suivre ce damné notaire et de voir cette fille plus belle que la façade d'un temple? ô saint François, saint Thimoléon! secourez-moi. Éteignez le feu qui me brûle. Adieu la paix de mon âme! ma gaîté, mon repos, ma vie paisible! ô ruines de la mourante Syracuse, contemplez mon désespoir. L'amour, comme un impitoyable Sarrasin, s'est glissé dans mon coeur, et porte la flamme et le fer dans tous les coins. Affreux ravage, accident lamentable! Qu'on me jette sur la tête un de ces blocs de pierre. O Cicio, pauvre Cicio! te voilà dans l'enfer! Enlèveras-tu ta maîtresse pour la conduire dans ta cabane, et la faire coucher avec son linge fin sur une botte de paille? Quel curé voudra jamais bénir un époux en guenilles? Verras-tu celle que tu adores se marier avec un autre? Meurs plutôt mille fois avant que ce jour sanglant se lève! Qu'un tremblement de terre t'engloutisse en même temps que le notaire, sa fille, et Syracuse entière!

Deux laveuses qui passaient le long du grand aqueduc entendirent les cris et les imprécations du pauvre Cicio.

—C'est un amoureux, dit l'une d'elles, et sa demi-folie le travaille.

N'approchons pas; son mal est contagieux.

Les deux laveuses dirigèrent du côté de Cicio l'index et le petit doigt de la main gauche, afin de chasser la mauvaise influence.

—Que la peste d'amour lui soit douce! dirent-elles ensuite; c'est un joli garçon.

Cicio, qui entendit des voix, reprit aussitôt sa contenance diplomatique et, renfonçant la douleur dans les replis cachés de son coeur, il se rendit au village de Floridia.

Le lendemain et les jours suivants, le petit chevrier ne manqua pas de revenir à sept heures du matin chez le notaire, et jamais on n'eût deviné qu'il fût capable d'adresser des discours pathétiques aux objets inanimés, tant il paraissait maître de lui-même. Gheta déploya son savoir et ses grâces, en sautant dans un cerceau, en désignant la plus belle personne de la compagnie, le plus riche seigneur ou la servante la plus paresseuse, au grand divertissement de toute la maison de Mast'-André. Elle marqua même l'heure qui sonnait à la pendule, en frappant la terre de son pied droit, si bien que Cicio aurait pu se faire passer pour un sorcier. Quand le répertoire des tours et gentillesses était épuisé, on y revenait avec un plaisir toujours nouveau, et à la fin de chaque séance la belle Angélica donnait une récompense au petit chevrier, en le priant de ramener le lendemain la chèvre merveilleuse.

Un jour que Cicio arriva chez Mast'-André plus tôt qu'à l'ordinaire, il trouva la jeune fille assise sous le vieux myrthe. Sans doute ce tête-à-tête n'était pas l'effet du hasard seul, et les dialogues muets avaient préparé l'occasion, car Cicio ne parut pas étonné de cette rencontre. Il courut tout droit à sa maîtresse, et lui dit avec un accent plein d'énergie:

—Cangia, un mot de votre bouche pour confirmer ce que m'ont dit vos yeux.

—Cent mots ne seraient pas assez, répondit la jeune fille. Mes yeux n'ont point menti: je suis à toi.

—Et mes haillons, ma misère, mon ignorance, mon vil métier?

—Tes haillons, je ne les vois pas. Mire-toi dans mon âme, et tu te verras avec le manteau d'Alexandre et la couronne de César. A quoi donc penses-tu? je suis assise sur une chaise de paille, et tu me parais monté sur un trône d'ivoire. Non, ce n'est point un vil métier que le tien. De grands hommes ont mené leurs chèvres aux champs du temps de nos pères. Ton ignorance, dis-tu? ne t'en embarrasse pas: je t'apprendrai à lire quand tu seras mon mari. Je te peignerai les cheveux; je te donnerai un habit noir, une cravate rouge et un pantalon de nankin. Qu'ya-t-il entre nous? la volonté de Mast-André: rien de plus. Reculerons-nous devant un seul obstacle? Tu as une mère; dis-lui de venir demander ma main. Nous saurons par là jusqu'où vont les difficultés. Qu'on m'oppose une barrière, je monterai sur les toits; une montagne, je m'élèverai par dessus les nuages. Je te le répète: je suis à toi. S'il n'y a pas d'autre ressource, je te suivrai comme ta chèvre jaune, car tu m'as apprivoisée aussi bien qu'elle. Mais nous n'en sommes pas là. Voici mon père qui vient; ne bouge pas, et garde notre secret.

Tandis que sa maîtresse débitait cette tirade avec une pétulance passionnée, Cicio eût merveilleusement représenté la figure du jeune David triomphant, car au fond de son coeur sonnaient le sistre et les clairons. Au dernier mot prononcé par Angélica, il reprit sa mine impassible et se retourna pour saluer Mast'-André. Quand la chèvre jaune eut donné sa représentation quotidienne, la jeune fille cueillit une petite branche de myrte dont elle forma une couronne, et reconduisant Cicio jusqu'à la porte de la rue:

—Ne parle plus, lui dit-elle, de misère et de vil métier. Reconnais à ce signe ce que tu es dans ma pensée.

Angélica déposa la couronne de myrte sur la tête de son amant et rentra dans la maison en courant.

De retour à son village, le petit chevrier employa tous les ambages et précautions imaginables pour raconter à sa mère ce qui venait de se passer. Dona Barbara n'était pas sortie quatre fois de ses montagnes pour descendre à Syracuse et n'avait pas une idée nette de ce qu'on fait dans une ville. Les rares pièces de monnaie qu'elle avait maniées en sa vie étaient toujours venues de cet amas de maisons qu'on apercevait au loin dans la plaine, en sorte que dans son esprit, tout citadin était riche en naissant, mais facile à duper, puisqu'il était assez fou pour donner son argent en échange d'un peu de lait; tout montagnard, au contraire, était supérieur aux autres hommes, et assuré d'aller en paradis. Quant aux intendants civils, gouverneurs, juges et fonctionnaires, envoyés de Naples, c'étaient des Carthaginois, contre lesquels la révolte était légitime.

—Mon fils, dit la vieille à Cicio, s'il est vrai que ta maîtresse soit aussi sage que belle, je puis consentir à demander sa main à ce notaire que tu as sauvé à la nage; mais j'exige que ta femme te suive dans la montagne où tu demeures, comme le doit une épouse honnête et fidèle.

—Pour l'amour de Dieu, répondit Cicio, n'allez pas imposer des conditions. Il y aura bien assez d'obstacles à mon bonheur. Faites seulement que je me marie, et laissez-moi ensuite le soin d'emmener ma femme où il me plaira.

—Ne crains rien, reprit la mère; je saurai m'y prendre avec l'habileté nécessaire. Tu es beau, la jeune fille t'aime; le plus difficile est fait.

Le lendemain dona Barbara, qui ne mettait jamais de chaussures, tira d'une armoire, pour cette occasion solennelle, une paire de demi-bottes qui lui venaient de son défunt mari. C'était une façon recherchée de couvrir la moitié de ses jambes; quelques loques déchirées qui descendaient à peine jusqu'aux genoux, lui tenaient lieu de robe. Un morceau de serge verte enveloppait à peu près la poitrine et les épaules de la vieille montagnarde. Elle planta sur sa tête un chapeau d'homme; son bras nu et brûlé par le soleil fut armé d'un bâton de chêne vert, et dans cet équipage presque masculin, dona Barbara partit pour la ville, accompagnée de son fils. Les gens qu'elle rencontra sur son chemin ne firent aucune attention à son accoutrement, car la misère est chose sainte et respectable en Sicile. Le soldat qui montait la garde à la porte d'Ortigia se permit un léger sourire; mais la vieille lui lança un regard si terrible et si fier, qu'il baissa les yeux. Cicio ayant indiqué à sa mère la maison de Mast'-André, partit suivi de ses chèvres pour distribuer son lait, en attendant la fin de la conférence. La vieille montagnarde traversa la cour et vint frapper à la porte de la cuisine. Une servante sortit sa tête par une lucarne, et voyant une personne mal vêtue, prit dona Barbara pour une mendiante et ne répondit point. Au bout d'une minute, la vieille frappa de son bâton contre la porte en criant d'une voix sinistre:

—Est-ce la mort ou le sommeil qui règne ici?

—Bonne femme, dit la servante, point de malédictions, s'il vous plaît; vous pourriez attirer sur nous quelque accident. Allez en paix: on vous donnera du pain un autre jour.

—Accident sur vous! répondit la vieille. Je ne demande point l'aumône, fille insolente. Appelez votre patron et dites-lui que je viens du Mont-Rosso pour lui parler d'affaires de conséquence.

La cuisinière, subjuguée par le ton impérieux de la montagnarde, courut chercher son patron, et Mast'-André arriva les mains dans les poches et le cure-dent à la bouche.

Pulsuz fraqment bitdi.

3,92 ₼
Yaş həddi:
0+
Litresdə buraxılış tarixi:
16 yanvar 2025
Həcm:
140 səh. 1 illustrasiya
ISBN:
4064066088378
Naşir:
Müəllif hüququ sahibi:
Bookwire
Yükləmə formatı: