Kitabı oxu: «Une histoire de revenants»

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Paul Féval

Une histoire de revenants


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066319663

Table des matières

AVANT-PROPOS

UNE HISTOIRE DE REVENANTS

PREMIÈRE PARTIE L’ASSURANCE SUR LA VIE

I LE MOULIN DE GUILLAUME FÉRU

II DEUX SERGENTS

III TERREURS NOCTURNES

IV LA CROIX-QUI-MARCHE

V L’APPARITION

VI BONNE PERSONNE MARION

VII L’HOMME NOIR

VIII GENEVIÈVE

IX CE QUE C’ÉTAIT QUE GABRIEL

X DOUBLE BAPTÊME

DEUXIÈME PARTIE CELUI QUI MEURT TROIS FOIS

I LE VAMPIRE

XII LA COMTESSE TORQUATI

XIII ENTRÉE DE TANNEGUY A PARIS

XIV QUINZE AOUT.–ALLÉE DES VEUVES

XV RÉCITS ET TRADITIONS

XVI LE COMMANDEUR MALO

ASSURANCE SUR LA VIE.

XVII LA PREMIÈRE APPARITION

XVIII JOSILLE ET VEVETTE

XIX LE BOUDOIR DE LA MARQUISE

XX M. PRIVAT

XXI OLYMPE DE TREGUERN

XXII LE CABINET DE VERDURE

XXIII COMTE DE TREGUERN

XXIV L’INTÉRIEUR DU PAVILLON LOUIS XV

XXV LA FOSSE CREUSÉE

XXXI LA CLOCHE DE QUATRE HEURES

XXVII L’HOMME SANS BRAS

XXVIII LES PAPERASSES DE M. PRIVAT

XXIX L’OCTAVE DE L’ASSOMPTION

XXX LA PIERRE DU TOMBEAU DE TANNEGUY

AVANT-PROPOS

Table des matières

Cette histoire extraordinaire, moitié bretonne, moitié parisienne, me fut racontée par un Anglais, à Londres, en1842. M.J.N.W.y, alors protestant, a eu le bonheur de finir dans la communion catholique, à Paris, vers le commencement du second empire. Il ne croyait pas beaucoup aux revenants, mais sa conviction était que, au début de l’institution surtout, les assurances sur la vie qui ont leur excellent côté, furent l’origine d’un assez grand nombre de crimes.

M.W... y avait occupé un emploi important dans les bureaux de la première en date parmi les compagnies sur la vie; il y était chef du contentieux et avait puisé une partie des détails qu’on va lire dans les pièces d’une enquête, poursuivie à Londres et à Paris en1820 pour soustraire sa Société, le Campbell-Life, à l’obligation de solder le dividende énorme dont il va être quesion dans notre drame.

Au fond de ce récit, M.W.y, qui avait le coup d’œil anglais, voyait surtout la menace sociale contenue dans la situation d’un homme «sans préjugés» pour qui telle somme, possible à conquérir par un méfai dix, vingt et même cent mille francs, par exemple, de vient d’une part, une fois chaque année, à jour fixe, STRICT NÉCESSAIRE, indépendamment des besoins de vie, puisqu’elle représente pour lui sa prime à payer –et pour qui, d’autre part, cette même somme prime, régulièrement payée aux échéances, représenl un grand nombre de millions dans un avenir prochain

C’est là un cas de tentation, de tentation exorb tante qui doit être rare; mais M.J.N.W.y (il s’ connaissait) ne regardait point comme unique le cu rieux exemple qu’il en citait et qui fait le sujet de1 présente histoire.


UNE
HISTOIRE DE REVENANTS

Table des matières

PREMIÈRE PARTIE
L’ASSURANCE SUR LA VIE

Table des matières

I
LE MOULIN DE GUILLAUME FÉRU

Table des matières

La vieille église se cachait dans un pli du vallon; le clocher montrait son coq de cuivre, incliné sur sa tige, que le temps avait faussée, au-dessus d’un groupe de chênes ébranchés, ressemblant de loin à des géants difformes.

C’était un carrefour de la Grand’Lande, entre Redon et Malestroit, au pays de Bretagne. Il y avait là une table de pierre couchée sur trois supports inégaux. L’ajonc épineux, les genêts et la haute fougère formaient comme une haie autour de ce monument druidique que jamais paysan du bourg d’Orlan n’avait osé toucher du pied ni du doigt; on l’appelait la Pierre-des-Païens.

On disait que, sous cette table de granit, se creusait un trou de formé ovale, caché par les ronces, et que ce trou donnait accès dans une caverne qui rejoignait les souterrains du manoir de Treguern.

On disait cela; mais personne n’y avait été voir, car la ceinture de fougère, de genêts et d’ajoncs était intacte et ne présentait pas d’ouverture apparente pouvant livrer passage à un lapin.

Il était à un quart de lieue de là, le manoir de Treguern, montrant ses murailles mélancoliques, à mi-côte, au devant de la forêt; tristesse, abandon, pauvreté, voilà ce que disait le lierre pendu aux crevasses de ses murailles et ce que répétaient ses grandes fenêtres où le vent chassait la pluie par les trous des carreaux, brisés depuis longtemps.

Il y avait dans le chœur de l’église d’Orlan une tombe orgueilleuse en granit noir qui portait, couchée, la statue d’un chevalier. On l’appelait le tombeau de Tanneguy, et c’était là, disait-on, que reposaient les restes du premier sire de Treguern: Tanneguy-Flihol-Aimé Le Mâdre, créé comte de Treguern par le roi Louis XII, en l’an1513.

Après cette tombe, sur les limites du chœur et de la nef, on trouvait un autre monument funèbre, aussi en granit noir, mais qui était plus modeste et qui ne portait point de statue. C’était le dernier asile du second seigneur de Treguern. Puis venait, pour le troisième, un simple cube de maçonnerie recouvert d’une pierre sans ornement. Puis, pour le quatrième, rien qu’une dalle d’ardoise à fleur de sol. Il fallait sortir de l’églse pour trouver le cinquième, qui avait une croix de marbre au lieu le plus haut du cimetière..

Le cimetière allait en pente, comme l’unique rue du bourg d’Orlan qui le bordait Le sixième Treguern suivait la pente et descendait; la croix, où ses noms et ses titres étaient inscrits, était en grès brut de Saint-Pern et moins haute que celle de son devancier. Le septième n’avait déjà qu’une croix d’ardoise grise. Pour le huitième, on avait relié ensemble deux tiges de fer qui s’étaient rouillées et ne gardaient plus trace d’inscription. Puis c’étaient des croix de bois qui s’en allaient, descendant la pente, toujours plus petites et plus pauvres, jusqu’à la dernière, qui était non point plantée, mais étendue sur une sépulture toute fraîche où l’herbe n’avait pas eu le temps de pousser. Sur celle-ci on lisait en piètres caractères: Filhol-Aimé-Tanneguy Le Mâdre, chevalier, comte de Treguern, août1800.

L’inscription disait encore qu’il était décédé à l’âge de ving-et-un ans, et invitait les chrétiens à prier pour le repos de son âme.

Il y a des familles qui montent, comme si la Providence les conduisait parla main; il y a des familles qui descendent, comme si la main de Dieu pesait sur elles. Treguern avait possédé autrefois tout le pays, depuis la Vilaine jusqu’à l’Oust: entre Redon et Vannes, nul ne pouvait se dire plus grand seigneur que Treguern. Mais cette pente du cimetière racontait l’histoire de la décadence; il y avait loin du tombeau de Tanneguy, le fier mausolée, à ce petit tas. de terre remuée fraîchement, où se couchait l’humble croix qui portait le nom de Filhol, dernier comte de Treguern.

A la Pierre-des-Païens, six chemins se croisaient, formant une large étoile: cette place, irrégulièrement ronde, se trouvait située à quelques trois cents pas du coteau qui dominait le bourg d’Orlan. L’un des chemins montait tout droit entre deux levées de terre de bruyère, jusqu’au sommet de la colline où se perchait un moulin à vent. La route qui faisait face de l’autre côté de la pierre druidique, s’en allait vers les prairies où la petite rivière d’Oust égarait son cours sinueux. A gauche, un troisième sentier se dirigeait vers le village, tandis que le quatrième, remontant un peu la pente, aboutissait à un grand bâtiment demi ruiné dont les toits de chaume avaient pour couronne une vieille tour crénelée. C’était une ferme, bâtie sur les ruines d’un manoir noble, et qui portait encore le nom de Château-le-Brec.

Les deux sentiers de droite ouvraient leur angle davantage. Le premier suivait parallèlement le plateau de la colline pour gagner le manoir do Treguern et la forêt; le second tombait plutôt qu’il ne descendait au fond d’un ravin sombre qu’on nommait le Trou-de-la-Dette.

On était au mois d’août de la première année de ce siècle. Il faisait nuit; le vent chaud et chargé d’électricité plaignait dans la bruyère; la lune à son premier quartier inclinait déjà son croissant à l’horizon, découpant les silhouettes noires de Château-le-Brec, avec sa tour dentelée, et de l’église d’Orlan dont le clocher dépassait la cime des plus hauts arbres. Des nuages sombres et pressés couraient au ciel.

Deux femmes marchaient avec lenteur dans le sentier qui venait du manoir de Treguern. L’une avait une forêt de cheveux gris sous le capuchon brun des paysannes morbihannaises; l’autre semblait toute jeune. Elle n’avait ni chapeau, ni capuce, mais un voile qui s’attachait aux tresses de ses cheveux retombait sur son visage. Une fois que le vent souleva les plis de ce voile, au moment où la– lune brillait entre deux nuages, sa compagne s’arrêta pour la regarder en face.

–Courage Marianne! murmura-t-elle.

La jeune femme avait des larmes plein les yeux.

–Où est-il, dit-elle, à cette heure où je souffre, et où je vais peut-être mourir? Où est mon mari?

La vieille paysanne la soutint entre ses bras, parce qu’elle la vit chanceler.––

–Courage, Marianne! dit-elle encore; je n’aime que toi sur la terre, toi et lui. Tu seras riche, Marianne, Marianne de Treguern, et tu vivras longtemps!

Un soupir souleva la poitrine de la jeune fille.

–Douairière, prononça-t-elle avec effort, dites-moi plutôt que je serai heureuse!

La vieille paysanne secoua la tête, et un sourire amer vint parmi les ridés de ses lèvres.

–Oui, oui, Marianne, répliqua-t-elle de ce, ton que l’on prend pour calmer l’impatience des enfants, tu seras bien heureuse! Ton mari est à chercher ta fortune.

C’était une femme de grande taille, dont le visage sévère semblait de marbre. La lande était déserle et muette. La Pierre-des-Païens ressortait, blanche, au milieu du sombre fourré, comme ces nappes de lin qu’on étend sur la verdure pour que la rosée des nuits les lustre et les satine.

C’est là! dit Marianne de Treguern, qui frisonna en détournant les yeux; c’est là qu’il revient. mon frère défunt, mon pauvre frère!

La vieille femme haussa les épaules et s’arrêta, appuyée sur le long bâton blanc à crosse qu’elle portait.

–Qui l’a vu? murmura-t-elle, voilà bien des fois que je passe ici après la nuit tombée, pourquoi ton frère ne se serait-il pas montré à moi comme aux autres?

–Parce que vous m’aimez trop, douairière, répondit Marianne à voix basse, et parce que vous n’aimez pas assez les autres enfants de mon père. Douairière Le Brec approcha d’elle la jeune fille et la baisa. Vous eussiez éprouvé un sentiment étrange en voyant les caresses de cette femme qui ne semblait point faite pour aimer. Son visage dur repoussait toute idée tendre ou féminine; il y avait, dans le dessin hardi de ses traits, je ne sais quelle fierté tragique.

–Voici longtemps que le Brec et Treguern sont ennemis, dit-elle en redressant sa grande taille, tandis que le vent d’orage emportait en arrière les mèches grises de ses cheveux; longtemps! Le premier homme qui s’appela Le Brec de Kervoz détesta le premier homme qui eut nom le Mâdre de Treguern. Il se trouva pourtant une fille des Le Brec qui épousa un fils de Treguern. Celle-là était ma sœur; je l’aimais si tendrement, que je lui donnai ma légitime, afin de contenter l’avarice du Treguern. Je t’aime parce que tu es sa fille; c’est mon sang qui m’attire à toi; mais ma pauvre sœur Jeanne mourut en te mettant au monde, et une autre prit sa place dans la maison du Treguern. Pourquoi aimerais-je les enfants que l’ennemi de notre race eut plus tard d’une étrangère?

Un bruit se fit parmi les broussailles qui entouraient la table druidique. Marianne se rejeta en arrière et la terreur fit claquer ses dents. Douairière Le Brec étendit son bâton blanc vers la pierre. Elle ne tremblait pas.

–Si c’est toi, défunt Filhol de Treguern, dit-elle, à voix haute, ne te cache pas! Je suis Françoise Le Brec, et celle-ci est Marianne ta sœur. Nous te demandons pourquoi tu ne gardes pas le repos de la tombe?

Marianne cacha son visage dans le sein de la vieille femme; la frayeur lui ôtait le souffle.

Si elle s’attendait à voir paraître le pâle fantôme du dernier Treguern, ou à entendre sa voix changée, l’événement trompa sa crainte: rien ne se montra au devant de la table, aucune voix ne s’éleva dans les ajoncs. Seulement, le bruit continua, et, malgré la nuit, on put deviner que la cîme de genêts s’agitait faiblement.

Le croissant, descendu au niveau du clocher, voguait dans une petite flaque d’azur entourée de grands nuages. Au bout de quelques secondes, et au moment où la-lune glissait déjà une de ses cornes sous la nuée, on put voir une forme humaine qui sortait des broussailles, de l’autre côté de la Pierre-des-Païens. Si c’était un spectre, c’était un spectre de femme. L’apparition traversa le chemin circulaire d’un pas lent et gracieux. Elle passa à une cinquantaine de pas de douairière Le Brec et de sa compagne. Un instant, elles purent apercevoir un visage d’une beauté angélique, autour duquel retombaient, éparses, de grandes boucles de cheveux blonds. Douairière Le Brec étendit son doigt ridé; un sourire amer et méchant releva les coins de sa bouche.

–La reconnais-tu? demanda-t-elle.

–Geneviève! murmura Marianne.

–Oui, Geneviève, répéta la douairière, Geneviève, la veuve de ton frère Treguern!

–Où va-t-elle?

–Voir son fils comme tu vas voir le tien. N’ont ils pas la même nourrice?

–C’est vrai, ma mère dit Marianne, vous l’avez voulu ainsi.

Le sourire de la vieille femme devînt plus incisif.

–Nos prophéties de Bretagne ne mentent jamais, dit-elle. Le nom de Treguern se relèvera.

–Je suis la femme de Gabriel Le Brec, dit Marianne avec indifférence: que m’importe cela?

Douairière Le Brec lui prit la main et la regarda en face. Ses yeux brillaient d’un enthousiasme étrange.

–Quelquefois, dit-elle, le hasard s’amuse. Ce n’est pas avec les oreilles de mon corps que j’entends cela, car il est loin, mon fils, mon Gabriel, mais je le sens venir. N’est-il pas assez beau, n’est-il pas assez hardi pour prendre ce nom de Treguern qui n’est plus à personne?

–Le commandeur Malo. commença Marianne.

–Le commandeur Malo est chevalier de Malte, un chevalier de Malte est comme un prêtre: il n’y a , que le petit enfant.

En parlant ainsi, la voix de la vieille femme semblait perdre sa fermeté naturelle, pour prendre un accent de fanfaronnade. On eût dit que celui-là dont elle prononçait le nom, le commandeur Malo, lui faisait peur.

–Allons, marche reprit-elle avec une soudaine rudesse. Tu dors sous le toit de Treguern, mais tu es la femme de Gabriel Le Brec, mon fils; marche ma fille, tu seras riche!

–Serai-je heureuse? demanda Marianne.

On n’entendait plus rien sur la lande; les deux femmes firent le tour de la Pierre-des-Païens, et s’engagèrent dans le sentier à pic qui montait au moulin, entre les deux levées de terre de bruyère.

Comme elles étaient au milieu de la montée, elles entendirent la porte du moulin s’ouvrir et se refermer.

–Geneviève, est arrivée la première, dit Marianne. Elle vient pour le baptême de son enfant. Quand fera-t-on le baptême du mien?

–Quand tu voudras, répondit la vieille. Voilà que les prêtres sont revenus dans les églises. Le monde allait bien sans cela. Holà! Guillaume!

Elle frappa la porte du moulin avec son bâton et répéta:

–Holà! Guillaume Féru: c’est moi, douairière Le Brec, ta dame!

Les gros sabots de Guillaume sonnèrent sur les dalles de l’intérieur; une seconde fois la porte tourna sur ces gonds rouillés.

–Que Dieu vous bénissse, douairière, dit le meunier Guillaume, qui n’apercevait point encore Marianne. Vous auriez pu attendre à demain, car il va faire gros temps, et je ne mettrai pas ma toile au vent cette nuit.

–Tu te trompes, Guillaume Féru, répliqua la douairière, ce que je voudrai, tu le feras, je veux voir ta femme.

Guillaume se mit à rire.

–Oh! oh! dit-il, nous avons màrché sur de la mauvaise herbe! Fanchette n’est pas là, justement, on est venu la chercher à la brune.

–Tu mens! interrompit douairière Le Brec, qui mit sa main sèche sur le bras du bonhomme.

Celui-ci voulut se reculer, mais la Le Brec était plus forte que lui.

–Tu mens, répéta-t-elle en le regardant dans le blanc des yeux. Va me chercher Fanchette, tout de suite. Je le veux!

–Le roi disait: Nous voulons, grommela Guillaume Féru qui n’avait pas l’air trop pressé d’obéir.

Cependant le regard qu’il jeta sur la vieille femme exprimait une crainte.

–Voyez-vous, douairière, reprit-il, faut de la justice: Fanchette ne peut pas être ici et au bourg de Bains.

Douairière Le Brec lâcha les bras du meunier.

–Lève-toi, dit-elle en prenant Marianne par lamain.

Marianne obéit.

–Range-toi, dit encore la vieille femme en s’adressant à Guillaume.

Celui-ci hésitait et ne bougeait pas. Douairière Le Brec fit un pas vers lui.,––

–Prends garde! dit-elle d’un accent si impérieux que le meunier courba la tête malgré lui, je sais ce qui se passe chez toi mieux que toi, et ceux qui m’ont résisté jusqu’ici ont eu du malheur!

Guillaume était tout pâle.

–Je ne parle pas ainsi, continua douairière Le Brec, parce que je suis ta dame; je parle ainsi parce que tu aimes Fanchette, ta femme, et parce que vous restez tous les deux souvent, le soir, bien longtemps, à regarder votre petit enfant dans son berceau.

Les sourcils du meunier s’étaient froncés violemment, mais il tremblait.

–Je ferai ce que vous voudrez, douairière, murmura-t-il après un silence, ne jetez pas vos sorts sur nous.

–A la bonne heure, dit la vieille femme; Fanchette m’entend-elle?

–Oui, répondit une voix altérée, qui semblait partir de la pièce voisine. Je vous entends bien, douairière; ce que vous voulez sera fait.

–Pour ce qui est de toi, Fanchette, repritla vieille femme, je pense que tu m’obéiras, car tu me connais et tu es bonne mère. Mais Guillaume ton mari.

–Vous resterez ici et vous veillerez, interrompit le meunier d’un ton bourru.

–Cela ne suffit pas, dit la douairière. Tu vas monter au blutoir, Guillaume Féru, et je vais tirer

sur toi le verrou de la trappe.

–Prisonnier dans ma propre maison! se récria le bonhomme.

–Comme cela, poursuivit encore douairière Le Brec, tu ne seras point tenté par la curiosité.

–Monte, mon homme, dit la voix de Fanchette, monte pour notre pauvre petit!

Le meunier mit le pied sur l’échelle qui conduisait à l’étage supérieur. Comme il allait disparaître au-dessus de la trappe, il se retourna, parce que l’échelle oscillait sous un poids nouveau. C’était douairière Le Brec qui montait derrière lui pour mettre le verrou.

–Quand tu vas être là-haut, dit-elle, pour ne pas perdre ton temps, tu moudras une somme de grain ou deux.

–Par le vent qu’il fait! une veille de fêle gardée!

–Il le faut, prononça la douairière d’un ton péremptoire.

La trappe ouverte retomba; le gros verrou entra de force dans sa gâche; douairière Le Brec redescendit les degrés de l’échelle et entraîna Marianne vers la seconde chambre.

–Ouvre la porte, Fanchette, dit-elle.

La seconde chambre était plongée dans une obscurité complète. Sans doute que la vieille femme s’attendait à cela, car elle ne fit aucune observation.

–Fanchette, dit-elle seulement, si tu fais comme on te commandera, ton fils Josille grandira et deviendra fort. Approche, je ne suis pas seule.

Fanchette vint dans l’ombre et reconnut Marianne.

–La demi-sœur! pensa-t-elle, la demi-sœur du défunt Treguern!

Marianne entra. Douairière parla bas à Fanchette assez longtemps. Elle dit en sortant:

Je sais que l’autre est là; sois adroite!

Puis elle resta dehors où le vent soufflait avec une violence croissante; de larges gouttes de pluie commençaient à tomber. Douairière Le Brec rejeta la capuce de sa mante en arrière pour que le vent et l’eau du ciel pussent rafraîchir sa tête qui brûlait.

Elle se mit de l’autre côté du chemin, au pied du talus, et demeura immobile appuyée sur son grand bâton blanc. Elle regardait le moulin aux fenêtres duquel une lueur pâle s’alluma; Guillaume, obéissant, venait de donner les ailes au vent d’orage qui les saisit furieusement. Douairière était immobile et pensait:

–Ils sont deux enfants du même jour et du même sang: Lequel sera comte?. Gabriel! Gabriel! où peut-il être à cette heure et pourquoi tarde-t-il ainsi!

Ses lèvres se crispèrent, tandis qu’elle murmurait:

–Si je pouvais prier!

Mais, presque aussitôt, son front affaissé se releva, et son œil défia la sombre nuit du ciel. Le premier éclair déchirant les nuages illumina son visage orgueilleux qui semblait provoquer la toute-puissance de Dieu. Un coup de tonnerre prolongea au loin sur la lande ses échos graves et sourds.

Quand la foudre se tut, on put entendre au revers de la montée, sur la route de Redon, une voix mâle et sonore qui chantait à tue-tête, malgré le tonnerre et malgré la pluie, une joyeuse chanson d’Ille-et-Vilaine. Douairière Le Brec crut rêver. La route de Redon était là devant elle; mais il faisait noir maintenant comme dans une cave, et les objets disparaissaient à la distance de quinze pas. Du fond de ces ténèbres partit un double éclat de rire bien franc, et une autre voix se joignit à la première pour répéter à plein gosier le refrain de la ronde:

Veux-Lu boire, j’ai de l’iau,

Plein ma seille, plein mon siau,

Jean, ma pauv’ vieille;

Digue, digue, digue diguedou!

J’ nai point d’ l’iau, j’ai du bon cidre doux

Plein mon siau, plein ma seille!

–Il faut être le diable pour chanter en ce moment! grommela Guillaume Féru, qui grelottait derrière la saillie de sa fenêtre et qui suivait avec épouvante le mouvement désordonné de sa machine.

–On dirait la voix du gars Étienne qui est parti soldat, pensait la vieille femme. Pourquoi revient-il ici, lui qui a encore cinq ans à faire la guerre?

–Dame Le Brec! s’écria le meunier, voici l’arbre qui va se rompre et les meules qui vont éclater comme verre. Au nom de Dieu, faut-il amener?

–Laisse l’arbre se rompre, Guillaume Féru, répondit la vieille femme, et les meules éclater comme verre.

Guillaume fit le signe de la croix et se coucha sur un sac de farine. Ceux qui arrivaient par la route de Redon se rapprochaient. Douairière Le Brec traversa le chemin, changé en torrent; l’eau fangeuse et couverte d’une écume jaunâtre lui montait jus-u’aux genoux. Elle s’accroupit contre le mur, sur la terre mouillée. Les joyeux compagnons, qui narguaient la tempête, en chantant, étaient maintenant si près qu’on pouvait les voir avancer dans l’ombre.

Eh bien! s’écria l’un deux avec une imperturbable gaîté, on ne peut dire que nous amenons le beau temps au pays, mon Mathurin!

.: . Pourvu que nous n’ayons pas perdu notreroute mon Étienne! répliqua Fautre. Attends donc! j’aperçois une lumière.

–Digue diguedou, bon cidre doux! voilà une lumière qui vient fort à propos! mais entends-tu ce tapage?

Ils s’arrêtèrent.

–Je crois que c’est un moulin. commença Mathurin.

–Parbleu! répondit Étienne, voilà que je me reconnais! Nous sommes dans le chemin qui descend à la Pierre-des-Païens, et c’est le moulin de Guillaume Féru.

–Quel diable de sabbat fait-il donc là dedans, ce soir, le père Guillaume?

–Si tu veux le savoir et te sécher un peu, nous n’avons qu’à frapper à la porte.

Mathurin hésita un instant. Douairière Le Brec retenait son souffle.

–Quand il tomberait des obus et des baïonnettes, dit enfin Mathurin, la première maison où j’entrerai cette nuit sera la maison de ma bonne femme de mère. C’est ici que nous allons nous séparer, ami Elienne. Tu vas tout droit, moi, je tourne à gauche. Embrassons-nous, et au revoir!

La voix d’Etienne s’imprégna dé mélancolie.

–C’est vrai, dit-il, toi, tu as une mère!

Un second éclair brilla en ce moment; la lande inondée sortit de l’ombre. Douairière Le Brec vit à quelques pas d’elle, sur le sommet du côteau, deux jeunes gens revêtus de l’uniforme qui se tenaient embrassés. C’étaient deux beaux soldats; mais à l’épaule de l’un d’eux pendait une manche vide.

Les yeux de douairière Le Brec s’ouvrirent tout grands.

–Oh! dit-elle en respirant avec force, Etienne, l’ami de Treguern a perdu son bras droit: Gabriel a du bonheur!

L’éclair était passé.

–Bonne chance! dit Mathurin.

–Bonne chance! répondit Etienne.

Mathurin prit le sentier qui conduisait à la forêt, Etienne appuya contre son épaule le bâton qui soutenait son petit paquet de voyage et se dirigea tout droit vers la porte du moulin.

II
DEUX SERGENTS

Table des matières

Quelques heures auparavant, sous le. porche de la dernière maison du faubourg de Redon qui rejoint la route de Vannes, nos deux soldats étaient attablés, le dos à la muraille, et causant comme de vieux amis. Il avait fait une chaleur étouffante toute la journée, et leurs uniformes, couverts de poussière, témoignaient des fatigues d’une longue route; aussi, avaient-ils l’air de savourer avec délice cet instant de repos, et le pichet de cidre couronné de mousse qui était entre eux deux avait été rempli et vidé plusieurs fois.

C’était un cabaret d’assez bonne apparence: Par la porte cochère, on pouvait voir une cour assez vaste et une écurie tout ouverte, où trois ou quatre petits chevaux du pays prenaient leur provende du soir. Nos soldats étaient gradés et portaient tous les deux les galons de sergent. Le plus âgé pouvait approcher de la trentaine; l’autre, celui qui avait un bras de moins, ne paraissait pas avoir plus de vingt-deux ou vingt-trois ans: c’était un beau garçon, à la physionomie franche et gaie, dont le front se couronnait de cheveux noirs bouclés.

–Voilà! mon vieux Mathurin, dit-il en laissant échapper un gros soupir, quand on a la patte cassée, il faut choisir entre les Invalides et le village. J’ai mieux aimé revenir ici voir si ma main gauche est encore bonne à planter des choux.

Il faisait de son mieux pour sourire; mais, derrière cette gaieté forcée, il y avait bien de la tristesse.

–C’est dommage, fit Mathurin; du train dont tu marchais, tu serais pour sûr devenu capitaine. Combien y avait-il de temps que tu étais à l’armée?

–Quinze mois quand j’ai reçu cette maudite balle. Et j’étais sergent déjà depuis du temps.

.–Alors, ce n’est pas capitaine, s’écria Mathurin, c’est colonel que tu aurais été avant d’avoir la moustache grise!

Etienne trempa ses lèvres dans son écuellée de cidre. On eût dit qu’il buvait du fiel.

–Tiens, mon vieux, s’écria-t-il en posant brusquement son écuelle sur la table, ne parlons pas de ça, car mes yeux me picotent et il ne te servirait à rien de me faire pleurer comme un enfant.

Mathurin lui tendit la main en silence.

–Comme ça, reprit Etienne, ta mère t’a touché un mot ou deux dans ses lettres de ce fameux cloarec Gabriel.

Ce nom de cloarec (clerc) désigne en basse Bretagne les écoliers du séminaire.

,–Pas grand’chose. La bonne femme m’a dit qu’il y avait au presbytère d’Orlan une manière de muscadin, plus savant que les livres, qui était le neveu ou bien le filleul de douairière Le Brec, et qui devait un jour ou l’autre remplacer le vieux recteur.

Etienne fronça le sourcil.

–Mauvaise race! dit-il. Celui-là n’est pas encore prêtre, malgré son habit de séminariste. S’il le devient, ce sera le diable dans le bénitier!

Le soleil descendait à l’horizon et se cachait déjà derrière la base carrée de cette tour en forme d’obélisque, où quelques années auparavant les chouans avaient soutenu l’assaut de l’armée républicaine. Un cavalier vêtu de noir et monté sur un cheval qui semblait rendu de fatigue, parut au détour de la rue. Il marcha tout droit vers le cabaret.

–Combien y a-t-il encore d’ici au bourg d’Orlan? demanda-t-il au maître de l’auberge, qui s’avançait pour le recevoir.

Les deux sergents dressèrent l’oreille.

–Il va chez nous, dit Etienne.

–Et c’est un Anglais, ajouta Mathurin; j’ai appris à connaître l’accent de ces paroissiens-là

Le maître de l’auberge répondit à la question de l’étranger:

–Quatre lieues de pays.

L’étranger hésita un instant, puis il jeta la bride à l’aubergiste. Il mit pied à terre et défit lui-même les courroies de sa valise qu’il chargea sur ses épaules, sans vouloir accepter l’aide empressée du garçon d’écurie.

–Une chambre, dit-il, un bon dîner, si ça se peut, et un cheval frais dans une heure.

–Il paraît qu’il y a quelque chose de bon dans la valise, dit Etienne.

–Ces goddam, répliqua Mathurin, ça ne fait rien comme les autres.

–Mais que diable as-tu donc contre cette pauvre bonne femme Le Brec? ajouta-t-il quand l’étranger eût franchi le seuil de Fauberge.

–La sorcière damnée! gronda Etienne. Elle a essayé bien des fois de jeter un sort à Treguern!

Mathurin éclata de rire. Etienne le regarda en face d’un air mécontent et reprit:

–Il y a trop longtemps que tu as quitté le pays, toi. Tu ne crois plus à rien!

–Si fait, interrompit Mathurin, je crois au bon Dieu; mais tu l’aimes donc bien, ton Treguern?

–Oui, répondit Etienne avec simplicité, je l’aime bien. Je ne l’aimerais pas mieux s’il était mon propre frère.

Mathurin se mordit la lèvre comme s’il eût voulu retenir un mot prêt à s’échapper. Etienne continuait d’un accent rêveur.

–Cela fut toujours ainsi entre Treguern et nous. Treguern était bon seigneur: nous étions des vassaux fidèles.

Mathurin haussa les épaules.

–Seigneur! vassaux! répéta-t-il; par exemple, yoilà de l’histoire ancienne!

–Mon grand-père avait cinq fils, poursuivit Etienne comme s’il n’avait point < entendu, cinq beaux jeunes gens, forts et braves comme des lions. Ils suivirent en Amérique l’avant-dernier comte de Treguern, qui allait là se battre contre les Anglais. Mon grand-père mourut en mettant sa poitrine au devant de la poitrine de Treguern. Il dit à ses fils: Faites comme moi; et ses fils obéirent. Quand Treguern revint en Bretagne, il n’avait plus avec lui qu’un seul des cinq fils de mon grand-père: les quatre autres étaient morts en lui sauvant la vie. J’ai vu –sur le front de celui qui restait, et qui était mon père, un coup de sabre qu’un dragon anglais destinait au frcnt de Treguern. En mourant, mon père m’a dit: Fais comme nous; et je ne regretterais pas tant mon bras droit, si je l’avais donné à Treguern.

–Des goûts et des couleurs. commença Mathurin. On m’avait dit, pourtant, que tu lui avais donné mieux que cela?

Le beau visage du jeune soldat devint grave et triste.

–C’est vrai, répliqua-t-il, je lui ai donné mon bonheur.–

Mathurin se rapprocha et emplit les deux écuelles.

–Quand tu partis pour l’armée, toi, Mathurin, reprit Etienne, Geneviève Le Hir était fout enfant, n’est-ce pas?

–Huit ou dix ans, au plus.

.., .–Tu n’as point gardé souvenir d’elle?

–Si fait! La plus jolie fillette que j’aie rencontrée en ma vie! Elle a dû être bien belle quand elle a pris ses seize ans?

–Bien belle! répéta Etienne, dont la voix s’altéra; oui, belle comme les anges!

–Oh! oh! dit Mathurin, alors c’est une histoire?

–Ta mère ne t’a donc pas dit dans ses lettres le nom de la femme de Filhol de Treguern!

–Je ne m’en souviens pas, répondit Mathurin.

Etienne passa les doigts de sa main gauche sur son front.

–Nous étions du même âge, Filhol et moi, reprit-il; la maison, de Treguern était devenue si pauvre qu’on nous avait élevés ensemble, de pair à compagnon. J’étais comme le frère de Filhol et, jusqu’à l’âge de vingt ans, je ne pense pas avoir passé un seul jour sans partager ses peines ou ses plaisirs. Un soir, nous venions d’atteindre notre dix-huitième année, il y avait fête au manoir, malgré le malheur des temps; ce qui restait de gentilshommes au pays était réuni dans la grand’salle. Le bruit avait couru que le commandeur Malo s’était fait tuer par les bleus, dans cette tour que tu vois là au dessus des maisons de la rue. Il y avait plusieurs mois qu’on ne l’avait vu: il entra tout à coup, ce soir-là, sans se faire annoncer, et vint se mettre debout au milieu du cercle qui entourait la cheminée.

–Ah ça! interrompit Mathurin, je suis bien aise d’être fixé sur ton commandeur Malo. Est-il sorcier ou est-il fou, celui-là?

–Le commandéur Malo est cadet de Treguern, répartit Etienne d’un ton sévère; il faut prononcer son nom avec respect. As-tu entendu parler du voile?

–Quel voile?

–Le voile qui annonce la mort.

–Ah! ah! fit Mathurin dont le gros rire devint un peu forcé. Le voile de Treguern! Oui, oui, j’ai entendu parler de cela. Et en vérité, je crois qu’on change dès qu’on se retrouve au milieu de nos landes. Je n’avais pas songé à toutes ces diableries depuis dix ans, et Dieu sait que j’aurais ri comme un bossu, si on m’avait conté quelque histoire de revenants à l’armée de Sambre-et-Meuse. Maintenant voilà que j’ai presque la chair de poule!

–Si tu as entendu parler du voile de Treguern, poursuivit Etienne dont l’accent était mélancolique et calme, tu sais que depuis le grand chevalier Tanneguy, dont le tomdeau est dans l’église d’Orlan, tous les mâles du sang de Treguern ont le don de prévoir la mort de leurs amis et de leurs ennemis.

–Si bien que quand ce Malo me regardait entre les deux yeux autrefois, grommela Mathurin, moi qui n’étais pourtant ni son ami, ni son ennemi, je prenais ma course comme si j’avais vu le diable!

Etienne continua encore:

–Ce soir-là, donc, la bonne comtesse, mère de Filhol, était assise sous le manteau de la cheminée. Elle portait son deuil de veuve, parce que le comte était mort l’année d’auparavant. Le commandeur Malo la regarda et devint tout pâle.

–Madame ma cousine, dit-il, il faut songer à Dieu.

La comtesse était une sainte femme; elle se leva et s’en alla tout droit au commandeur.

–Monsieur mon cousin, lui dit-elle, depuis que le comte mon époux n’est plus de ce monde, je ne songe qu’à Dieu.

La joie s’était glacée sur tous les visages, et de l’extrémité du salon où Filhol et moi nous dansions avec les jeunes filles, nous entendîmes ce mot répété tout bas parmi le silence:

–Le voile! le voile!,

La comtesse appela Filhol et lui dit d’aller chercher un prêtre.

Je me souviens bien que Geneviève, la pauvre enfant, dansait avec moi. Elle murmurait, sans savoir qu’elle parlait: «Celle-là serait bien hardie, qui oserait entrer dans cette famille de Treguern!»

La bonne comtesse mourut en chrétienne avant d’avoir revu le soleil. Le commandeur Malo resta au manoir jusqu’après l’enterrement, puis il partit, suivant sa coutume, sans dire où il allait.

Filhol n’avait plus ni père ni mère; il était maître de ses actions. Une grande tristesse le prit, et cette tristesse, je l’éprouvais moi-même, car il semblait que nos deux cœurs fussent jumeaux. Les circonstances qui avaient précédé la mort de la bonne comtesse nous avaient frappés vivement, et nous ne nous occupions plus que des choses surnaturelles. Ce fut en ce temps que nous échangeâmes une promesse qui est peut-être un péché.

–Quelle promesse? demanda Mathurin.

Et ce n’était plus en vérité le joyeux vivant de tout à l’heure. Le soleil avait disparu derrière les pignons du faubourg; la nuit tombait rapidement; le ciel qui se chargeait de nuages à l’horizon semblait près de confondre sa ligne circulaire et sombre avec la ligne plus foncée des montagnes de Saint-Pern. La route, au-delà du faubourg, montait une rampe tournante et allait se perdre entre deux murs d’ardoise. Au-delà encore, c’était le noir, la lande immense et déserte, la lande qu’on allait être obligé de traverser de nuit.

–La promesse que nous échangeâmes, Filhol de Treguern et moi, reprit Etienne, ne pouvait s’accomplir que si l’un de nous deux mourait, et, Dieu merci! lui et moi, nous sommes encore de ce monde. Je m’expliquerai plus clairement tout à l’heure: parlons d’abord de Geneviève. Je n’avais pu la voir, si douce et si pieuse sans souhaiter de l’avoir pour femme, quand l’âge serait venu. Je me croyais seul à la rechercher; j’avais de l’espoir; il me semblait que ses sourires étaient pour moi. Parfois, pourtant des craintes me venaient. Filhol était si beau et si bon! Mais Filhol ne m’avait jamais rien confié, et je me souvenais malgré moi de cette parole de Geneviève: «Celle-là serait bien hardie qui oserait entrer dans cette famille de Treguern!»

Au mois de mai1798, voilà deux ans de cela, nous avions atteint tous les deux, Filhol et moi, notre vingtième année. Nous tirâmes ensemble à la conscription. J’eus un bon numéro, Filhol tomba au sort. Je ne songeai d’abord qu’à Geneviève, ce qui était songer à moi-même. En revenant au manoir tout joyeux que j’étais, j’entendis qu’on pleurait derrière la haie du verger; mon cœur se serra, car je me dis: Voici la demi-sœur Marianne de Treguern et la petite sœur Laurence qui pleurent le départ du pauvre Filhol!

Ils vivaient ensemble au manoir, Marianne, fille de la première femme, Filhol et Lauren ce tout enfant; on croyait que Laurence ne vivrait pas, elle ressemblait aux âmes qui cherchent le ciel.

La fe illée n’était pas encore bien épaisse; j’approchai mon œil de la haie, et je vis Geneviève avec ses grands cheveux blonds épars, qui sanglotait.

–Ami Mathurin, dit ici Etienne, quand on m’a coupé mon bras droit je n’ai pas ressenti une semblable douleur. Je pris ma course vers le manoir, où l’on m’avait donné place dans les anciens communs, car j’étais déjà, comme Filhol, sans père ni mère. Je fis un petit paquet de mes hardes et je dis à ma sœur Marion: «Je suis tombé au sort. Adieu! je pars. Sois heureuse.»

On était encore en guerre; les conscrits devaient partir le soir pour Redon. Je mis mon paquet sur mes épaules au bout d’un bâton, et je revins toujours courant au manoir où Filhol et Geneviève étaient ensemble.

Ils me devinèrent, et peut-être qu’ils s’étaient attendus à cela, car Geneviève se jeta à genoux sur l’herbe en remerciant Dieu, tandis que Filhol me pressait contre son cœur. Filhol et moi nous allâmes au bourg, et nous fîmes, en présence du maire l’échange de nos numéros. Je partis le soir même et Filhol vint me conduire jusqu’à Redon. Ce que je fis pour Filhol, Filhol l’aurait fait pour moi.

–Peut-être. murmura Mathurin.

–D’ailleurs j’obéissais au dernier commandemen de mon père. Depuis lors j’ai reçu deux lettres du pays: l’une par laquelle Filhol m’annonçait son mariage avec Geneviève, l’autre qui m’apprenait la naissance de son premier enfant, la petite Olymp de Treguern.;

Etienne se tut et sa tête inclinée pendit sur sa –poitrine.

–Combien y a-t-il de temps que tu as reçu le seconde lettre? demanda Mathurin.

–Un an.

–Et bonne personne Marion ne t’a point donné de nouvelles?

–Ma sœur Marion ne sait pas écrire.

–Et maintenant que tu reviens au pays, Etienne, dit Mathurin tout ému et comme s’il n’eût pu retenir cette parole, si tu retrouvais Geneviève veuve. libre?

Etienne se redressa de son haut et devint si pâle qu’on eût dit un mort. Il fixa ses yeux grands ouverts sur son compagnon, comme s’il n’eût point osé l’interroger autrement que du regard.

Au détour de la rue où naguère s’était montré ce cavalier vêtu de noir, que Mathurin avait déclaré être un Anglais, on entenditle galop d’un autre cheval. La brune était tombée depuis longtemps; quel-: ques lumières brillaient déjà derrière les vitres étroites des croisées. Une silhouette sombre apparut vaguement dans la nuit. C’était encore un cavalier vêtu de noir. Il franchit en quelques secondes la distance qui le séparait de l’auberge, et son cheval, dont les flancs fumaient, s’arrêta court devant la table où se reposaient nos deux sergents.

Il y avait là un réverbère attaché d’un côté au mur du cabaret, de l’autre à une potence plantée au-delà du pavé. Le nouveau venu fit claquer le petit fouet qu’il tenait à la main pour appeler les gens de l’auberge. Il restait cependant à cheval comme s’il avait eu frayeur de descendre sans aide. C’était un tout jeune homme qui semblait avoir un an ou deux de moins qu’Etienne. Les boucles de sa chevelure blonde, épaisse et fine, s’affaissaient tout humides de sueur sous les larges bords de son chapeau. Il portait un manteau court, des culottes rattachées au genou par un ruban de soie et des demi-bottes à éperons.

Mais malgré ce costume cavalier, il y avait en lui ce je ne sais quoi de gauche et de craintif qui annonce l’homme habitué à la vie sédentaire et retirée. Point n’était besoin d’être un observateur pour voir cela; Etienne le vit.

Il fallait quelque chose de bien grave pour distraire l’attention d’Etienne après les dernières paroles de son camarade; son attention fut cependant distraite. Dès qu’il eut fixé les yeux une fois sur le nouvel arrivant, son regard ne se détacha plus de lui.

–Est-ce que tu le connais? demanda tout bas Mathurin.

–Je ne l’ai jamais vu, répondit Etienne, mais je crois que je le connais.

–Holà! cria le cavalier d’un voix juvénile, mais qui semblait prendre tout naturellement des accents impérieux, n’y a-t-il personne ici pour me recevoir!

C’était le vent qui empêchait d’entendre à l’intérieur de l’auberge; le vent venait de se lever; les nuages s’amoncelaient au loin sur la lande et la poussière de la route commençait à tourbillonner. Le jeune homme, à bout de patience, jeta son fouet et lâcha la bride pour descendre en s’aidant de la crinière. C’était décidément un très-pauvre écuyer. Le cheval qui n’en pouvait plus ne bougea pas et le jeune homme mit pied à terre sans encombre, mais tandis que ses deux mains étaient occupées, le vent s’engouffra sous les grands bords de son chapeau qui fut emporté à vingt pas de là.

La lueur du reverbère tomba surune figure d’une beauté presque féminine et qu’on eût dit trop petite pour la prodigue richesse des chéveux blonds qui l’encadraient. A bien regarder cependant, il y avait sur ce visage au teint trop blanc, parmi ces traits trop délicats et trop fins, un reflet d’intelligence hardie et de volonté obstinée. Le front était haut, on voyait bien qu’il montait sous la racine des cheveux; la bouche aux lèvres minces avait des contours arrêtés fermement; le nez présentait cette courbe indécise qui n’est pas tout à fait la ligne aquiline; les narines mobiles et presque transparentes accusaient déjà ce méplat du prolongement de l’os frontal que l’âge seul équarrit d’ordinaire. L’arcade des sourcils, belle et tranchante comme si un ciseau habile l’eut taillée dans le marbre, recouvrait des yeux d’un bleu sombre.

Au premier aspect, c’était une tète charmante. Le second regard cherchait en vain parmi cet harmonieux ensemble la franchise un peu imprudente et les chères témérités de la jeunesse.

–Ramasse mon chapeau, dit le nouveau venu au garçon d’auberge qui se présentait enfin, et une au e fois tâche de venir plus tôt quand j’appelle!

Etienne serra plus fortement la main de son compagnon.

–C’est lui! murmura-t-il. Je gagerais ma vie que c’est lui1

–Qui ça, lui? demanda Mathurin.

–Le cloarec Gabriel!

–Avec des bottes éperonnées?. commença Mathurin en riant.

Mais il n’acheva pas, parce que le nouveau venu s’était retourné pour recevoir son chapeau des mains du garçon d’auberge, qui lui dit:

–Oh! oh! monsieur Gabriel, vous arrivez bien: ce soir il fera meilleur chez nous que sur la lande!

Le jeune voyageur se dirigeait sans répondre vers la porte de la cour.

–Tu as pourtant deviné, dit Mathurin à l’oreille d’Etienne, c’est ton cloarec d’Orlan !

Etienne lui imposa le silence d’un geste et avanç la tête pour écouter mieux. Gabriel parlait.

–Une chambre, disait-il, un bouillon, du pai et du vin, dans un quart-d’heure, un cheval tout prê à la porte.

–Quoi! s’écria le garçon, vous allez vous remettre en route par ce temps-là, monsieur Gabriel?

Etienne se pencha davantage encore pour saisi la réponse, mais le jeune voyageur avait passé déja le seuil de la porte.

–Et nous? dit Mathurin qui regardait le cie menaçant, si nous couchions ici? demain il fer jour.

Et comme le jeune sergent gardait toujours le silence, Mathurin ajouta:

–A quoi penses-tu?

–Je pense, répliqua Etienne d’une voix lent et changée, je pense que celui-là est arrivé au presbytère d’Orlan une semaine après mon dépar pour l’armée. C’est comme un sort: Filhol était seu et Filhol est faible. Je pense que Filhol ne m’aécri que deux fois, une douzaine de lignes dans chaqu lettre, depuis le jour où je lui dis adieu à la place où nous sommes. Je pense que c’est une chose singu lière et de mauvais augure de rencontrer tout d’abor sur mon chemin, en arrivant au pays, le visage de celui qui m’a pris le cœur de mon frère Filhol.

–Bah! voulut dire Mathurin.

Etienne releva la tête et interrogea le ciel à son tour; les nuages de plus en plus sombres semblaient se rapprocher de terre et toucher le pignon des maisons.

–Il faut qu’il soit bien pressé, ce Gabriel!

murmura-t-il comme en se parlant à lui-même.

|–Que nous importe? dit Mathurin.

–Et l’autre, reprit Etienne celui qui a chargé la lourde valise sur son épaule? Pourquoi tous deux le même jour, à la même heure?

–Pourquoi nous sommes-nous rencontrés toi et moi sur la grande route? demanda Mathurin en riant.

–Oui. pourquoi? répéta Etienne. J’ai vu des saisons tout entières où il n’arrivait pas un seul voyageur au bourg d’Orlan.

Mathurin haussa les épaules.

–Voyons! s’écria-t-il, voici le pichet vide et il n’y a plus rien dans les écuelles. Restons-nous? Partons-nous? Moi je vote pour que nous restions.

Etienne se leva et frappa la table du bout de son bâton de voyage.

–Reste si tu veux, ami Mathurin, dit-il, moi, je crois qu’il va se passer quelque chose cette nuit au bourg. Pourquoi je crois ça, je n’en sais rien; mais il y a comme une voix qui tinte à mes oreilles et qui me crie: Dépêche-toi! Si je n’ai plus qu’un bras, Dieu merci! il est bon: je pars. Ce n’est pas une chose naturelle qu’un Le Brec soit devenu l’ami de Tréguern.

f Il mit quelques gros sous dans la main du garçon pour payer la dépense.

–Donne-moile temps d’emplir ma gourde, s’écria Mathurin, tu ne t’en iras pas seul. Tonnerre! et c’est le cas d’en parler, car voilà déjà les nuages qui battent le briquet derrière la montée de Saint-Pern; nous en avons vu bien d’autres, à l’armée de Sambre-et-Meuse! Garçon, mets-moi de l’eau-de-vie jusqu’au goulot, et en route!

III
TERREURS NOCTURNES

Table des matières

Il était huit heures du soir, à peu près, quand Etienne le manchot et son camarade quittèrent l’auberge du faubourg de Redon, Le premier pas qu’ils firent les mit dans la campagne, car après le petit enclos du cabaret, il n’y avait plus de maisons. La gourde de Mathurin avait été remplie jusqu’au goulot, selon son désir, et la gourde était grande. Il y avait de quoi prendre du cœur.

Les deux sergents montèrent la rampe en silence, baissant la tète pour éviter le vent chargé de poussière et marchant à grandes enjambées. A mesure qu’ils avançaient, le chemin, taillé dans l’ardoise, tournait et s’enfonçait entre deux murailles à pic. Mathurin regardait souvent en arrière; tant qu’il vit briller au bas de la montée les quelques lumières éparses qui indiquaient l’emplacement de la ville, ce fut bien; mais quand le mur d’ardoise se ferma pour éteindre la dernière lueur, Mathurin tira un gros soupir du fond de sa poitrine.

Ils étaient, Etienne et lui, dansunesorte de tunnel dont le ciel bas et noir formait la voûte. Le vent d’orage s’engouffrait là-dedans avec une violence furieuse. Puis, quand le vent se taisait par hasard, c’était tout à coup un silence morne au milieu duquel les pas de nos deux voyageurs retentissaient étrangement.

–Il y a dix ans que jen’ai passé ici, dit Mathurin d’une voix mal assurée, en avons-nous pour longtemps à rester entre ces roches?

–Un demi quart d’heure, répondit Etienne.

–Ma foi! gronda Mathurin qui enviait le calme de son compagnon, j’ai franchi, en ma vie, des défilés pleins de neige, où les camarades tombaient gelés tout le long du chemin; je ne sais pourquoi jen’avais pas froid, comme ici, jusque dans la moelle de mes os.

Il faisait chaud pourtant, et le pauvre sergent Mathurin avait de la sueur aux tempes. Au sommet de l’une des rampes voisines, une voix triste s’éleva qui chantait la houpée des pâtours Une autre voix répondit sur la rampe opposée, et ce fut, durant quelques secondes, comme un échange de sons plaintifs et prolongés. Puis les clochettes des chèvres tintèrent et le vent apporta le beuglement des bœufs, ramenés à l’étable.

Mathurin se redressa tout brave; ces bruits mélanco. liques et connus lui parlaient au moins du monde vivant. Le pâtour aux pieds nus, et la bergerette, qui parlaient d’une roche à l’autre, les troupeaux mugissants, les clochettes aiguës, tout cela, c’était la bonne voix du pays, et Mathurin l’aimait bien, son pauvre pays de Bretagne. A cette heure, s’il eût été, les pieds au feu de quelque ferme amie, entouré des gars et des fillettes, des métayers et des bonnes femmes, à la veillée du bourg d’Orlan, il n’y aurait pas eu, dans tout l’univers, d’homme plus heureux que Mathurin le sergent.

Mais elles sont si longues, ces lieues bretonnes! et la Grand’Lande cache tant de spectres derrière ses rochers blancs entourés de bruyères!

Etienne avait eu raison de le dire: Mathurin avait oublié à l’armée les traditions superstitieuses du pays. Le feu du bivouac est souverain pour guérir ces vagues terreurs. Pas une seule fois peut-être, depuis qu’il avait endossé l’uniforme, Mathurin n’avait songé à ces rondes fantastiques que les kourils mènent autour des croix de granit,–aux miaulements lugubres des Chats Courtauds, tenant leurs conseils sur les hauts échalliers,–aux grosses bêtes, ce gigantesque attelage de Satan, qui ont pour cornes des chênes séculaires et qui broutent les futaies, comme les brebis paissent l’herbe de la prairie,–aux Corniquets, ces madrés lutins qui sautent sur la nuque du voyageuret l’abandonnent, étranglé dans les fondrières, aux Laveuses de Nuit, ces grandes filles pâles qui ont des yeux sans regard et qui forcent le passant à tordre à rebours le linge humide des suaires.

Mais ces souvenirs-là dorment et ne meurent pas; le paysan breton peut faire le tour du monde et retrouver intactes ses impressions d’enfance en remettant le pied sur la terre de Bretagne. Il y a là dans l’air quelque chose qui ne peut être défini: la solitude des nuits se peuple, le silence parle, le vide prend un corps; chaque roche semble une forme accroupie, chaque arbre étend de longs bras menaçants et décharnés; des plaintes passent dans la brume où l’on sent flotter les voiles que le vent secoue derrière les Belles-de-Nuit, ces vierges mortes avant l’heure des fiançailles.

Dans les nuages, vous voyez des montagnes qui déchirent leurs flancs, des forêts immenses bordant la sombre profondeur des grands lacs, des tours de cathédrales et la colossale figure couchée qui passe toujours en regardant la terre. 1

Puis, au loin, sur le chemin parcouru, vous entendez crier l’essieu du Char noir. Personne ne l’a vu jamais, ce char, mais chacun a pu ouïr cent fois en sa vie le grincement funeste de ses roues. Carriguel an ancou, dit la vieille langue galloise: la brouette de la mort!

Puis les branches du taillis s’agitent; un son de cor se prolonge sous le couvert; un chevreuil bondit et coupe le sentier, ses yeux sont deux charbons, ses os percent son cuir. Derrière le chevreuil un squelette de cheval passe, rapide comme l’éclair; sur cette monture bizarre il y a un chevalier de grande taille, portant une armure d’acier complète, sauf le casque, qui manque. Et à quoi bon le casque? Sur les épaules du cavalier il n’y a point de tête.

C’est le chasseur décédé qui court la forêt depuis la tombée de la nuit jusqu’à l’aube

Et là-bas, ces petites flammes pâles qui voltigent sur le cressonnet des douves: âmes en peine cherchant les prières perdues, comme le mendiant qui attend les miettes de la table opulente, Et plus loin, au tournant de la rivière, cette forme balancée, blanche comme une statue d’albâtre, qui grandit quand vous vous éloignez jusqu’à toucher du front les étoiles.

Il y avait déjà du temps qu’on n’entendait plus ni le pâtour ni la bergerette, ni les grelots des chèvres, ni les mugissements des troupeaux.

–Mathurin, dit tous bas Etienne, pourquoi m’as-tu parlé de Geneviève, veuve et libre?

–Pourquoi? répéta Mathurin; plus tard. pas ici! j’étouffe entre ces murailles sombres.

Afin de se remettre un peu, il ôta pour la première fois le bouchon de sa gourde et but une gorgée. Etienne continuait de marcher

–En veux-tu? demanda Mathurin par derrière.

Etienne ne répondait point; il avait la tête basse, et ses pensées l’absorbaient.

–Veuve et libre! se disait-il, ce n’est pas possible Comment Filhol pourrait-il être mort, puisque je ne l’ai jamais revu ni dans la veille, ni dans le rêve, lui qui m’avait promis!

Mathurin se hâtait pour le rejoindre; la nuit du chemin creux s’éclairait peu à peu, parce que les rampes s’abaissaient, en même temps que le ciel devenait moins sombre. La route tourna brusquement, et ce fut comme un coup de théâtre. L’horizon s’ouvrit à perte de vue au devant de nos deux voyageurs; la muraille continuait sur la droite; à gauche, c’était le vide, car le chemin, qui jusqu’alors avait percé la montagne, se collait maintenant à son flanc.

Pour un instant, le vent avait eu raison des nuages, tout épais et lourds qu’ils étaient; il y avait de grands déchirements qui laissaient voir çà et là l’azur étoilé du ciel; le croissant de la lune se montrait par intervalle, pour se noyer bientôt sous les vapeurs amoncelées, puis reparaître victorieux et rayonner au milieu des nuages.

Par le beau soleil c’est un grand et riche paysage qui se présente aux yeux du voyageur arrivé aux revers de la montée de Saint-Pern. Sous ses pieds la carrière d’ardoise descend à une profondeur immense, fouillée selon le caprice de ses veines; gardant ici de petits mamelons tapissés d’herbe et de fleurs pour se plonger un peu plus loin dans des abîmes que l’œil ne peut sonder.

A cent pas du pied de la montagne, la rivière d’Ise, affluent de la Vilaine, égare les gracieux replis de son cours et vient baigner les pieds de la chapelle qui sert de paroisse à la ville des carriers. Au-delà de l’Ise, la prairie peuplée de troupeaux monte en pente douce jusqu’aux guérets du bourg de Bains où le passage se relève pour atteindre, à travers les plantations de pins, les hauteurs arides de la Grand’Lande. Tout est plein de mouvement et de vie dans cette fourmilière de travailleurs.

Mais la nuit, cela change. On se couche de bonne heure aux carrières de Saint-Pern, pour se lever de grand matin. Le silence remplace les mille bruits du travail, les feux sont éteints, les cahuttes disparaissent dans l’ombre et l’exploitation tout entière ressemble à un trou noir qui n’a point de fond.

Etienne s’arrêta; Mathurin avait comme un vertige en voyant le vide qui bordait la route.

–Je n’ai jamais éprouvé rien de pareil, pensait tout haut Etienne, je croyais pourtant que j’allais être bien heureux en respirant le premier air qui vient du pays. Voici l’Ise où je me suis baigné tant de fois; j’ai conduit le troupeau du manoir jusque dans ces prairies. Regarde, Mathurin, maintenant que la lune éclaire: voici la futaie de Grandpré, voici le Moulin-Neuf, en avant du bourg de Bains, et il me semble que je distingue les deux ailes du beau château de Mœil.

–Tu vois tout cela, toi, dit Mathurin qui s’était reculé jusqu’à la rampe opposée, tu es bien heureux! moi, je ne vois que ce diable de précipice où tu vas tomber, tête première, si tu restes comme cela sur le bord. Je vois l’ombre des nuages courir dans la campagne, et tout là-bas, le dos de la Grand’Lande qui semble éclairé par je ne sais quelle lueur diabolique.

Il disait vrai, le croissant venait de se cacherpour nos deux voyageurs, mais il blanchissait vivement l’horizon, et derrière les premiers plans du tableau assombririla Grand’Lande ressortait au loin, tranchant sur le noir de l’horizon.

–Cela n’est pas naturel, reprit Étienne en parlant de ses propres impressions.

–Non, non, s’écria Mathurin, cen’est pas naturel! et il faut aller ailleurs que sur la Grand’Lande, à cette heure de nuit où nous la traverserons pour nos péchés, si l’on veut voir des choses naturelles. Il serait encore temps de retourner à Redon, qu’en dis-tu?

Etienne remit son bâton sur son épaule et reprit sa marche; Ils descendirent le chemin en silence.

–Est-ce que les lois du mariage sont changées aussi en Bretagne? demanda Etienne tout à coup.

–Pourquoi cela? fit Mathurin.

–Je crois qu’ils appellent cela le divorce, reprit Etienne. Il faut donc que le divorce soit établi chez nous, puisque tu me parles de Geneviève, veuve et libre?

–Quant à çà, dit Mathurin entre haut et bas, je n’y entends goutte. Mais hâtons le pas, si tu veux, «Orage qui traîne devient tempête,» et le mieux pour nous est de gagner vitement le haut pays.

Le jeune sergent ne bougea pas. C’était toujours la même idée qui le tenait depuis le commencement du pays.

–Alors, dit-il en tâchant de bien voir la physionomie de son compagnon, tu as ouï dire que Filhol de Treguern est mort?

–Un peu plus tôt, un peu plus tard, répliqua Mathurin qui était sur les épines, il faut bien finir par là; nous mourrons tous.

Malgré l’obscurité, on pouvait deviner sur le visage d’Etienne une agitation extraordinaire.

–Ils ont menti, ceux qui t’ont dit cela, ajouta-t-il en reprenant sa marche: quand Filhol de Treguern mourra, c’est moi qui le saurai le premier.

Mathurin n’avait garde de discuter; il avait embrassé déjà trois ou quatre fois sa gourde, mais le cœur ne lui revenait point. C’était, pour l’heure, un triste compagnon que ce manchot d’Etienne. Impossible de lui arracher une parole raisonnable! Mathurin l’entendait murmurer entre ses dents:

–Et si Dieu n’avait pas voulu? Si les trépassés ne pouvaient pas accomplir les promesses faites La route montait. Sur la gauche on apercevait, quand une éclaircie se faisait, les hautes cheminées du château du Mœil. En avant une grande masse sombre coupait le chemin, c’était la futaie de Grandpré. !

Encore quelques pas, et les vieux chênes arrondissaient en voûte leurs cîmes énormes. Une fois engagés sous la fùtaié, nos deux soldats ne virent plus littéralement ni ciel ni terre. La respiration de Mathurin s’embarrassait dans sa gorge: il avait peine à suivre le pas égal et toujours tranquille de son compagnon. Le vent ne lui soufflait plus au visage comme naguère, tout au plus s’engouffrait-ilparfois sous la futaie, frappant tantôt d’un côté, tantôt del’autre, de capricieuses et courtes rafales. Mais la tempête pesait sur le faite des chênes, et les gros troncs se balançaient en gémissant. Mathurin était plus mort que vif.

–En voici un! dit tout à coup Etienne qui s’arrêta court et sembla prêter l’oreille.

–Un quoi? balbutia Mathurin au comble de l’épouvante.

–Écoute!

On entendait distinctement, mais sans pouvoir préciser la direction, le bruit d’un cheval galopant sous la futaie.

–Le Chasseur trepassé. commença Mathurin.

–Ils étaient deux à l’auberge, interrompit Etienne celui-ci arrivera le premier.

–Pas de beaucoup! se reprit-il en présentant son oreille à une autre aire de vent, car j’entends un second cheval.

–Et en voici un troisième arrêté au beau milieu de la route! s’écria Mathurin qui étendit ses mains en avant comme pour repousser une vision. Seigneur Dieu! quelle nuit!

Il y avait, en effetet, un cavalier immobile au centre d’une clairière formant carrefour qui s’ouvrait à quarante ou cinquante pas. Rien n’interceptait à cet endroit les rayons de la lune, tamisés par les nuages plus légers. Le cavalier semblait entouré d’une auréole de lumière. Il avait la tête nue; on distinguait déjà son visage maigre et pâle sous les mèches flottantes de ses cheveux grisonnants. Il était de haute taille et les plis d’un manteau de longueur inusitée tombaient de ses épaules jusqu’aux jambes de son cheval.

On le vit faire un geste de la main, et sa voix s’éleva pendant que le vent faisait silence.

–Holà! cria-t-il, si vous êtes des chrétiens, répondez-moi: avez-vous vu deux cavaliers traverser la futaie en se dirigeant vers le bourg d’Orlan?

–Le commandeur Malo! murmura Etienne. Quand il vient au pays, c’est qu’un malheur est prêt de frapper à la porte de Treguern!

Nous avons entendu le galop de deux chevaux, reprit-il tout haut; nous n’avons rien vu.

Le cavalier tourna la tête de sa monture vers la Grand’Lande.

–Écoutez! s’écria Etienne, ils sont bien près désormais et ils vont vous rejoindre; si vous avez besoin de secours, parlez, Malo de Treguern.

Les éperons du cavalier touchèrent le flanc de sa monture qui bondit et disparut sous le couvert. On put entendre néanmoins sa réponse. Il avait dit:

–Je vais où Dieu me mène et je n’ai besoin de personne!

Avant qu’Etienne et Mathurin eussent franchi les quelques pas qui les séparaient de la clairière, la poudre de la route s’éleva en tourbillon sour les pas des deux chevaux qui se croisèrent comme des flèches pour se perdre presque aussitôt aprèsdansl’ombre. Un instant encore on entendit le double galop sous les voûtes de la futaie, puis tout se tut, excepté l’orage qui enflait sa voix menaçante.

IV
LA CROIX-QUI-MARCHE

Table des matières

Désormais, le pauvre sergent Mathurin ne vivait plus du tout dans le monde réel. Il avait la fièvre et le contenu de sa gourde ne faisait qu’exalter ses frayeurs Ce cavalier au long manteau noir, planté au centre de la clairière, lui avait paru plus grand qu’un homme; ses yeux éblouis avaient vu des traînées de feu derrière ces deui autres cavaliers, dont la course désordonnée avait soulevé en tourbillons la poudre de la route.

La présence d’Etienne ne le rassurait plus; au contraire, ce n’était pas sans terreur qu’il mesurait la marche assurée et toujours tranquille de son jeune compagnon; puisqu’il restait si calme, c’est donc qu’il se sentait la dans son élément! Et maintenant que le pauvre Mathurin y songeait,! il sesouvenait bien de lui avoir trouvé un air étrange lorsqu’il l’avait rencontré, la veille, sur le chemin de Paris.

Etienne lui-même était peut-être un de ces morts qui reviennent et qui attirent les vivants sur la pente du cimetière. Cela s’était vu, et ce soupçon tardif ne manquait point de sagesse, Mathurin se l’avouait en frémissant. Et pourtant il suivait Etienne, il le suivait comme un chien, on peut le dire, faisant les mêmes détours et n’osant pas le perdre de vue un seul instant.

C’est toujours ainsi. Une chaine plus forte que l’acier, attache le vivant au mort, dans toutes les légendes. Certes, une heure ou deux auparavant, sous le porche du cabaret, dans le faubourg de Redon, Etienne avait une honnête figure, Mathurin ne pouvait dire non; mais cela ne lerassurait point, parce qu’il pensait: Pourquoi nela montre-t-il plus, sa figure?

Par le fait, Etienne ne s’était pas retourné une seule fois depuis le pont de Saint-Pern. Il allait droit devant lui, sans hésiter jamais, comme si le soleil eût éclairé les obstacles de la route Il y avait déjà du temps que le bruit des chevaux galopant s’était perdu sous le couvert. Étienne s’appuya sur son bâton au centre du carrefour.

–J’ai bien reconnu le cloarec! murmura-t-il en parlant pour lui-même, il a suivi le même sentier que le commandeur Malo. L’autre a pris la traverse qui mène au manoir de Treguern. Mathurin! ,

–AArès? fit celui-ci qui se tenait à quelques pas appuyélui aussi sur son bâton. 1" (:

–Ta mère t’a-t-elle parlé dans sa lettre de Marianne la demi-sœur.

–Puissé-je la revoir en ce monde, ma pauvre vieille mère! grommela Mathurin. Elle m’a parlé de ceci et de cela, monsieur Etienne, ajouta-t-il, mais je n’ai pas la mémoire bien claire à l’heure qu’il est.

–Pourquoi m’appelles-tu monsieur? demanda le jeune sergent, qui se tourna étonné.

Mathurin vit le mouvement et ferma les yeux, comme s’il eût craint d’apercevoir la tête qui a deux trous à la place des yeux,

–Ce n’est pas par malice, répliqua t-il en tâchant de sourire. Quant à Marianne de Treguern, lademi-sœur de Filhol, il y a je ne sais plus quelle histoire où le nom du cloarec Gabriel se trouve encore mêlé. Mais que nous importe cela? Je donnerais de bon cœur tout ce que j’ai dans mon sac pour être au bout de la Grand’Lande, devant le moulin de Guillaume Féru.

–Nous y arrivons, dit le jeune sergent qui se remit en route, et tu garderas tout ce que tu as dans ton sac, mon ami Mathurin. mais d’ici là, il faut que je sache des nouvelles.

–Des nouvelles? et à qui donc en demanderez-vous? D’ici au moulin de Guillaume Féru, c’est la Grand’Lande: et sur la Grand’Lande, je ne connais pas une seule demeure humaine

–Celui qui me donnera des nouvelles, prononça le jeune soldat dont la voix baissa malgré lui, n’est peut-être plus dans une demeure humaine.

Le sergent Mathurin ne pensait pas que son épou¬– vante put augmenter. Il se trompait, et pour le coup son cœur défaillit..––

–Au nom de Dieu! monsieur Etienne, balbutia-t-il, ne tentez pas les secrets de la tombe!

–Tu m’as dit que Geneviève était veuve et libre, répliqua Etienne d’un ton ferme, je veux savoir si c’est vrai. Je veux le savoir de celui qui doit me l’apprendre, de par sa promesse solennelle.

–Écoute, mon ami, mon frère, s’écria Mathurin qui trouva dans sa détresse même le courage de se rapprocher: Je vois bien où tu veux aller: c’est le chemin des Pierres Plantées, c’est le chemin de la Croix-qui-Marche! A ceux qui passent par là il arrive toujours malheur!

–C’est par là pourtant qu’il faut que je passe, répondit Etienne.

Mathurin essaya de l’arrêter et prit un accent de supplication plus vive.

–Ce n’est pas le chemin du village! dit-il les larmes aux yeux, car à cette heure il était plus faible qu’un enfant. Dis-moi si tu es mort, Etienne, et ne m’entraîne pas à ma perte!

Le pâle visage du jeune sergent eut un sourire.

–Il faut que j’aille m’asseoir cette nuit sur les degrés de la Croix-qui-Marche, dit-il.

Mathurin tomba sur ses genoux et s’écria, en joignant les mains:

–Mon vrai camarade si c’est pour avoir la certitude de la mort du dernier Treguern, ne va pas si loin, car je puis te la donner par malheur. Filhol de Treguern est décédé en son manoir, il y a bientôt –un an.

–Je ne te crois pas! dit Etienne.

Quelques heures auparavant il n’eût pas fait bon de dire comme cela, en face, au sergent Mathurin: Je ne te crois pas; mais Dieu sait qu’en ce moment il –n’était pas susceptible!

–Je ne te crois pas, répéta Etienne, et si la paroisse d’Orlan tout entière venait me dire comme toi, je répondrais encore: C’est impossible! entre Treguern et moi il y a un pacte, et Treguern est le fils des chevaliers: pourquoi aurait-il oublié sa promesse?

Le pas du jeune soldat s’allongeait malgré lui, et il parlait maintenant avec une certaine agitation.

–Alors, dit Mathurin, dont la voix s’étouffait dans sa gorge, tu crois que le mort t’attend aux Pierres-Plantées??

Puis il ajouta en voyant que Mathurin ralentissait sa marche:

–Voici mon chemin. L’autre sentier conduit tout droit au bourg d’Orlan. Je n’ai pas besoin de toi pouraller à la Croix-qui-Marche. Séparons-nous ici.

Ils avaient atteint la lisière de la futaie, la lande était devant eux éclairée par cette lumière fantastique et changeante que les nuages laissaient tomber dans leur course. C’était comme un immense tapis ras et tout noir sur lequel tranchaient çà et là des roches d’une blancheur éclatante. Aussi loin que le regard pouvait atteindre, les choses étaient ainsi: des points blancs sur un fond noir.

Elles sont là, dressées et alignées dans un ordre bizarre. On dit que chaque année il en vient une nouvelle durant la nuit du vendredi-saint. Qui donc les a dressées, ces colosses de pierre que nulle force humaine ne pourrait soulevet ?

Les deux sentiers désignés par Etienne formaient un angle très-aigu. L’un d’eux montait vers le dos de la lande, au plus épais des Pierres-Plantées; l’autre suivait le plat et s’en allait vers les champs cultivés. Mathurin hésitait grandement. L’idée de s’engager tout seul dans un des sentiers de la lande lui donnait un avant goût de son agonie.

–Va donc! murmura-t-il d’une voix brisée, je te suis. Mais que ma perte retombe sur toi, si je n’ai pas de confession à ma dernière heure!

Pendant un quart d’heure, ils marchèrent sans échanger un seul mot. Par intervalles, des gouttes de pluie, larges comme un écu, tombaient avec bruit et sonnaient à la ronde. Ce n’était pas assez pour ibattre la poussière du chemin. Au bout de que! lues secondes, le ciel se refermait et le croissant qui lescendait vers l’horizon diamantait les sommets humides des touffes de bruyère.

Il y a des roches debout sur presque toute l’étenlue de la Grand’Lande. On appelle plus particulièrement les Pierres-Plantées une sorte d’enceinte irrégulièrement ovale qui est formée par plusieurs rangs de roches concentriques et au milieu de laquelle se trouve une table en granit, pareille à celle que nous avons décrite sous le nom de la Pierre-des-Païens. Autour de l’enceinte, les roches s’éloignent en radiant, et si l’on voyait de haut, en ballon, par exemple, l’ensemble de ce gigantesque monument, on trouverait qu’il figure un étoile à treize branches inégales.

La Croix qui-Marche est située à une centaine de pas de l’enceinte, en un lieu où la lande, moins aride, laisse croître quelques broussailles. Elle est beaucoup plus haute que le commun des croix de carrefour et taillée dans un seul bloc de granit. Le caractère des sculptures à demi effacées qui la couvrent lui donne une date fort ancienne. Il y a sur l’arbre des monstres cornus et des têtes de démons. Elle est élevée sur trois marches de grès et entourée de grandes ardoises fichées en terre.

Un jour, en un temps que nous ne saurions point dire, Tanneguy de Treguern, le bon chevalier, poursuivi par une douzaine d’Anglais et perdant son sang abondamment, vint tomber sur les degrés de la croix. La croix était alors un peu plus loin et l’on voit bien encore la trace carrée de sa base à quelques pas de là.

Quand les Anglais se montrèrent, sortant des rochers, Treguern prit son épée et tâcha de se relever; mais il ne put, parce que tout son sang baignait les marches de la croix. Il dit: «Sainte croix, rends-moi mon sang pour que je meure debout, comme un chevalier, ou viens à mon secours!»

La croix se mit en marche jetant assez rudement de côté le bon Tanneguy de Treguern; quand les Anglais hérétiques virent ce miracle, ils se serrèrent les uns contre les autres dans leur épouvante, tellement qu’à douze qu’ils étaient, ils n’occupaient pas plus de place que le degré inférieur de la croix. Celle-ci vint jusqu’à eux, se souleva de terre et leur fit de sa large base une tombe après les avoir broyés.

On raconte ainsi l’origine de ce nom: La Croix-qui-Marche; mais on la raconte encore autrement et il y a bien sur ce thème un demi-cent de légendes.

Etienne pénétra dans l’enceinte des Pierres-Plantées; il ne s’arrêta qu’au pied même de la croix.

–C’est ici, dit-il en se découvrant, que nous sommes venus une fois, Filhol de Treguern et moi, à l’heure de minuit. C’est ici que chacun de nous a dit, sous serment: «Si je meurs le premier, je reviendrai t’apprendre ce qu’il y a sous la pierre du tombeau.»

Les jambes du Mathurin chancelaient, et il lui semblait que la terre allait s’entrouvrir sous ses pieds.

–Nous étions assis sur les marches de la croix, dit encore Étienne, je vais m’asseoir sur les marches de la croix.

Comme il le disait, il le fit. Mathurin n’avait plus de sang dans les veines.

–Filhol! prononça Étienne d’une voix tremblante, non pas de crainte, mais d’émotion, si tu es mort, souviens-toi de ta promesse!

Une voix distincte s’éleva dans le silence de lanuit pour répondre:

–Je suis mort, et je me souviens.

Mathurin poussa un cri d’angoisse et tomba la face contre terre. Il ne bougea plus. Étienne seleva tout droit, respirant avec force et promenant sous les broussailles qui environnaient la croix son regard avide. Le rouge de la fièvre était à son front, l’audace de la fièvre était dans son cœur. Il ne vit rien; le vent laissait les broussailles immobiles, et nul objet vivant ne se montrait sur le fond noir de la bruyère.

–Où es-tu? demanda-t-il.

–Dans l’air que tu respires, répondit la voix.

–Ne peux-tu te montrer à moi?

Il y eut un silence, et le premier éclair déchira la nue vers l’occident. Quand la voix répondit de nouveau, elle semblait s’être éloignée, et comme le vent grondait furieusement, c’est à peine si Étienne put saisir le sens de ses paroles. La voix disait:

–Quand tu seras seul et que la lune sera descendue sous le clocher d’Orlan, je te donne rendez-vous à la Pierrc-des-Païens. Ne crois rien de ce qui te sera dit contre Geneviève, ma femme.

V
L’APPARITION

Table des matières

Étienne écoutait encore, mais son oreille ne saisit plus aucun son. Il crut voir seulement au loin une forme indécise qui glissait sur la lande, comme si le souffle de l’orage l’eût emportée. Alors il essuya la sueur de son front et appuya sa main contre son cœur, qui battait à rompre sa poitrine; la nature reprenait le dessus; des larmes jaillirent de ses yeux, et l’exaltation fébrile qui tout à l’heure le soutenait fit place à une douleur profonde.

Filhol de Treguern était mort! Filhol qu’il aimait comme les autres aiment leurs frères et leurs sœurs, leur père et leur mère. Il n’avait pour toute famille, lui, Étienne que sa sœur Marion depuis longtemps mariée, puis veuve; sa vraie famille, c’était Filhol, son maître et son ami. Une fois, ce sentiment qui est au cœur de tout jeune homme avait entraîné Étienne vers la pensée du mariage, et comme il avait un cœur loyal, sa tendresse avait été sincère et profonde. Elle était-si belle, cette blonde Geneviève qu’il voyait sourire à Dieu, parmi les fleurs qui entouraient l’image de la Vierge, dans la paroisse d’Orlan! Elle était si pure, si bonne, si pieuse, et celui qui devait être son époux aurait un si doux ciel sur la terre!

Eh bien! Geneviève, la blonde, celle qui avait eu les prémices de son cœur et qui était l’espoir de toute sa vie, Étienne lui avait dit adieu, sans se plaindre, parce que son rival était Filhol de Treguern. Il n’avait pas hésité un instant; la pensée ne lui était même pas venue qu’il pût faire autrement que de donner à Filhol sept ans de liberté, en même temps qu’il lui sacrifiait le bonheur de sa vie entière!

Et maintenant voilà que Filhol de Treguern était mort, mort à vingt-deux ans, laissant Geneviève veuve à la garde d’un pauvre berceau.

Étienne avait dit non tant qu’il avait pu, mais il fallait bien croire, enfin. Les sanglots déchiraient sa poitrine. Et je ne sais comment une lueur l’éblouit parmi ses larmes, tandis qu’une voix tentatrice répétait à son oreille: Veuve et libre! C’était l’image de Geneviève qui passait devant ses yeux. Il se fit horreur à lui-même.

–Holà! Mathurin! cria-t-il en secouant sa chevelure inondée de pluie, car l’orage avait enfin éclaté et les nuages versaient leurs torrents d’eau sur la lande.

Mathurin restait là, étendu comme une masse et à demi noyé dans la boue Etienne le releva de force, et le pauvre diable ouvrit enfin les yeux. Il n’avait gardé aucune conscience de ce qui s’était passé; seulement, quand il vit à la lueur des éclairs la figure pâle et ravagée de son compagnon, d’instinct il se reprit à trembler.

–Où sommes-nous? murmura-t-il avec hébètement.

–Sur la route du pays, répondit Etienne qui eut in rire amer, et c’est une heure joyeuse que celle ) ù l’on revient au pays

–Oui, balbutia Mathurin qui se tâtait et qui commençait à sentir le froid de ses habits mouillés; ’est une heure joyeuse! mais pourquoi sommes-nous en ce lieu?

–Passe-moi la gourde, dit Étienne.

Mathurin obéit. Etienne soupesa la gourde pour n jauger le contenu, puis il la rendit à Mathurin a disant:

–Tu peux boire.

La gourde était de taille, et restait pleine aux ois quarts. Mathurin but, et chaque fois qu’il s’artait Étienne lui disait: encore! encore! Si bien le la gourde se trouva à moitié. Étienne la prit ors et ne but qu’un coup; mais quand il la rent à Mathurin, elle était vide.

–Oh! oh! fit Mathurin que sa dernière libation, rivant à la suite d’un évanouissement, avait enié, tu as bu une bonne gorgée!

Etienne brandit son bâton au-dessus de sa tête; il ait du feu dans le cerveau.

–Sens-tu comme elle est fraîche sur le front cette ondée du bon Dieu! s’écria-t-il. En route ceux qui nous aiment nous attendent!

–En route! répéta Mathurin.

–Et une chanson! reprit Étienne, afin qu’on nous écoute venir de loin et qu’on ne dise pas qui des soldats comme nous ont peur du tonnerre!

Mathurin n’était pas en état de démêler ce qu’i y avait de cruellement triste dans cette gaîté de son camarade, il était lancé désormais, le bon garçon, e ce fut à pleine voix qu’il entonna le refrain de la ronde:

Veux-tu boire, j’ai de l’iau

Plein ma seille, plein mon siau,

Jean, ma pauv’ vieille,

Digue, digue, digue digue dou:

J’nai point d’liau, j’ai du bon cidre doux,

Plein mon siau, plein ma seille

–Allons, Étienne, ajouta-t-il, du gosier, moi homme, du gosier!

Ils marchaient, sous la pluie battante, dans le sen tier changé en torrent, et ils chantaient. Quelqu’un les écoutait venir, selon la parole d’Étienne. Comm ils achevaient le refrain après un dernier couple ils virent les grandes ailes du moulin de Guillaum Féru que le vent faisait tourner avec une rapidit folle. La lande était traversée et Mathurin se se tait si brave maintenant qu’il prit de lui-même1 route qui menait à la maison de sa mère. Étienne descendit tout seulvers le moulin. Au moment

il frappait à la porte, la taille haute et raide de douairière Le Brec se dessina en silhouette devant la fenêtre éclairée.

–Salut, soldat, dit-elle, tu arrives en chantant et tu arrives bien. Tu n’étais pas aux funérailles, tu seras au baptême.

Étienne ne répliqua point. Il se demandait pourquoi cette vieille femme était là, sous ce grand orage, à pareille heure de nuit, et il pensait, car, malgré son courage intrépide, il y avait un coin de son cœur ouvert à la superstition, il pensait que cette rencontre était de menaçant augure. La première personne qu’il avait vue en arrivant au pays, c’était le cloarec Gabriel, cet ennemi inconnu. La seconde, c’était douairière Le Brec, dont la haine violente et implacable ne faisait mystère pour personne Que parlait-elle de funérailles et de baptême ?

–Tu perdrais ton temps, soldat Étienne, reprit douairière Le Brec, à vouloir entrer dans cette demeure. Continue ton chemin, et va vers celui qui t’attend.

–Celui qui m’attend! répéta le jeune servent.

La vieille eut un rire sec et moqueur.

–Les broussailles de la Croix-qui-Marche ont des reilles, murmura-t-elle; si les morts ont du temps à perdre, Filhol de Treguern te doit quelque chose depuis l’heure de son décès.

En ce moment, au milieu du fracas que faisait le moulin, on entendit des voix. Étienne qui s’éloignait déjà s’arrêta.

–Je veux savoir ce qu’il y a là, dit-il.

Douairière Le Brec lui avait dit tout à l’heure qu’il ne franchirait pas le seuil du moulin, et en disant cela, elle s’était campée devant la porte, son bâton blanc à la main, comme si elle eût voulu défendre le passage de vive force; mais elle parut se raviser.

–Tu n’es pas tout le monde, toi, dit-elle avec sarcasme, tu es de la famille! Entre si tu veux.

Étienne n’entra pas. Une main de fer serrait son cœur dans sa poitrine. Il avait cru reconnaître une des voix qui, tout à l’heure, avaient parlé, et le nom de Geneviève était sur ses lèvres.

–Eh bien? dit Douairière Le Brec qui s’effaça pour le laisser passer.

Étienne s’éloigna en courbant la tête et sans répondre. Comme il descendait le chemin qui mène à la Pierre-des-Païens, il put entendre la vieille femme répéter avec son rire strident:

–Tu n’étais point aux funérailles: tu seras au baptême!

–Geneviève! Geneviève! pensait Étienne dont le cœur se fendait.

Pendant qu’il descendait le sentier lentement, le vent avait balayé les derniers nuages; la pluie tom bait encore de la feuillée sur les bords du chemin mais le sombre azur du ciel étincelait de mille feux Les étoiles avaient cet éclat diamanté qui leur vien après la tempête. Lorsque Étienne arriva devant la Pierre-des-Païens, le ciel, purtfié étalait au-dessus des campagnes les prodigues merveilles de sa magnificence; la lande arrosée jetait dans la nuit ses parfums sévères, et l’on entendait pour tout bruit le murmure des petits torrents laissés par la tempête sur les pentes labourées.

Étienne n’était pas le premier au rendez-vous. Il reconnut de loin Filhol de Treguern, debout au milieu des touffes d’ajoncs et le coude appuyé sur la table de pierre. Treguern n’avait point cette apparence que l’on prête à ceux qui reviennent de l’autre monde. Il est vrai que la nuit était trop profonde pour qu’Étienne pût distinguer les traits de son visage, mais l’habitude de son corps gardait cette grâce juvénile qui le distinguait autrefois. Les touffes de ses beaux cheveux blonds retombaient sur ses épau. les, son front s’appuyait contre sa main.

L’émotion du jeune sergent était à son comble. Peut-être eût-il supporté mieux la vue d’une de ces apparitions funèbres qui frappent l’imagination encore plus que le cœur: une longue forme pâle drapée dans ce vêtement suprême que la mort emporte avec elle. Mais au contraire, il revoyait Filhol tel qu’il l’avait laissé au départ.

Ce que la nuit cachait pouvait être horrible ce que la nuit laissait voir était tout gracieux et tout jeune.

L’idée de la mort s’évanouit dans l’esprit d’Étienne, la notion du temps écoulé disparut aussi. Il se demanda s’il n’avait pas fait un rêve cruel et si ce n’était pas la veille qu’il avait embrassé son frère Filhol pour la dernière fois.

Il eut cette joie des gens qui s’éveillent et qui repoussent loin d’eux le cauchemar vaincu. Il s’élança, emporté par son premier mouvement, et s’engagea entre les broussailles, impatient de presser Treguern contre son cœur.

–Reste là! dit l’apparition qui fit en même temps un geste de la main.

Étienne s’arrêta court. Treguern s’était redressé dans l’attitude du commandement, et Etienne frissonna jusque dans la moelle de ses os, parce que son regard, habitué à l’obscurité, distingua vaguement sous la blonde chevelure de son frère quel que chose de confus et de sombre qui n’était plus un visage. La réalité poignante l’étreignait de nouveau.

–Souffres-tu, Filhol, mon frère? demanda-t-il les larmes aux yeux.

–Oui, répondit Treguern, et je le mérite

–Je reviens pauvre comme j’étais parti, s’écria le jeune sergent, et je n’ai plus qu’un bras; mais si ce bras peut travailler encore, tu auras des messes et des prières, Filhol, mon pauvre Filhol!

L’apparition remit son front sur sa main et Etienne n’eut point de réponse.

–As-tu quelque chose à me commander? dit-il après un silence. Mort ou vif, Treguern est mon maître et je saurai lui obéir.

L’apparition fit un signe de tête équivoque, et le jeune sergent crut entendre qu’elle murmurait:

–Peut-être.

Il y eut un second silence, puis le spectre reprit d’une voix lente et chargée de tristesse:

–Te souviens-tu, Etienne, la veille de ton départ, nous entrâmes tous deux à l’église d’Orlan; nous nous mîmes à genoux devant le grand tombeau de Tanneguy, qui parle si haut de la puissance de mes ancêtres, et nous priâmes. Et nous allâmes ainsi, de tombe en tombe, partout où était inscrit le nom de Treguern, nous agenouillant et priant.

–Je m’en souviens, dit Etienne.

–Je te disais, poursuivit Filhol, car j’avais l’âme navrée de l’abaissement de ma race, je te disais, en suivant ces sépulcres qui allaient s’amoindrissant toujours: C’est comme un escalier dont le premier degré, tout en marbre, soutient les colonnes du portique, tandis que la dernière marche, broyée par le pied des passants, disparaît sous la fange. Je disais cela en voyant la tombe de mon père, où nous ne pûmes planter qu’une pauvre croix de bois. Etienne, t’en souviens-tu?

–Je m’en souviens.

–Eh bien! au-dessous de cette dernière marche fangeuse et mutilée, il y a encore un degré. Après la pauvre tombe de mon père, il y a encore une tombe plus pauvre, et celle-là est à moi!

–Sur mon salut, Filhol, s’écria Etienne qui sanglotait, dussé-je mendier par les chemins, tu auras une table de marbre comme il convient à ta naissance, une table avec ton nom, tes titres et ton écusson

Filhol secoua la tête. Etienne crut deviner comme un sourire sous les boucles blondes qui inondaient son visage. Quand Filhol parla de nouveau, sa voix était changée.

–Ce qu’il faut, dit-il d’un accent bref et impérieux, ce n’est pas une tombe à Treguern mort, c’est un palais à Treguern vivant!

–Vivant! Treguern! répéta Etienne, prompt à espérer.

–L’heure passe, interrompit le spectre, et les minutes sont sévèrement comptées. Je vais t’interroger, réponds-moi: Qu’as-tu vu cette nuit sur la route de Redon?

–Trois hommes à cheval, répliqua Etienne.

–Qui étaient?

–Ton nouvel ami, Filhol, ce Gabriel.

–Passe! dit l’apparition, celui-là ne pouvait pas manquer de venir.

–Ton oncle, le commandeur Malo.

–Passe! Il est, dit-on un oiseau qui ne sort du nid que durant la tempête. Et le troisième?

–Un étranger.

–Un Anglais?

–On me l’a dit.

Un long soupir s’échappa de la poitrine de Treguern. Était-ce souffrance ou joie? Le spectre reprit:

–Tu as passé devant le moulin de Guillaume, as-tu vu ou entendu quelque chose?

–J’ai entendu des voix. J’ai vu une fenêtre éclairée, douairière Le Brec au devant.

–Le jour viendra, murmura-t-elle, où chacun nom de Treguern a été trompée par ceux qui lui devaient aide et secours. Que son suborneur soit maudit!

–Dis un mot, s’écria Étienne, et celui qui a fait tort à Geneviève.

–Je ne parle pas de Geneviève, interrompit le pectre sans s’émouvoir, je parle de ma demi sœur Marianne. Je t’avais ordonné dé ne rien croire contre Geneviève.

Etienne dit.

–J’ai eu tort, pardonne-moi.

Filhol reprit d’une voix calme et grave:

–Cette pauvre tombe qui est après celle de mon ) ère, ma tombe à moi, est creusée, comme on te ’a dit, depuis une année. Et pourtant, Geneviève, ma femme, m’a donné un fils. Ne m’interromps pas: e temps presse. L’enfant est légitime et c’est en lui ue le nom de Treguern sera relevé. Tu seras son arrain, et demain tu le porteras au baptême, mal

ré les clameurs des gens de la paroisse. Tu le ommeras Tanneguy comme s’est appelé mon père, omme se sont appelés tous nos grands aïeux et comme je m’appelais moi-même. Après le baptême, enfant n’aura plus besoin de toi. Quelqu’un veilera sur lui et sur sa mère. Et maintenant adieu, mon frère Étienne.

Le jeune sergentallait interroger peut-être, lors-u’un bruit faible se fit derrière lui. Il se retourna vivement. La taille haute et raide de douairière Le Brec se dessinait au milieu du chemin.

–Que t’avais-je dit, soldat Etienne grommela-telle en ricanant: Tu n’étais pas aux funérailles, tu seras au baptême!

Etienne ramena son regard vers la Pierre-des-Païens, mais le spectre de Filhol n’y était plus. Seulement il entendit, tout près de lui, dans les broussailles, un murmure léger qui disait encore:

–Adieu, mon frère: prie pour moi!

Puis ces paroles plus confuses arrivèrent jusqu’à lui:

–N’approche pas, cette nuit, du manoir de Treguern, je te le défends1

VI
BONNE PERSONNE MARION

Table des matières

–Faut pas croire dit le père Michelan avec force, qu’un orage comme cela fait grainer le blé oir. Ah! dam! non, sûrement, ma foi jurée!

–Plus on va, répliqua Vincent Féru, le frère du meunier Guillaume, plus ça devient difficile de faire pousser quelque chose sur la terre. Mon papa a vu le temps où le froment montait tout seul et sans fumier à une toise et demie au-dessus du sillon. V’là qu’est vrai!

–Et mon grand-père, ajouta le gars Mathelin, qui était pâtour, a vu les pommes du clos Le Brec grosses comme la boule à jouer aux quilles et plus rouges que la joue de Toinette Maréchal!

Ce compliment, ne contribua point à pâlir les joues de Toinette, et ce devaient être de belles pommes que celles qui rivalisaient d’éclat avec le ponceau luisant de son teint. Ils étaient tous, les filles et les garçons, assis autour de la table, et faisant la veillée de la fête de l’Assomption, à la mi-aoùt, chez bonne personne Marion Lecuyer, métayère à la ferme de Treguern. La ferme de Treguern s’appelait ainsi par souvenir seulement. Bien qu’elle touchàt au , manoir, il y avait longtemps qu’elle avait changé de maîtres.

La salle basse de la ferme était grande; trois degrés taillés dans le sol et maintenus par de petits pieux la séparaient de l’étable où dormaient deux bonnes vaches sur la litière, non loin des porcs ronfleurs qui rêvaient, le grouin sous le ventre, roulant en demi-cercle leur échine étroite et longue. Il y avait sur la table une chaudronnée de gigoudaine ou soupe de sarrazin, mets national que Paris arriéré ne connaît pas encore; ça et là, les pichets couronnés de mousse arrondissaient la brune faïence de leur yentre. Bonne personne Marion Lecuyer avait de quoi comme on disait au bourg d’Orlan: elle pouvait offrir ce festin à ses voisins et amis, rassemblés chez elle pour la veillée.

Les écuelles larges, profondes, s’emplissaient et se vidaient assez bien, car la gigoudaine altère et il n’en faut pas beaucoup pour étouffer un homme robuste. Tout en parlant de la tempête qui versait pour la seconde fois ses torrents de pluie au dehors, le vieux Michelan, Vincent Féru, Pelo, le vannier, Mathelin et les autres glissaient de temps en temps vers l’âtre des regards sournois; il y avait là, sous! le vaste manteau de la cheminée, un pérsonnage dont nous n’avons point parlé encore. C’était un soldat. Son uniforme trempé d’eau fumait; il tournait le dos à l’assemblée et appuyait sa tête contre sa main.

La salle n’était éclairée que par une résine prise dans un petit bâton fendu en deux qui pendait à la poutre: le feu allait s’éteignant et ne rendait plus aucune lueur; on ne voyait point le visage de l’étranger, et les bonnes gens qui faisaient la veillée chez Marion Lecuyer perdaient leur peine à vouloir distinguer ses traits. Il était entré là un quart-d’heure auparavant; il avait été prendre place sans mot dire sur une escabelle vide au coin de l’âtre.

Bien que l’hospitalité bretonne permette à la rigueur cette façon de s’introduire, il est pourtant d’usage de dire en entrant: Salut à tretous, bonsoir la maisonnée, ou quelque autre politesse. Le soldat –le bleu–comme l’appelaient déjà les hôtes de bonne personne Lecuyer, s’était dispensé de cette simple formule. Depuis qu’il avait passé le seuil, il gardait sa tête appuyée contre sa main gauche, absorbé dans ses réflexions et poussant par intervalles de gros soupirs.

Au moment de son arrivée on bavardait activement autour de la chaudronnée de gigoudaine; il y avait sur le tapis un sujet de conversation intéressant au plus haut point et tout plein de mystères. Il s’agissait des deux orphelines et de la jeune veuve qui habitaient le manoir de Treguern, vivant Dieu sait comme, et allant Dieu sait où. Il s’agissait de la chute étrange de cette grande race des Treguern à qui le pays tout entier portait encore un respect involontaire. Il s’agissait des mille bruits qui couraient sur la mort prématurée de Filhol, sur sa demi-sœur Marianne endiablée par douairière Le Brec, l’excommuniée, et sur Geneviève vivant seule au manoir avec la petite sœur Laurence.

L’entrée du bleu avait fermé toutes les bouches. La Bretagne était en paix, mais le souvenir des guerres de la chouannerie restait trop vif pour qu’il n’y eut point dans les cœurs un reste de défiance contre tout inconnu portant l’uniforme. C’était à cause du soldat qu’on parlait ainsi de la pluie et du beau temps.

–Quant à cela, reprit le vieux Michelan en ôtant le fosset de la corne de bœuf qui lui servait de tabatière, j’ai vu bien des cuvées dans mon pressoir, et les plus grosses pommes ne f’ont pas toujours le meilleur cidre, je ne mens pas.

Vincent Féru ajouta didactiquement:

–Faut qu’elles soient grosses en moyenneté. Point de trop ni de trop peu; mais pour ce qui est du cidre de la voisine Marion, il est droit en goût et fort en fruit, ah! dam! oui, dam!

–Ah! dam, oui, ça c’est vrai! appuya le chœur, tandis que toutes les lèvres altérées se mouillaient aux bords des écuelles.

De tous les regards qui s’attachaient à la chevelure noire et frisée du soldat, celui de Marion Lécuyer était le plus obstinément curieux. Une fois déjà, pour remplir son devoir, elle avait demandé au soldat s’il voulait une écuellée de gigoudaine toute chaude; le soldat avait répondu non sans se retourner. En écoutant le son de cette voix, bonne personne Marion eût donné une pièce de quinze– sous pour voir à son aise la figure de l’étranger.

–L’homme! dit-elle en s’adressant à lui une seconde fois, si vous avez traversé la lande sous la première ondée, m’est avis que vous avez grand besoin de vous réchauffer le cœur. Levez-vous et prenez place à table.

Le soldat ne bougea point. Les gens de la veillée échangèrent un regard significatif.

– Il dort ! dit Toinette Maréchal.

Marion Lécuyer était une femme de trente ans à peu près. Sa figure, honnête et douce, avait cette digne bienveillance qui est la beauté de la ménagère bretonne. Mais là-bas les femmes travaillent dur, comme eût dit le père Michelan, et le travail vieillit. Marion Lécuyer, veuve depuis du temps, n’était plus une jeune femme; elle avait le grade de bonne personne, qui est quelque chose comme un brevet de virilité accordé aux maîtresses des grosses fermes restant seules et sans métayer pour mener les hommes de la charrue, de la huche et du pressoir. Toute gradée et importante qu’elle était, bonne personne Marion jeta sur l’inconnu un regard timide, et devint pensive.

Michelan avait versé, dans le trou que forment à l’attache du poignet les deux muscles du pouce, un petit tas de la poudre impalpable que les paysans bretons prisent en fraude de la régie. Il secoua la tête avec lenteur et aspira la poussière jaunâtre qui lui amena des larmes plein les yeux.

–Du temps que je braconnais dans la forêt, murmura-t-il, j’ai vu plus d’un lièvre qui ne bougeait point sur le coup et qui me partait ensuite entre les jambes quand j’avais remis mon fusil à l’épaule.

–Vous croyez qu’il fait semblant?. risquèrent quelques voix timides.

Michelan remit sa corne dans sa poche et prit le pichet en disant à haute et intelligible voix:

–Pour ça, mes garçailles, des orages de même ne feraient pas graîner le blé noir. Ah! dam! nenni donc!

Pendant que chacun admirait la prudence de ce vieillard, Marion Lécuyer, la métayère, prit la résine et se lova. Elle alla jusqu’au foyer et se mit à examiner son hôte de plus près. Ceci n’était point facile, car la main du soldat s’étendait comme un masque de son front à sa bouche. Marion revint et dit avec un soupir do regret:

–Ce n’est pas celui que je croyais; il n’a qu’un bras.

–Il n’a qu’un bras? répéta le cercle étonné: c’est donc manchot qu’il est!

–Et vous pouvez parler sans crainte, ajouta bonne personne, car il dort comme une souche!

–Eh bien! s’écria le pâtour Mathelin, je disais que douairière Le Brec, chez qui je suis pour mes péchés, a pris son bâton blanc dès la brune pour aller trôler par la lande. C’est jour de sabbat, pour sûr, et la nuit dernière j’ai entendu parler jusqu’au matin dans le bas de la Tour de Kervoz.

–C’était peut-être le commandeur Malo qui chantait ses litanies? dit Vincent Féru.

–Quand le commandeur Malo est à la tour, répliqua le Petit Mathelin, on voit la lueur de sa lampe par les meurtrières du premier étage. Je sais bien comme c’est fait chez lui, puisque c’est moi qui ai bouché les trous de sa muraille avec de la terre mouillée. Voilà déjà bien un mois que le commandeur n’est venu à la tour.

–Il y sera cette nuit, interrompit Pelo, le vannier. En traversant la châtaigneraie, j’ai entendu son cheval poussif qui plaignait et qui toussait dans le fourré.

–Il vient chercher là la pierre cassée! prononça gravement Marion Lécuyer.

–Est-ce que vous croyez à la pierre cassée, vous, la Marion? demanda Vincent Féru, qui avait arfois des velléités de scepticisme.

–Si je crois à la prophétie de Treguern! s’écria la métayère dont le visage tranquille s’anima. Et pourquoi n’y croirais-je point, puisque mon père et mon aïeul y ont cru avant moi? Tous les chrétiens qui vont à la grand’messe le dimanche ont pu voir qu’il manque une cornière au tombeau de Tanneguy. Cela est ainsi depuis des centaines d’années. Et depuis que cela est ainsi, Treguern descend toujours, toujours: la prophétie l’avait annoncé. Et pour que Treguern regagne tout ce qu’il a perdu, il faut qu’on retrouve l’angle de pierre qui manque au lombeau de Tanneguy!

–Depuis le temps qu’on cherche. voulut commencer Vincent.

Mais les femmes se signaient déjà et le vieux Michelan dit:

–Treguern n’est pas du monde comme les autres. Il ya encore une autre prophétie qui dit: «Avant de ressusciter, Treguern mourra trois fois.» Ceux qui sont jeunes verront peut-être bien des choses!

–Pas tant que n’en ont vu ceux qui sont vieux! interrompit Marion Lécuyer, qui avait croisé ses bras devant elle sur la table; on vit longtemps avant de mourir, Vincent Féru, et pourtant la mort ne manque jamais à personne: avant de trouver aussi, on peut chercher longtemps. Quand ma mère était jeune fille, la maison où nous sommes appartenait encore à Treguern, et vous savez bien que c’était un bon maître! Les Le Brec de Kervoz commençaient alors à faire fortune: à mesure que Le Brec montait, Treguern descendait. Ma mère disait que les trois jeunes frères du comte Tanneguy se rencontrèrent une fois avec les cinq fils Le Brec dans le pâtis de la Margerie. Il y eut bataille, car ces deux races-là se haïssent d’instinct comme les braves chiens de garde détestent les loups. Quatre des cinq Le Brec restèrent sur le gazon: un Treguern valut toujours deux hommes. Françoise Le Brec, qu’on appelle maintenant la douairière, trempa dans le sang le coin de son crèpe de deuil. Quand l’évêque de Vannes vint au pays pour réconcilier Le Brec et Treguern, qui s’embrassèrent par trois fois sur les marches de l’autel, quand la fille aînée de Kervoz eut épousé le comte Tanneguy, Françoise Le Brec ne voulut jamais passer le seuil du manoir. On dit que dès ce temps-là, elle allait aux Pierres-Plantées, et que le faux-prêtre lorrain, hérétique et janséneux, et jureur quidit la messe à la Croix-qui-Marche, lui avait enseigné à jeter le mauvais sort. Les trois cadets de Treguern qui avaient tiré l’épée aux pâtis de la Margerie moururent dans l’année qui suivit le mariage, et Marianne, la demi-sœur du pauvre Filhol, vint au monde le jour même où le dernier des trois trépassa.

On écoutait autour de la table, les écuelles restaient pleines maintenant. On voyait les jeunes filles et les jeunes gars ouvrir de grands yeux et avancer la tête: cette histoire de la famile de Treguern était plus ou moins connue de tous ceux qui menaient la veillée chez Marion Lécuyer;– mais pour ce petit peuple, avide de merveilleux, l’histoire de Treguern était la plus merveilleuse de toutes les légendes. On avait beau savoir, on ne savait jamais tout. C’était comme une inépuisable mine du fond de laquelle surgissait toujours quelque nouveau mystère.

–Les trois cadets défunts revinrent pendant un an à la Pierre-des-Païens, dit le vieux Michelan à voix basse, tandis que tout ce qui portait coiffe dans l’assemblée avait le frisson. On les appelait les trois Freux parce qu’ils plaignaient dans la nuit –comme des oiseaux de malheur. La mère de la Marion ne mentait point. Au bout de l’an, un soir, Hélène Le Brec, comtesse de Treguern, la mère de Marianne, s’endormit bien portante et ne s’éveilla plus: on avait entendu toute la nuit les trois Freux qui l’appelaient par son nom en maudissant.

–Alors reprit Marion Lécuyer, Françoise Le Brec, la douairière, entra pour la première fois au manoir. Elle se mit à aimer la petite Marianne, fille de sa sœur défunte, et peut-être qu’elle eût oublié sa haine si le comte Tanneguy, tout jeune encore, n’eût épousé une autre femme.

–La bonne comtesse! s’écrièrent plusieurs voix dans l’assemblée, la mère de Filhol et de la petite demoiselle Laurence!

–Françoise Le Brec quitta de nouveau le manoir, continua la métayère et de cette fois, elle ne devait jamais oublier ni pardonner. Elle était déjà veuve en ce temps de son cousin Jean Le Brec, qui lui laissa en douaire la grand’ferme, Château-le Brec et le moulin de Guillaume. Elle avait été passer du temps au bourg de Feuillans, dans le pays de Saint-Brieuc, et elle en revint avec un petit gars dont personne n’a jamais connu le père ni la mère.

Autour de la table quelques voix prononcèrent tout bas le nom du jeune cloarec Gabriel. La métayère fit comme si elle n’eut poiht entendu.

–Quand Marianne de Treguern eut l’âge de marcher, reprit-elle, vous eussiez dit que ses petites jambes la portaient tout naturellement vers Château-le-Brec. Celle-là n’a point le cœur Treguern! Elle ressemble aux Le Brec de Kervoz par l’âme et par le visage.

–Elle n’est point vilaine demoiselle, dit Mathelin le pâtour, mais pour bonne c’est différent. Si je ne sais pas ce qui se passe au manoir, je puis bien parler de Château-le-Brec, puisque j’y demeure. Eh bien! quand Marianne venait visiter sa tante, l’automne dernier on était bien sûr de voir le cloarec Gabriel dévaler le chemin du bourg. Il y avait à peine un mois que Filhol était dans la terre que déjà on se divertissait comme il faut dans la grande salle de Château-le-Brec. Douairière fermait les portes; mais, quand on rit de trop bon cœur, les portes fermées n’empêchent pas d’entendre. J’ai ouï bien souvent douairière dire qu’il n’y avait pas de bon Dieu, que son Gabriel ne serait jamais de la calotte et qu’il s’épouserait avec Marianne à la Croix-qui-marche par la bénédiction du faux prêtre jureur. Bonne personne Marion, vous qui savez tout, est-ce vrai que les souterrains de Château-le-Brec vont jusqu’au manoir de Treguern, en passant sous la Pierre-des-Païens?

–Ma mère me l’a dit bien souvent, répliqua la métayère.

–C’est que je n’ai pas pu finir tout à l’heure, quand je vous parlais de ces bruits qu’on entend sous la Tour de Kervoz. Au moins, le commandeur Malo lit ses grimoires tout bas, et il ne fait pas beaucoup de tapage en cherchant sa pierre cassée. Mais au-dessous du trou qu’il a choisi pour demeure, il y a l’étage souterrain de la tour. J’ai tâché vingt fois, quand le grand soleil me donnait du cœur, de trouver la porte qui mène en ce lieu: e vous le dis, il n’y a point de porte; seulement, au plus profond des broussailles où je m’étais fau-• filé en rampant, j’ai trouvé une manière de crevasse par laquelle un lapin aurait eu de la peine à passer. J’ai mis mes deux mains de chaque côté de mes yeux et j’ai regardé.

–Et qu’as-tu vu, Mathelin? demanda-t-on à la ronde.

–Ce que j’ai vu? répéta le pâtour, je n’en sais rien moi-même. Il fait noir là-dedans comme au fond de l’enfer, et je sentais un froid humide qui mo frappait au visage. Cependant j’apercevais confusément quelque chose: cela ressemblait à un corps étendu de son long, et il me semblait ouïr le souffle d’un homme endormi.

–Si c’est possible! dit le père Michelin, qui eut recours à sa corne de bœuf.

Les jeunes filles retenaient leur respiration, effrayées qu’elles étaient et charmées à la fois; les hommes échangeaient des regards étonnés. La curiosité de tous était violemment excitée. Un être humain endormi sous cette masse en ruine qu’on nommait la Tour-de-Kervoz!

–Et après, mon garçonnet? dit bonne personne Marion, qui n’était pas la moins pressée de savoir.

–Eh bien! reprit Mathelin, celui-là, quel qu’il soit, homme ou diable, a des compagnons quand arrive la nuit, car de ma chambrette qui touche la muraille de la Tour, j’entends des voix confuses qui parlent sous mon lit.

–Et tu n’as point dit la chose à douairière Le Brec? demanda Marion Lécuyer.

–Si fait bien, et plutôt dix fois qu’une!

–Qu’a-t-elle répondu?

–Que j’étais un poltron, que je rêvais tout éveillé et qu’elle me chasserait si j’entendais encore quelque chose.

–Voyez-vous ça! dit-on autour de la table.

Personne ne songeait plus au pauvre soldat qui sommeillait au coin de l’àtre.

–Si bien, poursuivit Mathelin, que j’ai voulu en avoir le cœur net une bonne fois. Je ne me fais pas plus brave que je ne le suis, mais tout de même j’en suis venu à mon honneur!

Il y eut un mouvement général sur les bancs qui entouraient la table. On n’interrogeait plus, mais les yeux écarquillés et les bouches béantes en disaient plus long que toutes les interrogations du monde. Mathelin se sentait devenir un personnage.

–Voilà donc qu’est bon, reprit-il en posant son bonnet de laine de travers: j’avais mon idée! Pour causer si longtemps, il faut allumer la chandelle, et je pensais bien que la cave n’était pas si noire la nuit que le jour. Hier soir, vers onze heures avant minuit, j’ai entendu qu’on commençait la veillée sous ma couchette; je me suis levé tout doucement, j’ai pris mes braies, mon vestaquin, et je me suis habillé de bout en bout, sauf que je n’ai point chaussé mes sabots, crainte d’éveiller douairière.

–Je tremblais dur; j’avais mis un peu d’eau-de-vie dans un tesson de tasse pour me réchauffer à l’occasion: je la bus; après ça, j’ouvris ma fenêtre et je me-coulai dehors.

Pour le coup on aurait entendu la souris courir dans la salle basse de la ferme.

–Ma foi jurée! s’écria Mathelin qui était sûr désormais de son succès, je n’avais jamais vu la tour comme cela se dresser au-devant de la lune toute basse qui se couchait déjà derrière les arbres du cimetière. Elle était noire et toute déchiquetée; le lierre qui pend aux fentes des créneaux avait l’air d’un grand drap de deuil. Les chouettes ont l’oreille fine; je les avais éveillées; elles tournaient en pleurant autour de leurs nids.

Il n’y avait point de lumière dans la retraite du commandeur Malo au premier étage. Mais à l’endroit où j’avais vu la crevasse, au ras de terre, sous les broussailles, une lueur apparaissait. Je donnai mon âme au bon Dieu, car je sentais bien que je risquais ma vie, et pour la seconde fois je me glissai, en rampant dans les ronces, jusqu’à l’entrée du soupirail.

Ici Mathelin s’arrêta pour boire un coup à son écuelle. Chacun, dans son imagination, donnait un dénoûment au récit interrompu du pâtour, et voyait de prodigieuses choses à la lueur pâle qui sortait de ce soupirail. Il y a des légendes de veillée qui commencent justement ainsi: Et Dieu sait ce qu’on dècouvre au fond de ces souterrains mystérieux!

–C’était comme une espèce de chambre, poursuivit Mathelin, toute ronde et qui gardait la forme de a tour. Une lampe brùlait au milieu sur un tonneau ) lacé debout; une manière de lit avec une carrée et des rideaux de grosse serge était à droite de la crevasse; à gauche, du côté de la ferme, il y avait une maçonnerie arrangée pour servir d’âtre, et en n’orientant je compris bien que la fumée des tisons allumés devait monter dans la propre cheminée de douairière Le Brec. Au fond, la lumière de la lampe se noyait dans une ouverture sombre qui avait l’air l’un corridor. Où mène ce couloir? Dieu le sait! Autour du tonneau qui supportait la lampe, il y avait trois personnes.

–Trois personnes! répéta le cercle stupéfait. Les rois Freux, peut-être!

Et Michelan ajouta:

–Dormez tranquille, après cela! quand vous avez qu’il se passe des choses pareilles dans votre propre paroisse!

–Les connais-tu ces trois personnes, miévrot? lemanda Marion Lécuyer.

–Je suis bien sûr d’en connaître deux, répliqua e pâtour, et si je ne dis rien de la troisième, c’est que je n’ai pas vu son visage.

–Qui était-ce? qui était-ce? s’écria l’assemblée lans une explosion de curiosité.

–Or, devinez! dit le pâtour.

VII
L’HOMME NOIR

Table des matières

Le pâtour Mathelin attendit une minute. Comme personne ne devinait, il prit une pose solennelle.

–Nenni donc, ce n’était pas les trois Freux, prononça-t-il lentement; il y avait deux hommes et une femme: au milieu était assis un des deux hommes, tout habillé de noir et que je n’ai pas reconnu parce qu’il tournait le dos. A droite, le cloarec Gabriel lisait des papiers à la lueur de la lampe; à gauche, madame Geneviève pleurait sous son voile de deuil.

Un grand murmure s’éleva autour de la table les uns répétaient le nom de Gabriel, les autres celui de Geneviève. D’autres encore disaient :

–Le troisième1le troisième!

Mathelin gardait le silence. Bonne personne Lécuyer secoua la tête gravement.

–Le troisième? dit-elle. Les cadets de Tre revinrent pendant un an à la Pierre-des-Païens. grand’mère disait bien souvent que le père du it comte, l’aïeul de Filhol, se montra pendant dou mois dans l’avenue du manoir. Le comte lui-même, souvenez-vous.

–Alors vous pensez que le troisième était le dernier défunt Treguern? interrompirent plusieurs voix.

–Pourquoi le feu comte Filhol n’aurait-il pas le privilége de sa famille? murmura Marion; chacun sait bien qu’il faut un an et un jour à Treguern pour s’endormir du dernier sommeil.

Cette explication cadrait trop bien avec les idées reçues pour que l’assemblée ne penchât point il l’admettre, le silence même du petit Mathelin semblait donner raison à la métayère. Mais Vincent Féru prit la parole;––

–Cet homme dont le pâtour n’a pu voir le visage, dit-il, bien d’autres l’ont rencontré, depuis quel-: ques mois, dans les champs et sur la lande. Moi qui parle, je l’ai trouvé plus d’une fois rôdant autour du manoir.

–Moi aussi, murmura Pelo le vannier.

D’autres encore dirent:

–Moi aussi!

–Et celui-là, continua Vincent Féru, n’est pas Filhol de Treguern’. Ecoutez, le père de Treguern était bon seigneur avant de devenir un pauvre homme; je n’ai rien contre Treguern. Mais vous perdez votre temps, croyez-moi, à vouloir expliquer se passe autour de nous. Il y en a un qui le fin mot, et celui-là ne le dira pas.

–Parles-tu de Gabriel, Vincent? interrompit arion Lécuyer, dont les sourcils se froncèrent.

–Je m’entends et vous m’entendez, ma commère, cela suffit. Gabriel n’a pas besoin d’aller dans les caves de la tour de Kervoz, puisque Gabriel est le maître au manoir. Et s’il jette la soutane aux orties, –comme il aurait dû le faire depuis longtemps, s’il avait eu pour un liard de religion et d’honneur, on vous l’a dit, ce ne sera pas pour Geneviève, mais bien pour Marianne.

–Tu parles bien, Vincent Féru! s’écria la métayère, en respirant comme si on lui eût ôté un poids de dessus le cœur; il n’y a point de tache à la robe de Geneviève!

Tous les yeux se portèrent sur Vincent Féru qui avait fait un vif mouvement de la main.

–J’étais à l’église d’Orlan, dit-il quand Geneviève vint s’agenouiller à l’autel avec Filhol son fiancé. Je ne crois pas qu’il y ait au paradis un plus doux ange! Du fond de l’âme je leur souhaitai à tous deux du bonheur.

Il s’arrêta et parut hésiter, puis il reprit en changeant de ton:

–J’aimerais mieux dire ceci ailleurs que devant vous, Marion Lécuyer, car vous êtes une digne femme et vous êtes la fille du vieil Etienne qui donna tous ses enfants à Treguern. Vous aimez les Treguern comme au temps où ils étaient vos maîtres. Mais il y a onze mois que Filhol est mort.

–Et tu oserais dire?. commença Marion, suffoquée par la colère.

–Je dis qu’on renvoie bien souvent, à la nuit tombante, le seul valet qui ait suivi la mauvaise fortune de Treguern. Je dis que le berceau d’Olympe, la pauvre orpheline de Filhol qui n’a point connu son père, reste bien souvent à la garde d’une autre enfant, la petite sœur Laurence. et qu’elles sont là toutes seules dans ce grand manoir, tandis que Marianne et Geneviève vont où l’esprit du mal les attire.

.–Tu mens! s’écria Marion Lécuyer en se redressant comme un homme.

–Non, je ne mens pas. et pourquoi mentirais-je? Je dis que cet inconnu, l’Homme noir, comme l’appellent les gens du village.

–Tu mens! tu mens! répéta par deux fois bonne personne Marion, qui avait des larmes plein les yeux; et si mon pauvre chère frère Etienne était au pays, ton sang paierait tes mensonges, Vincent Féru!

Une plainte sourde se fit entendre du côté de l’âtre, et tous les regards se tournèrent vers le soldat qui avait sans doute gémi dans son sommeil. Dans le silence qui suivit, on put ouïr le grand bruit de la tempête qui faisait rage au dehors.

–Ah dam! ah dam! dit le père Michelan, revenant avec plaisir au point de départ de la conversation, ce n’est point des temps comme ça qui feront grainer le blé noir! sûrement et certainement de vraie vérité !

Mais Vincent Féru n’était pas de caractère à laisser ainsi rompre les chiens.

–Bonne personne Marion, dit-il, Etienne, votre jeune frère, était un franc compagnon autrefois. Il pourrait bien me casser la tête si je ne lui rompais point les os; mais cela n’empêcherait pas qu’à l’heure même où je vous parle, la veuve et la sœur de Treguern sont toutes les deux dehors. Et si le cœur –vous en dit, Marion Lécuyer, nous ferons ensemble le tour du clos pour entrer au manoir que nous trouverons vide, je vous le promets, sauf la pauvre petite sœur Laurence qui remplace la mère absente auprès du berceau d’Olympe abandonnée.

La métayère se leva comme pour accepter le défi. Elle était belle de sa colère et de sa pieuse foi en l’honneur de Treguern: vous eussiez bien reconnu la sœur du brave Etienne. Mais en ce moment la porte de la ferme s’ouvrit, et un nouvel arrivant passa le seuil. C’était un pauvre homme vêtu d’un casaquin de futaine trop mûre, que la pluie collait à ses os. Il avait les joues toutes pâles sous les mèches de ses cheveux gris.

–Claude! s’écria-t-on autour de la table; le valet du manoir!

Il semblait que le hasard l’eût amené là tout exprès pour décider entre Vincent Féru et Marion Lécuyer, la métayère. Quand il s’approcha de la table, on vit qu’il avait le frisson sons ses habits mouillés et que ses lèvres blèmes tremblaient.

–Une écuellée de cidre, pour l’amour de Dieu, onne personne Marion, dit-il d’une voix qui cherottait, je viens de voir le diable!

Les deux bancs qui flanquaient la table faillirent se renverser à la fois par le soubresaut que fit toute assemblée. Les mains tremblantes de Claude saisimt un pichet, il but à même, et l’on put entendre es dents claquer contre la faïence.

–Seigneur Dieu! seigneur Dieu! balbutia-t-il en laissant choir sur une escabelle, qui d’entre nous ra en vie demain matin?

–Allons! Claude, mon bonhomme, dit Vincent éru, que t’est il arrivé?

Claude tamponna son front baigné de sueur. tout le monde le regardait, bouche béante.

–Dieu m’assiste! répliqua le valet du manoir, ont la cervelle n’avait pas l’air bien solide; je urnais autour de la Pierre-des-Païens, parce que avais vu douairière Le Brec tout debout, sous la uie, au milieu du chemin qui monte à la lande. qui oserait se croiser avec la Le Brec à cette ure de nuit? Tout à coup Filhol, mon jeune aître, s’est dressé sur la pierre et il a causé avec lelqu’un que je ne voyais pas, mais qu’il appelait ienne.

–Faudra prier pour le salut de l’âme du soldat ienne, dit le vieux Michelan, tandis que Marion cuyer couvrait de ses deux mains ses yeux humis. Quand on entend un mort prononcer le nom in absent, les parents peuvent bien prendre le uil.

–Mon pauvre frère! sanglota Marion Lécuyer.

–Pour ma fortune, reprit le bonhomme Claud je n’aurais pas voulu rester là. J’ai joué des jamb à travers champs pour aller au moulin de Guillaum qui est bonne âme et qui ouvre volontiers sa port Quand je suis arrivé à l’entrée de la lande, j’ai bien entendu des pas de chevaux qui galopaient to autour de moi; mais je croyais que c’était ma pa vre tête qui déménageait, car j’avais la gran fièvre et mes oreilles tintaient. N’entendais-je p aussi le moulin de Guillaume qui allait, malgré fête gardée, qui allait comme si Satan l’eût mis branle!

–Holà! Claude! m’a dit une voix.

Et Malo de Treguern était tout près de moi s son cheval efflanqué. Que Dieu m’assiste! Je suis laissé choir sur mes genoux.

–Pourquoi n’es-tu pas à ton devoir? m’a deman le commandeur Malo. Est-ce ainsi que tu gardes maison de Treguern?

J’ai répondu tout tremblant que j’étais:

–On m’a renvoyé, pour cette nuit, de la maison de Treguern.

–Va vite! va vite! s’est écrié le commande Malo. Retourne au manoir. L’esprit du mal e dehors et veut entrer. Va vite! va vite!

–Claude, interrompit ici la métayère, c’e Marianne de Treguern qui t’a mis pour cette nu hors du manoir, n’est-ce pas?

–Non, répliqua le bonhomme, c’est madame Geneviève.

Marion Lécuyer baissa la tête pour éviter le regard triomphant de Vincent Féru.

–Le commandeur Malo, poursuivit Claude, piqua le ventre de sa bête qui franchit les palis d’un saut et se mit à galoper vers la Tour-de-Kervoz; il me semblait toujours entendre sa voix répétant au loin: Va vite! va vite!

Comme j’essayais de me relever, un autre cheval, lancé à toute course, a passé si près de moi que j’ai vu la fumée de ses naseaux. Si Gabriel le cloarec n’était pas parti d’hier, je dirais que ce second cavalier était Gabriel. Il a descendu le chemin qui mène au bourg; puis encore un autre bruit de cheval galopant et un autre cavalier dans la nuit!

–La route du manoir de Treguern? m’a dit celui-là qui avait une voix comme jamais je n’en ai ouï de ma vie.

Je ne sais pas ce que j’ai répondu. Nous étions sous le moulin; le vent a pris les quatre ailes à revers et les a arrachées pour les porter à deux cents pas de là sur la lande. Mes oreilles folles entendaient comme des cris à l’intérieur. Le troisième cavalier avait disparu. Alors quelqu’un qui avait la voix de Douairière Le Brec a dit dans la nuit: «Tu n’étais pas aux funérailles, tu seras au baptême!» Il y a quarante ans que je suis avec Treguern; j’ai pris le sentier du manoir comme le commandeur Malo me l’avait ordonné. Ici près, au bout de l’avenue, j’ai entendu qu’on tirait les barres de la grand’porte.

–Coûte que coûte, me suis-je dit, je servirai Treguern jusqu’à la dernière heure !

Et j’ai pris mon élan pour franchir la port ( ouverte.

Est ce Satan qui voyage par la tempête sur ur cheval noir comme la nuit? Malo ne m’avait-il pas parlé de l’Esprit du mal? Qui avait ouvert la grand’ porte? Je ne peux pas le dire, car il n’y a que des femmes au manoir, et les barres sont lourdes, même pour la main d’un homme. Un éclair a embrasé le ciel; j’ai vu ce cavalier qui m’avait interrogé sur la lande, grand comme un géant et tout sombre au milieu de la lumière éblouissante.

–L’Homme noir! murmura Vincent Féru.

Et un frisson courut autour de la table, tandis que toutes les voix effrayées répétaient:

–L’Homme noir!

–Il a passé le seuil, poursuivit le bonhomme Claude, et la porte a retombé au moment où j’allais entrer moi-même. Avant de partir, j’avais détaché les deux dogues; l’an passé, les deux dogues ont étranglé ce larron qui escalada les murailles de la cour; les deux dogues n’ont pas même aboyé!

–C’est que les deux dogues connaissent l’Homme noir! conclut Vincent Féru.

Le pauvre Claude embrassa un autre pichet.

–Moi, je dis, murmura-t il entre deux rasades copieuses, que le démon est comme les deux dogues de Treguern: on l’a déchaîné. Il y a des menaces de mort autour de nous, et vous verrez que plus d’un banc sera vide à la grand’messe de demain dimanche.

La veillée était finie depuis longtemps et l’horloge, dont les rouages grondaient dans son armoire de chêne sculpté, avait sonné la demie de onze heures. On entendait encore le vent siffler dans les arbres du pâtis et pleurer par les fentes des fenêtres, mais la pluie faisait trêve. Les amis et voisins avaient profité de l’éclaircie pour regagner leurs demeures. Pelo le vannier, Mathelin, Vincent Féru et les autres étaient partis avec le père Michelan qui n’avait pas manqué de leur dire en route:–Ce n’est pas des temps pareils qui feront grainer le blé noir!

A l’intérieur de la ferme, les valets et les servantes s’étaient juchés dans leurs nids respectifs. On avait donné au pauvre Claude une bonne place sur la paille de l’étable. Personne n’avait trop songé au soldat sommeillant sur son escabelle, les pieds dans les cendres éteintes; l’hospitalité bretonne est ainsi, elle ne refuse point, mais elle offre peu; l’hôte a juste ce qu’il demande. Si vous vous endormez au coin du feu dans une ferme morbihannaise, vous ne serez éveillé que par le bruit du travail matinier.

Ce qu’on veut, on le réclame: telle est la règle.

Comme le soldat n’avait rien demandé, on ne lui avait rien donné.

Ailleurs, on s’inquiéterait peut-être, à un autre point de vue, d’un homme qui resterait seul à dix pas du lit d’une femme, après le départ des voisins et des valets; mais, dans ce pauvre bon pays, les voleurs sont rares et il n’y a point de méfiance.

Quand bonne personne Marion Lécuyer fut seule, elle se mit à genoux devant le bahut guilloché qui servait de montoir à sa couche. Elle pria pour la maison de Treguern et pour son frère Etienne à qui elle avait presque servi de mère. C’était tout ce qu’elle aimait en ce monde. Hélas! la maison de Treguern suivait la pente fatale où l’entraînait la destinée, et quant à Etienne qui était à la guerre, la digne Marion avait trop de sang breton dans les veines pour ne pas croire aux tristes présages. Tant de jeunes gars étaient partis ainsi, beaux et braves comme Etienne, pour ne jamais revenir!

En faisant sa prière, Mai ion Lécuyer pleurait.

Elle se releva enfin essuyant ses paupières rougies, et consolée un peu par son oraison fervente, elle tira la corde qui ouvrait les gros rideaux de son lit. Avant d’y monter, cependant, elle tourna d’instinct un dernier regard vers la place où le bleu dormait.

Marion, au moment de faire sa prière, l’avait laissé assis sur l’escabelle. Elle le retrouva debout. Soit que les yeux de la métayère fussent troublés par les larmes, soit que la lueur de la résine n’éclairât point suffisamment la chambre, elle ne pouvait distinguer ses traits.

–L’homme, dit-elle avec un commencement d’inquiétude, la faim vous est-elle venue en dormant et vous faut-il maintenant à souper?

L’inconnu fit un signe de tête négatif. La résine en ce moment se prit à pétiller et rendit une lumière plus vive. Les mains de Marion tremblèrent; elle eut comme une vision.

– J’ai trop pleuré, murmura-t-elle. La fièvre est ans mes yeux!

Puis elle reprit, car la flamme de la résine avait aissé et le visage de l’inconnu rentrait dans ombre :

–L’homme, vous faut-il un lit, ou voulez-vous qu’on vous ouvre la porte afin de continuer votre voyage

–Je n’ai pas besoin de lit, répondit le soldat: cette nuit je ne dormirai point; mais je ne continueai pas non plus mon voyage, parce que je suis arrivé.

La métayère joignit ses mains froides et les appuya pntre sa poitrine.

–Seigneur Jésus! murmura-t-elle, est-ce qu’ils n’ont rendu folle avec leurs histoires de malheur!

–Que Dieu vous garde! ma sœur Marion, dit le soldat qui décrocha.la résine et la mit au-devant e son visage, vous n’avez pas oublié votre frère ! Les jambes de la bonne femme chancelèrent sous le poids de son corps. Elle tendit ses bras en avant, et le jeune sergent fut obligé de s’élancer pour la soutenir contre sa poitrine.

– Etienne ! disait-elle en le contemplant à travers es larmes, le fils de notre bien aimée mère ! Bénie oit la sainte Vierge pour avoir exaucé ma prière, ir j’ai craint un instant, mon frère, mon frère éri, de ne plus jamais te revoir!

Etienne la pressait sur son cœur; il l’appelait sa eur et sa mère. Les yeux de Marion tombèrent sur manche vide qui se rattachait au revers de l’uniforme. Elle baissa la tête et ne parla point. Etien comprit son silence et murmura:

–Ma sœur, que la volonté de Dieu soit fai Nous n’avons pas le temps de nous occuper nous.

–C’est vrai! s’écria la métayère, qui le rega inquiète. Tu m’as dit que tu ne te coucherais cette nuit. Pourquoi m’as-tu dit cela?

–Parce que j’ai entendu, répliqua Etien comme on parle maintenant, à la veillée, de ce qui étaient nos maîtres.

–Ah! fit Marion, tu ne dormais donc pas sous le manteau de la cheminée?

–Je veillais, et je n’ai pas perdu une role.

Le front pâle du jeune sergent s’était redressé

–Ma sœur! ma sœur! dit-il d’une voix lente pleine de tristesse, il n’y avait que toi ici pour fendre le nom de Treguern!

–Mais maintenant nous serons deux, n’est pas? s’écria la vaillante femme, qui mit le poi sur la hanche avec défi; et gare aux misérables lâches qui ont attendu la mort de Filhol pour ins ter sa veuve!

–Oui, ma sœur, nous serons deux, répondit jeune sergent; tant qu’il y aura du sang dans un veines, ce sang-là, jusqu’à la dernière goutte, app tiendra aux enfants de Treguern. Mais ils disai vrai, les gens de la veillée: Geneviève a donné fils à Treguern.

Marion Lécuyer recula d’un pas.

–Et c’est toi, s’écria-t-elle, c’est toi qui dis cela, Etienne, mon frère !

– Ma sœur, interrompit le jeune sergent, ce n’est pas pour mentir que les morts sortent de leur tombe!

La métayère baissa la tête.

–C’est donc bien vrai que le défunt Filhol t’a parlé? murmura-t-elle.

–Filhol m’a parlé. Je vais lui désobéir pour la première fois de ma vie. Je ne me coucherai pas sous votre toit, ma sœur, parce qu’il faut que j’entre, cette nuit, au manoir, malgré la défense de Treguern!

Marion Lécuyer se prit à trembler de tout son corps.

–Tu ne feras pas cela, mon frère, s’écria-t-elle tu as bien entendu ce qu’on a dit : l’Homme noir... l’esprit du mal a franchi le seuil du manoir !

–J’en sais trop déjà, pour ne pas aller jusqu’au fond de ce mystère. Il y a un homme dans la maison de Treguern. Je veux savoir qui est cet homme et ce qu’il fait chez la veuve de mon frère !

–La porte est close, objecta faiblement Marion Lécuyer, on ne l’ouvrira pas.

–L’issue que nous prenions autrefois pour entrer hez Treguern est-elle condamnée? demanda Étienne.

La bonne femme croisa ses bras sur sa poitriue.

–Si je te priais de rester avec moi cette nuit, nurmura-t-elle avec caresses, Étienne, mon cher enfant, me refuserais-tu

6

–Je vous refuserais, ma sœur chérie.

Marion Lécuyer prit elle-même la résine.

–Viens donc, dit-elle, et que Dieu soit avec toi!

Elle passa derrière son lit. Dans la ruelle, il y avait une petite porte qu’elle ouvrit; elle remit la résine à Etienne qui la baisa au front et s’engagea dans un étroit corridor.

Marion Lécuyer referma la porte derrire lui et resta en prières sur le seuil.

Pulsuz fraqment bitdi.

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Litresdə buraxılış tarixi:
16 yanvar 2025
Həcm:
340 səh. 1 illustrasiya
ISBN:
4064066319663
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Müəllif hüququ sahibi:
Bookwire
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