Kitabı oxu: «Madame Valence»
Paul Perret
Madame Valence

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066330590
Table des matières
La première de couverture
Page de titre
Texte
I
Au pays de basse Loire, rien n’est plus rare qu’un jour entier de grand soleil. Aussi madame de Fresne ne devait jamais oublier certain dimanche de juillet,–un trop beau dimanche!
L’état de son esprit ne se trouvait guère en harmonie avec cette fête du plein été et madame Valence donna quelques signes d’humeur en arrivant sur sa terrasse, plantée de tilleuls, qui dominait la rivière. Il était deux heures environ, les vêpres sonnaient à l’église du village, dont on apercevait le clocher à travers de grands arbres, au-dessus des toits aigus du petit château. La promeneuse se mit à chercher des yeux un flocon de vapeur, une tache, une ombre dans ce ciel insolent.
Pas une nuée. Ce soleil sans merci frappait de ses flèches verticales la grande Loire, large en cet endroit de quinze cents pieds. Le flot se balançait comme un énorme miroir d’argent d’où s’échappaient d’autres rayons; l’air et l’eau flamboyaient ensemble. La teinte grise des prairies coupées de saulaies qui s’étendaient sur l’autre rive atténuait à peine l’immense éclat du jour; sur le bord montueux où le castel du Plessis est situé, tout n’était que lumière. Les maisonnettes du village couvertes de tuiles, s’étageaient à droite parmi de grands blocs de grès; des figuiers croissaient dans les fissures, leur feuillage sombre repoussait violemment ces murs blanchis à la chaux et ces toits rouges; les roches, le sable de la grève, les filets encore tout pleins d’écailles de poissons qui séchaient sur des pieux après la pêche du matin rendaient des étincelles.
Madame Valence se réfugia sous un berceau de clématite et de vigne folle qui bornait la terrasse, à gauche, en amont de la rivière, et d’où l’on ne voyait que l’eau rire et briller sous les feuilles. Ses yeux étaient blessés autant que son cœur de cet éblouissant caprice de la saison et de toute cette joie de la nature, de l’égoïste, de la féroce nature qui se plaît à railler nos misères et nos peines. Mais parlons tout de suite de ces yeux-là, qui se fermèrent à demi et devinrent humides. Ils étaient d’une couleur particulière, ni tout à fait brune, ni tout à fait orangée, deux topazes sombres. La malice des ennemis de madame de Fresne, et elle en avait beaucoup, comme toutes les personnes volontiers solitaires;–cette sotte malice consistait à dire que la châtelaine du Plessis avait des yeux jaunes.
La jeune femme portait une longue robe de piqué blanc dont elle tâta furtivement la poche comme pour s’assurer qu’elle y trouverait bien ce qu’elle allait y chercher Elle eut même un petit tressaillement d’effroi à la pensée qu’elle aurait pu perdre une chose si précieuse; puis, doucement, elle écarta les clématites du côté du jardin. Personne ne venait par les allées, elle était bien seule. Alors, de cette poche mystérieuse, elle tira un pli qui renfermait deux lettres, en prit une et laissa-l’autre reposer sur ses genoux. L’ombre, sous le berceau, était assez épaisse pour la forcer de tenir le papier fort près de son visage, et voici ce qu’elle lisait:
«La chère personne dont vous me parlez m’a fait, comme vous le pensez, madame la comtesse, la confidence de ses chagrins, et je dois croire qu’elle a cruellement à souffrir dans sa maison. D’après son récit, ses peines ne seraient pas nouvelles et remonteraient à plusieurs années. Je l’ai vue verser beaucoup de larmes. Elle ne parle presque jamais du toit conjugal, qu’en disant: ma prison, mon calvaire! Elle trouve les expressions les plus fortes et les plus saisissantes pour exprimer son malheur. A l’entendre, sa position est désespérée, et si elle n’avait des sentiments religieux et une foi très-vive, je crois qu’elle songerait à en finir avec une vie qu’on lui a rendue insupportable. Vous n’ignorez point, madame la comtesse, qu’à cause de son séjour continuel, pendant l’été, sur la terrasse de ce beau Plessis, que vous aimiez tant et que vous lui avez donné, des personnes sans charité, qui pourraient trouver un meilleur emploi de leur esprit l’ont surnommée la Fée des Eaux. Ces personnes ne se doutent guère des pensées que lui inspire le flot qui roule sous ses beaux yeux. Ah! la malheureuse enfant! la rivière lui a souvent fait envie.
Je dois aussi vous avouer, madame la comtesse, qu’elle m’a parlé de ses projets de séparation. J’ai trop bien vu qu’ils étaient arrêtés depuis longtemps dans son esprit, et j’ai fait, comme je le devais, mais vainement, de grands efforts pour la dissuader d’en venir à de si fâcheuses extrémités. Elle m’a répondu qu’elle avait elle-même combattu ces résolutions de toutes ses forces et de tout son cœur; qu’elle avait prié, qu’elle avait pleuré sans pouvoir se vaincre. «Je ne peux renoncer, m’a-t-elle dit, à la seule chance qui me reste d’éloigner de moi tant de dégoûts. Ne croyez pas, mon Père, que ce soit la liberté que je cherche! C’est la paix, c’est l’honneur! Je ne peux souffrrir davantage les injures qu’il me fait; je ne le dois pas.»
Je luiai représenté qu’il faudrait prouver les faits dont elle se plaint pour obtenir cette séparation redoutable: «Oh! m’a-t-elle dit, je n’en serai pas en peine.» J’ai continué de l’exhorter, toujours sans arriver à rien. Comme je lui demandais si elle avait du moins fait quelques nouveaux efforts pour ramener son mari à de meilleurs sentiments à son égard: «Pour cela non! s’est-elle écriée, cent fois non! Personne ne pourrait me conseiller de le faire. Dieu ne voudrait pas me le commander, et vous, mon Père, qui parlez en son nom, vous ne l’oseriez pas si je vous disais tout. Non, mon Père, vous ne l’oseriez pas!»
Je prendrai la liberté, madame la comtesse, de vous rappeler que cette conversation n’a été et ne pouvait être que confidentielle. Rien de plus. On m’a demandé des encouragements et des conseils; on m’a fait des aveux de plus d’un genre; ce n’est pas une confession que j’ai reçue.
Je peux donc vous rendre ce que m’a dit madame votre chère nièce, mais il ne m’a pas été permis de l’interroger. Je me suis prêté au soulagement d’une aimable conscience en peine, mais il ne m’a pas été demandé d’en faire l’examen. Cette douce chrétienne affligée m’a fait connaître à plusieurs reprises le soin vraiment édifiant qu’elle a pris de cacher ses douleurs. La curiosité du monde n’a pu percer le voile pieux dont elle les couvre; elle porte une croix invisible. Souvent même, au cours de notre entretien, je l’ai vue se retrancher dans des réticences d’où mon ministère tout officieux m’interdisait de la faire sortir. Je ne saurais donc vous rendre un compte exact de ce qui a pu se passer depuis six ans entre les nouveaux maîtres du Plessis, qu’ils tiennent de vos dons généreux, et je n’ai pas à rechercher en quoi Jean de Fresne, mon ancien élève au petit collège épiscopal, a mérité une si forte répulsion de celle qui devait être la chair de sa chair. Il m’est seulement permis de croire que les griefs de la chère enfant ont la source la plus pure. J’ai pénétré malgré moi dans cette âme si tendre; j’y ai reconnu une fleur froissée peut-être par des mains brutales; tout n’y est que désenchantement, regrets amers et craintes inavouées; je me sens porté à croire ou plutôt à induire que la conduite morale de l’époux est au moins irrégulière aux yeux de l’épouse et n’a jamais cessé de lui causer un violent chagrin. Espérez avec moi, madame la comtesse, que Dieu éclairera ce pécheur qui, lui aussi, vous a été cher, puisque vous lui avez donné le jeune cœur de votre nièce, le plus précieux de tous vos biens.
PÈRE MATHIAS SAINT LUC.»
–Oui, c’est la paix; oui, c’est l’honneur que je veux! murmura Valence. Mais quand j’ai dit au Père que ce n’était pas aussi la liberté, j’ai menti! Ah! la liberté de ne plus le voir, LUI, l’outrage dans les yeux, quand je ne l’entends. pas sortir de sa bouche!
Elle replia, la lettre du P. Mathias, et reprit l’autre contenue sous le même pli. Celle-ci n’était que de quelques lignes:
«J’ai voulu prendre l’avis du bon Père. Il nous le donne sous le couvert de sa robe de religieux. C’est pourtant assez clair. Ma chère enfant, ma pauvre chère petite, me voilà donc déterminée à te soutenir dans cette grande épreuve. D’ailleurs, j’en sais bien plus long que le Père, car, moi, j’ai reçu ta confession. Que tu as souffert, ma chérie, et avec quelle vertu!
Eh bien! trouve donc le courage de souffrir encore. Va, ce ne sera pas long,–seulement jusqu’à l’automne. Alors, je serai rentrée à Paris pour n’en plus sortir qu’avec le retour de la saison chaude, qui me cause toujours tant de soucis, car tu sais que je n’aime point les voyages. Je te prie de remarquer que ce petit retard ne te cause aucun dommage; les juges aussi s’en vont aux champs. L’été de la Saint-Martin nous les rendra. Alors, si ton joli bourreau a poussé les vilenies trop loin, viens sans crainte te réfugier près de ta seconde et de ta véritable mère. Ce sera l’heure, de la bataille!
A Trouville, toujours courant, ce22juillet.
COMTESSE DE COSSEINS.»
–Mais, s’écria madame de Fresne, libre, je le suis! Ma tante est avec moi désormais. Voici le contrat qui va m’affranchir.
–Sous une condition pourtant, reprit-elle en remettant le pli dans la poche de sa robe. Trois mois de patience et même un peu plus. Il y a beaucoup d’excellents cœurs qui sont faits comme cela. Madame de Cosseins est aux eaux, il faut donc que mes douleurs prennent vacances. Ah! je la connais bien. Je peux lui demander de grands sacrifices; mais que je ne vienne point déranger le train de sa vie! C’est la meilleure des tantes; pourtant elle a tort de dire qu’elle vaut une mère. Eh bien, j’attendrai.
En même temps, elle pensa que l’attente lui serait d’autant plus facile que Jean de Fresne était absent. On le disait aux eaux d’Évian, en Savoie. En vérité, elle n’en était pas informée, et l’espérait seulement sur quelques heureux indices, car les bords du lac de Genève ont des séductions pour retenir les voyageurs. Que le mois d’août s’écoulât sans ramener M. de Fresne, et tout irait bien. Pendant les premières semaines de l’automne, le châtelain ne se tenait guère au Plessis, le pays étant favorable surtout aux chasses d’hiver et de marais; à l’ouverture de la saison, il s’en allait, dans son domaine patrimonial du Morbihan, sur la lande.
Trois mois, c’était donc bien peu, si elle comparait ce court espace de temps aux six années qui venaient de s’écouler. Valence se mit à songer aux cruels efforts qu’elle n’avait cessé de faire dès-le lendemain de son mariage pour empêcher que le drame de sa vie ne devînt l’objet des propos de la noblesse dans les châteaux de la Loire et dans les cercles de N., la ville voisine. Elle avait muré son cœur et scellé sa bouche. Voilà ce qui justifiait les remarques élogieuses du P. Mathias et la grande phrase de la tante de Cosseins: «Que tu as souffert, et avec quelle vertu!» Si la fierté et le silence sont des vertus, elle méritait cette double louange.
Ces réflexions poursuivies à l’abri du berceau n’avaient, après tout, rien de trop amer, puisque si elles lui retraçaient les mauvais jours passés, elles lui faisaient en même temps envisager les heureux jours à venir. Le deuxième son des vêpres se fit entendre, madame Valence se leva, suivit une longue allée couverte qui la conduisit– au logis où elle entra pour y prendre son livre d’heures.
Le matin, après la messe, elle l’avait déposé dans le salon d’été qui s’ouvrait sur une belle pelouse décorée de massifs d’arbres au pied desquels croissaient de grands buissons de lauriers-thym et de camellias, depuis longtemps acclimatés– dans cette contrée tiède qui n’a presque point d’été, mais qui connaît encore moins l’hiver. C’était une chambre ovale, grâce à un renflement de la muraille, madame de Cosseins, qui avait fait reconstruire le castel, ayant eu le bonheur de rencontrer un architecte suivant son goût, amoureux comme elle des formes arrondies; l’espèce en devient rare. La bonne dame, par son humeur, appartenait au dernier siècle bien plutôt qu’à celui-ci, dont les premières années l’avaient vue naître. «Toujours courant», elle avait l’esprit au bord des lèvres, le cœur sur la main, et l’on éprouvait quelquefois que ce cœur avait des ailes,
La pièce où venait de pénétrer madame de Fresne était très-simplement ornée, tendue de toile perse; les seuls objets de prix qu’on y pût trouver étaient cinq ou six grands et magnifiques vases de porcelaine de Chine, remplis de feuillages et de fleurs. Deux portraits en pied s’élevaient à droite et à gauche de la cheminée: l’un était celui de la jeune châtelaine, l’autre représentait un fort petit homme mis avec une extrême recherche et d’une charmante figure, pour peu qu’on se bornât à jeter un coup d’œil au passage sur cette toile de gala. Un examen plus attentif eût fait découvrir de fâcheux défauts dans le visage de ce chérubin de trente ans, encadré d’une épaisse chevelure et d’une vigoureuse barbe noires qui formaient comme une broussaille soyeuse autour des roses de son teint. La bouche était vermeille, mais épaisse, les yeux brillants, mais le regard oblique, le nez délicat, mais trop court, les narines mignonnes, mais féroces.
C’était Jean de Fresne.
II
Ce Jean de Fresne était bien le plus déluré des petits hommes. Intrépide cavalier, il n’aimait naturellement que les grands chevaux. Chasseur infatigable, sa présence aux chasses attirait les dames friandes de quelque beau drame en forêt. Un sanglier proprement dagué n’est pas un spectacle ordinaire.
La journée a été superbe, le galop des chevaux, les clameurs de la meute et les trompes remplissent la forêt. L’instant tragique approche. La bête acculée, furieuse, découd tous les chiens; mais le petit baron est là qui se jette, le couteau à la main, dans la mêlée sanglante et hurlante. Et les amazones tremblantes sur leurs selles, et les chasseresses plus timides qui ont suivi en calèche, frémissantes sur les coussins, de se couvrir le visage. Mais l’émotion passée, que de sourires flatteurs, que de jolies mignardes phrases de compliments! Des chapelets de .perles.
Voilà les souvenirs qui avaient été rappelés la veille au château de Guesnes-la-Tréville, voisin de celui de la Blotterie, sur l’autre rive du fleuve. La terre de Guesnes était l’une dès plus vieilles et des plus qualifiées, la terre de la Blotterie la plus belle du département, et toutes deux appartenaient à des femmes. Il y avait du monde chez la vieille marquise de Guesnes-la-Tréville, et la reine, la parure vivante de ce cercle de choix, était la belle madame Artus de la Blotterie. Cent mille livres de rentes et veuve.
–Je vois, dit avec humeur le-petit-fils de la châtelaine, que Jean de Fresne sera toujours à la mode. On lui connaît pourtant un malheur et un défaut.
Tout le monde à l’instant se récria sur-le malheur "du petit baron. Ce fut encore la dernière chasse qui fournit la matière de cette charité rétrospective. Certes, il avait dû être cruel ce jour-là, six mois auparavant, à M. de Fresne de voir que de toutes les femmes, une seule était rebelle ou bien lente à s’alarme pour lui, et de penser que cette femme c’était la sienne. Le pis, c’est que toute la chasse l’avait vu comme le petit baron, et il n’y avait pas eu d’autre sujet d’entretien partout, pendant l’hiver et le printemps, que cette insensibilité choquante.
Quant au défaut. ah! vraiment, il n’était pas noble. On l’excusa pourtant parce qu’on en connaissait la source. Jean de Fresne, ayant commencé par dévorer son bien, avait été assez heureux pour en ressaisir un précieux lambeau par une opération habile aux jeux de bourse. On le rappela.
–Habile opération, peut-être,–mystérieuse surtout, reprit le jeune M. de la Tréville qui était rude comme un vieux Breton et qui en avait la tête carrée, le poil roux et les membres noueux et trapus.–Personne a-t-il jamais su ce que Jean de Fresne a fait à la Bourse?
Madame de la Blotterie ne put retenir un brusque mouvement de son pied qui frappa le tapis. Un moment après elle avait repris son impassibilité ordinaire. C’était une admirable personne, d’origine énigmatique, après tout; on savait uniquement que cette superbe énigme venait de Norwége, que, de son nom de baptême, elle s’était toujours appelée Fredda, et n’avait peut-être jamais eu d’autre nom, jusqu’à l’instant fortuné, une douzaine d’années auparavant, où elle avait épousé à Fredriksall le vieil Artus, Norwégien comme elle, retourné au pays pour y prendre, femme ou s’y faire prendre,– un richissime armateur, fixé en France depuis cinquante ans, et naguère anobli par le roi Charles X.
Elle avait une grande chevelure noire, une pâleur de neige, des yeux bleus froids, durs, brillants comme deux morceaux de glace cristallisée, éclairés par un jeu du soleil. Mais pourquoi cette flamme rigide y brilla-t-elle justement plus fort, et d’où venait cette marque d’émotion chez une femme, visiblement souveraine maîtresse d’elle-même? Le jeune marquis Victor de la Tréville continua la petite guerre contre l’absent:
–Miraculeux accident, après tout, car il a permis à Jean de Fresne de demander et d’obtenir la main de mademoiselle de Civré, qui est l’héritière de madame de Cosseins, dit-il, et ce ne sera pas un petit héritage. Il n’est pas étonnant que M. de Fresne, s’étant vu si près de la ruine.
–De la ruine? interrompit la marquise.
–De la besace, si vous l’aimez mieux, ma mère; il n’est pas étonnant que Jean de Fresne soit devenu.
–Parcimonieux, mon fils, fit encore tout doucementla vieilledame, et je n’aime pas labesace.
Le juste choix des mots dans l’épigramme est un des secrets de la bonne compagnie.
Alors, on entendit une indéfinissable harmonie. Dans un salon moins décent, on aurait dit que le président Le Belin grognait. Le singulier personnage! Il n’avait fait jusque-là que se balancer en cadence sur sa chaise. C’était un vieillard par la mine, bien qu’il ne le fût pas par le nombre des années. Ses lourdes épaules étaient arrondies comme la voûte d’un pont; ses deux longs bras toujours en mouvement rappelaient le télégraphe des anciens jours, et ils étaient terminés par deux grosses mains si maladroites, qu’elles ne savaient ni se fermer ni s’ouvrir. Le magistrat les laissait continuellement traîner sur ses genoux, à demi enroulées, les doigts en croches.
En toute saison, à toute heure, il portait autour du cou trois tours de batiste qui ressemblaient bien moins à une cravate qu’à une serviette. Une grande figure tantôt blême et tantôt violacée, suivant qu’on la voyait avant ou après le repas, émergeait de cette épaisseur de linge. Mais au milieu de ce visage aux teintes changeantes, quel ornement massif, quelle sentinelle avancée! Les libéraux aimaient à dire: M. le président Belin a le nez de saint Louis. C’est par là qu’il se rattache à la cause..
Qui ne sait que le nez de ce grand roi est un monument de l’histoire? Par exemple, le magistrat avait un autre trait, la bouche, bien différente de celle du monarque; sans quoi, ce dernier n’aurait jamais été un saint.
Deux lèvres humides, sensuelles, épanouies, toujours souriantes d’une pensée malicieuse. Au reste, le président fort peu soucieux de faire partager aux autres la gaieté qu’ils lui inspiraient, s’amusait d’eux ordinairement avec lui-même, se parlant tout seul à demi-voix et partout, à table, au tribunal, au milieu d’un cercle. Ses aparté étaient devenus fameux et faisaient mourir de rire ceux qui les saisissaient au passage, pourvu qu’ils n’en fussent pas les premiers égratignés. On racontait à ce sujet les choses les plus plaisantes. Un jour, dans un procès pour menus délits politiques, M. Le Belin présidant, l’accusé, un journaliste de clocher, compagnon très-emphatique, plaidant pour lui-même et pour sa maison, avait pris le magistrat directement à partie, lui criant:–Ah! je sais que vous voulez ma tête!.
On vit en ce moment les deux juges assesseurs étouffer un hoquet convulsif avec la manche de leur robe; c’est qu’ils entendaient leur président s’entretenir, suivant sa coutume, avec Louis-Nicole Le Belin, son meilleur ami et confident, sans s’occuper du voisinage, et il disait: Ta tête, triple sot? Que veux-tu que j’en fasse de ta tête? Je te flanquerai trois mois de prison tout à l’heure, et je pense que tu seras content.
Les assesseurs racontèrent ce nouveau trait humoristique du chef de leur tribunal; on décidera si, dans cette occasion, ils violèrent le secret et rabaissèrent la majesté de la justice.
Or, dans le salon du château de Guesnes, aux côtés de madame de la Tréville et de la belle Artus de la Blotterie, Louis-Nicole Le Belin venait encore de lancer un de ses fameux aparté; et il grommelait:–Il y a un proverbe connu qui dit: A père prodigue, fils avare. Jean de Fresne a introduit une variante en ce proverbe. Il ne s’est point corrigé dans ses descendants, mais dans lui-même. Et cela est heureux, puisque Jean de Fresne ne doit pas avoir de descendants.
Il y eut un petit murmure, une petite volée de rires discrets. Pour s’en donner plus largement, on attendait le bon plaisir de la maîtresse du logis. La vieille châtelaine n’y put tenir, et ce fut le signal d’une explosion. Seule, madame de la Blotterie ne céda point à la gaieté générale. Les yeux de glace de la Norwégienne couvrirent le président excentrique. Visiblement, elle se demandait: Que sait-il?
Les présidents sont les premiers informés de toute affaire en séparation de corps, puisque, avant toute procédure, une requête leur est adressée. Il arrive même, d’ordinaire, que certains avertissements, quelquefois une démarche officieuse d’un parent ou d’un ami, précèdent la requête..
Mais que pressentait donc elle-même madame Artus de la Blotterie? Qu’avait-on deviné dans le cercle du château de Guesnes-la-Tréville de ce qui se passait dans le petit castel du Plessis? Une de ces bouches d’or qui ne font jamais défaut nulle part, un gentilhomme entre deux âges et toujours à l’évent qui se tenait debout derrière le fauteuil de la belle Fredda, risqua une pirouette:
–Eh! dit-il, les héritiers se font vraiment attendre ’au Plessis; il faut songer que les maîtres de ce beau lieu, si cher autrefois à madame de Cosseins, sont mariés depuis-six ans. Jean de Fresne en avait alors vingt-neuf, et mademoiselle de Civré vingt-trois. Notre fée des eaux court à sa trentaine.
Sans un geste, sans aucun jeu de physionomie, surtout sans lever les yeux vers celui qui lui offrait une si belle occasion, ma-dame de la Blotterie ajouta de sa voix tranchante:
–On n’est pas éternelle!
–Le mal, reprit le gentilhomme à l’évent tout d’un coup stimulé, c’est que si l’on en croyait certaines choses dites sous le manteau. Des choses, parbleu! fort délicates.
–Il vaut donc mieux ne pas les redire, fit observer la marquise.
Mademoiselle de Guesnes-la-Tréville, la sœur du jeune marquis, était là, et mademoiselle de la Tréville allait avoir seize ans. Le gentilhomme avait tout juste assez de compréhension pour saisir un avertissement si clair, il baissa donc la voix.
–Après tout, continua-t-il, on peut penser qu’un certain genre de vertu est à peu près aussi offensant pour un mari que. le contraire
M. de la Tréville tordit assez violemment sa moustache rousse qui, pour être naissante, n’en était pas moins rude.–Je pèche rarement par curiosité, dit-il. Cependant je rencontre partout et sans cesse, contre madame de Fresne, un concert de médisances et je ne serais point fâché d’en apprendre enfin la cause.
–Mon fils, je vais vous la faire connaître et vous y trouverez un peu de la faute de cette chère enfant que j’aime beaucoup, fit vivement la marquise s’emparant encore de la réplique. On lui reproche ses airs esseulés qui découragent les femmes de son âge de l’aimer et de la défendre.
La grosse bouche fleurie du président Le Belin s’ouvrit:
–Ces airs-là découragent encore bien plus les hommes de tout âge, murmura-t-il.
–Et le plus découragé de tous les hommes pourrait bien être le mari, reprit M. de Brantonnet, le gentilhomme à l’évent parlant toujours à la chevelure noire de la blanche Fredda, par-dessus le dossier du fauteuil. On n’a pas fait un joli présent à Jean de Fresne, il y a six ans passés, en lui donnant une femme qui ne veut pas appartenir à la terre.
En ce moment un. domestique annonça:– M. Christian Artus.
Pas de titre, point de particule. Le nouveau venu pouvait se passer du noble bagage. C’était un homme de la plus haute taille, d’une stature héroïque et de la plus virile beauté. Ses traits offraient une admirable correction mêlée d’un reste de rudesse à laquelle on reconnaissait le fils du Nord; il y manquait le fini des contours que donnent les ciels plus doux, l’harmonieuse caresse du soleil. Christian Artus avait les mêmes yeux bleus ordinairement froids et toujours brillants que madame de la Blotterie, car leur pays natal à tous deux avait été le même, et grâce au mariage capricieux du vieil Artus son oncle, Fredda était devenue la tante de ce jeune homme.
Le président Le Belin, en le voyant entrer, se mit à frapper ses grosses ma i ns l’une contre l’autre:
–Soyez content, monsieur le marquis, s’écria-t-il, s’adressant à Victor de la Tréville, car voici un de vos alliés, un des défenseurs de la dame du Plessis, le maître vaillant de Boisdemetz.
Et se levant il marcha tout droit vers Artus:
–Monsieur, lui dit-il, je vais vous proposer une devinette. Savez-vous pourquoi l’on dit que madame de Fresne n’appartient pas à la terre?
–En vérité, non, monsieur, répondit Artus, je ne le sais point.
–C’est parce qu’elle n’a jamais consenti à faire monter personne au ciel.
Mademoiselle de la Tréville et ses quinze ans sortirent au même instant du salon. La jeune fille ne s’exposait pas volontiers au danger de s’égayer avec les commensaux de son aïeule, quand on parlait devant elle, sur un certain ton, de madame de’ Fresne. Une fois elle avait été réprimandée d’importance pour avoir ri. Mécontente de la réprimande, elle en avait voulu connaître la cause et avait été grondée plus pour l’avoir demandée.
III
Dans cette belle maison de la Tréville, Christian Artus avait vu madame de Fresne. C’était le mois précédent, en cette merveilleuse semaine sans nuits, qui est l’épanouissement de l’année, au bal traditionnel de la Saint-Jean. Les habitants du village dansaient sur leur grande place, les anciens seigneurs sous une vaste tente dans les jardins du château. Artus n’était alors de retour en France que depuis le commencement du printemps. Après la mort de son oncle, qu’il avait apprise en Angleterre, il avait cédé à une résolution de voyage, résolution aussi soudaine, aussi difficile à expliquer que la mort même de l’armateur.
Le bel athlète norwégien passait assez généralement pour un orgueilleux mélancolique. Il avait toujours refusé de prendre sa part de l’anoblissement de son oncle; on ne le lui pardonnait point. Sa jeune tante avait trouvé une habile façon de le peindre et de pousser d’un trait la peinture au noir:–Très-beau caractère, disait-elle; mais un bon caractère, pour cela non, malheureusement non!
On expliqua sa répugnance à rentrer en ce pays qui était devenu le sien par un amer et secret dépit de voir demeurer aux mains de neige de Fredda, la veuve du vieil Artus, cette grande terre de la Blotterie où il avait été élevé, où il avait grandi près de l’armateur, qui l’appelait son fils. Cependant ces sentiments qu’on lui prêtait s’arrangeaient mal avec la fierté incommode qu’on lui reprochait à l’ordinaire; les médisances se soucient peu d’être contradictoires. Christian Artus ne les connut pas; il s’en alla de l’un à l’autre bout du monde pendant sept ans, emportant partout avec lui un souci caché, qu’il ne s’avouait pas même volontiers à toute heure; mais, si dans sa vie errante, un peu de réelle tristesse venait à le saisir, l’étrange souci en profitait à l’instant pour revenir s’asseoir à son chevet, le problème se dressait de nouveau devant ses yeux: comment le vieil anobli de Charles X, le septuagénaire amoureux de sa jeune femme, avait-il si brusquement fini, lui qui était heureux et si riche, admirablement bien portant malgré son âge, et qui paraissait fait pour vivre cent ans?.
Une chute, disait-on. Ah! les médecins l’avaient constatée. Qui eût songé à en appeler de leur arrêt? Christian Artus doutait-il donc de sa justesse? Une chute est un accident matériel, un fait précis; toute la maison de l’armateur avait vu, touché, reconnu l’accident comme les médecins. Pour élever un doute, il eût fallu être fou. Christian Artus ne l’était pas.
La terre de la Blotterie était le lot d’honneur dans ce grand héritage; mais si le testament de l’armateur l’attribuait à Fredda, il ne maltraitait point en apparence le cher neveu; car il y avait un testament. La part d’Artus fut égale en revenus à celle de la veuve; le jeune homme recueillit la maison et le parc de Boisdemetz, situés sur la même rive de la Loire que le castel du Plessis.
L’apparence est femme, toujours et naturellement trompeuse.
En ce temps qui était encore celui des premiers délires de la spéculation, comment le vieil Artus, disposant d’une immense épargne, se serait-il dérobé à la tentation magique? Il adorait le veau d’or depuis qu’il avait l’âge de raison; eût-il renié une foi si belle? Certes, il avait dû figurer dans la danse d’écus qui emportait la France entière, et même y arriver en cadence, au bon– moment, car c’était le vieil enfant gâté de la Fortune. Tout le monde disait que son portefeuille serait une délicieuse surprise pour ses légataires. Il y eut surprise aussi, mais point celle qu’on attendait. Ce portefeuille, on ne le trouva-pas.
Où s’en était allé ce nouveau million? Peut-être n’était-il pas unique! Bien des gens regardèrent aux mains de madame Artus de la Blotterie, les fameuses mains de neige, les soupçonnant d’être moins pures que blanches. Les plus hardis à se mêler des affaires d’autrui n’avaient pas craint d’interroger Christian Artus à son retour. Que pensait-il?
–Je ne veux rien penser, répondit Christian.
La réponse était prudente, mais bien altière. On devait en conclure que si le voyageur ne faisait point la guerre à sa belle tante, la paix entre-eux ne serait jamais qu’une paix plâtrée. Christian aimait peu la châtelaine de la Blotterie; cela, on le savait de reste. Aucun lien ne l’attachait plus à Fredda; aussi le bruit se répandit qu’il se dispenserait de la revoir.
On s’était trompé.
Il se montra très-exact, sinon très-empressé à remplir ses devoirs envers la jeune femme; il ne fit qu’une visite et ce fut à elle. Son âge et celui de Fredda lui interdisaient aucun séjour à la Blotterie. Le premier de ces devoirs, auxquels il se crut obligé, ce fut de ne pas compromettre sa tante. Quelques méchants affectèrent de penser que la Norwégienne se serait vue très-volontiers compromise. Le meilleur des seconds mariages, c’eût été celui-là. Les deux fortunes se seraient unies, les deux Pactole auraient formé le plus majestueux confluent. Cent mille livres de rente qui en épousent cent mille autres seront toujours une vision imposante. Il y eut de braves gens qui s’en laissèrent éblouir et qui attendirent de Christian et de Fredda ce beau spectacle, mais tout le monde fut déçu. Artus se renferma dans son parc de Boisdemetz. Madame de la Blotterie continua de mener sa double vie: celle du monde, hospitalière et magnifique; l’autre, toujours mystérieuse.
Le parc de Boisdemetz était célèbre à vingt lieues à la ronde par la beauté de ses ombrages. Cette vaste futaie de deux cents hectares entourés de murs excitait, presque au même degré que la possession de la Blotterie, l’envie des riches marchands de la ville contre ces heureux Artus qui l’avaient acquise des collatéraux de Boisdemetz, le dernier comte de ce nom étant mort en1832, de ses blessures, après l’échauffourée de Vendée. Le testament de l’armateur qui donnait ce beau parc à Christian ne lui faisait donc pas un avantage sans gloire; cette générosité était encore flatteuse, et Fredda avait été bonne princesse et bonne tante si c’était elle qui l’avait dictée.
Les ruines de l’ancien donjon se voyaient à trois ou quatre cents pas du logis actuel; c’était même l’un des attraits pittoresques du domaine: d’abord une motte féodale en partie artificielle, épaulée sur un bloc de roches qui formaient un escarpement inaccessible du côté de la rivière. Le Brilhac, la seule eau claire de la contrée quand la marée ne venait point troubler son flot alerte, courait sur un lit de sable blanc comme du sel pour se perdre bientôt, à deux kilomètres environ, dans la grande Loire. Sur le mamelon se dressait encore un pan de muraille ronde d’une épaisseur formidable recouvert d’un superbe manteau de lierre. Souvent les joyeux équipages des barques de plaisance qui remontaient le Brilhac avaient aperçu Christian Artus assis sur la brèche croulante et regardant l’espace. Au midi, dans les beaux jours, une large écharpe de vapeurs flotte sans cesse au-dessus de la région marécageuse qui se poursuit jusqu’au bocage vendéen; à l’ouest, le ciel et l’eau du fleuve semblent se confondre dans une même teinte grise et une brume sans fin; là est la mer. La flottille du maître de Boisdemetz se balançait au pied du bloc de rochers et de la tour vêtue de lierre; il y avait des embarcations de toutes les formes et l’une surtout était bien connue sur la Loire, à cause de sa voile latine, teinte en rouge. La même couleur de pourpre brillait aux panneaux des voitures de madame de la Blotterie, car l’armateur avait voulu des armes: de gueules, au croissant d’argent, une étoile du même. Sur ce fond sanglant, ce disque neigeux et cette heureuse étoile disaient-ils l’histoire de la châtelaine?
La maison d’habitation à Boisdemetz, petite, chétive, et relativement moderne, portait un nom dû sans doute au redoublement d’épaisseur du bois à l’entour: les Ombrails. C’était un corps de logis sans pavillons, avec deux pignons aigus. La porte principale, surmontée d’un fronton demi-circulaire décoré d’un écusson affreusement mutilé, offrait seule une sorte d’aspect monumental. Le dedans était singulièrement délabré, les Ombrails n’ayant pas été habités depuis plus de trente ans, quand Artus avait résolu de s’y établir au retour de ses voyages. La maison pourtant renfermait encore une vaste salle ornée de boiseries curieuses et de peintures assez grossières que le «revenant» avait fait réparer à la hâte. Des tapis turcs avaient été jetés sur les dalles brisées; un décorateur habile s’était chargé de rafraîchir les panneaux, où se voyaient des corbeilles de fleurs au milieu d’un vol entrecroisé d’hirondelles; le même dessin se répétait, fouillé au ciseau, dans l’encadrement de chêne noir. Le plafond à caissons chargés de couronnes de fleurs tressées, peintes en bleu sur fond d’or, ne semblait pas trop dégradé, bien qu’à de certaines places l’or s’en allât par écailles. L’honneur de la pièce était une cheminée de style Louis XIV, en marbre rouge, dont les belles volutes, lentement arrondies, se terminaient par des griffes dorées; elle supportait une horloge de Boule. L’ameublement se composait de sièges appartenant à des époques très-diverses et de canapés recouverts d’une délicate tapisserie à personnages, quelque peu rongée par les mites. C’était dans cette chambre disparate ou sous la ramure et la nuit mouvante de son parc que Christian Artus laissait aller sa vie, quand il ne courait point la rivière dans la barque gracieuse dont il avait rapporté le modèle des mers d’Italie, sous sa grande voile rouge.
Artus n’était nullement un mélancolique comme on affectait de le croire autour de lui, encore moins un homme las ou blasé; c’était un dédaigneux des choses vulgaires et des personnes banales. Il n’aimait point sans une raison d’aimer, il ne se livrait jamais à ceux qui n’avaient pas trouvé le secret si simple de lui plaire. Pour cela, il fallait seulement être quelqu’un, grand ou petit, beau ou laid, bon ou spirituel, une intelligence ou un cœur, une grâce ou une force, quelqu’un enfin, mais point tout le monde. Quant à lui, il se suffisait dans la vigueur de son esprit et de son corps; il lisait peu, imaginait beaucoup, méditait volontiers, recherchait avec délices la lassitude physique et ne connaissait point celle de l’âme, pensait enfin et se dépensait sans effort. Les relations ordinaires du monde lui auraient apporté plus d’ennui que la retraite; mais dans son isolement même, il n’y avait aucune résolution arrêtée de vivre solitaire. On le vit bien, quand, au commencement du mois de juin, il eut rencontré, dans ses courses sur la Loire, Victor de la Tréville. L’intrépidité de ce jeune homme eut bientôt intéressé la sienne. Les deux barques se hélèrent, les deux maîtres échangèrent d’abord quelques mots au passage; puis on stopa. La force et la beauté virile de Christian Artus transportèrent le marquis sauvage, la franche rudesse de Victor plut au Norwégien. Rien de plus simple que l’histoire de cette liaison qui bientôt, et par une exception dont on fut jaloux dans d’autres gentilhommières, amena Christian au château de Guesnes.
Il y vint au bal de la Saint-Jean. La tente sous laquelle on dansait était tapissée d’étoffes brillantes, ornée de banderolles fleurdelisées, éclairée par des lustres magnifiques en cristal de Hollande, tirés des précieuses collections de la Blotterie, et que la châtelaine avait gracieusement prêtés. Fredda semblait, d’ailleurs, présider la fête; chez la marquise de Tréville, l’opulente veuve était encore chez elle et se croyait assez puissante pour braver les dispositions quelquefois brutales du jeune marquis. Christian Artus reçut ses compliments ironiques pour être enfin sorti de son désert de Boisdemetz. Une danse commençait; il offrit de l’y conduire et ils attirèrent tous les yeux. Celui qu’on nommait plaisamment l’Hippolyte de Norwége paraissait alors serré de près par la nouvelle Phèdre. Cependant aucune émotion ne pouvait se lire sur le beau visage impassible de Fredda, qui n’était toujours éclairé que par les mêmes sourires moqueurs. Artus écoutait ses railleries avec sa froide courtoisie ordinaire, la regardant aux yeux, toujours aux yeux, comme s’il épiait l’agitation secrète de sa pensée, comme s’il voulait se frayer un chemin jusqu’à cette âme scellée.
Pourquoi et comment le vieil Artus, le vieux mari, avait-il si brusquement fini? Fredda aurait-elle pu le dire?
Après cette danse, Christian la quitta. La fête s’animait; on souleva les larges plis de la tente pour combattre la chaleur, et les jardins apparurent inondés d’une lumière d’argent sous le ruissellement de la pleine lune. Près de l’ouverture qu’on venait de pratiquer, Artus vit une femme debout. Elle paraissait aspirer avec délices le parfum des roses qui arrivait dans la salle improvisée, avec le souffle frais de la nuit: il la remarqua surtout parce qu’au milieu de tant d’autres follement rieuses ou distraites par des soucis ou des intérêts cachés au milieu même du plaisir, elle était pensive et calme. Il la trouva simplement et grandement vêtue d’une longue robe en épaisse étoffe de soie blanche, presque sans bijoux, avec des perles d’or dans les cheveux. En ce moment, le marquis Victor le joignait dans le bal.
–Quelle est, lui demanda Christian, cette belle personne esseulée?
–La trouvez-vous belle? répondit Victor avec un redoublement de sa brusquerie accoutumée. Votre tante n’a donc point su vous prévenir contre un jugement si favorable et qui lui déplairait si fort? Cette personne, c’est madame de Fresne.
L’émotion de son ami n’échappa point à Artus, qui répondit doucement:
–Si, vraiment, on m’avait fait son portrait; mais je conviens que madame de la Blotterie n’est pas un bon peintre.
–Ce n’est pas surtout un peintre flatteur.
–Voilà donc, reprit Christian avec un sourire, cette femme qui n’appartient pas à la terre.
Il pensait que c’était grand dommage pour la terre, car madame Valence de Fresne paraissait faite pour en être l’ornement. Sa grande taille forte et souple, ses riches épaules, ses bras superbement modelés que terminaient deux mains molles et mignonnes; son épaisse chevelure d’une teinte si chaude, et ses yeux étranges,–les deux topazes sombres,–tout cela montrait la Fée des Eaux sous des couleurs bien différentes des mauvais propos tenus contre elle par le bataillon des ennemies que Fredda de la Blotterie menait à l’assaut. Il n’était pas difficile de reconnaître en madame de Fresne une vie intense, avec mille pensées qui auraient voulu s’ignorer toujours. Cette femme avait peut-être autant de faiblesse que de grâce; mais elle avait bien plus de scrupules que de tentations, et pouvant devenir l’esclave d’un autre, sûrement elle l’était d’elle-même.
–Qu’y a-t-il de vrai dans ce qui se dit d’elle et de son mari? reprit Artus.
–Ce qu’il y a de vrai? répéta Victor: de la part de Jean de Fresne, toutes les indignités qu’on peut commettre; de sa part à elle, tous les dégoûts qu’on peut sentir.
L’orchestre jouait le prélude d’une valse. Christian s’avança; le marquis lui barra le passage:
–Où allez-vous? dit-il d’une voix étouffée.
–Je vais demander cette valse à madame de Fresne.
–Je vous supplie de n’en rien faire. Cédez-moi la place.
–En vérité, dit Christian, je ne comprends pas cette prière. Ètes-vous le gardien de la réputation de cette jeune femme? Mais je ne peux la compromettre. Tout le monde sait bien que je ne la connais pas.
–Je voudrais être le gardien de son repos, fit rapidement Victor, et je ne peux le troubler, moi. Je n’ai pas le malheur d’être beau.
Il courut à madame de Fresne, qui l’accueillit en souriant et mit sa main dans la sienne; mais elle avait tout vu. Elle connaissait bien Christian sans qu’il s’en doutât. Vingt fois, à travers les feuillages de son berceau sur sa terrasse légendaire, elle l’avait aperçu dans sa barque, remontant le flot sur l’aile du vent, sous sa grande voile latine. Elle ne croyait pas encore son repos intéressé à ne point s’avouer que vraiment cet homme était un homme, et que, suivant l’expression amère du jeune marquis, il «avait le malheur d’être beau.»
Victor fit avec elle trois tours de valse, puis s’arrêta brusquement:
–N’êtes-vous point lasse? lui demanda-t-il.
–Je le veux bien, répondit-elle avec un sourire encore. Reconduisez-moi donc à cette place où j’étais si bien tout à l’heure pour voir les jardinséclairés par la lune et pour respirer les fleurs.
Pour la regagner, cette place favorite, il fallait passer devant Artus. Trois fois, en valsant, elle avait déjà frôlé le Norwégien des longs plis de sa robe. Le marquis lui obéit en silence:
–Merci, mon bon Victor, lui dit-elle.
Il revint frémissant de colère:
–Je l’ai tenue dans mes bras, dit-il à Artus; mais elle ne pensait qu’à vous.
Artus ne répondit pas. Il attendit que Victor se fût éloigné pour porter de nouveau les yeux vers le coin où s’ouvrait la tente. Madame de Fresne n’y était plus.
Le scrupule, encore une fois, avait été plus fort que le désir. Toute l’existence de cette femme était là: l’envie de vivre, une flamme soudaine; mais non! rien qu’une étincelle. Elle n’avait pu l’empêcher de brûler; à l’instant elle l’étouffait. C’était le remords de l’envie.
IV
Près d’un mois s’était écoulé depuis le bal. On en était arrivé à ce jour brûlant de juillet, dont la splendeur chagrinait si fort madame de Fresne, possédée par sa tristesse et par la pensée de s’affranchir, après une si longue servitude. Six ans de mariage, cinq ans de fer, cinq ans de honte.
Valence avait passé l’après-midi de ce beau dimanche sur sa terrasse, lu et relu les lettres du Père Mathias et de sa tante de Cosseins. Et maintenant elle s’acheminait vers l’église, munie de son livre d’heures, qu’elle était allée chercher dans le salon du castel, où sa distraction le lui avait fait oublier. Il arriva qu’une servante l’ayant trouvé sur le tapis, l’avait posé sur une table, au pied du portrait de gala de Jean de Fresne. Valence leva les yeux; ce regard était un défi. La voilà donc, cette fausse image, pimpante et parée, rendant avec complaisance les jolis traits du petit baron, mais son âme point. Jamais peinture n’avait si cruellement offensé la vérité morale; cet art, pourtant, est chargé de mensonges.
–Il est capable de tout, murmura madame de Fresne; oui, de tout vraiment, même d’avoir l’air d’un gentilhomme!
Ce mot lui parut charmant, parce qu’il était cruel. Malheureusement, l’ayant trouvé, elle n’en pouvait faire jouir qu’elle-même. Était-ce donc rien? Un sourire satisfait et vengeur courut sur ses belles lèvres vermeilles, délicatement bordées, mais un peu fortes,–de la chair de cerise mûre,–un des attraits de son visage qui, le mois précédent, inspiraient à Christian Artus cette pensée légèrement aventurée, peut-être: que si madame Valence n’appartenait pas à la terre, c’était surtout parce que la terre n’avait point su se faire aimer d’elle et la retenir.
La terre, c’était Jean de Fresne, c’était le mari. Artus ne le connaissait point, ce mari, –un vase d’iniquité, suivant les dires de Victor de la Tréville; sûrement un maladroit, un brutal, sans doute.
Du moins il croyait ne pas le connaître.
Madame de Fresne avait à traverser la place du village pour arriver à l’église; des groupes de paysans s’y tenaient devant le porche, tous soulevèrent leurs larges chapeaux noirs quand passa la dame du Plessis qui leur rendit ce salut d’un signe amical. Ils l’avaient connue petite enfant; le jour de ses seize ans, elle avait donné une cloche à cette église, une machine à battre d’invention nouvelle au village et une dot à la troisième fille de Jacques Besnard, le principal fermier du Plessis; cette jeune fille était sa sœur de lait.–Mignonne, lui disait madame de Cosseins, je veux te rendre populaire. Le Plessis doit être à toi, il faut que tu y sois puissante afin que ton mari n’y fasse point le maître. quand tu auras un mari.
L’un des paysans rappela ces présents des bons jours: Dans ce temps-là, grommela-t-il, la pauvre jeune dame avait une tante pour lui donner de l’argent; maintenant elle à un méchant mari pour le prendre.
La politique de madame de Cosseins n’avait donc pas été si vaine. Elle n’avait pu défendre sa nièce contre les usurpations de celui qui devait si vilainement tromper ses espérances; mais pour être puissant au Plessis, pour y être maître enfin, Jean de Fresne ne l’était pas. Toute la paroisse abhorrait ce joli homme; il s’était montré si tracassier, si tyrannique et si dur! Lui-même connaissait si bien les rancunes qu’il avait amassées que, le soir, il ne passait point volontiers au ras des haies. Un mauvais coup est bientôt porté dans la nuit, et tous les sabots des paysans se ressemblent; la justice use ses lunettes sur l’empreinte. Valence était adorée de toute la paroisse; en cognant, on l’aurait vengée. Il le lui disait quelquefois dans ses colères noires: C’est peut-être parmi ces brutes que vous trouverez un chevalier.
Ces brutes avaient un sentiment assez délicat de la situation du noble ménage, et il parut bien que le chevalier était trouvé, car un autre paysan se prit à dire à demi-voix: Sa’vous (savez-vous) que le monsieur, en partant pour son voyage, n’a pas laissé d’écus à la maison, plus qu’à l’ordinaire. Je suis peut-être bien sûr que la dame l’a dit à Besnard le fils, qui lui a porté, le mois passé, un gros sac à la nuit noire.
–Besnard le fieu a fait ça! dit le chœur.
Il y avait une admirable sincérité dans cette exclamation naïve. Tous auraient été très-empressés à servir madame Valence, mais faire ça, donner son argent! Il est vrai que le fils Besnard n’était pas un paysan ordinaire: il avait d’abord étudié pour être prêtre, il avait été sous-officier et il portait la croix d’honneur. Tous les chapeaux noirs pensèrent qu’il n’avait peut-être rien fait de mieux pour la mériter, que de donner le gros sac.
Madame de Fresne était entrée dans l’église, on continuait de chanter les vêpres; le curé entonna le psaume: In exitu Israël; et comme il en savait plus long que toute la paroisse ensemble sur le drame intime du Plessis, il jeta sur la nouvelle venue un regard expressif qui voulait dire: Prenez cela pour vous, ma fille, vous êtes l’exilée des saintes joies qui vous ont été promises et ravies! Israël, c’est vous!
Le bonhomme, malheureusement, n’avait point l’art si peu commun de chanter sans grimaces. Sa bouche se tordit sur Israël, ses joues se gonflèrent si bien sur le reste du verset qu’elles remontèrent jusqu’à ses yeux; on ne vit plus qu’une boule avec une ouverture ronde. Le chantre au même instant entonna le répons, assisté du serpent qui était fêlé et des deux jeunes servants dont l’un avait un fausset qui grinçait comme une scie, l’autre une haute-contre vraiment diabolique. Madame Valence n’était pas en ce moment sous une impression trop vive de tristesse, elle sentit que le sourire allait renaître sur ses lèvres et au lieu d’aller prendre sa chaise dans la nef, au-devant du chœur, elle se réfugia dans la chapelle des fonts baptismaux. Aussi bien, c’était son coin de prédilection dans l’église.
Une rosace à huit feuilles éclairait cette chapelle. Les vitraux en étaient neufs; c’était un don de madame de Cosseins. La donatrice avait voulu voir sa nièce figurer là sous les traits de sa deuxième patronne; la première n’était point faite pour tant d’honneur, il n’y a pas de Valence au calendrier. L’histoire de sainte Thérèse était écrite tout entière dans cette rosace. On y voyait d’abord la sainte dans son enfance s’échappant de la maison paternelle avec son frère pour aller chercher le martyre chez les Maures, puis les pieux marmots ramenés au logis, où n’en déplaise aux ratiocinants, ils ne recevaient au lieu du fouet que de tendres reproches. C’est affaire entre les ratiocinants et le peintre.
Le troisième et le quatrième compartiments montraient Thérèse bien relâchée de la ferveur de ses jeunes ans et s’abandonnant aux amusements du monde, puis rendue à la dévotion par les augustines d’Avila, sa patrie. La gloire de la sainte espagnole éclatait sur les quatre dernières feuilles du vitrail. Elle réformait l’ordre des Carmélites, recherchait l’extase par la prière; la flamme intérieure la consumait et bientôt elle mourait transpercée de ces traits brûlants de l’amour divin.–Tout cela, sous la figure de Valence de Civré, qui, elle, avait recherché par! la prière la soumission à l’amour humain et conjugal et n’avait pu vaincre ses dégoûts.
Retranchée derrière la cuve baptismale, mmonument curieux du vieil âge, qui portait sur ses quatre faces des bas-reliefs emblématiques et sur celle que la châtelaine du Plessis pouvait voir un aigle tenant dans ses serres un hibou,– l’esprit de ténèbres dompté par l’esprit de lumière, Valence éleva vers sa deuxième patronne sa pensée encore troublée depuis le funeste bal du château de Guesnes.
Puisque, dans son isolement, elle vivait uniquement d’un échange de lettres avec ceux qui de loin l’aimaient et l’encourageaient ou de plus loin encore lui envoyaient les mauvais propos et les menaces, elle aurait aussi dû relire un instant auparavant la dernière épître de Jean de Fresne. A quoi bon! Elle en avait le sens et les termes bien classés dans sa mémoire. Une chose pourtant, une seule lui paraissait obscure. Que voulait dire M. de Fresne, quand, lui ayant reproché d’être allée au bal de la Saint-Jean et d’avoir. dansé avec Victor de la Tréville, son ennemi, il ajoutait: «Un autre de mes ennemis vous a distinguée, et celui-là est encore pire!» Ah1Jean de Fresne avait été bien informé des incidents de cette soirée! Mais qui entendait-il par «celui-là?» Christian Artus? Est-ce qu’il le connaissait?
Christian Artus?. Alors elle eut une pensée qui ne lui était pas encore venue. Elle pâlit, ferma les yeux et laissa tomber sa tête dans ses mains sur le bord du prie-Dieu rustique; il lui semblait que les dalles et que la terre s’entr’ouvraient sous elle. Souvent, bien souvent depuis deux semaines, elle s’était dit que les sensations nouvelles qui l’agitaient lui causeraient quelque désenchantement affreux et que ce serait une leçon méritée. Son imagination s’était embarquée trop vite sur des espaces inconnus, un grand naufrage serait la fin de son imprudence. Tout à coup elle se releva par un violent effort:
–Eh bien! murmura-t-elle, s’il aime cette Fredda, sa tante, n’est-ce pas tout simple? Elle est belle!
La Norwégienne avait peut-être voulu donner dans ce beau neveu un rival à Jean de Fresne.
Ah! du moins Valence pensa que Christian Artus ne partageait avec un autre que la faveur moqueuse et glacée de l’enchanteresse de la Blotterie, et point le secret de sa puissance, de sa richesse, de son effroyable bonheur.
S’il en était autrement, que croire désormais? Partout le règne du mensonge. Lui aussi, lui, malgré ce loyal et superbe visage, malgré cet air de droiture et de force souveraine! Non!
Valence ne se parlait et n’osait songer même qu’à demi-mot; mais tout cela pour elle, et pour elle seule, avait un sens. Toutes ces choses mystérieuses portaient en soi une lumière que seule elle avait été condamnée à voir. Non! non!… Artus n’était pas associé à ce secret abominable. Il aimait Fredda, ou plutôt Fredda se faisait aimer. Rien de plus. C’était bien assez pour faire sentir à Valence le poids de sa misère. Elle prit un amer plaisir à la considérer dans toute sa réalité basse et cruelle, en se répétant tout bas le plus injurieux passage de la lettre de Jean de Fresne:
«Il faut que vous ayez quelque chose dans le cerveau. Je prends, comme vous le voyez, une manière polie de vous dire que vous êtes folle. Bien que votre tante le soit autant et même plus que vous, elle se joindrait à moi pour jeter les hauts cris si elle apprenait que vous êtes allée à ce bal. Ce n’est pas qu’elle m’aime, la bonne dame évaporée! mais elle a quelquefois le sentiment des bienséances; vous ne l’aurez jamais.
Je ne me soucie pas beaucoup de railler, surtout quand la moquerie doit retomber sur moi; pourtant je ne puis m’empêcher de bien rire en pensant à la bonne figure que vous deviez faire en robe blanche, seule avec le batelier dans la barque qui vous a ramenée chez vous. Au milieu des vapeurs de la rivière, vous deviez avoir l’air d’une autre vapeur, et vous avez vraiment bien mérité pour cette fois le surnom de Fée des Eaux. Mais j’y songe, vous n’étiez peut-être pas seule; vous avez peut-être trouvé au retour une compagnie empressée sinon galante. Lorsqu’une femme aussi peu avisée que vous se compromet, ce n’est pas à demi.
Quant à cette toilette blanche qui, dit-on, était fort belle, je suppose que vous la deviez à la générosité de votre tante et que le mémoire ne m’en sera pas présenté.
Je termine, d’ailleurs, en vous embrassant, puisque c’est mon droit et mon devoir, et je me permets d’espérer que nous signerons enfin la paix à mon retour. Sinon, je vous ferais de mon côté une guerre sans merci. Choisissez.»
–Mon choix est fait, murmura-t-elle; et il ne m’écrirait pas de pareilles lettres s’il savait qu’on rassemblera son dossier
V
Trouver, à l’exemple de sa deuxième patronne la bienheureuse, l’apaisement de tous les troubles, de toutes les angoisses dans la prière, goûter comme elle la plénitude de toutes les joies dans l’extase, voilà ce que madame Valence souhaitait en ce moment avec plus d’ardeur que jamais.
–Ah! se disait-elle, ce serait le meilleur contre lui et contre moi-même!
Lui, qui donc était-ce?. Jean de Fresne ou Christian Artus? La réalité ou le rêve?
La jeune femme réussit d’abord assez bien suivant ses désirs. Joignant les mains, fermant les yeux, elle se mit à chercher de toute sa force, de tout l’élan d’une ferveur sincère, à la suite de l’élue, sur le chemin du ciel, l’indifférence aux sottes et méchantes et brutales choses de la terre. Elle connut pendant quelques minutes ce merveilleux ravissement et crut se baigner à des sources de fraîcheur et de feu tout ensemble; puis un bruit fâcheux dérangea tout.
Les vêpres finissaient, les femmes sortaient de l’église, les enfants les précédèrent, faisant diligence avec quelques bousculades irrévérencieuses et des chuchotements mal étouffés, qui arrivèrent aux oreilles de la châtelaine abîmée dans des délices si suaves au fond de sa chapelle. Madame Valence entendit qu’ils parlaient d’un bateau en vue sur le fleuve; et ces marmots couraient.
Ils avaient perdu depuis bien longtemps toute curiosité envers les lourds voiliers qui remontaient la Loire, ou les grands steamers qui la sillonnent avec un tapage diabolique, laissant derrière eux des montagnes d’écume. Deux embarcations seulement attiraient encore la troupe sur la grève, parce qu’elles étaient nouvelles, le beau yacht à vapeur de la Blotterie, construit l’automne précédent, tout reluisant de cuivre, avec sa tente algérienne pavoisée de flammes blanches et vertes; et la barque de Boisdemetz, filant au plus près du vent, couchée sur le flot, sous sa voile latine, qui ressemblait à une grande aile sanglante. Ce ne fut point au yacht que songea madame de Fresne, ramenée malgré elle aux pensées terrestres, mais à la voile de Boisdemetz.
Et maintenant, comment retrouver l’extase perdue? Elle l’essaya. Mais le moyen quand une de ces pensées terrestres l’assiégeait et lui faisait monter au front une rougeur cuisante, quand elle se disait:
–Les femmes qui ne veillent point sur elles-mêmes s’abandonnent à des chimères ridicules. J’aurais pu croire, depuis le bal, que chaque jour il passait pour moi sur la rivière, au pied de la terrasse. Mais c’est aussi le chemin de la Blotterie; il se rend plutôt près de sa tante.
Il, pour cette fois, c’était bien Christian Artus, Et madame de Fresne ajouta:
–Si c’est à moi que s’adressait son espérance, la hardiesse en est bien trompée. Me suis-je laissé voir?
Tout à coup le vacarme causé par la précipitation des enfants du village à sortir de l’église parut se rapprocher; il aurait dû s’éloigner et s’éteindre. La troupe revenait sur ses pas. Quelque chose de peu ordinaire devait se passer sur la place, la rumeur remplit bientôt jusqu’au porche et s’y arrêta; mais Valence au même instant perçut un autre bruit à l’entrée de la nef. On aurait dit que toute une compagnie –entrait dans l’église, et une belle compagnie! Un craquememt de bottes fines, un flot de soie. Valence dressa la tête, et, par-dessus les bords de la cuve baptismale, aperçut madame Artus de la Blotterie, conduite par M. de Brantonnet et conduisant elle-même mademoiselle de la Tréville; le président Le Belin venait par derrière. Tout ce monde s’arrêta devant la chapelle de Sainte-Thérèse. Fredda dit à demi-voix:
–Madame de Fresne a toujours été d’une dévotion admirable.
–Voilà une sainte canonisée de son vivant, et cela ne s’était jamais vu, fit le Brantonnet examinant les traits de Valence répétés sur les vitraux de la chapelle.
Ces vitraux inspirèrent en même temps au président Le Belin un de ses fameux apartés; seulement il ne le risqua pas sur un ton si haut qu’à l’ordinaire, à cause de la sainteté du lieu.
–Bon refuge que ces patenôtre! grommela-t-il. Si toutes les femmes qui ont de méchants petits maris cherchaient l’illusion du plus grand de tous les époux dans le Seigneur, les présidents auraient moins de besogne parce que la morale en irait mieux.
Madame de la Blotterie recueillit ces vérités au passage et les classa dans sa mémoire. Peut-être en se faisant accompagner du président Le Belin ce jour-là, n’avait-elle eu d’autre pensée que d’apprendre s’il fallait décidément voir en lui un allié de Valence. Elle s’avança vers madame de Fresne qui avait quitté son prie-Dieu:
–Vous ne nous attendiez point, lui dit-elle à voix basse. Nous avons fait à la Tréville la partie de venir vous surprendre. Ne vous trouvant pas au château, j’ai pensé à vous chercher ici. Vous y êtes encore chez vous, c’est votre chapelle.
Valence ne songea pas à répondre. Pâle et les lèvres tremblantes, elle reçut et rendit en silence le salut de ces visiteurs de mauvais présage. Irène de la Tréville, heureusement, l’embrassa, ce qui lui donna le temps de se composer un autre visage. Marchant alors vers la porte de l’église et montrant le chemin, elle se trouva suivie de près par le magistrat qui se reprit à parler aux dalles:
–Fi donc! disait-il, une personne de tant de fortune et de vertu n’y regarde pas de si près. Madame de la Blotterie ne se tourmente pas de petits scrupules!…
Valence se retourna tout d’une pièce. Sa pâleur avait encore redoublé. Que disait-il? De quels petits scrupules ne se tourmentait point Fredda? A quoi ne regardait-elle pas de si près? A venir braver jusque dans sa maison où trop souvent du fond de la sienne, elle avait fait la loi, celle qui, d’un mot peut-être, aurait pu la réduire à la peur et à la prière?
Le secret de ce qui se passait depuis cinq ans sous tant de voiles entre le Plessis et la Blotterie, avait donc fini par être connu d’une quatrième personne; et c’était ce président!
–Monsieur! murmura Valence.
Les trois autres visiteurs en ce moment les rejoignaient; le président ne sembla plus avoir la moindre conscience de ce qu’il venait de dire. Il consultait le ciel; son nez légendaire, le nez du grand roi saint Louis prenait le vent et sa grosse bouche riait aux anges. Cependant le nouveau trouble de madame de Fresne n’avait pas échappé à Fredda; elle crut même en avoir reconnu la cause.
–Monsieur le président vous disait?. fit-elle.
–Je ne sais, balbutia Valence. Je crois, en effet, que M. Le Belin me parlait.
–Je n’avais pas cet honneur, dit le président, en lui présentant son bras par un geste galant qui arrondit encore la voûte formidable de ses épaules,–non, en vérité, je ne l’avais pas.
On s’achemina vers la maison: le bras de madame de Fresne frémissait sous celui du magistrat. Son âme s’élançait sur ses lèvres. Qui la retenait de dire tout bas: Monsieur, êtes-vous donc un ami?
Mais Irène de la Tréville marchait près d’eux.
Ah!c’eût été le premier ami! Non. Valence ne devait pas oublier Victor de la Tréville. Mais que pouvait ce jeune homme? Pourtant, elle méditait de lui faire adresser par sa sœur un appel à mots couverts qu’il saurait entendre. Il viendrait, il lui apprendrait du moins quel était le sens et l’objet de la visite étrange qu’elle recevait de madame de la Blotterie, si, avant le départ de cette femme, elle n’avait pu percer l’énigme.
Ce que, dès ce moment, elle croyait comprendre, c’est qu’il fallait y voir un présage menaçant; telle avait été sa première pensée, elle n’en changeait point. Jean de Fresne allait revenir; Fredda était la messagère de ce retour. C’est ce qui lui avait donné la hardiesse de reparaître au Plessis, où elle n’était pas venue depuis plus de deux ans. Cette créature artificieuse et vindicative qui ne pardonnait point à Valence le mal qu’elle lui avait causé, se montrait, pour bien faire entendre qu’elle n’était pas contente de si peu et qu’elle allait recommencer son ouvrage. Elle s’en allait, fermant la marche au bras du Brantonnet, souriant, causant de toutes choses un peu, le plus haut qu’elle pouvait, avec une affectation qui prenait les airs les plus naturels du monde; elle annonçait l’orage avec la même sérénité que les hirondelles annoncent le printemps.
Les beautés de la vieille église faisaient les frais de cet entretien qui était un monologue, car le gentilhomme à l’évent se bornait à écouter la déesse, avec sa tendre et respectueuse déférence accoutumée. Une fois seulement, il crut devoir l’interrompre. On arrivait à la grille du jardin.
–Madame, demanda-t-il, pourquoi dites-vous que cette église est romane?
–En partie romane, monsieur de Brantonnet, en partie d’une époque plus récente. Auriez-vous une autre opinion?
–Vraiment non, fit-il, mais je croyais qu’il fallait dire romaine. Je connais les Romains.
–Et point les romans,–que cela soit dit sans jeu de mots, répliqua-t-elle avec indulgence.
Le président Le Belin secoua les épaules; le poids de cette noble ânerie les lui faisait décidément paraître trop lourdes. Madame de Fresne, en ce moment, quittait son bras, appelant un serviteur pour fermer cette grille, et, voyant qu’elle ne se faisait pas entendre, elle remplit ce soin elle-même Tout cela n’avait pas duré plus de deux minutes. Pourtant, Valence, quand elle se retourna, vit le magistrat, Irène et le Brantonnet à dix pas d’elle continuant leur chemin par une allée qui n’aboutissait pas au logis et, à ses côtés, Fredda qui visiblement l’attendait. Madame de Fresne la regarda fixement.
–Madame, dit la Norwégienne, je serais –aise de causer un instant librement avec vous dans la maison.
–Je vois, madame, répliqua Valence, que pour assurer cette liberté, vous avez pris la précaution d’éloigner vos amis et les miens.
–Je les ai, en effet, priés de nous laisser seules ensemble.
–Et vous savez bien que vos prières sont des ordres.
Valence se retrouvait elle-même. Ah! c’était la guerre, comme disait la tante de Cosseins1 Eh bien! elle y était prête. Avant cette longue oppression de cinq ans, plus humiliante encore que dure, faite de moins de douleurs que de dégoûts, madame de Fresne avait toujours eu l’esprit présent, l’humeur vive et la fierté batailleuse. Quand elle n’était que mademoiselle de Civré, la tante «toujours courant» lui disait quelquefois après une discussion un peu chaude: Valence n’est pas le nom qui vous convient, ma mignonne. On devrait vous appeler Vaillance.
Elle lit un geste, Fredda s’inclina et toutes deux marchèrent côte à côte et entrèrent dans le salon d’été. Toutes deux étaient grandes, toutes deux belles; mais quelle beauté et quelle allure différentes! Le mouvement de la vie et du cœur se trahissait, ardent, fort et sincère, dans les célèbres yeux orangés de madame de Fresne, dans la rougeur légère qui remontait à ses joues fraîches et pleines et dans le battement de son sein. Fredda, c’était toujours la déesse polaire, la statue de neige aux contours délicats, mais rigides; ses admirables yeux bleus jetaient une lumière brillante et glacée. Valence les rencontra et en eut un frisson malgré sa colère.
La Norwégienne alla s’asseoir au coin d’une table sur laquelle reposait un des grands vases de Chine, renfermant une large plante verte qui allait mettre de l’ombre sur son visage,–et justement en face du portrait de Jean de Fresne.
–Enfin, dit-elle avec un petit soupir d’aise, nous voilà seules toutes les deux.
–Je vous demande pardon, répondit, en montrant le portrait, Valence déjà remise et qui demeurait debout. Deux autres que nous pourraient être seules ici;–vous et moi, jamais; nous sommes trois.
–En vérité, reprit Fredda avec son sourire impassible, j’accepte volontiers cette petite leçon, madame. J’allais oublier M. de Fresne, vous me rappelez son souvenir; c’est très-conjugal cela, et vous avez raison. Il va donc assister à notre entretien, et voyez s’il s’y prépare d’un air satisfait! Je ne sais si cette belle humeur s’adresse à moi. S’il en était ainsi, en seriez-vous jalouse?
–Non, madame, je sais qu’on doit être jalouse de son mari.
–Ce n’est peut-être pas un devoir, mais permettez-moi de vous dire que si c’en est un, il n’est que la suite ou l’effet… de l’autre devoir qui est la cause.
–Je vous entends. Il faut aimer. d’abord; on ne s’alarme que pour ce qu’on aime. Eh bien! je n’aime point M. de Fresne, et je n’ai peut-être pas à vous l’apprendre. Je ne le hais pas non plus, parce que je n’ai pas de haine au cœur; mais de toute la force de ce cœur qu’il a blessé à plaisir, je le méprise. Oh! point de gestes indignés, madame. Il s’agit bien ici d’épargner les mots! Je méprise celui qui croit être mon maître et qui n’est que l’esclave lui-même d’une volonté étrangère. Oui, oui, je le méprise, et c’est votre faute.
–Ma faute? répéta Fredda, je voudrais vous comprendre à mon tour. Ce n’est pas la pre mière fois, je le crois bien, que je trouve une si singulière accusation sur vos lèvres. Je ne l’ai même jamais entendue sortir que des vôtres.
–Si mes lèvres ont parlé, c’est que mes yeux ont été mieux placés que ceux de personne pour voir, et mes oreilles pour entendre, madame.
–Soit, reprit madame de la Blotterie. Puisque nous n’avons pas à épargner les mots, dites donc nettement votre pensée. Supposez-vous que je puisse être ou avoir été la maîtresse de votre mari?
–Non, madame, vous ne l’avez pas été, vous avez su ne pas l’être et vous ne l’êtes point. M. de Fresne a dû concevoir des espérances. Vous avez eu l’art de ne jamais les satisfaire sans jamais les lui ôter. S’il y eut contrat entre vous.
–Contrat?. murmura la Norwégienne.
–Il a été vivement éludé. On sait que vous avez l’esprit résolu et la main douce. Ce n’est pas cette main décidée à être toujours blanche qui pousserait un malheureux dans l’abîme.
Cette allusion à la fin tragique du vieil Artus ne manqua point son effet. Fredda eut un mouvement si brusque que le vase de Chine, effleuré de son coude, chancela sur la table.
–Que voulez-vous dire? s’écria-t-elle.
–Oh! je ne parle que de l’abîme du désespoir. C’est une figure. Je conviens que, peut-être, je ne l’ai pas adroitement choisie; elle peut vous rappeler de certains souvenirs
Retournons donc à M. de Fresne. Il n’a pas été heureux.
–Ni dans sa maison ni au dehors, interrompit Fredda avec un petit rire aigu, tranchant comme la lame d’un stylet. Ceci dans aucun cas n’est ma faute. J’aurais été aussi folle d’exposer ma réputation et d’oublier mes devoirs envers le mari qui n’est plus, que vous auriez eu bonne grâce à vous souvenir des vôtres envers un mari bien vivant. J’avoue, qu’ayant une fois reçu de M. de Fresne des plaintes discrètes.
–Il garde donc pour moi l’indiscrétion de ses colères?
–Des plaintes sur notre conduite à toutes deux envers lui, je ne lui ai pas tenu un autre langage.
–Eh! madame, répondit Valence riant à son tour, le rôle que vous jouez n’est pas nouveau. On le voit dans l’histoire. Une autre femme célèbre l’a tenu avant vous, elle s’appelait Diane de Poitiers. Je ne suis pas toutà fait une ignorante, pas plus qu’une folle ou qu’une bête, ainsi qu’il est arrivé à M. de Fresne de me le dire,–un gentilhomme parlant à sa femme!–quand il me faisait de ces plaintes discrètes dont vous vouliez bien m’entretenir tout à l’heure. Cette Diane n’aimait ni l’émotion, ni les embarras, ni les peines, car elle avait juré que sa beauté serait éternelle, et vous avez peut-être fait le même serment, madame. Aussi, savait-elle bien se délivrer du roi Henri II, son ami, en l’envoyant rendre ses devoirs à la reine Catherine.
–Je vous en supplie, ne nous égarons point, dit Fredda. Je n’ai pas la prétention d’être éternellement belle, n’ayez pas celle d’être jamais reine. J’ai pu faire ce que vous dites, mais ce n’était pas pour me délivrer de M. de Fresne qui ne saurait m’incommoder, puisque je le vois rarement. D’ailleurs, vous êtes seule au monde à ne pas le trouver aimable. J’ai agi et parlé dans son intérêt comme dans le vôtre; du moins, je le crois, et je veux vous le prouver en vous disant tout de suite que je suis venue vers vous aujourd’hui précisément pour vous donner les mêmes conseils qu’à votre mari.
–Vous êtes plus hardie que Diane de Poitiers! s’écria madame de Fresne. Elle ne parlait qu’au roi. À la reine, elle ne l’aurait pas osé. Mais il ne vous plaît point que je me compare à une reine, bien que je vous aie comparée à une déesse, moi; j’observe les distances. Ainsi vous voulez bien m’apporter ces conseils.
–Oui, j’ai osé vous les apporter.
–Me sera-t-il permis de vous interroger avant d’y répondre? Oh! si peu! certainement pas au delà de ce qui est nécessaire. Mais il faut bien que je sois éclairée. Venez-vous en ambassadrice, madame?
–Point de votre mari, vous le savez bien.
–Vraiment! Alors de qui donc?
–Je suis l’ambassadrice de tout le monde un peu; j’entends le monde dont nous sommes. Il s’occupe fort de vous depuis quelque temps. On vous prête de certains projets de séparation. Oh! des projets heureusement bien vagues encore.
–S’ils n’étaient point vagues? s’écria Valence. En ce cas, madame, je regretterais doublement que vous fussiez l’envoyée de M. de Fresne, car je me verrais forcée de vous en confirmer la nouvelle. La mission que vous vous êtes proposée en venant au Plessis aujourd’hui en serait toute changée. Vous vous trouveriez chargée malgré vous d’un message de guerre, quand vous êtes entrée chez moi tout embaumée de désirs et de paroles de paix. Et croyez que je vous en suis reconnaissante, madame et que j’apprécie toute la délicate bonté de votre cœur.
–Vous auriez encore raison, répliqua Fredda, car mon cœur est sincère.
–Je n’en pourrais douter, vous m’y avez laissé lire. Oui, madame, vos intentions sont droites. Allez! je sens bien que cette séparation ne vous inquiète que pour M. de Fresne et pour moi.
–Voudriez-vous me faire entendre qu’elle pourrait m’inquiéter pour moi-même? Je vais donc être obligée de vous demander pourquoi et comment? D’où me viendrait, je vous prie, cette inquiétude?
–Pourquoi? reprit Valence en faisant un pas vers elle. Je vais vous l’apprendre. Je n’ai pas à vous rappeler qu’un procès en séparation est une bataille sans merci; le vainqueur même en sort cruellement blessé, le vaincu est percé comme un crible. Et vous seriez les vaincus!...
–Nous! fit la Norwégienne se levant et s’avancant d’un pas à son tour, avez-vous dit! Nous?
–On y use de toutes les armes. Le vrai, le faux, on s’y sert de tout, et la vérité est souvent plus meurtrière que le mensonge. Supposez que je prenne envers M. de Fresne ce parti que vous paraissez craindre. pour moi, oh! rien que pour moi. Alors qu’aurais-je à dire? Qu’il n’y a point de douleur plus insupportable que celle que j’ai endurée pendant cinq ans. J’aurais souffert d’être méconnue, outragée même, obligée de mendier à ma tante de Cosseins l’argent nécessaire à tenir mon rang, quelquefois à vivre, car mon mari avait résolu de punir par son avarice ce qu’il appelle ma rébellion, ce que, moi, je nomme mon dégoût.
–Va-t’en, vêtue comme une servante, femme insoumise. En haillons l’épouse sans cœur! Ah! la noble vengeanc! Ce ne doit pas être vous qui l’avez imaginée, madame; mais vous ne l’avez pas réprouvée dans votre esclave, vous ne lui en avez pas fait honte! Vous vous disiez:
–Je suis forcée de me laisser aimer par cet homme, et cet homme m’ennuie, m’obsède, et parfois se révolte et me menace. Il faut qu’il se fasse aimer ailleurs. Chez lui, c’est le plus naturel et le plus sûr. Par la persuasion ou par la violence, qu’est-ce que cela me fait à moi? Eh bien1voilà ce que je pourrais révéler au monde dont vous me parliez tout à l’heure, au monde dont nous sommes, et pensez-vous qu’il serait stupéfait de l’apprendre? Je dirais encore: :
–Je suis une femme chrétienne, je suis l’honneur de toute une famille et j’ai été sa dernière joie; j’aurais donc tout subi, tout: mais c’est trop que de m’être vue méprisée pendant cinq ans, et par qui, et pour qui!–Ah! celui-là, je vais le faire juger; celle-là, je vais la faire connaître. Vous voyez donc bien, madame, que je vous tiens dans ma main. Vous voyez aussi que je supprime les précautions inutiles et que je lève les masques. Vraiment, voici la première fois que je découvre de l’émotion sur votre visage. Auriez-vous peur, à la fin, de celle que vous avez tant humiliée?
La Norwégienne retourna lentement à sa place, près de la table; sa main s’enfonça dans les feuillages verts que contenait le vase de Chine et se mit à les déchirer de ses ongles. Oui, vraiment, ce beau visage, d’une si fine pâleur, était ému et comme irisé maintenant de lueurs menaçantes; c’était la transparence de la nacre, ce n’était plus la blancheur mate de la neige.
–Ne supposez pas que je puisse avoir peur! dit-elle d’une voix étouffée, ou vous feriez voir que vous ne me connaissez pas!
–Vous, peut-être, répondit Valence. Mais lui!–Elle étendit de nouveau la main vers le portrait de Jean de Fresne. Lui, je le connais. Brave devant un loup, un sanglier ou un homme, le couteau de chasse ou l’épée de combat à la main, oui: mais devant des juges?. Du sang, il en a, mais point d’âme. Si, lorsque nous comparaîtrons devant le président qui est là-bas, dans le jardin, puisqu’on me dit qu’il y faudra comparaître, je faisais seulement allusion à l’un de ces secrets qu’une femme, la nuit, peut surprendre. Il fut un temps où M. de Fresne n’avait d’autre appartement que le mien. Ah! madame, les regrets sont muets; qui le sait mieux que moi? L’insomnie pleure sans rien dire; les remords s’endorment lourdement. Seulement, ils ont des rêves.
Fredda, pour la seconde fois, s’était levée.
–Des rêves! continua madame de Fresne la regardant en face. Tenez! si je disais: Je sais une occasion de sa vie où son silence a été royalement payé. Et n’était-ce que son silence?. Je sais le lien qui l’attache à une âme plus perverse que la sienne mais autrement close et bien défendue. Je connais la source de sa nouvelle richesse, qui lui a permis de demander ma main, et depuis que je l’ai découverte, il m’a fait horreur. Si je disais tout cela. la moitié seulement de tout cela, madame?.
–Mais vous ne le direz point! s’écria Fredda, car vous seriez aussitôt convaincue d’abominable imposture et misérablement condamnée.
–Le croyez-vous? répondit Valence avec cette exquise douceur qui glissait si naturellement sur ses belles lèvres. Non, je ne serais pas condamnée; je serais bien plutôt justifiée pour l’avoir dit; mais je ne le dirai point. Pensez-vous que je veuille ouvrir les yeux de la justice sur celui dont je serai délivrée, je l’espère de tout mon cœur, mais dont je ne cesserai pas pour cela de porter le nom? Soyez donc rassurés, vous et lui. Je me tairai, parce que mon honneur à moi m’impose de me taire; le vôtre et le sien ne seront pas menacés. Madame, bannissez toute crainte: je me délivre, je ne me venge pas.
–Je vous remercie, dit Fredda qui marchait vers la porte du salon; mais, puisque vous m’y forcez, je vous donnerai un bon avis à mon tour. Ma mie, il n’y a plus à craindre que pour vous!
Pulsuz fraqment bitdi.