Kitabı oxu: «Le Satyricon»
Petronius Arbiter, Pétrone
Le Satyricon

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066078225
Table des matières
AVIS PRÉMONITOIRE
Le Satyricon
Petit glossaire pour faciliter l'intelligence du Satyricon
JUSTIFICATION DU TIRAGE
AVIS PRÉMONITOIRE
Table des matières
Auctor purissimæ impuritatis.
Juste Lipse.
En conformité avec l'usage suivi par les traducteurs de Pétrone depuis 1692, on a cru opportun de consigner ici, aux places ordinaires, les apocryphes de Nodot, prédécesseur ingénieux mais balourd de FitzGérald (Kheyyam), de Mérimée (La Guzla), de Mac-Pherson et de l'Ossian qu'admira Bonaparte avec stupidité.
Le faussaire de Belgrade, riz-pain-sel, doublé de latiniste—comme un Paul-Louis Courier dépourvu de style et d'agrément—par des sutures adroites encore que d'un romanesque très inepte, a soudé les pages authentiques et fait plus attrayant leur débit. Ces imaginations, qui ne parvinrent à duper aucun des contemporains de Nodot (lors les académiciens de Nîmes) apparaissent comme un Evangile cinquième à l'auteur de Quo Vadis? abruti déjà de façon louable par les quatre précédents.
Elles aideront les quelques gens du monde qui lisent couramment les caractères d'imprimerie à supporter la découverte de Rome au iie siècle, et la lecture de l'Histoire Auguste mêmement.
Afin d'éclairer la religion des personnes méticuleuses, on a pris soin de typographier entre crochets la version du pseudo-Satyricon.
Ces concessions faites à l'inintelligence de la critique et du lecteur, il a paru oiseux d'intimer aux personnes bénévolentes, la déglutition du Carmen de bello civili. Même il eût été probe d'effacer tous les vers du Satyricon qui ne tiennent au récit, ni par un mot, ni par une indication de mœurs, ni par un coin de paysage. Ces froides rhapsodies n'ont de commun, avec les randonnées d'Encolpis et de Tryphœna, que leur interpolation par un scholiaste bête dans un récit fort animé dont elles entravent la piaffe maladroitement. Les poèmes attribués à Pétrone, depuis Saint-Evremond, Nodot, Boispréaux, Durand de Moulins jusqu'à Héguin de Guerle et Baillard, les moins pompiers d'entre eux, furent en possession d'exciter les Muses de collège, d'impartir aux grimauds en veine luxurieuse, un thème à paraphrases. Que ne trouve-t-on pas là dedans? Les «fureurs de Neptune», «les caresses de Zéphire», et même les «ruisseaux de larmes» conservés depuis l'abbé Delille y croupissent marécageusement à l'abri du grand air.
Les auteurs de ces choses, imbus de périphrases, de «bonnes expressions», guindés et pommadés ne semblent pas avoir eu d'autre but que d'abêtir un conteur d'esprit et de fournir une version pudique d'un texte qui l'est si peu. Les fripiers, les garçons d'étuves, les cinèdes, les cambrioleurs parlent chez ces vedeaux, la même langue, incolore et décente. On dirait qu'ils ont lavé leurs estomacs d'ivrognes dans le thé suisse de Nisard et fait leurs ongles dans le tub académique de M. Paul Deschanel. C'est à vomir. La palme de la rougeur pudique revient néanmoins à Desjardins-Boispréaux. Après avoir placé que de tutus et de feuilles de vigne! excusé l'Arbiter et garanti ses intentions, il finit par cette phrase qui vaut qu'on la propage, bonbon où le sucre du xviiie siècle se mêle encore au plâtre un peu moisi: «Poète, orateur, historien, Pétrone atteint le sublime dans tous les genres; mais les objets qu'il égayé de son pinceau blessent la pureté de nos mœurs(?). La lumière qui nous luit jette sur ces matières toute l'horreur qu'elles méritent et la nature arme contre elles la plus belle moitié du monde.»
On ne prétend pas fournir ici un doublet à ces pédantesques drôleries. Encore que Pétrone soit réfractaire à la traduction, il a paru élégant de donner un calque fidèle, de respecter le décor des vieux maîtres dont les contes milésiens nous furent transmis sous ce nom, et pour la première fois, aux lecteurs français la crudité de leurs discours.
Quand Pétrone fait parler des drôles venus de la plus sordide populace, du maquerellage et du stellionnat à la richesse en même temps qu'aux «bons principes»; quand il met en scène des mignons opulents, retraités et pieux; quand il note les épanchements d'un prêteur à la petite semaine tombé (déjà!) dans la dévotion et le patriotisme, tenant par avance les discours du Père Lemmius, on a cru expédient de faire à l'argot moderne les plus larges emprunts, qui, seul, renferme des équivalents topiques aux entretiens de ces voyous. On n'a pas tenté non plus d'adoucir, de moderniser, les passages scabreux ni de mettre un vertugadin aux priapées. La sérénité dans l'impudeur est un caractère de l'art antique; elle brille chez Pétrone comme dans les figurines obscènes, les bronzes, les fresques, les drilopotæ, les Hermès phallophores du musée de Pompéi. La moderne hypocrisie est greffée en plein bois sur la honte chrétienne. Elle fut inconnue aux races calmes et libres qui dressaient aux carrefours de leurs chemins les bornes que vous savez contrepointées de l'inscription: Hic habitat felicitas.
L'élégance de Pétrone différait sans doute des belles manières, telles que peuvent les entendre MM. Paul Bourget, Arthur Meyer et les calicots de chez Labbey. Mais un écrivain qui se respecte n'a point à considérer l'opinion de ces marchands.
Ainsi, dans la mesure du possible, tenant compte du déchet inhérent aux traductions même les plus loyales, sans intervenir dans les débats d'épigraphie ou de sémantique, ne prétendant faire œuvre d'érudition ni montrer au public autre chose qu'un roman, on a tenté d'enrichir—positis ponendis—la langue d'Amyot, de Lamennais et de Leconte de Liste par l'acquêt d'un ancien et autrement jeune que la plupart des conteurs modernes, de mettre ainsi à la main d'un plus grand nombre de lecteurs, les seuls contes réalistes qui viennent de l'antiquité. On se flatte, non d'avoir pleinement réussi, de telles ambitions appartiennent exclusivement aux cacographes avérés (beati lourdes quoniam ipsi trebuchaverunt), mais de remblayer une voie, où d'autres, plus heureux et plus doctes, auront l'honneur de triompher.
Car il est à désirer que cet exemple trouve des imitateurs. La France en est encore aux traductions par à peu près, aux «belles infidèles» de Perrot d'Ablancourt ou de l'abbé de Marolles, aux Juvénal pour dames, aux Suétone châtrés, aux Martial vérécondieux.
Ici, du moins, on ose le croire, de tels reproches ne se peuvent encourir. L'impudicité romaine diffère grandement des pattes d'araignée de Mme Rachilde: c'est l'impudicité romaine que l'on trouvera dans le présent écrit.
Voici, libre de tous voiles et purifiée du badigeon académique, la ménippée ardente, la rhopographie ingénieuse de Titus Petronius Arbiter. Priapus et Cotytto s'y délectent de leur vigueur nue. Un remugle de parfumerie et de cuisine, de sueur humaine et de benjoin, une odeur âcre de fards et de sexes en rut flottent sur ces pages lubriques ou charmantes. On a fait en sorte de conserver, comme disait Chamfort, le scandale du texte dans toute sa pureté. Mais on n'a pas cru devoir la même déférence aux interpolations de Nodot. On a traduit fort mollement quelques-uns de ses passages, entre autres l'absurde chapitre cxxxviii, la ridicule histoire des amours de Chrysis avec Encolpis-Polyænos, que rien ne fait prévoir et que rien ne justifie. Nodot est d'ailleurs si mauvais écrivain qu'il traduit incorrectement jusqu'à son propre texte.
Certains noms de mets, d'ustensiles ou de vêtements, ne se peuvent transcrire que par des synonymes tout à fait ridicules. Rien de plus grotesque par exemple, que de remplacer endromis par «robe de chambre» ou scribilita par «tarte au fromage», d'imposer à la monnaie antique les appellations du numéraire d'à présent. Le corymbion n'est pas une perruque au sens de Lenthéric. Usité d'ailleurs en botanique (plantes corymbiflores, etc.) rien ne s'oppose à l'acquisition du terme par la langue usuelle.
On emprunta au Dictionnaire des antiquités romaines et grecques d'Anthony Rich, trad. Chéruel (Didot, 1883), l'explication de ces vocables. Un second volume de paralipomènes, outre des commentaires et des lignes sur Pétrone insérées dans la Petite République au mois d'août 1900, contiendra la Vie d'Héliogabalus, par Ælius Lampridius, mémorialiste de l'école niaise.
Il peut sembler en effet intéressant d'opposer au Satyricon et de dater le geste d'un fol qui, investi d'absolu, à cent quarante ans d'intervalle, réalisa sur le trône des Césars, une mascarade sexuelle imagée par des artistes luxurieux. C'est une manière de snobisme qui n'est pas à la portée du ménage Dieulafoy.
L. T.
Prison de la Santé, le 25 avril 1902.
Le Satyricon
Table des matières

De sorte qu'après avoir donné à Giton mon portemanteau, nous sortîmes de la ville, en marche vers un castelet de Lycurgue.
Satyricon, page 29.
ICI
COMMENCE
LE SATYRICON
DE PÉTRONE
Voici longtemps que je promets de vous narrer mes aventures, si bien que j'ai résolu de donner suite, aujourd'hui même, à cet engagement: car, moins pour éclaircir de doctes problèmes que pour animer des propos hilares et des colloques grivois, s'est opportunément congrégée notre assemblée.
[Avec infiniment d'esprit, Fabricius Vejento a disserté devant vous sur les mystifications religieuses. Il a démasqué la supercherie et les menteuses vaticinations de la prêtraille, son audace à publier des mystères dont elle n'entend pas le premier mot.
Mais] n'est-ce pas un charlatanisme aussi furieux de quoi les dédamateurs sont férus et possédés? Ils braillent:—Ces navrures, pour la publique liberté, je les endurai! cet œil, j'en ai pour vous fait le sacrifice; donnez-moi, donnez un guide qui me guide vers mes enfants, car mes genoux mutilés ne me soutiennent plus!» Ces choses même seraient tolérables si elles ouvraient aux débutants un chemin vers l'éloquence. Mais aujourd'hui, à la bouffissure du discours, au fracas très vain des maximes ils gagnent uniquement ceci que, rendus au Forum, ils se croient dépaysés dans une autre planète. Et c'est pourquoi j'estime que les adolescents, à l'école, deviennent des sots fieffés qui de nos usages ne voient et n'entendent rien, mais qu'on berne, tout le temps, de pirates debout sur le rivage, préparant des fers, et de monarques promulguant un édit qui enjoint aux fils de trancher la tête paternelle, et d'oracles vouant à la mort, en temps d'épidémie, trois pucelles ou même davantage et d'une rhétorique melliflue où tout—actes et paroles—est meringué, pour ainsi dire, de sésame et de pavot.
Ceux qui sont nourris là-dedans ne peuvent pas avoir le sens commun, plus que fleurer bon cil qui s'héberge en la cuisine. Avec votre congé, maîtres ès sciences oratoires, souffrez que l'on vous die que c'est vous les premiers qui perdez la faconde. En suscitant une fallacieuse harmonie, et les pointes dérisoires, vous avez énervé le corps du discours et préparé sa chute. Les éphèbes n'étaient pas encore entraînés à ces déclamations quand Sophocle et Euripide inventèrent les mots qui portent leur génie aux siècles à venir. Un pion ténébreux n'avait pas encore hébété les esprits, lorsque Pindare et les neuf Lyriques, sur les rhythmes d'Homère, prirent l'audace magnanime de chanter. Et, sans invoquer le témoignage des poètes, je ne vois pas, certes, que Platon ni Démosthène aient jamais exercé l'office de rhéteurs. Le grand et, si j'ose parler ainsi, le virginal Bien-Dire n'est point maquillé ou redondant, mais, par sa beauté propre, surgit. Naguère, cette énorme, cette venteuse loquacité, de l'Asie immigra dans Athènes: sur les esprits des jeunes hommes guindés vers le sublime, comme d'un astre pestilentiel tomba son haleine. Corrompue en son principe, l'éloquence dépérit et, bientôt, resta muette. Qui, depuis lors, approcha la perfection de Thucydide, la renommée d'Hypéride? Pas même un vers qui brille d'une heureuse couleur; mais tous, comme soufflés d'un oing pernicieux, ne peuvent, sous leur perruque blanche, atteindre la vieillesse. La peinture n'a pas une fin plus brillante, depuis que l'audace égyptiaque s'avisa d'en abréger la technique et d'en vulgariser les procédés.
[Je déclamais un jour à peu près de la sorte, quand Agamemnon s'approcha de nous, scrutant la foule d'un œil curieux et cherchant quel était l'orateur si diligemment écouté.]
Ne souffrit pas Agamemnon que je pérorasse longuement sous le portique, au temps où lui-même avait sué en vain dans sa chaire:—Mignon, dit-il, puisque tu dégoises d'un air qui ne sent pas le commun et, chose combien rare, puisque tu prises le bon sens, je ne t'abuserai pas touchant les secrets de mon art. La faute, dans ces exercices, n'incombe pas aux précepteurs qui, vivant au milieu d'archifous, sont tenus d'extravaguer. Car s'ils ne débitent point les fariboles qui plaisent aux élèves, ils restent—comme dit Cicéron—abandonnés dans leur classe déserte. Pareil à ces malins parasites qui, voulant capter le dîner du riche, inventent d'agréables propos (car, pour atteindre le but de leurs désirs, faut piper les oreilles), tel apparaît le maître d'éloquence. Il ressemble encore au pêcheur qui, s'il n'amorce point des lignes avec l'appât que le poisson préfère, se morfond en vain sur son rocher.
Que dirai-je? Les parents seuls méritent vos objurgations, qui ne veulent pas instruire leurs héritiers dans les bonnes disciplines. Ils sacrifient tout, et même l'avenir, au besoin d'arriver. Par ambition, ils poussent au barreau des blancs-becs frais émoulus de leur école. Sachant quelle maturité demande l'Eloquence, ils y consacrent des gamins qui, pour la plupart, ont encore le lait au bout du nez. Que si les familles voulaient endurer la gradation des cours et que les jeunes hommes studieux, exercés par une lecture choisie, conformassent leur éducation à de nobles préceptes, de façon à châtier le style avec énergie, à suivre longuement les orateurs qu'ils prennent pour modèles, ces parfaits élèves auraient bientôt fait de mépriser tout ce qui, de nos jours, séduit l'enfance. Leurs plaidoyers, d'une allure élevée, acquerraient sur-le-champ et poids et majesté. A présent, les écoliers baguenaudent en classe. Les juveigneurs prêtent à rire sitôt qu'ils se montrent au Forum. Chose turpide: ce qu'ils ont appris autrefois de travers, ils n'en veulent pas confesser le vice dans leur âge mûr. Cependant, pour que vous n'alliez pas croire que j'improuve absolument les impromptus dont Lucilius nous donna le modèle, je vous dirai en vers mon sentiment là-dessus:
D'un art sévère, si tu veux goûter les fruits, Applique ton âme aux grandes choses. Qu'à la manière antique, Tes mœurs reluisent d'une exacte frugalité. Ne prends souci de capter, dans leur maison, le regard hautain des rois Ni, parasite, le dîner des puissants. Fuis les biberons et n'étouffe pas dans les pots La chaleur de ton génie; que, laudicène, on ne te voie pas, Couronné, t'asseoir au théâtre ni prendre plaisir aux histrions. Mais que t'agrée soit la citadelle de Tritonis Armigèra, Soit le terroir habité par un colon de Lacédémone, Ou bien Néapolis, demeure des Sirènes. Consacre à la Muse tes virides années Et t'abreuve d'un cœur joyeux aux sources mœoniennes; Bientôt, absorbé par la troupe socratique, libre et changeant de rênes, Du grand Démosthene tu feras sonner les armes. Ici pourtant jaillira la puissance romaine, et, sous peu, du grec Exonéré, ton esprit donnera sa vertu personnelle. Entre temps, tu liras les pages des auteurs renommés au Forum: Et l'assemblée retentira de tes discours agiles. Tu goûteras les prises d'armes, en sonorités belliqueuses mémorées, Et, dominant sur ces choses, la grandiose parole de l'indompté Cicéron. Pare ton intellect de fiers ornements et, comme d'un large fleuve Ruisselant, tu feras jaillir de ton sein le verbe des Piérides.
J'écoutais bouche béante et ne m'aperçus pas qu'Ascyltos avait fui. Pendant que je m'enfonçais dans la chaleur de cette longue diatribe, une troupe d'écoliers envahit le portique. Ils venaient manifestement d'ouïr une harangue improvisée par je ne sais quel rhéteur, en réponse au cours d'Agamemnon. Pendant que ces marmousets bafouent, qui le fond même, qui l'ordonnance et l'écriture du discours, je m'évade opportunément. Et de courir en quête d'Ascyltos. Mais j'ignorais mon chemin, l'adresse de notre garni. C'est pourquoi je marchais sans profit, revenant sans cesse à mon point de départ, jusques au temps que, brisé par la course et déjà trempé de sueur, l'idée me vint d'aborder une vieille sempiterneuse qui criait, par les rues, des herbes potagères.
Maman, saurais-tu par hasard où je demeure?» fut ma première question. Délectée par cette plaisanterie idiote:—Possible que je le sache,» répond-elle. Et voici qu'elle marche devant moi. Je la croyais devineresse. Mais bientôt, débouchant dans un lieu plus secret, la matrone obséquieuse soulève une portière:—C'est ici, dit-elle, que je pense que tu habites.» Je me défendis de connaître ce logis. En même temps, j'aperçois, parmi les écriteaux et les mérétrices à poil, des promeneurs furtifs. Bien tard, que dis-je? trop tard, je compris qu'on m'avait égaré dans un lieu d'honneur. Exécrant les embûches de la vieille ogresse, je couvris ma tête et m'empressai de fuir à travers le lupanar, vers une autre sortie. J'en touchais le seuil, lorsque je m'aplatis contre Ascyltos, crevé de fatigue et plus défaillant que moi. Vous auriez imaginé que la même procureuse nous avait affrontés en ce clapier. C'est pourquoi, riant un peu, je lui fis ma révérence:—Et que fais-tu, lui dis-je, en ce taudis compromettant?»
A pleines mains, il bouchonna la sueur qui l'inondait.—Si tu savais ce qui m'est arrivé, gémit-il.—Quoi de neuf? répliquai-je.» Mais lui, presque mourant:—Comme j'errais par la ville entière, sans retrouver la place où j'avais laissé notre auberge, m'accoste un père de famille qui s'offre à me conduire, le plus honnêtement du monde. Ensuite, par des venelles très obscures, il m'emmène jusqu'ici et, m'offrant de l'argent, il se met à requérir de moi le don de courtoisie. Déjà la matrulle avait touché un as pour prix du cabinet. Déjà il passait la main dans mes chausses et, n'était ma vigueur plus grande que la sienne, j'eusse trinqué sans phrases.»
[Tandis qu'Ascyltos me narre son malencontre, le père de famille lui-même, accompagné d'une gaupe assez ragoûtante, survient et, faisant les yeux doux, invite Ascyltos à le suivre dans la maison, l'assurant qu'il n'a rien à craindre. Puisqu'il se refuse à être le patient, que, du moins, il consente à besogner en qualité d'agent. D'autre part, la catau s'évertue à m'aguicher et me prie de la suivre. Alors, nous emboîtons le pas. Menés à travers les affiches putanières, nous apercevons toute sorte de gens, mâles et femelles, en train de beluter dans les chambres d'amour], avec tant de violence qu'on les aurait crus empoisonnés de satyrion.
[Dès qu'ils nous aperçoivent, ils s'efforcent de nous exciter par leur entrain, par leurs gestes de cinèdes. Soudain, retroussé jusqu'à la ceinture, un furieux investit Ascyltos et, le culbutant sur un grabat, s'efforce de l'engeigner. Je bondis au secours du malheureux, et], joignant nos forces, nous incaguons le malotru.
Ascyltos gagne au pied, s'enfuit dare-dare, me laissant en proie aux libidineuses complexions des forcenés: mais plus qu'eux riche en force et en valeur, je sors intact de ce nouvel assaut.
Ayant parcouru toute la ville ou peu s'en faut], comme à travers un brouillard caligineux, sur le trottoir d'une place, je reconnus Giton, debout [au seuil de notre hôtellerie], Je m'empressai d'entrer.—Frère, lui demandais-je, que nous as-tu cuisiné pour souper?» Mais le gosse, effondré sur le lit, cherche en vain à retenir des larmes et se met à pleurer abondamment. Perturbé moi-même par l'émotion du petit frère, je m'enquiers de ce qui lui est arrivé. Mais lui, tardivement et comme à regret, après que j'eus mêlé aux prières les éclats de fureur:—Ton ami, exclama-t-il, ton copain, Ascyltos, a devancé ta venue. Ici, me trouvant tout seul, le monstre a voulu entreprendre sur ma pudeur. Comme je criais de mon mieux, il a dégainé et: «Si tu es Lucrèce, m'a-t-il dit, tu as trouvé un Tarquin». Entendant cela, je poussai mes griffes vers les yeux d'Ascyltos: «Que réponds-tu à cela, catin! catin soumise et plus banale qu'une paillasse de rouleuse, toi dont le souffle même est ignominieux?» Feignant une horreur mensongère, Ascyltos lève à son tour la main sur moi et clabaude sur un ton encore plus élevé: «As-tu fini, gladiateur obscène, [assassin de ton hôte], rebut de l'amphithéâtre! Ferme ça, voleur de nuit, qui, même lorsque tu godillais drûment, n'a jamais accolé une femme propre! Tu sais bien que je t'ai servi de frère dans un quinconce, comme à présent le môme dans ce cabaret.» Mais, répliquai-je, pourquoi t'esbigner pendant mon entretien avec le pédant?
Triple idiot! que voulais-tu que je fisse là? Je crevais de faim. Devais-je écouter des sentences, comme qui dirait un fracas de vitres brisées, ou bien l'Oracle des Songes? Tu es cent fois plus cochon que moi, Herculès à moi! toi qui, pour souper en ville, flagornes un magister.» Et voilà que nous tournons en risée cette discussion très honteuse, parlant avec sang-froid de choses et d'autres. Mais bientôt sa perfidie me revint en mémoire:—Ascyltos, dis-je, nos humeurs ne peuvent s'accorder; le mieux est de partager les hardes que nous avons en commun, puis de combattre par des gains séparés notre mutuelle pauvreté. Tu n'es pas sans lettres, ni moi-même; cependant, pour ne pas marcher sur tes brisées, je choisirai une autre sorte d'industrie, faute de quoi, mille occasions nous feraient, à chaque instant, harpailler. Nous serions, avant peu, montrés au doigt.» Ascyltos acquiesça:—Mais, dit-il, aujourd'hui, en qualité de beaux esprits, nous sommes conviés à un banquet. Ne perdons pas cette agréable nuit; Toutefois, demain, puisque cela te plaît, je me pourvoirai d'un gîte et d'un amant.—Il est oiseux, répliquai-je, de différer ce qui nous agrée aujourd'hui.» Le désir seul me faisait ainsi brusquer les choses. Depuis longtemps je brûlais d'espacer un fâcheux et de reprendre avec mon cher Giton nos amusements d'autrefois.
[Ascyltos digéra peu cette avanie. Sans répliquer, il sortit brusquement. J'augurai mal de ce départ soudain: car je connaissais la fougue de son caractère et le dévergondage de ses appétits. Je le suivis pour observer ses démarches, pour faire obstacle à ses projets; mais il se déroba tout de suite à mes regards, et vainement je le cherchai].
Après avoir fait la guerre à l'œil dans tous les recoins de la ville, je regagnai mon galetas. Giton me baisa de tout son cœur. Moi, liant le cher enfant dans une étreinte robuste, je goûtai de mes vœux la jouissance plénière, et mes transports furent dignes d'envie.
Nos délices n'étaient pas encore épuisées que, revenu à pas de loup et brisant avec fureur la porte, Ascyltos me trouva folâtrant avec mon frère. De rires, de bravos il emplit notre cambuse et, soulevant le balandras où nous étions tapis:—Que faisais-tu là, dit-il, citoyen très pudibond? Quoi! vous voilà tous deux sous la même couverture!»
Puis, non content de cette gabegie, il prend la courroie de sa besace et se met en devoir de m'étriller abondamment. Il ajoute à ses coups des propos dérisoires:—Que cela t'instruise à ne plus désormais, frère, trancher quoi que ce soit avec ton frère!»
L'imprévu du choc me stupéfia. J'avalai sans broncher sarcasmes et plamussades. Je tournai la chose en bouffonnerie. C'était prudent, car sans cela j'eusse dû en venir aux mains avec mon rival. Ma fausse hilarité apaisa ses esprits:—Encolpis, me dit-il en souriant, toi, dans la débauche enseveli, tu perds de vue notre disette de pécune. Ce qui nous reste est si peu que rien. Pendant les beaux jours, la ville est d'une effroyable stérilité. La campagne nous sera plus fructueuse. Allons voir nos amis.»
La nécessité me fit donner la main à ce conseil et suspendre mon ressentiment. De sorte qu'après avoir donné à Giton mon portemanteau, nous sortîmes de la ville, en marche vers un castelet de Lycurgue, chevalier romain. Comme il avait été jadis le frère d'Ascyltos, il nous fit un bon accueil. Son entourage en accrut fort les agréments. D'abord, Tryphœna, miracle de beauté, commère d'un certain Lycas, patron de navire qui possédait quelques domaines aux alentours et proche de la mer. On ne peut exprimer les contentements que nous goûtâmes en ce lieu, qui est un des plus beaux qui se puissent rêver, encore que Lycurgue nous y fit assez petite chère. Faites état que Vénus, incontinent, prit soin de nous apparier. La belle Tryphœna mérita mes suffrages et, favorable, elle accueillit mes vœux. Mais à peine avais-je poussé ma pointe, que Lycas, indigné de se voir dérober son joujou, me somma de la remplacer auprès de lui. C'était un vieux collage. Rondement, il m'offrit de composer au moyen de cet échange. Ivre de luxure, il me persécutait de ses désirs, mais j'avais, alors, Tryphœna dans le sang et je fermai l'oreille aux invites de Lycas. Mes refus exaltèrent son béguin jusqu'à la passion. Il me suivait de tous côtés. Il entra, une nuit, dans ma chambrette. Voyant que la persuasion ne servait de rien, il voulut tâter du viol, mais je beuglai de telle sorte que toute la valetaille fut sur pied et que, Lycurgue aidant, je sortis indemne de ce terrible assaut.
Enfin, Lycas, ne trouvant pas la maison où nous étions commode à ses desseins, me pria d'accepter son hospitalité. Je déclinai l'invitation. Il me fit presser de nouveau par Tryphœna. Elle s'entremit d'autant plus volontiers pour m'induire à céder au caprice de Lycas qu'elle se flattait d'en obtenir un surcroît de liberté. Je suivis donc l'Amour. Cependant Lycurgue ayant repris avec Ascyltos le commerce de jadis, n'entendait pas quitter son bel ami. De sorte que nous convînmes qu'il resterait près de Lycurgue, tandis que j'irais chez Lycas avec Giton.
Nous décrétâmes, en outre, que chacun de nous serait tenu de rapporter à la masse, et pour la commune subsistance, les aubaines que l'occasion nous fournirait.
La joie de Lycas fut inimaginable en apprenant ma résolution. Le voilà qui se met en quatre pour avancer le départ. Enfin, nous prîmes congé de nos amis et parvînmes, le soir même, à notre demeure nouvelle.
Pertinemment, Lycas avait pris ses mesures. Pendant la route, il se fit mon voisin, tandis que Tryphœna s'asseyait près de Giton. L'homme avait ainsi disposé les choses, connaissant bien les complexions de sa maîtresse, qu'elle se plaisait au changement, et qu'elle ne manquerait pas de convoiter le cher mignon. Ce qui ne tarda guère d'advenir. La belle ardait pour le gamin, s'affichait de bonne grâce. Lycas, avec grand soin, m'indiquait leur manège. Cette conjoncture le poussa quelque peu dans mon esprit, de quoi il fut charmé. Car il se flattait que l'inconstance de ma sœur me la rendrait méprisable et que, n'étant plus sous l'empire de la dame, je l'écouterais, lui, plus favorablement.
Les choses furent ainsi pendant les premiers jours de notre visite chez Lycas. Tryphœna se consumait pour Giton, qui la servait de grand cœur: l'un et l'autre me chagrinaient fort. Cependant, Lycas dans son zèle à me plaire, inventait, chaque jour, de nouveaux passe-temps. Doris, sa jolie épouse, les embellissait de sa présence et de tels agréments que j'eus bientôt oublié Tryphœna. Je confiai aux truchements ordinaires, soupirs et regards noyés, le soin d'expliquer à Doris ma naissante amour. Languissants, mes regards lui firent d'enthousiastes aveux, et dans les siens brillait une flamme pareille. Cette éloquence muette nous découvrit tout d'abord, avant même que d'avoir échangé une parole, ce que nous ressentions avec tant de ferveur.
La jalousie de Lycas, à propos de quoi j'étais édifié, m'obligeait à garder le silence. De son côté, Doris ne se pouvait méprendre aux soins dont m'accablait son homme. Dès que nous pûmes causer librement, elle s'en ouvrit à moi. Je confessai la chose, en lui faisant valoir ma résistance acharnée aux entreprises de Lycas. Mais elle me représenta, la bonne robe! qu'il fallait user de politique. Guidé par son adresse, je ne trouvai pas de meilleur expédient pour jouir de l'une que de m'abandonner à l'autre.
Cependant, Giton, épuisé, tâchait de réparer ses forces par un peu de repos. Tryphœna revint alors à moi. Ses avances rebutées firent place à la fureur. Sans cesse cramponnée à ma personne, elle eut bientôt fait de découvrir ma double intrigue avec les deux époux. La première ne lui causant aucun préjudice, elle ne s'en mit guère en peine, mais elle résolut d'entraver la seconde. Pour cet effet, elle n'hésita pas à informer Lycas de mes amours avec Doris. Plus sensible à la jalousie qu'à la tendresse, le mari préparait sa vengeance, quand, heureusement avertie par une femme de Tryphœna, Doris put se mettre à l'abri de l'orage. Mais il nous fallut suspendre nos rendez-vous et nos ébats.
Exécrant la perfidie de Tryphœna et l'ingratitude noire de Lycas, je pris la résolution de quitter la place. La fortune me favorisa. Car, la veille, un navire consacré à Isis et copieux en butin avait échoué sur les écueils du voisinage.
Giton se prêta de grand cœur à l'aventure, mécontent comme il était et hargneux de voir Tryphœna ne plus se soucier de lui après l'avoir séché jusqu'aux moelles. Ayant délibéré ensemble, nous prîmes, de grand matin, la route vers la mer et nous entrâmes d'autant plus facilement dans le navire qu'il avait pour gardiens les gens de Lycas dont nous étions connus. Mais, pour nous faire honneur, les idiots se mirent à nous escorter. Cela ne faisait pas notre affaire, nous empêchait de larronner. Ce que voyant, je leur abandonnai Giton. Puis, subrepticement, je me coulai dans une chambre attenante à la poupe que décorait la statue de la Déesse. Je la spoliai d'une précieuse chasuble et d'un sistre d'argent. Ensuite, j'enlevai de la cabine du pilote quelques nippes de valeur. Enfin, glissant le long d'un funin, je quittai le navire, aperçu de l'unique Giton qui, prenant congé de ses gardes, me rejoignit dans peu d'instants.
Aussitôt qu'il fut devers moi, je lui montrai le butin que j'avais fait. Nous jugeâmes à propos de rallier Ascyltos chez Lycurgue: mais nous ne pûmes y parvenir que le jour d'après. En abordant notre compagnon, je lui narrai brièvement de quelle façon j'avais chapardé la nef d'Isis et comment nous étions des victimes de l'amour. Il nous conseilla de prévenir Lycurgue et de le disposer en notre faveur, lui faisant connaître que les persécutions itératives de Lycas nous avaient obligés d'avancer notre retour, sans prendre le temps de l'avertir. Sur quoi Lycurgue nous promit son assistance indéfectible contre nos persécuteurs.
Chez Lycas, on n'éventa notre fuite qu'au lever de Doris et de Tryphœna. D'habitude, nous assistions galamment à leur toilette matinale. Aussitôt, Lycas met en campagne ses valets. On nous cherche surtout du côté de la mer. Là, nos rabatteurs apprennent quelle visite nous fîmes au tillac de la Déesse, mais rien encore du cambriolage. Car la poupe du bâtiment regardait vers le large et son pilote n'était pas rentré.
Enfin, Lycas ne doutant plus de notre évasion, la rancœur de m'avoir perdu le déchaîna contre Doris qu'il incriminait d'un tel essoine. Je tairai les outrages, les voies de fait auxquels il se porta, car j'en ignore le détail. Apprenez seulement que Tryphœna, instigatrice du désordre, persuada Lycas de nous aller quérir chez Lycurgue près de qui, certainement, nous étions réfugiés. Elle s'offrit même à être de la partie, afin de dauber sur nous en proportion de nos méfaits.
Les voilà donc en route et arrivant d'assez bonne heure, le lendemain, au castelet. Nous étions sortis. Car Lycurgue nous avait conduits à certaines héraclées que fériait un bourg voisin. Nos poursuivants emboîtèrent le pas et finirent par nous trouver au temple, sous le porche. Leur aspect nous troubla fort. Lycas de notre escapade se plaignit à Lycurgue, en toute véhémence. Mais il fut reçu par notre hôte d'un front impénétrable et d'un sourcil dédaigneux. Ce froid me rendit l'audace. Malfaisants et honteux, ses stupres, je lui jetai d'abord à la face, lui reprochant, à haute voix, les lubriques assauts qu'il m'avait donnés, tant chez Lycurgue que dans sa propre demeure. Tryphœna, qui s'ingéra de me contredire, n'en fut pas, non plus, la bonne marchande. Je lui reprochai, devant les badauds qu'avait ameutés notre dispute, ses appétits de goule, montrant, à l'appui de mon dire, Giton crevé, moi-même presque démoli par cette chienne libertine.
Les éclats de rire que chacun fit alors jetèrent nos ennemis dans un étrange désarroi. Ils en eurent grand ennui et détalèrent au plus vite, mais jurant tout bas de se venger. Comme ils virent que, dans l'esprit de Lycurgue, nous avions pris les devants, ils résolurent de l'attendre chez lui pour le détromper des couleurs dont nous l'avions berné.
La fête s'acheva si tard qu'il nous fut impossible de regagner le domaine. Lycurgue nous coucha dans une métairie qu'il possédait à mi-chemin de sa résidence. Le lendemain, obligé de rentrer chez soi pour affaires, il partit sans nous éveiller. Lycas et Tryphœna l'attendaient au castelet, qui le surent flatter, circonvenir, de manière si adroite qu'ils l'engagèrent à nous livrer entre leurs mains. Lycurgue, cruel par nature et se truphant de garder sa foi, ne songea plus qu'à nous rendre à nos ennemis. Il persuada Lycas d'aller chercher main-forte, cependant que, lui-même, nous garderait à vue dans sa propriété.
Il regagna donc la villa et nous reçut du même air qu'aurait pu prendre Lycas. Joignant les mains et prenant un air de circonstance, il nous reprocha la témérité que nous eûmes de chercher à lui en imposer par une accusation calomnieuse contre un de ses amis. Sans plus vouloir nous entendre, il ordonna qu'on nous mît aux arrêts, Giton et moi, dans notre chambre, faisant sortir Ascyltos, mais refusant de l'écouter sur notre justification. Puis, ayant comme il faut chapitré nos geôliers, emmenant Ascyltos, il s'en retourne au castelet.
Pendant la route, son mignon de couchette eut beau alléguer des raisons émollientes. Rien ne put adoucir Lycurgue: larmes, blandices, ni prières. Cette dureté piqua si fort notre camarade qu'il résolut de nous déprisonner. Dès le soir même, il se prit d'altercas et refusa de coucher avec son amant, ce qui lui permit d'exécuter le plan qu'il avait formé pour notre salut.
Dès que la valetaille fut plongée dans le premier sommeil, prenant sur son dos notre bagage et passant par une brèche du mur qu'il avait remarquée, il atteignit, avant le jour, la métairie, entra sans nulle encombre et vint à notre chambre. Nos gardiens en avaient fermé la porte. Mais il était bien aisé de l'ouvrir, n'étant qu'une cloison de voliges, de quoi il vint à bout par le secours d'un morceau de fer et déboîta proprement la serrure, dont la chute nous éveilla. Car, en dépit de la fortune adverse, nous dormions à poings fermés.
Fatigués d'avoir assez avant dans la nuit prolongé la veille, nos argus ronflaient de la belle manière. Nous fûmes seuls désendormis par le tapage. Ascyltos nous dit brièvement tout ce qu'il avait fait pour nous. Besoin ne fut d'autres explications. Pendant que je m'habillais en hâte, l'idée me vînt d'assassiner nos geôliers d'abord et de carroubler ensuite la villa. Je soumis ce projet à mes compagnons. Ascyltos approuva le larcin, mais nous bailla congé d'en venir à bout sans effusion de sang. Comme il savait les aîtres, il nous mena dans un garde-meuble où nous prîmes le meilleur. Nous délogeâmes à pointe d'aube et, déclinant les grandes routes, nous marchâmes jusques au temps que nous pûmes nous croire en sûreté.
Alors Ascyltos, reprenant haleine, se rigola hautement d'avoir friponné Lycurgue, pingre, dont à notre copain la parcimonie baillait juste raison de clabauder. Nul salaire pour tant de voluptueuses nuits. Une table aride en vins et stérile en fricot. La lésine de Lycurgue était, malgré sa richesse énorme, sordide au point qu'il se refusait les choses nécessaires à la vie.
Il ne boit pas au sein du fleuve et ne saisit pas les fruits qui s'offrent sur les eaux, Ce Tantale infortuné que géhenne le désir. Pareille, la face d'un riche avare qui redoute éperdument Ce qu'il peut exécuter, qui remâche la soif dans sa bouche aride.
Ascyltos voulait rentrer dans Néapolis, le soir même. Je lui fis sentir son étourderie. La police nous y chercherait apparemment. Il valait mieux nous absenter, faire perdre ainsi notre piste aux argousins. D'ailleurs, l'état de nos finances nous permettait une balade à travers champs! Le conseil lui plut. Nous gagnâmes un hameau qu'embellissaient maintes cassines et vide-bouteilles, où plusieurs de mes amis avaient accoutumé de faire carousse pendant la verte saison. Mais voilà qu'à mi-route une grosse pluie nous contraignit de quêter un abri dans un prochain village. Nous entrâmes au cabaret. Là, d'autres piétons s'étaient, comme nous, réfugiés pendant l'averse. Dans la confusion qui régnait, nul ne s'inquiéta de nos personnes. Tandis que nous guettions si le désordre ne nous fournirait pas quelque aubaine, Ascyltos aperçut à terre un petit sac de bonne mine qu'il effaroucha sans que nul y prît garde et qu'il trouva bien garni de pièces d'or. Cet heureux début nous émoustilla. Mais, pour éviter toute réclamation, nous prîmes aussitôt la porte de derrière. Un esclave y sellait des chevaux qui disparut, un moment, pour aller, sans doute, quérir quelque chose qu'il avait oublié au logis. Sitôt qu'il fut éloigné, je m'emparai d'une cape superbe que j'avais aperçue enroulée au portemanteau de la plus riche selle. Nous glissant tout le long des baraques, nous gagnâmes ensuite un bois peu distant du village.
Ayant percé jusqu'au fort du taillis, et jugeant le lieu sûr, nous débattîmes plusieurs controverses touchant les manières de céler notre pécune, dans la crainte qu'on nous arguât de larcin ou d'être nous-mêmes larronnés. Enfin, nous résolûmes de coudre le magot en la doublure d'une vieille tunique à moi, que je mis ensuite sur mes épaules, après avoir chargé Ascyltos du manteau dérobé. Nous prîmes des sentiers détournés pour regagner la ville. Mais, au sortir de la forêt, nous entendîmes ces paroles de funeste augure:—Ils ne se peuvent échapper; ils sont réfugiés à coup sûr dans le bois. Quêtons sous le couvert afin de les appréhender plus aisément.»
Oyant cela, nous envahit une terreur si grande qu'Ascyltos et Giton, à travers les broussailles, décampèrent du côté de la ville. Je rebroussai chemin et rentrai dans le taillis avec une précipitation telle que je ne sentis pas de mes épaules tomber la précieuse tunique. Enfin, brisé de fatigue, ne pouvant aller plus loin, je m'affalai au pied d'un arbre, où je constatai la perte que je venais de faire. La douleur me rend des forces. Je me lève pour chercher mon trésor. Temps perdu! Oiseuse exploration! Abattu de lassitude et de chagrin, j'errai au plus obscur du bois. J'y demeurai au delà de quatre heures. Enervé cependant par cette affreuse solitude, je cherche, coûte que coûte, une issue. Ayant fait à peine quelques pas, je vois venir à ma rencontre une manière de campagnard. J'eus alors besoin de toute ma fermeté qui, par bonheur, ne défaillit point. J'allai carrément à la rencontre de mon homme, le priant de m'indiquer la route de Néapolis: car il y a longtemps que j'erre sans pouvoir me tirer d'au milieu de ce bois. Pâle comme la mort et crotté jusqu'aux yeux, mon état lui fit compassion. Il me demanda si je n'avais rencontré personne. Ma réponse étant négative, il me remit obligeamment sur mon chemin. Au moment de nous séparer, nous aperçûmes deux hommes de sa connaissance qu'il appela et qui lui dirent qu'ils avaient battu l'estrade sans rien découvrir, sinon une méchante tunique, et, ils la firent voir.
On croira sans peine que je n'eus pas le front de la réclamer, encore que j'en connusse tout le prix. De quoi ma douleur ne fit qu'empirer. Le cœur brisé par le rapt de mon trésor et ma faiblesse augmentant à vue d'œil, je suivis lentement les rustres sans être aperçu d'eux.
Il était tard quand j'arrivai à Néapolis. J'entrai dans un mauvais bouchon où, plus qu'à demi-mort, Ascyltos gisait sur une paillasse. Je m'effondrai de même sur la couche voisine, sans qu'il me fût loisible de proférer un mot. Perturbé de ne plus voir la tunique dont il m'avait confié la garde:—Qu'as-tu fait de notre robe?» interrogea-t-il d'une voix saccadée. Je n'eus pas la force de répondre, sinon par un regard piteux. Bientôt, me sentant réconforté, je lui fis, vaille que vaille, le récit de ma déconfiture. Il crut d'abord que je lui en donnais à garder. Malgré la rafale de larmes dont j'accompagnai mes serments, il persistait à n'y pas croire, m'accusant de vouloir détourner sa part de prise dans notre butin. Giton, plus consterné que moi-même, se tenait debout, gardant un silence hébété. Son chagrin donnait encore de nouvelles forces à mon désespoir. Mais ce qui me tourmentait par-dessus tout, c'était de nous savoir traqués par les mouches de police. J'en avertis Ascyltos, qui ne s'en émut guère, ayant tiré son épingle du jeu. Il était, d'ailleurs, persuadé que nul ne s'aviserait de nous chercher dans ce taudis, inconnus comme nous l'étions et n'ayant, au surplus, frayé avec personne.
Cependant, nous trouvâmes à propos de feindre une indisposition et d'avoir, de la sorte, un prétexte à garder la chambre. Mais nous ne pûmes y demeurer longtemps, car la monnaie se faisait rare au point qu'il devenait opportun de bazarder quelques nippes afin de subsister.
NOUS arrivâmes au marché sur le déclin du jour. Un bric-à-brac des mieux fournis. C'étaient, pour la plupart, des objets de piètre valeur, mais dont la brume servait à cacher les origines suspectes, la douteuse provenance. Et comme, pour un motif pareil, nous avions apporté, en ce lieu, un gaban venu de la foire d'empoigne, nous saisîmes l'occasion favorable. Postés dans l'ombre, nous étalâmes un pan de notre marchandise, dans l'espoir que sa beauté nous vaudrait quelque chaland.
En effet, peu de temps après, un manant que je connaissais de vue, escorté d'une particulière, s'approcha de fort près et se mit à examiner attentivement notre manteau. Ascyltos, de son côté, jeta les yeux sur les épaules de cet homme qui faisait mine de vouloir acheter et resta figé de surprise. De mon côté, je n'étais point sans émotion. Il me semblait reconnaître dans cet homme, celui qui avait trouvé ma tunique parmi les broussailles. De fait, c'était bien lui. Mais Ascyltos ne s'en remettant pas au témoignage de ses yeux et pour ne rien emmancher à l'étourdie, perce jusqu'au bonhomme; sous prétexte de marchander la précieuse tunique, il la tire doucement et la palpe à son aise.
Ode Fortuna caprice admirabonde! Le rustre n'avait pas encore soupesé les ourlets d'une main curieuse. Même, il n'exposait ce vêtement que par manière d'acquit, à la façon d'une guenille.
Reconnaissant l'intégrité de notre magot, et que le vendeur portait une face débonnaire, Ascyltos me prit à part:—Sais-tu, frère, dit-il, que le trésor nous revient sur quoi je lamentais? Voilà notre bonne petite frusque, avec y incluses toutes nos pépettes! Que faire? Par quel stratagème revendiquer notre bien?»
Pour moi, je me gaudissais fort, non seulement du profit, mais encore de me sentir lavé, par cette conjoncture, d'une suspicion très infamante. Je conseillai d'aller droit au but et de saisir les tribunaux de l'affaire, si le manant rechignait à céder notre bien.
Ce ne fut pas l'opinion d'Ascyltos:—Qui s'intéresse à nous dans ce chien de pays? Qui voudra prêter l'oreille à nos allégations? Je préfère, dit-il, remérer la tunique. Bien qu'elle soit à nous, ainsi que nous l'avons pu constater, mieux vaut pour quelques sous faire emplette du trésor et ne pas entamer une procédure ambiguë.
Que font les lois où, seule, règne la Pécune, Où la pauvreté ne saurait gagner un procès? Même ceux-là qui pratiquent à dîner l'ascétisme cynique, Impudemment, trafiquent de leur mandat. Ainsi, la Justice n'est rien, sinon un encan Où le chevalier même, assis au tribunal, favorise qui le paie.»
Par malheur, à part un dupundius et un, sicilique destinés à l'achat de lupins ou de cicéroles, nous étions absolument fauchés. C'est pourquoi, de peur que notre butin ne s'évanouît derechef, nous convînmes de lâcher la main sur le prix du gaban, sûrs de compenser notre perte légère par un gain des plus sérieux. Aussitôt donc que nous eûmes l'étoffe déballée, cette donzelle qui, drapée d'un voile, faisait société au campagnard, en inspecte jusqu'aux moindres coutures et, posant ses deux mains sur la frange, se met à donner de la voix comme pourceau qu'on égorge:—Les voici! je tiens mes deux voleurs!»
Abasourdis par ces hurlements, nous saisissons, pour donner le change, l'immonde tunique en lambeaux, nous écriant, sur le même ton, que ces gens-là brocantent nos dépouilles. Mais la partie n'était pas égale. La populace, conglomérée par nos abois, se tordait à nous entendre: les uns revendiquant un habit des plus riches, les autres, une loque ne valant pas d'être ravaudée. Mais Ascyltos vint à bout de calmer la risée et, le silence acquis:
Nous voyons bien que chacun prise très haut ses appartenances: qu'ils nous rendent notre tunique et remportent leur gaban.»
Combien qu'au rural, ainsi qu'à sa chipie, le troc parût duisant, survinrent deux chicanous à tête de larrons qui, voulant escamoter le gaban, insistèrent afin que, de part et d'autre, on remît à leurs soins les effets contestés. Le tribunal, demain, serait saisi du différend. Car il s'agissait moins, d'après eux, d'établir la propriété des hardes en litige que de longuement rechercher laquelle des deux parties justifiait le soupçon d'improbité.
L'avis du séquestre agréait aux spectateurs. Mais voici que, du milieu de la foule, sort un quidam chauve et le front garni de caruncules tubéreuses: c'était une manière de solliciteur au contentieux. Il s'empare du gaban et jure les Consentès qu'il le reproduira devant le tribunal. Manifestement, le but de ces escogriffes était de faire déposer notre gage entre leurs pattes et, l'ayant esbrouffé, d'empêcher par la crainte d'une accusation de vol, notre comparution à l'audience. Sur ce point, nous étions on ne peut plus d'accord. Le hasard adjuva les désirs de chacun: indigné de nous voir mener ce train pour une infâme penaille, le croquant jeta la tunique à la face d'Ascyltos et, pour clore la dispute, demanda le dépôt en mains tierces du gaban, seule cause de cette échauffourée. Ayant donc ainsi recouvré, comme nous le pensions, notre belle monnaie. en un temps de galop nous vînmes à l'auberge. La porte barricadée, nous fîmes des gorges chaudes tant sur les hommes d'affaires que sur nos accusateurs. Ils avaient déployé une telle finesse pour nous rendre nos écus!
Nous commencions à découdre la fameuse tunique, afin d'en extraire les jaunets, lorsque nous entendîmes un quidam s'informer près de notre logeur sur ce qu'étaient les individus qui venaient d'entrer chez lui. Cela m'atterra. L'homme à peine sorti, je courus dans la salle basse m'informer de ce qu'il pouvait être. Là, j'appris qu'un licteur du préteur, dont l'emploi est de recenser, pour les registres publics, le nom de tous les étrangers, en apercevant deux qu'il n'avait pas inscrits encore, s'était informé de notre pays et de nos occupations.
Le marchand de soupe dévida ces commérages d'un air à me faire soupçonner que son taudis n'était pas franc. Pour obvier à tout méchef, nous résolûmes d'en sortir et de n'y rentrer qu'à la nuit. En partant, nous donnâmes à Giton les ordres nécessaires pour qu'il nous fît à souper.
Nous voilà donc en marche. Evitant les quartiers du bel air, nous déambulions parmi les ruelles borgnes, lorsque, à jour fermant et dans un passage obscur, nous rencontrâmes deux femmes en grand habit, de tournure avenante, que, d'un pas mesuré, nous suivîmes jusqu'à la porte d'un oratoire. C'est là qu'elles entrèrent. Un murmure insolite en venait jusqu'à nous, comme d'un centre mystique. A notre tour, la curiosité nous fit pénétrer dans la chapelle, où nous aperçûmes de nombreuses coquines. Elles hurlaient, pareilles aux bacchantes, et secouaient dans leur main droite de petites figures de Priapus envitaillées à faire peur. Ne fut loisible d'en apprendre davantage: car, à notre aspect, le troupeau beugla de telle sorte que la coupole de l'oratoire en fut ébranlée. Ces dames voulaient s'emparer de nous. Mais, sans tarder, nous tirâmes nos grègues et nous en fûmes au logis.
Nous gobelottions en paix, grâce au zèle de Giton, quand la porte résonna sous des coups de heurtoir impudemment frappés.—Qui va là? demandâmes-nous, pâlissant de crainte.—Ouvrez, répondit-on, et vous l'allez savoir.» Pendant ce dialogue, la serrure branlante se détacha d'elle-même et, par la porte ouverte, une femme entra, la tête encapuchonnée. C'était la même qui, peu de temps auparavant, exhortait le rural au manteau.—Vous pensiez donc me faire la figue? nous dit-elle. Je suis la dariolette de Quartilla dont furent par vous les sacra perturbés, dans l'oratoire de Priapus. Voici qu'elle vient en personne à votre juchoir. Elle souhaite obtenir de vous un moment d'entretien. Ne vous effarez pas. Elle n'accuse ni ne punira votre erreur. Même, elle admire plutôt le dieu qui conduisit en cette ville des jeunes hommes si courtois.»
Nous gardions encore le silence, ne sachant que penser d'une telle ouverture, lorsque nous vîmes entrer Quartilla elle-même, flanquée d'une pucelette. Sur le bord de ma courte-pointe elle se vint échouer où, longuement, elle pleura. Nous demeurions aphones, pantois et sidérés devant cette incontinence lacrymale, cet étalage flegmatique de désespoir. Quand enfin s'apaisa la bourrasque, elle écarta son voile et, tordant les mains jusqu'à faire craquer ses doigts, nous démasqua un visage irrité:—D'où vous vient, dit-elle, cette audace? Qui vous enseigna le brigandage et l'imposture? Mais, que Fidius me soit en aide! j'ai compassion de vous. Car nul, sans être châtié, ne troubla nos mystères. En effet, ce pays abonde si fort en divinités protectrices que les hommes y sont moins que les Dieux faciles à trouver. Ne croyez pas, néanmoins, que je sois venue ici pour cause de vengeance. Plus que l'affront reçu m'émeut votre jeunesse. Elle me persuade que, par ignorance, vous commîtes cet inexpiable forfait.
Sache donc que, la nuit dernière, je fus horripilée d'un frisson à tel point glacial que je craignais un accès de fièvre tierce. Je demandai au sommeil quelque rémission. L'ordre me fut, en songe, intimé de te quérir et de lénifier par ton accortise l'impétueux de mes quérimonies. Le souci de ma guérison n'est pas, toutefois, ce qui m'inquiète davantage. Une alarme plus sérieuse me déchire les entrailles qui me conduira jusqu'à la mort, à savoir qu'inspirés par la licence de votre âge vous ne divulguiez ce qu'ont saisi vos regards dans la chapelle de Priapus et profaniez, devant le monde, la religion des Dieux. A vos genoux tendent mes paumes ouvertes. Je vous obsècre et vous supplie de ne pas tourner en dérision nos offices nocturnes, de ne point afficher les arcanes immémoriaux dont la plupart de nos mystes eux-mêmes ne soupçonnent pas le rituel.
Ayant achevé sa déprécation, les larmes de Quartilla redoublèrent, avec une abondance de furieux soupirs. Elle presse contre mon lit son visage et sa poitrine.—Madame, lui dis-je, ému de crainte et de miséricorde, tiens-toi l'esprit en repos sur la double fin de ta visite. Oncques n'ébruiterai quoi que ce soit de vos sanctimoniales observances. Quant à la fièvre tierce, puisqu'un songe t'informa que je possède les vertus et complexions pertinentes à sa cure, nous adjuverons la providence des Dieux, même au péril. de notre vie.»
Cette promesse lui rendit la gaîté. Passant des larmes aux rires, elle me baise étroitement et peigne mes cheveux qu'elle ramène en boucles sur l'oreille:—Je fais trêve, dit-elle, et vous remets votre offense. Que, pourtant, si vous n'eussiez acquiescé au traitement que je désire, dès demain une troupe de braves eût tiré contre vous raison de cette injure et soutenu ma dignité.
Turpide est le mépris, l'impératif, luisant de gloire. Il me plaît élire mon chemin au gré de mes caprices. Car le sage, raisonnablement, apaise les querelles par le mépris Et, pardonnant aux vaincus, il triomphe deux fois.»
Battant des mains, elle se creva de rire, tout à coup, d'une telle furie que nous en eûmes peur. Dans son coin, la camériste, qui était advenue la première, se tordait comme sa maîtresse. La bambine entrée avec Quartilla ne tarda point à suivre leur exemple.
Tout résonnait de leurs éclats. On se fût cru dans une baraque de morions. Entre temps, stupéfaits de leur brusque saute d'humeur, incertains, nos regards se posaient tantôt sur les pécores et tantôt sur nous-mêmes. Quartilla reprend enfin la parole.—J'ai fait le nécessaire, dit-elle, pour que, de la journée, il n'entre âme qui vive dans cette maison; de telle sorte que, sans crainte des fâcheux, tu pourras m'insinuer aisément le remède contre la fièvre que tu m'as promis.»
A ces mots, Ascyltos demeura vaguement hébété. Quant à moi, plus frigide soudain qu'un hiver des Gaules, je restai sans émettre quelque son que ce fût. Néanmoins, je comptais sur le muscle de mes compagnons et de moi pour donner à l'aventure une issue galante.
En effet, trois petites fumelles, si quelque méchant dessein les liguaient contre nous, l'eussent-elles jamais emporté sur un trio de mâles qui, à défaut d'autre mérite, gardaient pour coadjuteur les solides attributs de leur sexe. Et, certes, nos reins étaient déjà fortement ceinturés. Même, en cas d'assaut, j'avais ordonné mon plan de bataille. J'engagerais l'action avec Quartilla, Ascyltos avec la servante et Giton avec la parthénie.
[Tandis que je roulais, en mon esprit, ces choses, Quartilla me requit de soigner sa fièvre tierce. Mais, bientôt, déçue de l'espoir qu'elle fondait sur ma vaillance, elle déguerpit, furibonde, pour nous envahir peu après, en compagnie d'estaffiers inconnus qui, sur son commandement, nous charroyèrent dans un palais très superbe].
Ce fut un coup de foudre. Toute constance nous abandonna et, dans notre malencontre, la mort nous apparut inéluctable.
Moi, cependant:—Je te supplie, madame, si tu nous réserves de plus tristes aventures, achève-les d'un seul coup! Nous n'avons pas de tels forfaits sur la conscience que la torture doive, par surcroît, aggraver notre exécution.»
La suivante, qui s'appelait Psyché, sur le parquet diligemment étendit une couverture et sollicita mes génitoires glacées par mille morts. Ascyltos avait dans son pallium enfoui sa tête, n'ignorant pas combien il est périlleux d'intervenir dans les secrets d'autrui. [Sur ces entrefaites] la péronnelle sort de son giron deux sangles vigoureuses dont elle m'attache, tour à tour, les pieds et les mains.
[Ainsi garrotté, je lui représentai que ces comportements n'étaient pas un bon moyen que prenait sa maîtresse pour venir à bout de la démangeaison qui lui tenait le bas-ventre:—D'accord, répondit-elle, mais j'ai sous la main un électuaire plus efficace et plus prompt.» Aussitôt, elle apporte une timbale pleine de satyrion.
A force de débiter des boniments de femme saoule et, tout en se payant ma tête, elle fit si bien que j'eusse ingurgité la drogue: mais Ascyltos, ayant naguère ses blandices rebuté, sur son dos elle jeta la dernière prise de satyrion, sans qu'il s'en aperçût].
Comme la conversation languissait:—Et moi, dit Ascyltos, suis-je pas digne de boire?» La camériste, trahie par mon sourire, applaudit des deux mains:—Cavalier, dit-elle, je t'en ai donné; même tu as seul vidé le gobelet jusqu'à la lie.
—Vère! interjecta sa maîtresse. Notre Encolpis n'a donc pas humé toute la dose?» Cette galéjade nous fit rire plaisamment. Giton lui-même ne put tenir jusqu'à la fin son sérieux, depuis surtout que la pucelette se fut emparée de son visage, couvrant de baisers le petit drôle, qui n'y répugnait pas.
J'aurais, dans ma détresse, appelé au secours. Mais outre que personne au monde n'eût branlé pour notre défense, avec une épingle à cheveux, Psyché, quand j'attestai la foi des Quiritès, me lardait les mâchoires, tandis que la fillette armée d'un pinceau qu'elle avait elle-même imbibé de satyrion opprimait Ascyltos.
Pour comble d'infortune, survint un cinède paré d'une gausapa vert myrte, retroussé jusqu'au nombril, qui, tantôt, en dansant, nous amignardait à grands coups de fesses, tantôt nous inquinait de baisers cadavéreux. Quartilla, une verge de baleine à la main et ses jupes enroulées autour de la ceinture, lui commande enfin de donner répit à notre gêne. Sur quoi nous sacrâmes l'un et l'autre, par des mots très religieux, que périrait avec nous un arcane si secret et clandestin. Là-dessus entrèrent maints lutteurs de gymnase qui nous oignirent d'une huile très noblement parfumée.
Oubliant alors notre courbature, nous endossâmes des robes de fête et prîmes le chemin d'une salle voisine. Trois lits étaient dressés autour d'un couvert de la plus grande magnificence. Invités à nous étendre, l'appétit aiguisé par de mirifiques hors-d'œuvre, nous versons à flots dans notre gésier le vin de Falernum. Après avoir mangé force vivres délicats, le sommeil nous gagnait peu à peu:—Qu'est-ce à dire, se mit à rugir Quartilla, et pensez-vous être ici pour dormir sachant que cette nuit est la vigile de Priapus?»
Comme Ascyltos, grevé de tant de maux, roupillait de grand cœur, Psyché, qui n'avait point oublié ses rebuffades, lui frotta longuement le visage de suie, et d'un tison éteint, sans qu'il en eût conscience, badigeonna sa bouche, ses épaules et ses bras. Moi-même, harassé de tant de maux, je prenais un avant-goût du sommeil. A notre exemple, tant au dehors que dans le triclinium, la valetaille ronflait à dire d'expert. L'un gisant sous les pieds des convives, l'autre adossé à la muraille, un troisième étayé par le chambranle de la porte, ils cuvaient tous leur vin pêle-mêle, tête contre tête. Les lampes, cependant, exhaustes de liquide, éparpillaient une lumière ténue et défaillante, lorsque deux Syriens voulant rafler une bouteille, s'insinuèrent dans le triclinium. Tandis que, près d'un dressoir couvert d'argenterie, les deux vauriens se disputent leur aubaine, elle se brise entre leurs doigts. Table, vaisselle plate, buffet, tout dégringole. Même, une coupe, tombant de haut, va briser le crâne d'une servante qui dormait sur un lit voisin. A ce choc inattendu, la malheureuse hurle, dénonçant les voleurs et suscitant les ivrognes. Pris la main dans le sac, les Syriens, venus en quête d'une proie, se laissent adroitement tomber sur un deuxième lit: et de ronfler comme s'ils avaient pioncé depuis longtemps.
Déjà réveillé en sursaut, le tricliniarchès infusait de l'huile aux quinquets moribonds. Déjà les esclaves, s'étant bouchonné les yeux, reprenaient leur office, quand l'arrivée d'une cymbaliste, faisant claquer ses cuivres, nous remit tous sur pied.
On recommença donc à manger sur nouveaux frais. Quartilla, derechef, nous éperonne à boire; le vacarme des cymbales accroît la gaillardise des soupeurs. Et le cinède reparaît aussi, fastidieux entre les hommes et digne commensal d'une pareille maison, qui, après avoir battu la mesure en gestes saccadés, expectore ces vers:
Ici, venez ici, les spatalocinèdes! Marchez! courez! volez! Cuisses hospitalières! fesses agiles! mains expertes! Bougres neufs! vieilles tantes! eunuques de Délos!
Ayant fini son couplet, le pied plat m'insalive d'un baiser très immonde. Bientôt, il grimpe sur mon lit et me déshabille malgré moi. Longuement il ahane sur ma braguette. Mais en vain. Des ruisseaux de pommade à l'acacia fluaient, avec la sueur, de sa tête graisseuse. Tant de craie enfarinait ses joues pleines de rides que vous les eussiez prises pour un mur débué par les grandes pluies.
Je ne pus retenir davantage mes pleurs, envahi par la plus noire tristesse.—De grâce, madame, dis-je à Quartilla, est-ce l'embasicète que tu as chargé de me bourreler?» Mais elle, frappant légèrement des mains:—Que voilà donc un habile homme et qui me fait une question d'esprit! Ne sais-tu pas que l'incube s'appelle en grec embasicète?»
Alors, ne voulant pas que mon associé fût mieux partagé que moi-même:—Par ta Foi, repris-je, Ascyltos, dans ce triclinium, chôme seul notre fête.
—C'est juste, répond-elle. Qu'on donne à Ascyltos l'embasicète!» Aussitôt fait que dit. Le cinède changea de monture et, passant à mon copain, l'écrasa sous son derrière et ses embrassements. Debout, au milieu du combat, Giton, à force de rire, s'endommageait les intestins.
L'ayant considéré avec attention, Quartilla s'enquiert du bel enfant.—A qui appartient-il?
—C'est mon amant, répliquai-je.
—Pourquoi donc ne m'a-t-il point donné l'osclage?» Et, vers soi l'attirant, elle baise Giton à pleines lèvres. Bientôt elle glisse la main dans la fente de sa robe, dégage les charmes neufs du bel enfant. Puis elle ajoute:—Demain, avec ce bibelot, je préluderai à mes plaisirs. Mais, pourvue ce soir, je ne saurais goûter un banal ordinaire, m'étant le bas-ventre gorgé d'un très robuste ânon.» A ces mots, Psyché, riant, s'approcha de sa maîtresse et lui coula je ne sais quel propos dans l'oreille:—Oui, oui! dit Quartilla, c'est fort bien avisé. Pourquoi non? L'occasion est admirable. Il faut dévirginer notre Pannychis.» Là-dessus, on introduit une môme assez gentille, ne paraissant guère plus de sept ans, la même qui, dans cet après-midi, avait chaperonné Quartilla dans notre bouge. Tout le monde applaudit et réclame, sur-le-champ, la consommation des épousailles.
Je demeurai stupide; puis j'affirmai que, d'une part, Giton, gamin des plus vérécondieux, n'oserait devant tous effectuer l'expérience; que, de l'autre, Pannychis n'était pas en âge de supporter, comme une femme, la douloureuse prélibation:
—Bon! répartit Quartilla, étais-je plus nubile quand je perdis mon pucelage? Que me soit adverse Juno si je me rappelle avoir oncques été vierge! Fillette, je badinais avec des polissons de mon âge; puis, les années avançant, j'accordai mes faveurs à des cadets plus robustes, jusqu'au temps que je sois parvenue aux heures où nous sommes. De là, sans doute, l'origine du proverbe: Qui l'a porté vedeau, peut aussi le porter taureau.»
Donc, et de peur qu'en secret mon amant n'endurât de plus graves méchefs, je me levai pour concourir à l'office nuptial.
Déjà, Psyché enroulait un flammeum sur le chef de la petite. Déjà, l'embasicète marchait en paranymphe, portant à la main le brandon d'hyménée. Suivait un long troupeau de vaches imbriaques applaudissant de tout leur cœur. Le thalamus, drapé conformément aux rites, s'érigeait dans la grand'salle.
Alors Quartilla, incendiée par l'aspect de cette paillardise, soudain se leva, puis, agrippant Giton, l'emporta vers la chambre d'amour. Sans nul doute le petit babouin se laissait faire avec plaisir, tandis que sa partenaire oyait sans épouvante ni tristesse le nom terrible de l'Hymen.
De sorte qu'après qu'on les eut couchés ensemble et mis sous clef, nous restâmes assis sur le pas de la porte, Quartilla surtout, qui, par une fente ingénieusement ouverte, appliquait un œil curieux, observant le jeu puéril avec une attention libidineuse. Et moi, vers ce spectacle elle me traîna aussi d'une main défaillante. Dans cette posture, nos visages s'effleuraient; tout le temps que lui laissait Giton et Pannychis, agitant les lèvres, elle me frappait sur les joues de baisers furtifs.
[J'étais si las des familiarités de cette pute que je ne pourpensais que d'évasion. J'en déclarai le dessein au fuligineux Ascyltos qui l'approuva beaucoup. Il espérait fuir, en même temps, les vexations de Psyché. Rien plus facile. Mais Giton restait enfermé dans la chambre et nous voulions soustraire le gamin aux fureurs de ces dévergondées. Tandis que nous cherchions un expédient, Pannychis se laissa choir, en jouant du serrecroupière, tandis que, démonté par le poids, Giton suivit sa combrecelle au pied du lit. Heureusement il en fut quitte pour la peur. Mais la petite, légèrement blessée au front, s'écria d'une telle violence, que Quartilla, épouvantée, s'engouffra dans la chambre en coup de vent. Ce qui nous permit de lever le pied sans demander notre reste. Promptement, nous galopâmes jusqu'à l'auberge et, sur-le-champ,] nous étant fourrés dans les draps, nous passâmes libres d'inquiétude le restant de la nuit.
[Le lendemain, comme nous sortions du logis, nous rencontrâmes deux de nos ravisseurs. Ascyltos, dès qu'il les eut remembrés, fondit sur l'un d'eux avec ardeur; puis, l'ayant mis hors de combat et dangereusement blessé, il me vint seconder contre l'autre. Celui-là se défendit si vaillamment qu'il nous vulnéra tous les deux, mais de sorte légère, et fut assez adroit pour décamper sans la moindre égratignure.]
Le troisième jour était venu, embelli par la perspective d'une crevaille exorbitante, pareille au suprême festin des gladiateurs. Mais navrés comme nous l'étions, nous trouvâmes plus expédient de fuir que de rester en repos. C'est pourquoi, [nous revînmes diligemment à notre hôtellerie. Nos plaies étaient sans gravité. Une fois recousues, nous les pansâmes avec de l'huile et du vin.
Cependant nous avions laissé un de nos ennemis sur le carreau, et la crainte d'être découverts nous angoissait.] Nous délibérions ainsi, très affligés, sur les mesures à prendre pour éviter la tempête imminente, lorsqu'un officieux d'Agamemnon interrompit nos spéculations funèbres:—Hé quoi! dit-il brusquement, ne savez-vous pas chez qui l'on dîne aujourd'hui? C'est Trimalchio, le richomme, qui, dans son triclinium, possède une horloge près de quoi un buccinateur l'avertit de la fuite des jours et des moments perdus.» Aussitôt, oubliant les maux passés, nous reprenons sans tarder nos habits. Giton, qui avait consenti jusqu'alors à nous servir d'esclave, reçoit l'ordre de nous accompagner au bain.
A peine harnachés, nous déambulons, sans autre souci que de vadrouiller. Des joueurs étaient groupés autour d'une barrière. Nous approchons. Le premier objet qui frappa nos regards fut un vieillard chauve, engoncé dans une camisole feuille-morte, s'exerçant à la paume, entre force cadets aux longs cheveux bouclés. Nous n'admirions pas tant cette belle jeunesse que le paterfamilias, qui pelotait, en chaussons, avec des balles couleur de prase. Dès qu'une de ces balles avait touché terre, on la mettait au panier, cependant qu'un naquet, pourvu d'une sacoche bien garnie, en fournissait inépuisablement les joueurs.
Nous aperçûmes des choses nouvelles. Entre autres, deux eunuques debout aux extrémités de la piste. L'un tenait un pot de chambre d'argent, l'autre recensait les éteufs, non ceux-là qui vibraient entre les mains des partenaires, mais qui jonchaient le sol.
Comme nous admirions tout ce faste, Ménélaüs vint à nous:—Voilà, dit-il, voilà Trimalchio chez qui vous popinez ce soir. En doutez-vous? cette partie que vous voyez, n'est autre chose que l'apéritif.»
Ménélaüs parlait encore, quand Trimalchio fit craquer ses doigts. A ce geste l'eunuque au pot de chambre vint mettre son bassin à la portée du joueur, lequel, ayant sa vessie exonéré, demanda qu'on lui donnât à laver, puis épongea ses doigts aux boucles d'un mignon. Il serait long de consigner toutes les bizarrereries de Trimalchio. Enfin, nous gagnâmes les Thermes. Après avoir pris une chaude et sué à notre aise, nous passâmes au rafraîchissoir.

Abasourdis par ces hurlements, nous saisissons, pour donner le change, l'immonde tunique en lambeaux.
Satyricon, page 46.
Déjà Trimalchio, enolié d'aromates, les faisait déterger, non avec de vulgaires linteaux, mais bien avec un peignoir de la plus fine estame. Cependant, trois masseurs iatraliptès sablaient le Falernum en sa présence, et, comme en se pelaudant à propos de boire, ils en humectaient le sol:—Buvez! dit Trimalchio. C'est du vin de ma bouche.» Bientôt, on l'enveloppa dans une gausapa écarlate. Puis on l'étendit sur une litière que devançaient quatre piqueurs adornés de phaleræ, ainsi qu'une voiture à bras où se pavanaient les délices de Trimalchio, enfant vieillot, chassieux et plus vilain que son maître lui-même. Tandis qu'on l'emportait, un tibicen vint à lui, tenant des flageolets, et, penché, à son oreille, comme pour dire quelque secret, ne cessa de flûter pendant tout le chemin. Nous suivîmes, repus d'admiration, et nous arrivâmes, en même temps qu'Agamemnon, à la porte du palais, sur le jambage de laquelle m'apparut un écriteau, avec cette inscription:
| TOVT ESCLAVE QVI SANS LE CONGÉ DV PATRON SORTIRA CENT FOIS RECEVRA LES ÈTRIVIÈRES |
A l'entrée, se tenait un portier vert, sanglé d'une ceinture cerise; dans un plateau d'argent, il écossait des pois. Au-dessus du seuil pendait une cage d'or renfermant une pie aux ailes bigarrées, qui saluait de ses cris les allants et venants.
Tandis que, plongé dans la stupeur, j'admirais tout cela, bouche bée, je pensai me laisser choir de peur et me casser les jambes. A senestre, près de la loge du suisse, était peint un molosse enchaîné, avec cette inscription en lettres capitales: GARE AV CHIEN! Et mes compagnons de dauber sur moi. Ayant repris haleine, je continuai l'examen des fresques peintes sur les murs. On y voyait un marché d'esclaves, portant au col une pancarte, avec des légendes. Et Trimalchio lui-même, les cheveux dénoués, tenant un caducée, entrait dans Rome sur un char conduit par Minerva. Plus loin, il apprenait à ratiociner, puis était nommé Dispensateur, toutes choses que le peintre avait curieusement élucidées par de multiples inscriptions. A l'extrémité de la galerie, Mercurius enlevait, par le menton, Trimalchio encore, et le déposait sur le siège le plus élevé d'un tribunal. Auprès, était Fortuna, riche de sa corne, et les trois Parques filant une quenouille d'or.
Je notai de plus, à l'extrémité de cette galerie, une troupe de coureurs qui, sous la direction d'un écuyer, s'entraînaient à la vitesse. En outre, dans un coin, je vis une grande armoire. Là, dans un reliquaire, des Larès d'argent, une statuette de Vénus, et, non de médiocre taille, une pyxide en or qu'on me dit contenir la première barbe de notre amphytrion.
Alors, je me pris à interroger l'ostiaire:—Quelles sont, demandai-je, ces figures au milieu de l'atrium?—L'Ilias et l'Odyssea, répondit-il, et, vers la senestre, les jeux de gladiateurs donnés par Lénas.»
Nous n'avions pas loisir d'en regarder plus long.
Nous avançâmes vers le triclinium. Au seuil, le Procurateur recevait des comptes. Mais ce qui nous estomira davantage, ce furent des faisceaux avec des haches, appendus en trophées au chambranle de l'huis, et dont la partie inférieure se terminait par une sorte d'éperon en bronze qui, supportait cette inscription:
A G. POMPEIVS TRIMALCHIO
SEVIR AVGVSTAL
CINNAMVS DISPENSATEVR
Au-dessous, brûlait une lampe double suspendue à la voûte. Sur les montants de la porte, deux tablettes étaient accrochées, dont l'une, si j'ai bonne mémoire, contenait ces mots:
| LE III ET LA VEILLE DES KAL. DE JANV. NOTRE G. SOVPE DEHORS |
L'autre faisait paraître les phases de la lune, l'image peinte des sept étoiles, et, marqués par des clous, les jours heureux ou malheureux. Au moment où, soûls de voluptés, nous allions pénétrer, enfin, dans la salle à manger:—Du pied droit! nous cria un esclave commis à cet office. Sans doute, nous trépidâmes quelque peu, dans la crainte que l'un des convives ne transgressât le précepte. Enfin, nous partions uniformément du pied droit, lorsqu'un autre serf, en purette, se vint abattre à nos genoux, suppliant notre faveur de le soustraire aux peines immanentes; car la prévarication était légère qui le mettait en péril: avaient été soustraits au bain les vêtements du dispensateur dont il avait la garde, qui valaient à peine X. H. sestercius. Nous voilà donc retirant le pied droit. Dans son cabinet, le dispensateur nombrait des écus d'or. Nous le priâmes de remettre à l'esclave sa peine. Superbe, il nous toisa, et:—Ce n'est pas tant la perte dont je suis ému, que l'incurie de ce bélître. Ma robe de chambre il a perdue, qui me fut donnée, à mon jour natal, par un certain client. Tyrienne, sans doute, mais, une fois déjà, elle avait été lavée. Quoi qu'il en soit, je vous accorde la grâce du vaurien.»
Pénétrés d'une si noble munificence, nous étions à peine de retour dans le triclinium que le serf au profit duquel nous avions manifesté se porta derechef à notre rencontre. Il nous surprit étrangement par la fureur de ses embrassades multipliées et drues, avec force louanges pour notre humanité:—Au surplus, dit-il, vous saurez à l'instant qui vous avez obligé. Le vin dominical est dans la main du garçon de l'échansonnerie; or, c'est moi qui tiens la coupe et vous en tâterez.»
Enfin, après tous ces retards, nous nous couchons à table. Des pages d'Alexandrie, sur nos mains, infusent l'eau de neige, immédiatement suivis par des pédicures très agiles, qui font nos pieds et rognent nos ongles, d'une adresse merveilleuse: ce que faisant, nul ne gardait le silence, mais, vaquant à leur fâcheux emploi, ils l'agrémentaient de chansons. Je fus curieux d'expérimenter si la livrée tout entière chanterait de même. Pour cela, je demandai à boire: un garçon plein de zèle me servit, sur-le-champ, non sans me régaler d'une acide complainte. Pareillement faisaient tous les gens de la maison, sitôt qu'on leur demandait quelque office. Hanter vous eussiez cru un chœur de pantomimes et non le triclinium d'un paterfamilias.
Entre temps on apporta les promulsis, de tous points magnifiques; les convives sur leurs lits ayant déjà pris place, à la réserve de Trimalchio auquel, par une incongruité nouvelle, on réservait le haut bout. Au milieu de la table, dans une manière de plateau, se prélassait une bourrique en métal de Corinthe, portant sur le dos un bissac dont les poches contenaient, l'une des olives blanches, l'autre des olives noires. Flanquaient l'ânon deux plats circulaires. Sur leurs marges étaient gravés le nom de Trimalchio et le poids du métal. Tels porte-assiettes, réunis en arceaux, présentaient des loirs saupoudrés de sésame et arrosés de miel. Sur un gril d'argent fumaient des andouillettes. Sous le gril s'étageaient des prunes syriaques et des pépins de migraine.
Nous entamions déjà cette noble chère quand, au rythme d'une symphonie, Trimalchio fut apporté. Ses esclaves le couchèrent sur de menus oreillers, ce qui fit pouffer quelques étourdis. Le personnage y prêtait d'ailleurs. Sa tête rase émergeait d'un pallium cramoisi; autour de sa nuque, emmitoufflée dans ce vêtement, il avait, par surcroît, tortillé une serviette à bandes énormes, dont les franges pendaient çà et là. Au petit doigt senestre il portait un large anneau faiblement doré, puis, au bout du quatrième, une petite bague qui me sembla d'or pur, avec des incrustations en forme d'étoiles, du plus brillant acier. Pour ostenter d'autres richesses encore, il découvrit jusqu'à l'épaule son bras droit orné d'un bracelet d'or et d'un cercle d'ivoire, que rehaussaient des agréments de métal poli. Ensuite, curant ses dents avec une épine d'argyrose:
Mes excellents bons, dit-il, je n'avais, en ce moment, aucun désir de me mettre à table: mais ne voulant pas que mon absence mît plus de retard à vos ébats, j'ai quitté un divertissement qui m'agréait fort. Souffrez néanmoins que j'achève ma partie.
Un page le suivait, portant la table à jeu en bois de térébinthe avec des tesseræ de cristal, et, ce qui me parut du dernier galant, au lieu de jetons blancs et noirs, de grosses médailles d'argent et d'or. Mais, tandis qu'il dégoisait, en jouant, les plus abjectes pantalonnades et que nous poussions encore une brèche parmi les hors-d'œuvre, on nous apporte, dans le monte-plats, un corbillon sur lequel une galline en bois sculpté, les ailes étendues en rond, semblait couver des œufs. Aussitôt, deux esclaves approchent, et, la symphonie bourdonnant de plus belle, ils se mirent à scruter la paille. Ils en sortent des œufs de paon qu'à la ronde ils impartissent. Alors, se tournant vers nous, Trimalchio:—Amis, dit-il, c'est par mon ordre que l'on a caché des œufs de paon sous le ventre de la poule; mais, Herculès à moi! j'ai lieu d'appréhender qu'ils ne soient déjà couvis; regardons toutefois s'ils sont encore mangeables.» A cet effet, nous recevons des cuillers ne pesant pas moins d'une demi-livre. Nous brisons la coque de ces œufs très artistement boulangée en pâte ferme. J'étais sur le point de jeter le mien, car je pensais y voir déjà grouiller un paonneau, lorsqu'un vieux pique-assiette m'arrêta:—Il y a là, me dit-il, je ne sais quelle friandise.» Je finis de rompre la coquille et trouvai, dans une farce de jaunes d'œufs bien poivrée, un bec-figue des plus gras.
Cependant Trimalchio, ayant fini de jouer, ordonne qu'on lui resserve tous les plats dont nous avons tâté. D'une voix haute, il proclame que si quelqu'un souhaite encore du vin miellé, il en peut boire son comptant, lorsque, au signal nouveau donné par l'orchestre, un chœur chantant d'esclaves emporte la desserte. Au milieu du fracas vint à tomber une patène d'argent. Croyant bien faire, un garçon d'office tente de la ramasser. Mais Trimalchio, qui l'aperçoit, ordonne de souffleter l'esclave par manière d'objurgation et de jeter l'assiette aux épluchures. Sur quoi un valet, préposé au garde-meuble, de la balayer avec d'autres rebuts.
Après cela, une entrée de deux Æthiops chevelus, portant des utricules pareilles à celles qu'on emploie pour faire tomber la poussière de l'amphithéâtre, qui nous donnèrent à laver, non avec de l'eau claire, mais avec un très bon vin.
Chacun loua le maître pour ces élégances. Mais Trimalchio, prenant la parole:—Mars, dit-il, prise l'Egalité. C'est pourquoi j'ai ordonné d'assigner à chacun sa table. En même temps, l'escafignon de ces puants esclaves et leur chaleur nous importuneront moins.» On apporte, aussitôt, des fiasques de verre, méticuleusement bouchées de plâtre. A leur goulot pendait l'écriteau que voici:
| FALERNVM OPIMIEN DE CENT FÉVILLES. |
Tandis que nous lisions ces étiquettes, battant des mains, Trimalchio s'écria:—Heu! heu! cela est donc! le vin dure plus que l'homme transitoire! Faisons carrousse et buvons à pocharder la lune. Le vin, c'est la vie! Celui que je vous offre est de l'opimien authentique. Hier, je traitais à souper de plus honnêtes gens que vous; néanmoins, le vin qu'on leur présenta n'égalait point celui-ci.»
Comme nous popinions, flagornant d'un ton pénétré la magnificence de notre hôte, un esclave posa sur la table une larve d'argent, squelette en miniature, si bien ajusté que les articulations et les vertèbres se mouvaient en tous sens, de la meilleure grâce. Puis, ayant saisi la poupée, au moyen d'une ficelle intérieure il lui donna plusieurs sortes d'attitudes, la prenant tour à tour et la remettant au milieu du couvert, jusques au temps que Trimalchio se mit à déclamer:
Heu! heu! malheur à nous! l'homme, tout entier, n'est qu'un pur néant! Combien fragile notre existence! Et pendue au plus cassant des fils! Ainsi nous serons tous, quand Orcus nous emportera. Donc, vivons au mieux, tant que vivre nous est permis.
Le myriologue et nos courbettes furent interrompus. Un deuxième service qui, à la vérité, ne répondait guère à notre désir, parut en même temps. Néanmoins, une curiosité nouvelle fixa bientôt les regards de la compagnie. C'était un globe en manière de surtout, dont l'orbe était paré des signes du zodiaque. Au-dessus de chaque peinture, le majordome avait placé des mets qui, par leur essence ou leur forme, se pouvaient rattacher à ces constellations. Sur le Bélier, des pois chiches (pois du bélier); sur le Taureau, une pièce de bœuf; sur les Gémeaux, une paire de testicules et de rognons; sur le Cancer, une couronne; sur le Lion, des figues africaines; sur la Vierge, une vulve de truie érigone; sur la Balance, un peson qui, d'un côté, soutenait un poupelin, de l'autre, une croustade; sur le Scorpion, une scorpène; sur le Sagittaire, un ώτοπετὴς, lièvre cornu; sur le Capricorne, un homard; sur le Verseau, une oie; sur les Poissons, deux mulets. Au centre, le plus beau gazon du monde, fraîchement tondu, supportait un rayon de miel.
Entre temps, un éphèbe égyptien offrait du pain chaud, à la ronde, en un petit four d'argent, et, d'un fausset impitoyable, écorchait un couplet emprunté à la Farce de l'Assa fœtida. Sans beaucoup d'enthousiasme, nous nous préparions à donner l'assaut, car les mets étaient du dernier commun, lorsque Trimalchio nous apostropha:—Je vous conseille de manger dit-il; on n'est à table que pour cela.»
Il dit. Au son des instruments quatre danseurs bondissent et, dans une pirouette, font disparaître le couvercle du surtout. C'est un nouveau festin qui paraît à nos yeux: poulardes grasses, tétine de truie et levraut empenné, qui figure Pégasos. Dans les angles de cette machine, des statuettes de Marsyas portaient de petites outres d'où giclait une saumure pimentée, sur des poissons qui nageaient dans une sorte d'Euripus. Nous joignons nos bravos à ceux du domestique et nous attaquons, en riant, les nourritures de haut goût.
Trimalchio, non moins délecté que nous de la surprise:—Carpe!» dit-il. Et soudain parut un officier de bouche qui, suivant la mesure de l'orchestre, se mit à trancher les viandes en cadence. Vous eussiez cru, au rythme de son geste, voir l'un de ces volumineux essédaires qui, soutenus par l'orgue hydraulique, s'escriment dans l'arène.
Cependant, Trimalchio sans cesse répétait d'une voix melliflue:—Carpe! Carpe!» de sorte que, l'entendant réitérer avec cette insistance, je soupçonnai quelque pointe, dont je m'enquis auprès de mon proche voisin, lui demandant ce que voulait dire cela. Il avait assisté fréquemment à de pareilles scènes:—Vous voyez bien, me répondit-il, notre écuyer tranchant? Cet homme a pour nom Carpus, de telle sorte que Trimalchio, en disant Carpe (Coupe!), du même coup appelle son esclave et lui notifie ses commandements.»
J'étais repu, si bien que je me retournai tout à fait vers mon interlocuteur pour mieux entendre ses propos. Après quelques discours et des questions en l'air, idoines à servir d'amorce:—Quelle est, dis-je, cette femme que je vois sans cesse aller et venir de tous côtés? —C'est la femme de Trimalchio, Fortunata la bien nommée, qui ramasse l'or à la puchette et le mesure au boisseau.—Et jadis, que faisait-elle?—Me pardonne ton Génie! tu n'aurais pas voulu accepter d'elle un chanteau de pain. A présent, nul ne sait ni comment ni pourquoi elle est assise au plus haut de l'Empyrée. C'est le τὰ πάντα de Trimalchio. Bref, elle pourrait sans effort lui persuader qu'on n'y voit goutte en plein midi. Lui-même ignore sa richesse, tant il est étrangement pécunieux; mais elle, bonne ménagère d'un tel bien, pourvoit à toute chose. Vous la trouvez sans cesse où vous ne l'attendez point. Sèche, sobre, d'excellent conseil, néanmoins, une langue de vipère et qui jase comme une pie borgne, une fois la tête sur l'oreiller. Quand elle aime, elle aime fort, mais elle hait de même ceux qu'elle tient en aversion.
Trimalchio possède en biens-fonds un territoire aussi vaste que le vol du milan, sans compter le numéraire dont il entasse et fait provigner les intérêts. Chez son portier, on compte plus d'écus, en un jour, que n'en ont dans tout leur patrimoine les personnes les mieux rentées. Vous voyez d'ici le trésor. Quant aux esclaves, babæ! babæ! non, Herculès, à moi! je crois que la dixième partie d'entre eux ne connaît pas son maître. Mais la crainte qu'il leur inspire est telle qu'avec un mot il ferait cacher ce bétail sous une touffe de rue.
Au demeurant, ne va pas imaginer qu'il fasse emplette de quoi que ce soit. Il récolte dans ses domaines toutes les choses dont il a besoin: laine, cire, poivre et du lait de poule si tu en avais la fantaisie. Que te dirai-je de plus? Ses mérinos, autrefois, n'étaient pas des meilleurs. Il fit venir des béliers de Tarentum afin d'amender les ouailles et de refaire son troupeau. Voulant obtenir chez soi du miel de l'Hymettos, il s'est procuré des abeilles dans Athènes, améliorant ainsi les avettes indigènes par le croisement d'un essaim grégeois.
Dernièrement, il écrivait en India pour demander de la graine de morilles. Bien plus: il n'est mule en ses haras qui ne sorte d'un onagre. Vois tous ces lits; pas un dont les matelas ne soient faits avec de la laine teinte de pourpre ou de cochenille. Tant est grande la veine du patron! Prends garde, au moins, de faire paraître quelque dédain envers les affranchis qui furent ses compagnons d'esclavage. Tous abondent en numéraire: ils sont juteux énormément. Remarque celui-ci, au bas bout de la dernière table. Il possède à présent jusqu'à vingt mille écus. Or, sa grandeur est de fraîche date. Il est sorti du plus obscur néant. Naguère encore il portait du bois sur son dos. Mais on prétend (je l'ai ouï dire et n'en sais rien) qu'ayant larronné le pileus d'un incube, il sut dénicher un trésor. Si quelque dieu guerdonne un mortel, je ne lui porte pas envie. Mais notre homme a la joue encore chaude. Il garde les stigmates de la manumission, du bienheureux soufflet qui le tira d'esclavage. Au demeurant, il ne s'en trouve que mieux, car il a fait placarder cet écriteau devant son bouge d'autrefois:
| C. POMPEIVS DIOGÈNE DEPVIS LES KALENDES JVLIENNES MET CE GARNI EN LOCATION AYANT, LVI-MÊME, ACQVIS VN HOTEL. |
—Quel est, demandai-je, celui qui occupe la place destinée à l'affranchi de César?—Encore un homme qui, dans peu de temps, a fait fortune. Je ne le blâme pas. Il avait décuplé son patrimoine, puis la déconfiture est venue. Il n'a plus sur la tête un cheveu qui lui appartienne. Mais, Herculès à moi! il n'y a pas de sa faute, car je le tiens pour le plus galant homme qui soit. Quelques vauriens d'affranchis l'ont grugé de la belle manière et conduit rondement au bout de son rouleau. Tu n'ignores point ceci: dès que la marmite a cessé de bouillir et que les coffres se vident, les amis les plus intimes se déguisent en cerfs.—Et dans quel honorable commerce avait-il pu acquérir tant d'argent?—Rien de plus simple. Il était entrepreneur de pompes funèbres. Son couvert attestait une royale dépense. Entre autres, on y voyait des ragots avec leurs soies, des chefs-d'œuvre de pâtisserie, des oiseaux, une armée entière de queux et de mitrons. On effusait, chez lui, plus de vin sous la table que la plupart des Quiritès n'en ont dans leur cellier. Mais c'est un lunatique et non pas un homme, que ce croquemort! Aussi, voyant tomber son crédit, et de peur que ses créanciers n'eussent des inquiétudes, il fit naguère afficher cet avis:
| IVLIVS PROCLVS DANS VNE VACATION A LA CRIÉE, MET EN VENTE LE SVPERFLV DE SON GARDE-MEVBLE POVR LIQVIDER SON PASSIF |
Trimalchio interrompit notre causette. On avait desservi les entrées. L'hilarité du boire animait les convives et l'entretien se généralisait. Alors, notre hôte, appuyé sur le coude:—Honorons ce vin, dit-il, et mettons à la nage les poissons que nous avons ingurgités. Pensez-vous, dites-moi, que je me contente des nourritures qu'on nous a offertes dans les compartiments du surtout que vous avez vu? Ne connaissez-vous point Ulyssès? Après tout, il importe, en faisant bonne chère, de s'occuper d'érudition.
Que donnent en paix les os de mon bienfaiteur! Sa volonté me fit un homme entre les hommes. Ainsi, l'on ne peut rien m'offrir qui me semble nouveau. Je vous expliquerai donc l'allégorie du globe. Le firmament, habitacle des douze Dieux, prend tour à tour leurs figures. Tantôt, c'est le Bélier. Qui naît sous l'influence d'un tel signe a de nombreux pécores, des laines en abondance, la tête dure, le front impudent et la corne pointue. Il influence les pédants et les chicanous.»
Nous applaudissons le bien visé de cette astrologie, et Trimalchio reprend de plus belle:—C'est le Taureau qui brille ensuite, occupant tout le ciel; naissent les individus récalcitrants, les bouviers, les goinfres qui ne songent qu'à la boustifaille. Ceux qui viennent sous les Gémeaux aiment à s'accoupler, comme les étalons d'un char, comme les bœufs d'un coutre et le commun des testicules. Ce sont eux qui ménagent la chèvre et le chou. Moi, je suis né sous le Cancer. Comme l'écrevisse de mon horoscope, je marche sur plusieurs pieds; à travers les flots et les continents j'instaure mes alleus. En effet, le Cancer étend son influence: il gouverne les deux éléments. C'est pour cela que je n'ai posé sur lui qu'une couronne, afin de ne porter aucun préjudice à mon thème de nativité. Sous le Lion naissent les mâche-dru et les impérieux. Sous la Vierge, les bougres, les fuyards, le gibier de prison. Sous la balance, les bouchers, les droguistes et les différentes espèces de chicanous. Sous le Scorpion, les assassins et les empoisonneurs. Sous le Sagittaire, les bigles qui regardent au chou et dérobent le lard. Sous le Capricorne, les claquepatins à qui leurs misères font pousser des cornes. Sous le Verseau, les aubergistes et les nigauds à tête de citrouille. Sous les Poissons, enfin, les cuisiniers et les rhéteurs. Ainsi, pareil à une meule, tourne l'Univers dont, à chaque instant, la révolution nous apporte quelque disgrâce, depuis naître jusqu'à mourir. Quant au gazon que vous voyez, tenant le milieu du globe et supportant un rayon, le symbole en est aisé à déduire. C'est la Terre, notre mère. Comme un œuf arrondie, elle occupe le centre du monde et renferme en soi toutes les délices, pareilles à un gâteau de miel.»
Pulsuz fraqment bitdi.