Kitabı oxu: «Mon amie Nane»

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Paul Jean Toulet

Mon amie Nane


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066087647

Table des matières

I

Les Sirènes

II

Comment on s'aime

I

Première version

II

Version seconde

III

L'apéritif chez la Marquise

IV

L'heureuse Mère

V

L'après-midi esthétique

VI

Une journée entre toutes

VII

Nane-au-Miroir

I

II

VIII

Venise sentimentale

IX

L'indifférent

X

Les Asphaltites

XI

Les charités de Nane

I

Primavérile de Ver

II

Le bon chien Cocktail .

III

L'Hospitalité écossaise ou l'Électricien

XII

Nane pense mourir

XIII

Les noces de Nane

I
Les Sirènes

Table des matières

«At tuba, terribili sonitu, taratantara dixit.»

(ENNIUS, Annal.)

C'était des cris dont on demeurait étonné;

un airain aigre, retentissant, qui, dans la nuit

faisait: Hoûoûoûoû....









A cette époque mon amie Nane était presque une inconnue pour moi, bien loin de m'appartenir en propre. A vrai dire, et dans la suite même, je n'ai jamais recherché le monopole de sa tendresse. N'eût-ce pas été de l'égoïsme? Outre qu'il en faudrait avoir les moyens.

A cette époque donc, Nane passait pour être la propriété exclusive de Bélesbat, le Hautfournier. Cet industriel, qui crevait sous lui de chiffres et de plans les ingénieurs les plus endurcis; dont l'âme tout arithmétique aurait ramené aux quatre opérations la beauté, l'héroïsme, la haine même, ne dédaignait pas toujours d'acquérir des choses gracieuses, encore qu'inutiles. En fait Nane lui était d'aussi peu de produit qu'un buisson de roses, un hamac, une habanera; et l'on ignorera toujours pourquoi il conservait une employée aussi coûteuse. Peut-être que cette végétative idole, languissant sous l'écorce des soies et les pierres de ses colliers barbares, le consolait d'être lui-même aussi fiévreusement mal vêtu. Peut-être qu'il aimait à voir reluire dans ses yeux mordorés les reflets inestimables de l'or, et peut-être encore qu'il l'avait louée simplement comme une enseigne à sa richesse.

Au moins n'était-elle pas son principal souci, comme il le montra en partant brusquement un jour, sur son yacht la Méduse, visiter la Terre de Feu, dont il caressait le projet d'y aménager des colonies agricoles, les asiles de nuit lui en devant fournir les premiers colons. Ainsi Nane se trouva libre, quoique pour combien de temps elle ne savait avec exactitude.

Elle s'était montrée d'abord un peu chagrine qu'on ne l'emmenât point; car elle s'imaginait la Terre de Feu comme un pays très chaud, avec des lianes, des ananas au jus naturel, des papillons larges comme des paravents; et sans doute aussi quelque casino où l'on pourrait déployer des toilettes excentriques, devant des gens de couleurs diverses, en smoking: quelque chose comme les nègres du quartier latin.

Il fallut lui expliquer que ce district de l'Amérique, fertile surtout en glaçons, si des épaves de grande ville le pouvaient prendre de loin pour une Arcadie, n'était pas une villégiature favorable aux jeux de nos courtisanes. Elle se consola donc assez vite de rester seule maîtresse en son petit hôtel de la rue de Scytheris, et que Bélesbat n'y vînt plus gesticuler parmi ses tables fragiles ou blâmer de son âcre voix les lenteurs du service.

En vérité, ce qu'elle aimait le plus de lui, ce n'était pas sa présence.

* * * * *

Il n'entrait point dans les intentions de Nane de se montrer, en son veuvage, plus fidèle à Bélesbat qu'elle ne faisait d'ordinaire. Elle continua donc à le tromper, quoique avec moins de plaisir depuis qu'il était loin; et ce fut surtout avec Jacques d'Iscamps.

D'éducation décente et d'extérieur agréable, Jacques jouait depuis près d'un an auprès d'elle, avec autant d'élégance qu'il se peut, le rôle d'amant de coeur. C'est à lui que ressortissait le département des fleurs, dragées, baignoires. Il était chargé aussi de remplacer, aussitôt mortes de langueur, les petites tortues caparaçonnées d'argent et de turquoises dont les dames s'ornaient alors; et de jouer à Auteuil les bons tuyaux, les increvables; comme encore de commander en des restaurants dérobés des dîners que presque toujours un petit bleu tard venu le laissait dans l'alternative de planter là, ou de dévorer tout seul, ridicule.

Aujourd'hui, que Bélesbat se balançait sur les hautes vagues de la mer, le jeu régulier des lois sur l'avancement le haussait à une situation presque officielle. Déjeunant chaque matin chez Nane, il eut la joie de s'y entendre couramment appeler «Monsieur», comme aussi de prendre une part plus active à l'administration intérieure, d'être initié aux détails les plus émouvants de la lingerie ou du chauffage. Une fois même il eut mandat de discuter avec le boucher certain compte qui n'était pas clair, et qu'il finit du reste par payer intégralement, après avoir joui pour ses épingles, en un bigorne de loucherbem assez diaphane, de quelques insinuations malveillantes.

Mais, assez vite, tout cela cessa de l'amuser; et il se prenait parfois à regretter la vie de naguère, les rendez-vous souvent manqués, mais où il y avait une pointe d'imprévu. Et il commençait de rêver à la Terre de Feu, lui aussi, quand Nane détourna le cours de sa mélancolie en annonçant qu'elle partait pour Alger: Jacques fut du projet, tout de suite.

Mais il ne put faire le voyage en même temps que son amie, pour quelque raison de famille:

—Ne t'inquiète pas, lui dit-elle. Il y a l'ancien amant de ma soeur, tu sais....

—Je ne sais pas du tout.

—Enfin, il a envie de venir avec moi. Il est très malade, phtisique au dernier point, et c'est une charité de le prendre; il a été si bon pour ma pauvre soeur, avant qu'elle ne fût mariée. En tout cas j'aime autant qu'il vienne, à cause des Hauts Fourneaux. Ce n'est pas toi, hein? qui pourrait servir de chaperon.

Jacques, flatté, eut un sourire:

—Enfin, qui est-ce, ton phtisique?

—C'est un ponte très chic: le vicomte d'Elche. Je crois qu'il est à moitié Espagnol, ou Autrichien.

—Comme tout le monde.

* * * * *

Quelques jours après, joyeux d'avoir fui les brumes de décembre parisien, Jacques débarqua sur les quais d'Alger par un temps de paradis. Au-dessus de lui il pouvait voir le boulevard de la République éclater de lumière, sous l'azur tendre; et plus bas, à droite, les pêcheries grouillantes, ou bien la Marine dont les eaux clapotaient dans une ombre verte et noire.

Ayant envoyé, provisoirement, pensait-il, son bagage à l'hôtel, il prit une voiture découverte et se fit conduire à Mustapha-Supérieur, villa Beau-Regard, où demeurait Nane.

Elle sourit tendrement à le revoir, et, une fois de plus, le jeune homme ressentit l'attrait de ses lèvres lentes et de ses indolentes mains. Mais dès qu'il voulut parler de s'installer à la villa:

—Ça n'est guère possible, objecta Nane. D'abord, il y a d'Elche, déjà.

—D'Elche? Et qu'est-ce qu'il fait ici, celui-là?

—Tu le verras; il est si malade. Et puis, autre chose: j'ai eu des nouvelles de Bélesbat. Il revient en France d'un moment à l'autre; et de là, il peut nous tomber dessus, comme une cheminée.

—Comme une cheminée, comme une cheminée...

Il finit par dire oui, ne pouvant mieux faire. Quelques instants après, dans le jardin, parmi les bambous et les iris, on lui présenta un malade blond, chargé de plaids, qui prenait le soleil sur une chaise longue, en toussotant. Il parlait avec fatigue, d'une voix gutturale; et laissait voir à table cette fringale qui est particulière aux tuberculeux. Sa soif aussi était maladive; après le café qu'il avait renforcé de cognac, ses joues s'empourprèrent d'une ardeur sinistre.

Du reste, point gênant; et Jacques aurait cru avoir retrouvé sa Nane des meilleurs jours, si la crainte vraiment exagérée d'un Bélesbat se laissant choir de la lune pour la surprendre n'avait paru constamment croître chez elle.

* * * * *

Il était une heure après minuit. Jacques, dont la jeune femme qui s'assoupissait à son côté ne soutenait décidément plus la conversation, s'apprêtait à jouir lui aussi d'un repos bien gagné. Un instant, il caressa du bout de ses doigts la gorge de Nane, juste assez pour la faire protester au fond de son sommeil par un faible gémissement, recroquevilla ses jambes et s'endormit.

Alors, du côté de la mer, un âcre appel déchira la nuit: c'était comme la plainte d'un jeune cyclope en dentition—ou le cri de guerre de l'oiseau appelé rock quand il se précipite sur une foule d'éléphants. Nane se dressa:

—Tu entends?

—Eh bien, c'est une sirène.

—C'est la Méduse, j'en suis sûre, cria-t-elle; je la reconnais. Bélesbat va être ici à la minute. Va-t'en Jacques, je t'en prie, va-t'en.

Le jeune homme ne se laissa pas faire tout de suite: quelle imagination, maintenant, de reconnaître les yachts à la voix. Comme s'il n'y avait que la Méduse qui eût une sirène. Et d'aller croire que Bélesbat arrivât à cette heure-ci, sans s'annoncer, même, etc., etc.

—Tu veux donc me faire perdre ma situation, gémit Nane; et Jacques, «bouclé», s'en fut.

Le surlendemain ce fut la même alerte, mais un peu plus tôt; deux jours après pareillement, puis une autre fois encore, et enfin trois nuits de suite; on eût dit que tous les bateaux de la Méditerranée s'étaient donné le mot pour n'entrer au port d'Alger qu'à la faveur de l'ombre, et Jacques, accablé sous la main de la Providence, abruti, docile, se levait sans plus de plaintes, se rhabillait, rentrait à l'hôtel, sous la lune, par les lacets bordés de cactus.

Mais un soir qu'il avait dîné en ville et ruminé de mauvaise humeur toutes ces nuits gâchées, il se jura de ne pas monter à la villa, pour cette nuit. Donc, ayant allumé un cigare, il alla faire un tour, tout seul, vers Lagha, revint, descendit jusqu'au port.

La lune n'était pas encore levée et à travers la nuit diaphane, couleur de saphir, Jacques pouvait apercevoir la mer palpitante.

Soudain, d'un petit caboteur qui était à quai, il entendit jaillir ce même rugissement qui depuis peu lui servait de diane avant l'heure. Sur le bateau, d'ailleurs, rien ne bougea, ni homme, ni cordage, et la machine semblait n'avoir de pression que ce qu'il en fallait pour faire hurler la mégère de fonte.

Quand ce fut fini, il y eut quelque bruit encore, comme d'un fourneau qu'on éteint, et puis un vieil homme qui fumait la pipe vint s'accouder à l'arrière.

—Holà hé, demanda poliment Jacques, quel fils de chienne de boucan faites-vous là, puisque votre raffiau est sur ses ancres?

Le vieux mit la main au-dessus de sa bouche, comme pour parler bas: «Té, je vais vous dire, fit-il; l'autre jour il est venu un monsieur, espagnol, je pense, avec une jolie bagasse; qui m'ont donné de l'argent pour faire marcher ma sirène la nuit, tout le temps que je resterais à Alger, quand ils me le feraient dire. Même qu'ils riaient beaucoup.»

—Ah! pensa Jacques, ah! ils riaient! Lui, non.

* * * * *

—C'est curieux, dis-je à Jacques,—car c'est lui-même qui m'avait conté cette histoire—je ne croyais pas que les petits caboteurs eussent de sirène.

—Celui-là en avait bien une, je vous assure, et qui n'était pas dans un étui; non, pas assez dans un étui, même.

—Mais comment avez-vous eu le courage de reprendre Nane? Je sais bien que moi...

—On reprend toujours une femme, lorsque elle vous a pris: vous êtes bon, vous, avec votre courage! Pensez-vous que ce soit la seule sottise que j'aie faite pour Nane?

—Au moins pourraient-elles être moins affirmées. Mais vous, vous faites vos bassesses le front haut.

—Bassesses, bassesses: vous n'en avez aucune à vous reprocher, vous?

—Ni ne compte en avoir aucune.

—J'aime mieux ne pas me singulariser, conclut un peu sèchement Jacques, que mes remarques semblèrent avoir agacé.

Mais quand on est entre amis, n'est-ce pas pour se dire des vérités désagréables?



II
Comment on s'aime

Table des matières

I
Première version

Table des matières

«...inde proverbium ductum, deos laneos

pedes habere.»

(MACROB. Saturn.)

«...incessu patuit dea.»

(VIRG. Eneid.)

Au contraire de ces dieux que les Romains

accusaient d'avoir les pieds en dentelle, Nane

marchait, et même divinement, étant elle-même

chose divine.














La première fois que je lui prêtai une sérieuse attention, Nane était en l'air, et tombait d'un omnibus.

* * * * *

Sa Victoria suivait à paisible allure le Batignolles-Clichy-Odéon, où elle avait eu ce jour-là l'heureuse fantaisie de «prendre une impériale, afin de jouir du paysage»; et un peu avant le pont des Saints-Pères, en un des points que la Compagnie d'Orléans venait de choisir pour y exécuter de mystérieux travaux, le cocher de Nane put, en même temps que moi, admirer un spectacle gracieux.

Le Batignolles-Clichy-Odéon, en tournant, dérapa, oscilla un peu, et versa sur la gauche. Je vis quelque chose de clair, de blanc, de rose, qui décrivait une élégante parabole: c'était Nane. Obéissant aux lois présumées de la gravitation, elle quitta brusquement son banc, en même temps que plusieurs autres personnes, et tomba.

Elle tomba assise, se fit très mal, et fondit en larmes, silencieusement: tel un vieux monsieur, qui retrouve sa fille après une absence de plusieurs années. Je reconnus seulement alors, ne l'ayant pas rencontrée depuis longtemps, Mlle Hannaïs Dunois, maîtresse de mon ami Jacques d'Iscamps, ou peut-être sa veuve, car il devait se marier dans peu de jours. Jugeant d'ailleurs qu'il valait mieux qu'elle ne s'éternisât pas dans cette position sédentaire, je la pris par les mains pour la remettre debout. Elle ne semblait pas meurtrie, et, comme le temps était beau, n'était salie que de poussière.

—Tiens, c'est vous, dit-elle, me reconnaissant à son tour. Vous seriez bien gentil de me raccompagner jusqu'à ma voiture; elle ne doit pas être loin.

Quand elle y fut montée: «Venez avec moi un peu plus loin, ajouta-t-elle, voulez-vous? J'ai peur de rester seule, à me sentir comme ça toute disloquée.» Je pris sa gauche, et comme nous passions par la rue Royale, elle accepta de s'arrêter un moment pour boire n'importe quoi de réconfortant. Nous descendîmes donc, elle un peu patraque encore; mais une demi-heure plus tard nous étions devant notre vin de Porto à plaisanter le plus gaîment du monde sur sa chute, dont au reste il ne semblait lui rester rien qu'un peu de gêne à être assise.

Si la conversation tendait à languir (car on ne peut constamment à deux, dont une femme, frapper des pensées ingénieuses), aussitôt elle se battait légèrement les côtés, ce qui faisait lever de la poussière. Et de rire tout de nouveau, à petits éclats: car elle est d'un esprit simple; et si elle s'est une fois résolue à juger une chose drôle, elle pourrait se la représenter cent jours de suite et s'en réjouir encore d'aussi bon coeur.

Cependant le temps avait coulé, il y avait près d'une heure déjà que l'odeur répandue de l'absinthe nous présageait le soir et que les Parisiens fussent près de se nourrir:

—Si nous dînerions ici? dis-je.

—Je ne vous cacherai pas, me répondit Nane, que j'aimerais bien me tenir un peu étendue. Mais si vous voulez venir dîner à la maison, je me mettrai sur une chaise longue—et nous dirons des choses.

Cela ayant été ainsi convenu, je courus chez moi m'habiller, et de là avenue de Villiers où demeure Nane.

* * * * *

C'était, au bout, bout de l'avenue, un hôtel de poupée, mais assez simple d'aspect, comme aussi de train. La porte cochère est condamnée pour absence de concierge; et il y a juste assez de jardin pour qu'on garde en gravat à ses semelles de quoi rayer le ciment mosaïque du vestibule. Une femme de chambre vint m'ouvrir. Avec la cuisinière (l'équipage étant d'un loueur) c'est toute la maison de Nane, qui a ralenti ses allures depuis la mort de Bélesbat. Quoique l'industriel, pratique dans sa bienfaisance même, lui ait fait legs d'une solide rente viagère, celle-ci n'est point telle que Nane puisse encore, et malgré la bonne volonté qu'a jusqu'ici mise Jacques à finir de se ruiner pour elle, soutenir les fêtes d'autrefois, ni la parade un peu ostentatoire qu'elle menait rue de Scythéris, en ce voluptueux hôtel la Billaudière, aujourd'hui, hélas! occupé par une aigre et dévote tante de Bélesbat, sa seule héritière. Mais, dans une demi-paresse, et sans trop chercher que les jeux de son corps lui procurent un lustre nouveau, Nane laisse les heures glisser sur elle sans la meurtrir, telles au printemps les gouttes d'une pluie ensoleillée sur la fleur nouvelle.

Ce soir, elle s'est vêtue d'un peignoir assez ajusté en crêpe de Chine vert, mais du vert le plus faux, le plus agaçant, le plus délicieux. Elle a des dessous, semble-t-il, tout blancs; au moins ses bas le sont-ils, et la peau de ses pantoufles. Sa chevelure, qui a comme ses yeux la patine de ces bronzes que le baiser des pèlerins a jaunis, est retroussée par devant, à la Messaline. Son col long et sa nuque portent un triple collier d'émaux verts, dont elle a aussi une ceinture.

Elle est ainsi tout à fait prenante. Et moi qui l'avait vue cent fois, sans y prendre autrement garde qu'à tous ces articles de Paris qui plaisent à notre habitude sans atteindre notre curiosité, il lui a fallu, pour que je la remarque, se laisser choir avec éclat d'une impériale sur les sordides travaux de l'Orléans. D'ailleurs elle ne l'a pas fait exprès.

—Vous rappelez-vous, Nane, quand nous montions à la Raillière, tous les soirs, et que Jacques arborait le béret pyrénéen?

—Vous rappelez-vous comme il soufflait pour monter aussi vite que nous, et ce qu'il avait été jaloux, un soir que nous avions été prendre des glaces sans lui?

Je feins de me rappeler très vivement, quoique cette saison à Cauterets, qui remonte à deux ans déjà, ne m'ait laissé que des souvenirs confus, au moins quant à Nane. Mais ce soir je ne saurais lui refuser rien, pas même un mensonge.

Étendue très de côté, ce qui la fait hancher, sur un de ces longs fauteuils de bord en rotin, où il y a un trou à l'avant-bras pour mettre son verre, elle est toute calée de petits coussins et de plaids. Et elle réveille en moi des images anciennes de voyage. Par-dessous le bruit de nos paroles, ressuscite un peu de passé: autour d'un pont de paquebot, la miroitante mer des Grandes Indes; et les filaos qui pleurent aux bords d'une île; ou bien la grâce dormante des créoles, si lasses de n'avoir jamais rien fait.

Cependant le dîner s'est achevé. On sert le café là même; et Nane, sans plus dire mot, sourit vers moi de sa bouche puérile. Il y a quelque chose, ce soir, dans son sourire, que je ne démêle pas, et je vais m'asseoir, contre elle, sur le grand fauteuil.

—Vous savez bien, me reproche-t-elle bientôt, que je ne puis pas bouger, que je suis sans défense, toute meurtrie... non... vous me faites mal!

—Sérieusement, vous souffrez encore?

—Au fond, pas tant que ça, reprend-elle. C'est plutôt la même chose que si j'avais reçu le fouet....

Peu à peu le sourire de Nane m'apparaît tout près et très loin; comme les choses que l'on aperçoit encore en s'endormant par un après-midi d'été, alors qu'à travers toute la profondeur d'une muette maison, on n'entend plus rien que, parfois, une porte qui claque, ou le jeune pas de quelque servante sur la dalle des frais corridors.

* * * * *

Il me semble que c'est ainsi, un peu dans un rêve, que nous avons changé de chambre, Nane et moi. On dirait même qu'il y a longtemps, si j'en crois un état somptuaire qui aurait éclairé, sur la nature récente de nos relations, les tribunaux les plus borgnes, et jusqu'au regretté Président Magnaud. Nane en est frappée aussi.

—Quel dommage, observe-t-elle, que Jacques ne nous voie pas comme ça.

—Il est un peu tard pour le faire prévenir, lui dis-je; tandis que je m'occupe de réparer le désordre de ma toilette.

—Où allez-vous? Est-ce que vous partez? Et elle se pelotonne sous les couvertures.

—Rendez-vous avec un parent de province, à la sortie des théâtres—vieillard susceptible. Et il est minuit passé. Pourvu que je trouve une voiture.

—Au lieu de rester à me soigner, dit-elle mollement.

—Je suis sûr que l'exercice ne vous vaut rien. Bonsoir. A demain, ici, cinq heures, voulez-vous?

Nane veut; moi je m'en vais lâchement me coucher et ne tarde guère à tomber dans ce sommeil profond des gens qu'on doit guillotiner le lendemain.

D'ailleurs, comme l'a dit M. de Bourdeille, «ce qu'il peut y avoir de commun entre l'amour et le dormir, je n'y sçaurais entendre. Et me semblent deux bien trop excellentes choses pour les brouiller, et ne les pas faire chacune à part et en son heure.»



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Yaş həddi:
0+
Litresdə buraxılış tarixi:
15 yanvar 2025
Həcm:
140 səh. 1 illustrasiya
ISBN:
4064066087647
Naşir:
Müəllif hüququ sahibi:
Bookwire
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