Kitabı oxu: «Paul Valéry»
Paul Souday
Paul Valéry

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066356590
Table des matières
I
LA JEUNE PARQUE
II
INTRODUCTION A LA MÉTHODE DE LÉONARD DE VINCI
III
ADONIS
IV
LE CIMETIÈRE MARIN
V
CHARMES
VI
EUPALINOS LA SOIRÉE AVEC M. TESTE
VII
VARIÉTÉ
VIII
FRAGMENTS SUR MALLARMÉ ET SITUATION DE BAUDELAIRE
IX
RHUMBS
X
LE SERPENT
XI
ANALECTA
PAROLES DE CIRCONSTANCE
XII
LA POÉSIE ET LA PENSÉE DE PAUL VALÉRY
XIII
A L'ACADÉMIE
XIV
PAUL VALÉRY ET LA CRITIQUE
ENTRETIENS AVEC PAUL VALÉRY PAR FRÉDÉRIC LEFÈVRE
XV
SULLY PRUDHOMME ET VALÉRY
XVI
UNE TRADUCTION
XVII
AUTRE SOIRÉE AVEC M. TESTE
I
LA JEUNE PARQUE
Table des matières
M. Paul Valéry est un de ces poètes comme il y en a eu quelques-uns à notre époque, qui écrivent peu, publient encore moins et cachent avec soin leur vie, mais ne montrent guère davantage leur pensée. On sait que les poésies de Mallarmé et pareillement les sonnets de Hérédia, ces derniers si bien faits cependant pour le grand jour, restèrent longtemps inédits ou pratiquement introuvables. M. Paul Claudel, si fécond par nature, ne s'est décidé qu'assez récemment à mettre la plupart de ses œuvres dans le commerce courant. Et l'on pourrait citer d'autres cas analogues. Il est possible que chez certains de ces auteurs, il y ait là une espèce de coquetterie, de manège habile pour se faire désirer. Les collégiens de mon temps, du moins ceux qui aimaient déjà la poésie, recopiaient de leur main tout ce qu'ils pouvaient attraper de Hérédia, et ne lui auraient évidemment pas fait cet honneur s'il avait été possible de se procurer Les Trophées pour 3 fr. 50, ou plutôt pour 2 fr. 75. C'était alors le prix, mais tout augmente. Une discrète et comme pudique réserve ne sied pas mal, au contraire, à d'autres dont l'art se caractérise par un ésotérisme essentiel et ne se révèle qu'aux initiés. On a constaté avec plaisir le nombre croissant des lecteurs de Mallarmé, mais ce succès ne pouvait être obtenu que par une longue préparation. Il y a des poètes pour l'Agora, d'autres pour les mystères d'Éleusis. M. Paul Valéry est éminemment éleusinien et mallarméen.
On ne pouvait se renseigner un peu sur lui que grâce à l'excellente anthologie des Poètes d'aujourd'hui, composée par MM. Van Bever et Paul Léautaud. Une courte notice nous apprend que M. Paul-Ambroise Valéry, né à Cette en 1871, n'avait guère écrit que dans des revues fermées, comme la Conque, de Pierre Louys, et le Centaure, dont il avait été l'un des fondateurs. Les collections de La Conque et du Centaure ne foisonnent pas sur le marché. La plupart des poèmes publiés par M. Paul Valéry et recueillis par MM. Van Bever et Léautaud datent des années 1889 à 1895. Puis M. Paul Valéry passait pour s'être fait mathématicien. Il n'avait plus donné que des articles critiques et théoriques, d'ailleurs peu nombreux, et un conte assez singulier, la Soirée avec M. Teste, qui rappelait un peu Edgar Poe, mais dont l'étrangeté était purement psychologique, sans incidents extérieurs. Et voici que M. Paul Valéry imprime (encore à tirage restreint, mais à six cents exemplaires, ce qui constitue pour lui une publicité absolument inusitée), un poème nouveau, de plus de cinq cents vers, et considérable à tous égards, sous ce titre: la Jeune Parque. Il est dédié à M. André Gide qui avait précédemment dédié à M. Paul Valéry son Traité du Narcisse. Et déjà l'une des pièces reproduites dans les Poètes d'aujourd'hui était intitulée Narcisse parle, avec cette épigraphe: Narcissæ placandis manibus (pour apaiser les mânes de Narcissa.) Cette inscription latine orne, paraît-il, une fontaine d'un jardin public de Montpellier. La révélation d'une Narcissa, moins connue assurément que le Narcissus dont Ovide nous a conté la métamorphose, semble avoir vivement frappé l'imagination de M. Paul Valéry, puisque après lui avoir inspiré il y a un quart de siècle des vers délicieux aux molles et idylliques inflexions de flûte sicilienne, elle fournit encore l'élément premier du thème qu'il développe cette fois avec plus d'ampleur, sur un mode plus altier et avec une conclusion plus humaine. D'ailleurs, M. Teste aussi n'était-il pas atteint d'une sorte de narcissisme intrépide et dérisoire, puisque dans sa plate existence de petit bourgeois solitaire, et dans sa morne chambre d'hôtel meublé, il prétendait se suffire à lui-même par la contemplation assidue de son propre microcosme?
La Jeune Parque appartient à tout un cycle de la rêverie du poète, longtemps hanté par ce même problème, mais elle le termine et le résout. C'est pourquoi sans doute il a donné à son héroïne cette qualité de Parque, qui d'abord étonne. On songe au noble poème des Parques d'Ernest Dupuy, au sublime trio des Parques de Rameau, aux trois sœurs fatales, Clotho, Lachésis et Atropos, filles de la nuit, ou peut-être de Zeus et de Thémis, d'après un passage de la Théogonie d'Hésiode, mais toujours représentées sous l'aspect de vieilles sinistres ou au moins de femmes mûres ayant l'air de n'avoir jamais eu de jeunesse. Toutefois, comme ces maîtresses du fil de nos jours, la Vierge de M. Paul Valéry a un rôle hautement décisionnaire. Elle tranchera la question préalable et capitale de toute vie et de toute pensée. Elle est donc symboliquement une Parque, alors qu'à première vue le nom de nymphe semblerait mieux lui convenir.
Dans ces cinq cents vers, qui ne sont qu'un monologue, elle chante le débat qui s'élève en elle entre l'orgueil et le désir, entre la virginité et l'amour, entre la volonté de solitude et l'instinct vital, entre la révolte individuelle et l'accession à la loi commune, ou plus généralement entre le moi et le non-moi. Bien entendu, M. Paul Valéry ne nous donne pas un traité de philosophie abstraite, mais un poème abondant en fraîches couleurs et en sonorités âpres ou caressantes. Le style en est brillant, sobre et dense, parfois un peu hermétique, comme celui de Mallarmé, par crainte de la rhétorique et du cliché. Cela doit se lire avec une attention soutenue, et se relire comme on réentend une symphonie ou une sonate dont une première audition n'a pas dévoilé tous les secrets. Si l'on prend quelque peine, on en est largement payé. Est-ce un chef-d'œuvre, suivant une opinion que je crois être celle de Pierre Louys? On pourra hésiter devant ce mot un peu gros. Mais une belle chose assurément.
... La jeune Parque médite, au bord de la mer, sous un ciel méditerranéen. Elle était seule souveraine d'elle-même, lorsqu'un serpent métaphorique est venu la mordre. A vrai dire, le serpent, dans ce sens, est hébraïque, phénicien ou égyptien plutôt qu'hellénique. Mais peu importe, et M. Paul Valéry ne fait pas de couleur locale. Donc voici le serpent. «Quel repli de désirs, sa traîne...» Et quelle mortification pour l'enfant dédaigneuse!
O ruse!... A la lueur de la douleur laissée
Je me sentis connue encor plus que blessée...
Dès lors son unité intime est rompue, sa personnalité se dédouble: en elle brûle une «secrète sœur» et l'ennemi à des intelligences dans la place. Elle va longtemps se rebeller, s'indigner contre sa «faiblesse de neige», lutter contre le printemps qui vient briser «les fontaines scellées» et fait que
Le gel cède à regret ses derniers diamants...
Elle pleurera sur elle-même comme la fille de Jephté, mais pour la raison précisément contraire. Elle concevra la duperie de fournir indéfiniment des victimes à la mort insatiable.
Les dieux m'ont-ils formé ce maternel contour
Et ces bords sinueux, ces plis et ces calices
Pour que la vie embrasse un autel de délices...
Non! l'horreur m'illumine, exécrable harmonie!
Chaque baiser présage une neuve agonie...
Une image encore de cette antithèse tragique lui est fournie par ses riantes Cyclades, dans leurs ceintures de mer.
Salut! Divinités par la rose et le sel,
Et les premiers jouets de la jeune lumière
Iles!... Ruches bientôt, quand la flamme première
Fera que votre roche, îles que je prédis,
Ressente en rougissant de puissants paradis;
Cîmes qu'un feu féconde à peine intimidées,
Bois qui bourdonnerez de bêtes et d'idées...
Mais dans la profondeur, que vos pieds sont glacés!
Et elle invoque pour elle-même la mort, la délivrance immédiate par le bûcher, l' «aromatique avenir de fumée» qui la rendrait «aux nuages heureux.» C'est en vain, la chair l'a trahie. Il a fallu fléchir, être «dans l'ombre une adorable offrande», et il ne lui reste plus qu'à en prendre loyalement son parti, jusqu'à entonner l'hymne à l'Aphrodite ou plutôt à «ce jeune soleil de ses étonnements...» La loi est accomplie, acceptée, aimée. Au sens littéral, le poème consiste, si l'on veut, en une paraphrase d'un motif familier aux lyriques et aux bucoliques grecs, à Corinne, à Sapho, au Théocrite du début de l'Oaristys. Mais c'est une oarystis à résonance métaphysique, et l'on songe à l'idée pure, à l'être indéterminé de Hegel, qui ne se pose qu'en s'opposant et en suscitant sa propre contradiction. «Lasse femme absolue», l'héroïne de M. Paul Valéry consent enfin au relatif, à la réalité. Elle en est récompensée par la joie. Sans méconnaître les limites de notre destin, mais non plus ses beautés, le poète écarte le pessimisme, le narcissisme stérile, et souscrit décidément au vouloir vivre. Espérons en conséquence une moisson d'œuvres nouvelles. Il doit être désenvoûté.
II
INTRODUCTION A LA MÉTHODE DE LÉONARD DE VINCI
Table des matières
M. Paul Valéry vient de réimprimer un opuscule déjà ancien, Introduction à la méthode de Léonard de Vinci, en le faisant précéder d'une nouvelle introduction à cette Introduction, si l'on peut ainsi dire. L'auteur de la Jeune Parque n'est pas seulement un poète de premier mérite, mais encore un remarquable philosophe. Comme son maître Mallarmé, il aime à réfléchir sur son art, et sur les sujets voisins, c'est-à-dire sur tous sujets. Et comme Mallarmé encore, il se montre, dans les deux parts de son œuvre, également profond et subtil, mais également ardu. Lequel est le plus difficile à lire du poème de la Jeune Parque ou de l'essai sur Léonard? On en peut disputer. Lorsqu'on rend compte d'un ouvrage de cet écrivain, la prudence commande d'avertir d'abord qu'il n'est pas impossible qu'on n'ait pas tout compris.
Dans la mesure où l'on espère en avoir pénétré le sens général, l'Introduction à la méthode de Léonard de Vinci est un petit manuel d'intellectualisme. Léonard ne peut être, comme disait Nietzsche, qu'un thème à considérations inactuelles, c'est-à-dire fort salutaires pour notre époque mais très contraires à ses tendances ou à ses modes. On imagine que M. Julien Benda aura lu ces pages avec allégresse. «Quoi de plus séduisant, demande M. Paul Valéry, qu'un dieu qui repousse le mystère, qui ne fonde pas sa puissance sur le trouble de notre sens, qui nous force de convenir et non de ployer, et de qui le miracle est de s'éclaircir... Est-il meilleure marque d'un pouvoir authentique et légitime que de ne pas s'exercer sous un voile?...» Est-il plus belle victoire sur les monstres que de les pénétrer moins de flèches que de questions, de se révéler moins leur vainqueur que leur supérieur, et le triomphe le plus achevé n'est-il pas de les comprendre? Pour M. Paul Valéry, Léonard est le héros intellectuel et apollinien par excellence. Comparons à sa lumineuse fécondité le triste saturnisme d'un autre génie de même envergure, mais douloureusement stérilisé par un faux principe. «Il (Léonard) ne connaît pas le moins du monde cette opposition si grosse et si mal définie que devait, trois demi-siècles après lui, dénoncer entre l'esprit de finesse et celui de géométrie un homme entièrement insensible aux arts, qui ne pouvait s'imaginer cette jonction délicate, mais naturelle, de dons distincts; qui pensait que la peinture est vanité, que la vraie éloquence se moque de l'éloquence; qui nous embarque dans un pari où il engloutit toute finesse et toute géométrie; et qui, ayant changé sa neuve lampe contre une vieille, se perd à coudre des papiers dans ses poches, quand c'était l'heure de donner à la France la gloire du calcul de l'infini...» Pascal, que M. Paul Valéry évite ici de nommer par respect attristé, était capable en effet de devancer Newton et Leibnitz, sans cet effroyable ascétisme qui l'a détourné de toute activité normale et qui, dans un autre domaine, nous a privés d'une douzaine de chefs-d'œuvre en retirant Racine du théâtre à trente-huit ans.
«Pas de révélation pour Léonard, continue M. Valéry. Pas d'abîme ouvert à sa droite. Un abîme le ferait songer à un pont. Un abîme pourrait servir aux essais de quelque grand oiseau mécanique...» Léonard est le type du bel animal pensant, parfaitement équilibré, aimant la nature et la vie, universel et capable de s'adapter à tout objet. L'universalité, aujourd'hui abandonnée et dédaignée pour la spécialisation à outrance, n'est-elle pas indispensable à ce qu'on appelle aujourd'hui l'invention et qui n'est presque toujours que la découverte d'analogies nouvelles entre des domaines distincts? N'y a-t-il point d'ailleurs une unité foncière, dans la nature comme dans l'esprit humain? M. Paul Valéry montre fort bien, sinon d'une façon toujours limpide, que la continuité est la trame de l'univers, et que le génie consiste à la discerner là où elle nous échappait. On ne rend intelligible que ce que l'on ramène à l'identité; toute la question est de savoir si tout se plie à cette réduction, ou si comme le croit par exemple M. Émile Meyerson, il ne reste pas dans la réalité un élément irréductible et irrationnel. Mais c'est de la métaphysique sans portée pratique: même si l'intelligence est condamnée à ne pas achever son œuvre, elle a de la marge devant elle; c'est à elle seule que nous avons dû tous les progrès accomplis et que nous devrons tous ceux qui seront réalisables jusqu'à cette limite hypothétique de la connaissance.
Léonard avait donc la bonne méthode, puisqu'il cultivait simultanément la science et l'art, la première étant la base solide et indispensable du second. Il n'y a qu'illusion vaniteuse et dangereuse dans les théories qui accordent tout à l'inspiration, à l'intuition, à une sorte de délire sacré. Sur ce point, M. Paul Valéry est en plein accord avec Edgar Poe, dont Baudelaire a exposé la doctrine dans la préface de sa traduction des Nouvelles histoires extraordinaires.
L'œuvre d'art n'est pas une création (sinon par métaphore, et nous ne savons pas ce que c'est que créer); elle est au juste une construction, où l'analyse, le calcul, la préméditation jouent le premier rôle. Et il n'y a pas d'art où l'on constate mieux que dans l'architecture--symbole de tous les autres--cette continuité de l'artiste et du savant qui résume le génie de Léonard et nous le propose à tous comme modèle de parfaite santé spirituelle, selon la mesure de nos forces.
Un dernier mot. M. Valéry croit Léonard hostile à l'amour parce qu'il a raillé l'amour physique. Sur ce détail, M. Valéry, si judicieux par ailleurs, semble s'abuser. Car Léonard a écrit la fameuse maxime: «L'amour est d'autant plus fervent que la connaissance est plus parfaite.» Et si l'on suppose qu'il s'agit ici de l'amour du beau ou du vrai, voici qui est plus précis et ne laisse aucun doute: «Si la chose aimée est vile, l'amant s'avilit. Quand la chose unie convient à son uniteur, il résulte délectation, plaisir et sérénité. Quand l'amant est uni à l'objet aimé, il se repose...»
III
ADONIS
Table des matières
M. Paul Valéry, esthéticien et poète, subtil et parfois profond, disciple et continuateur de Mallarmé, donne à la Revue de Paris une curieuse étude sur l'Adonis de La Fontaine. Il y a toujours des choses intéressantes et de beaux vers dans ces poèmes trop oubliés du grand fabuliste: Moréas en découvrait jusque dans le Quinquina. C'est dans Adonis que se trouve le vers fameux:
Ni la grâce, plus belle encor que la beauté
et cet autre, qu'on cite souvent aussi, sans peut-être se rappeler non plus d'où il est pris:
Le vert tapis des prés et l'argent des fontaines.
M. Paul Valéry développe au sujet de cet Adonis une théorie qu'il esquissait déjà dans Le Gaulois, à propos de Verlaine et de Mallarmé. «Quant à l'ingénuité de Verlaine et de son art, disait-il, il ne fait aucun doute qu'elle n'a jamais existé. Sa poésie est bien loin d'être naïve, étant impossible à un vrai poète d'être naïf. On oublie trop aisément que, par nécessité de son état, le poète doit être le dernier des hommes à se payer de mots.» La mobile facilité de Verlaine, qui descend parfois du ton le plus délicatement musical à la pire des proses rimées, n'en était pas moins opposée par M. Valéry à l'art hautain de Mallarmé, de qui le vers, ne laissant jamais aucun doute sur sa qualité de vers, est toujours lumineusement ce qui ne peut pas être prose. Mallarmé semble donc plus conscient, Verlaine plus ingénu, de l'aveu même de M. Paul Valéry.
D'après lui, les six cents vers à rimes plates d'Adonis, où tant de difficultés sont vaincues, prouveraient que La Fontaine n'était pas le rêveur de la légende. «La naïveté» lui paraît «nécessairement hors de cause: l'art et la pureté si soutenus excluent toute paresse et toute bonhomie... La véritable condition d'un vrai poète, ajoute-t-il, est ce qu'il y a de plus distinct de l'état de rêve. Je n'y vois que recherches volontaires, assouplissement des pensées, consentement de l'âme à des gênes exquises, et le triomphe perpétuel du sacrifice... Qui dit exactitude et style invoque le contraire du songe...» etc... N'y a-t-il pas une équivoque? Il est bien entendu que la perfection ne s'atteint que par un rude travail, que le génie n'est pas exclusivement une longue patience, mais ne peut s'en passer, et qu'un grand poète est nécessairement un grand laborieux.
C'est aussi pourquoi il est un grand rêveur. Le rêve où il vit consiste précisément à oublier la réalité vulgaire et les soucis pratiques, pour concentrer son attention sur ses pensées et l'expression qui leur convient. Et il est un naïf de deux façons: au regard du profane, parce qu'il dédaigne ce qui passionne les gens ordinaires; en un sens plus élevé, parce qu'il conserve, devant les spectacles de la nature et de l'esprit, cette faculté d'émerveillement, privilège de l'enfance, que l'âge efface ou atténue. Le poète est, essentiellement, le contraire d'un homme blasé.
M. Paul Valéry dit des choses très justes sur la matière résistante, et par conséquent plus durable qu'est le vers astreint à des règles épineuses. Sont-elles arbitraires, comme il l'accorde? Il y a encore amphibologie. Elles le sont en ce sens que nul n'est tenu d'écrire en vers. Elles ne le sont pas, si on entend par là qu'elles pourraient être différentes. Les lois de la prosodie sont déterminées par les conditions même et par le génie de la langue. Aussi varient-elles d'une langue à l'autre. Baïf n'a pas réussi, lorsqu'il a tenté d'appliquer en français la métrique latine. Tout au plus a-t-on pu inventer le vers libre, qui ne détruit pas la raison d'être du vers régulier, mais introduit une forme nouvelle, intermédiaire entre la simple prose et le vers proprement dit. Il semble enfin que M. Paul Valéry doute un peu trop du pouvoir des vrais poètes, lorsqu'il déclare que la discipline du vers en suggérant certaines idées, en exclut d'autres. Un poète digne de ce nom sait, poétiquement, tout dire. Le raisonnement de M. Valéry aboutirait à à faire de la poésie savante quelque chose de futile et de fortuit, un jeu de sceptique. Cet excès de dilettantisme ne rabaisse-t-il pas le langage de l'idéal et du divin?
Sur Adonis même, M. Paul Valéry a des réflexions pénétrantes. Il a raison d'admirer ce poème, d'apercevoir dans les vers de la fin, où Vénus exhale sa douleur, des harmonies préraciniennes, de regretter que La Fontaine n'ait pas donné davantage à l'idylle et à l'élégie et n'ait pas plus complètement devancé Chénier. Peut-être se montre-t-il bien sévère pour les Contes du bonhomme, qui ont aussi leur charme. On s'étonne un peu qu'il ne dise rien du poème de Shakespeare, Vénus et Adonis, qui a tant de saveur ardente, d'éclat dans sa préciosité, qui fait si curieusement d'Adonis une sorte d'Hippolyte réfractaire à l'amour et note de cette aventure les côtés tragiques de cette passion. Et M. Valéry ne souffle mot non plus de l'Adone du cavalier Marin, jadis célèbre, ni de Leconte de Lisle, ni de Heredia, qui ont été attirés surtout par le mythe de la résurrection d'Adonis et par le culte dont on honorait, à Byblos,
Le jeune homme adoré des vierges de Syrie.
La connaissance de l'histoire des religions et le sens de la mythologie comparée ont rendu quelques services à cette poésie savante, où M. Paul Valéry se plaît trop à ne voir qu'un jeu abstrait et laborieusement frivole.
Pulsuz fraqment bitdi.