Kitabı oxu: «La fille du rabbin»
Pierre Coeur
La fille du rabbin

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066329433
Table des matières
I
II
III
IV
V
VI
VII
VIII
IX
I
Table des matières
Aïn-Beïda est le dernier poste avancé à soixante-dix ou quatre-vingts lieues au sud de la province d’Oran et confine presque au désert du Petit-Sahara; les hivers y sont rigoureux, les étés brûlants; la végétation nulle ou à peu près; les ressources les plus élémentaires de la vie y font complètement défaut, et, comme il n’existe aucune route carrossable entre les rares centres de populations européennes qui soient en relation directe avec Aïn-Béïda, les transports s’effectuent, de l’un à l’autre de ces divers points, à dos de mulet et de chameau, genre de communication inconnu dans les pays civilisés et sujet à des accidents sans nombre. Parfois, surtout pendant la mauvaise saison, les convois retenus par des pluies torrentielles au bord des chots sont contraints, afin de se livrer passage, de combler, avec des fascines dont ils se servent ensuite comme de ponts de bateaux, les lacs qui se forment en quelques heures, ou d’attendre l’écoulement et l’absorption des eaux; il en résulteque les habitants d’Aïn-Beïdase trouvent, dans de telles occurrences, séparés momentanément du reste du monde, qu’ils manquent de pain,.de vin, de café et de tabac, choses indispensables ou à peu près à l’existence.
Quant aux ressources morales et intellectuelles, elles font défaut en tout temps. Il existe bien à Aïn-Beïda un cercle militaire, où sont admis les employés civils, abonné à la Revue des Deux Mondes et aux principaux recueils et journaux de la grande et même de la petite presse; mais grâce aux difficultés des transports, à la rareté des arrivages., ces revues et ces journaux parviennent à Aïn-Beïda en si grand nombre à la fois, qu’on les parcourt presque sans les lire, pour passer plus promptement aux dernières nouvelles, et qu’ainsi déflorés, les feuillets coupés d’une main hâtive et souvent peu soigneuse, livres et journaux sont abandonnés sans que l’on se soucie de les explorer davantage.
D’ailleurs, dans les lieux où pèse l’ennui, le marasme s’empare de vous à la longue; vous devenez indolent, paresseux, incapable de soulever vos ailes; l’existence matérielle, bestiale, prend le dessus; la contagion de l’exemple de vos devanciers est là, fatale, inexorable. Le matin vous vous éveillez en bâillant, vous vous levez le plus tard possible; vous n’accomplissez vos devoirs professionnels qu’avec lassitude et parce qu’il le faut; vous tuez le temps, selon l’expression vulgaire, entre le cigare et l’absinthe, et par le désœuvrement et par la torpeur dont le soleil accablant et le simoun sont les plus puissants auxiliaires, vous glissez sur la pente de la dégradation.
Quelques natures d’élite réagissent, il est vrai; mais celles-là sont rares et fortement trempées. Consultez les officiers d’Afrique, et ils vous diront ce qu’il leur a fallu de volonté soutenue, de courage même, pour résister à l’action dissolvante de ces fatalités: l’isolement, la chaleur et l’ennui. Peut-être pourrait-on rechercher dans ces causes le défaut d’instruction, tant reproché à l’armée dans ces derniers temps; les facultés intelligentes, la mémoire même s’atrophient dans l’oisiveté ; on oublie jusqu’aux connaissances acquises par de longues années d’étude, et l’on arrive à être justement classé parmi les non-valeurs.
Lorsque le lieutenant d’infanterie Léonce Maubert fut envoyé, au mois de mars 185., en qualité d’officier adjoint, au bureau arabe d’Aïn-Beïda, il connaissait de réputation le triste séjour qui allait devenir pendant plusieurs années, probablement, une des stations de son existence militaire; cependant il ne s’effrayait point outre mesure de la perspective désolante d’une longue résidence dans un poste si peu habitable; doué de beaucoup d’illusions et d’une certaine présomption, il pensait que, où d’autres pouvaient périr d’ennui, il trouverait assez de force et de ressources en lui-même pour braver les effets délétères de la forteresse et qu’il saurait s’occuper de telle sorte qu’il ne tomberait point dans le travers commun du constant farniente, du tabac et de l’absinthe.
Malgré tout ce qu’il avait pu prévoir, Léonce, à l’aspect de sa nouvelle résidence, éprouva une déception cruelle. En fait de monuments, il n’existait, dans ce qu’on nommait improprement la ville, entourée de murailles et d’un large fossé de défense, qu’un hôpital militaire et une caserne, percés régulièrement de fenêtres étroites; sur chacune de leurs faces, blanchies uniformément à la chaux, se reflétaient, avec une intensité insupportable aux yeux les mieux aguerris contre les réverbérations brutales, les rayons d’un soleil aux brûlantes ardeurs. Quelques maisons, celle du commandement, entre toutes, offraient seules une apparence de comfort relatif; les autres habitations n’étaient, pour la plupart, que des baraques en planches, des gourbis en torchis et en troncs de palmiers, des tentes même, d’un effet misérable et attristant.
Plusieurs cantines, cabarets ou débits de boisson ou plutôt de poison, le traditionnel bouchon de branches de houx en vedette à la porte d’entrée, indiquaient suffisamment aux rares passants et aux soldats la destination de l’établissement; une boulangerie cumulant, avec la vente du pain, celle de l’épicerie et des produits alimentaires les plus grossiers et les plus frelatés, représentait l’industrie et le commerce à Aïn-Beïda.
Gâté par un long séjour à Alger, cette Capoue de la colonie, que regrettent à jamais ceux qui l’ont connue, Léonce, en franchissant le mur d’enceinte de sa nouvelle résidence, embrassa d’un coup d’œil son ensemble et éprouva un serrement de cœur.
— Quoi! se dit-il avec amertume, à vingt-huit ans être condamné à végéter dans un tel trou! Et l’on appelle cela de l’avancement!
Le souvenir enchanteur d’Alger se dressa dans sa mémoire; il songea à la mer si bleue dont les flots viennent mourir doucement, par les belles soirées de printemps, au bas de la place du Gouvernement, si gaie, si animée, couverte de promeneurs nonchalants et de jolies femmes des deux mondes; il revit, comme en rêve, les verdoyants ombrages de Mustapha et de la vallée des Consuls; puis, rappelé à la réalité par la voix d’un des spahis de son escorte qui lui indiquait le chemin, il exhala un soupir et baissa la tête sur l’encolure de son cheval, jusqu’au moment où ses guides, s’arrêtant devant la maison du commandement, lui dirent:
— C’est ici!
Il descendit de sa monture aussi harassée que lui-même, et, tout couvert de la poussière de la route, il fut, après avoir traversé deux ou trois pièces encombrées de justiciables indigènes du bureau, introduit auprès de son chef, le capitaine directeur des affaires arabes.
Celui-ci, assis sur un fauteuil élevé comme un trône, au centre d’une vaste table chargée de papiers, ayant à ses côtés son adjoint, son interprète et les stagiaires, expédiait les affaires avec la promptitude de décision d’un homme investi d’une grande autorité et préoccupé de tout autre chose que de la dignité et de l’importance de ses fonctions.
En apercevant son nouvel adjoint se présentant d’un pas incertain, le capitaine Bertin, à qui il était annoncé, comprit instantanément qui était Léonce, et en examinant avec rapidité et non sans une certaine curiosité la physionomie piteuse du lieutenant, il put à peine réprimer un sourire ironique, sans méchanceté toutefois.
— Je vois ce que c’est, ajouta-t-il, après lui avoir souhaité la bienvenue et serré la main, vous arrivez à l’instant, et l’aspect d’Aïn-Beïda a déjà produit son effet. Que voulez-vous? Nous en sommes tous là, mais on s’habitue à vivre ici, vous ferez comme chacun... et d’ailleurs... vous aurez pas mal de travail pour distraction.
Ces derniers mots furent accompagnés d’un nouveau sourire dubitatif, qui fit réfléchir Léonce; puis le capitaine le fit asseoir auprès de lui, et il continua à donner audience à ses administrés. Au bout d’un instant, il tourna la tête du côté du jeune homme et lui dit:
— Savez-vous parler l’arabe?
— Certainement, mon capitaine, répondit en cette langue le nouvel adjoint; s’il en était autrement, ce serait une honte pour moi qui suis en Algérie depuis quatre ans.
Le visage du capitaine et celui de son interprète eurent alors une expression de mécontentement qu’ils ne parvinrent à déguiser entièrement ni l’un ni l’autre, et qui n’échappa point à Maubert.
— Il paraît que cela les contrarie, pensa-t-il; j’aurais mieux fait de les laisser me supposer ignorant comme une carpe. Ma foi, tant pis! mais je n’aimerai jamais mon chef, c’est là une éventualité fâcheuse que je n’avais point prévue.
A quelques minutes de là, le lieutenant Roy, que venait remplacer Maubert dans sa position d’adjoint, se penchait vers le capitaine et lui murmurait quelques mots à l’oreille; celui-ci fit un signe d’assentiment, et Roy, s’adressant au nouveau venu, lui dit:
— Le capitaine nous donne campo, allons-nous-en; on étouffe ici.
Aux premières paroles de son collègue, Léonce, déjà prévenu en sa faveur par la physionomie ouverte de celui-ci et par la cordialité de ses manières, s’était levé, avait salué le capitaine qui l’invitait à dîner pour le surlendemain, et il suivait machinalement Roy qui, à la sortie de l’audience, lui prit le bras, le posa familièrement sur le sien, avec une bonhomie qui fit une diversion heureuse aux préoccupations de Maubert.
— Nous allons commencer, reprit Roy, par monter chez vous; vos bagages doivent y être remisés, et vous avez besoin, j’en suis certain, de vous débarrasser de la poussière de la routé et de changer de vêtements.
— N’y a-t-il point ici d’établissement-de bains? demanda Maubert en se laissant guider par Roy.
Celui-ci s’arrêta court, regarda son compagnon avec un air de stupéfaction comique et lui répondit:
— Un établissement de bains! on ne connaît pas un tel luxe à Aïn-Beïda, mon cher camarade; mais comme compensation à ce petit désagrément qui ne choque que les raffinés, je vous offre et vous cède, en toute propriété, un immense baquet fabriqué avec une moitié de tonneau et dont je me sers pour mes ablutions quotidiennes; vous allez le voir dans mon antichambre, qui devient la vôtre, puisque mon palais, composé de deux pièces et d’une terrasse, va vous appartenir. Si dans la suite vous êtes en bons termes avec le comptable de l’hôpital et les médecins, ils pourront, de temps à autre, vous gratifier d’un vrai bain, dans une véritable baignoire; l’hôpital seul en possède deux ou trois.
— Quel pays! s’écria Maubert consterné.
— Plus affreux encore que vous ne le pouvez supposer, répliqua Roy; il y a deux ans que je l’habite, et j’ai sollicité mon changement parce que je n’y tenais plus: je ne dois point posséder une grande énergie de caractère, car le spleen m’envahissait, et sauf à retarder mon avancement, j’ai voulu partir. Dame! je tiens avant tout à conserver le fils de ma mère. Quant à vous, il faudra vous habituer et vous soumettre à bien des misères. Vous n’ignorez pas ce qui se produit à bord des vaisseaux qui font de longues traversées: à force de voir les mêmes individus autour de soi, on les prend en grippe, presque en horreur. Dans l’étroite enceinte des murs d’Aïn-Beïda, l’effet semblable se produit; on se déteste en général et en particulier. Mais nous voici à notre porte; vous avez quinze marches à monter pour être chez vous.
Et Roy, indiquant à Maubert une sorte d’escalier de moulin que celui-ci commença à gravir, le suivit en continuant à causer. Lorsqu’ils furent au faîte sur un étroit palier, Roy poussa la porte entr’ouverte, et les deux jeunes gens se trouvèrent dans une assez vaste pièce, aux murs blanchis à la chaux, sans aucune espèce d’ornement; le baquet dont Roy avait fait mention se trouvait dans un coin; au centre les malles, les cantines et les bagages de Maubert gisaient pêle-mêle, tandis qu’un soldat d’infanterie, qui s’était mis au port d’armes dès qu’il avait aperçu les deux officiers, attendait qu’ils lui donnassent leurs ordres.
— C’est Jolivet, mon ordonnance, dit Roy en désignant le soldat à Maubert; je vous engage à le prendre à votre service; c’est un brave garçon, très-sage, très-discret, très-propre, et duquel je n’ai jamais eu à me plaindre.
— Merci, mon lieutenant, dit Jolivet, dont le regard étincela de satisfaction.
— Soit, répondit Léonce, je prends Jolivet; mais où vais-je trouver ce qu’il me faut pour me débarbouiller?
— Attendez, reprit Roy, vous n’avez pas vu tout votre domaine.
Il poussa doucement Maubert dans une seconde pièce et ajouta:
— Ceci est le cabinet de travail, le salon et la salle à manger; si vous vous arrangez aussi, comme je l’espère, de mon luxueux mobilier, — et ne croyez pas que je plaisante, il est tel pour Aïn-Beïda, mais on est seigneur du bureau arabe, et à tout seigneur tout honneur, — vous aurez, ainsi que vous le voyez, le rarissime bonheur de posséder un divan, deux fauteuils, trois chaises, une armoire en noyer, une table et un bureau idem; plus, dans la chambre à coucher, un lit de fer, un lavabo et un troisième fauteuil; plaignez-vous donc! personne ici, si ce n’est notre chef et le commandant supérieur, n’est aussi confortablement partagé.
— Et de plus, mon logement se compose de trois pièces, faveur réservée aux capitaines, dit Léonce en ébauchant un sourire un peu triste; je dois, en effet, m’estimer heureux.
Il se laissa, en achevant ces mots, tomber sur une chaise avec un air de découragement si complet que Roy en fut ému. Il appela Jolivet, demeuré dans l’antichambre, pria Léonce de remettre à celui-ci les clefs de ses cantines et dit au soldat:
— Allons, Jolivet, vivement; préparez tout ce qu’il faut au lieutenant pour faire sa toilette; apportez son uniforme numéro 1, posez-le sur le lit, que vous dédoublerez quand nous serons sortis, afin que je puisse coucher ce soir quelque part, et dans lequel vous mettrez des draps blancs pour votre nouveau maître. A propos, continua-t-il en s’adressant à Léonce, en avez-vous, des draps?
— Certainement, répondit Maubert; Jolivet les trouvera par là, dans mes cantines.
Dès que Jolivet se fut retiré après avoir exécuté les ordres de Roy, Léonce se mit à procéder à sa toilette, tandis que son collègue continuait à le mettre au courant des habitudes et des mœurs de l’endroit.
— Quelle existence je vais avoir ici! dit Maubert; je n’y connais personne, et qui pis est, je ne suis pas très-liant. Avec vous, et grâce à votre entrain, je me suis trouvé à l’aise dès d’abord; mais vous allez partir, que deviendrai-je?
— Ne pas être liant n’est pas une mauvaise condition ici, repartit Roy, et comme vous me paraissez doué d’un caractère sûr, je veux vous mettre en garde contre tous les écueils; si vous m’en croyez, vous userez de prudence envers chacun; étudiez bien le terrain avant de vous livrer avec qui que ce soit; puisque vous êtes calme, froid, peu communicatif, la chose sera facile. Il n’y a que deux manières de vivre dans ce trou: s’isoler en travaillant ferme, en ne s’occupant que de sa profession; mais vous n’aurez pas cette ressource, le capitaine veut tout faire par lui-même, ou par et avec son interprète, je vous dirai pourquoi; il ne faudra donc vous occuper du bureau arabe que dans les limites exactes de votre devoir, et travailler chez vous et pour vous; ou bien vous abrutir au cercle comme la majorité de l’état-major, en jouant, en buvant de l’absinthe, en écoutant et en faisant des histoires sur les uns et sur les autres jusqu’au moment où il en résulte des altercations et mille désagréments; ici, on est aussi bavard qu’indiscret. Non, l’existence d’Aïn-Beïda n’est pas agréable; cependant, si vous avez le goût de l’étude et surtout celui des sciences naturelles, vous pourrez peut-être supporter patiemment la durée de votre stage dans cet abominable poste.
— Pourquoi, reprit Léonce intrigué, pensez-vous que je ne doive point m’occuper des affaires arabes? C’est dommage, j’espérais, dans mes loisirs, continuer avec succès mon étude de la langue du pays.
— Il eût été préférable pour vous d’en ignorer le premier mot, répondit Roy; le capitaine est très-jaloux de son autorité parce qu’Aïn-Beïda est un bon champ qu’il exploite à son profit; l’interprète, son âme damnée, ramasse les bribes qu’il dédaigne, ou lui abandonne pour obtenir son silence, vous me comprenez? Le jour où vous verriez ostensiblement clair dans ces tripotages, on vous rendrait la vie si dure que vous seriez contraint de donner votre démission; fermez les yeux, n’ayez aucune relation d’affaire ni de plaisir avec les indigènes, ne les employez point à votre service; votre tranquillité est à ce prix, et souvenez-vous bien de ceci: les gros bonnets sont à Aïn-Beïda pour s’y enrichir; ce but leur fait prendre en patience leur exil; le menu fretin, comme nous, pour y pâtir. Il n’appartient à personne de modifier cette situation; il faut la subir et se taire. II est impossible que dans les réunions d’officiers, à Oran et à Mascara surtout, vous n’ayez point entendu parler des fortunes scandaleuses acquises pendant leur séjour ici par MM. X, Y, Z.
— J’en ai entendu parler, en effet, mais je n’y croyais pas.
— Bon et naïf jeune homme, reprit Roy en riant, dans trois mois vous n’en douterez plus.
Durant cette conversation, Léonce avait fait sa toilette; en jetant, au moment de sortir, un dernier coup d’œil sur son miroir, il dit à Roy:
— Et la société ? et les femmes?
— La société ? répondit celui-ci, il n’y en a point à Aïn-Beïda; on ne fait que la visite officielle à ses chefs, en arrivant et en partant; mais, en dehors du cercle, il n’est pas un lieu de réunion, pas une maison où l’on puisse entretenir des relations quelconques; les officiers mariés se gardent bien d’amener leur famille; la femme du commandant supérieur, de même que celle du médecin en chef de l’hôpital, habitent Oran. Que feraient-elles ici, mon Dieu! Un capitaine du détachement de zéphyrs a eu la malencontreuse idée de se faire accompagner de sa smala, une femme et trois enfants; ils logent à la caserne dans deux petites chambres qui servent à tous les usages; si vous entrez là-dedans, vous voyez un tohu-bohu dont l’aspect serre le cœur; la mère, en camisole et en jupon, lave ou repasse du linge auprès d’une cheminée dans l’âtre de laquelle bout le pot-au-feu et chauffent les fers à repasser par cette chaleur tropicale; les trois quarts du temps elle manque de savon pour blanchir ses nippes et débarbouiller ses marmots; elle est donc de mauvaise humeur, triste, maussade, en proie à la gêne; la marmaille emprisonnée dans un étroit espace crie, pleure, geint, se chamaille; la mère gronde, et le mari ahuri se sauve au cercle; tel est le seul intérieur que je connaisse. En dehors de cela, le beau sexe n’est représenté que par la mère Poulachon, la cantinière, une bonne créature s’il en fut. Mais elle a cinquante-six printemps au moins, et autant d’hivers, qui ont laissé pas mal de givre dans sa chevelure, et ses lèvres sont ornées d’une paire de moustaches à faire frémir un cuirassier. Il y a aussi la boulangère, trente-huit ans, haute en couleur et buvant sec; de plus, elle est Italienne, et son mari est jaloux de tout le monde, excepté de son mitron, un gars qui passe pour surveiller activement sa maîtresse et collaborer avec son patron dans toute autre matière que la panification.
— Ce que vous m’apprenez est effroyable, s’écria Maubert, et dût toute ma carrière en souffrir, je ne resterai point ici.
— Vous aurez tort, reprit froidement Roy; j’y ai passé deux ans, je ne m’en porte pas plus mal, et j’y ai appris bien des choses qui vont me rendre ailleurs l’existence plus douce et plus heureuse.
— A quel prix! murmura Maubert.
— Bah! quand c’est passé, on n’y songe plus.
— Philosophe!
— Je ne l’étais guère lorsque je suis arrivé, mais je le suis devenu, et j’y ai gagné.
— Puissé-je en dire autant quand je m’en irai! reprit Léonce en soupirant.
Ils arrivaient devant le jardinet qui précède le cercle.
— Attention! dit Roy en souriant; vous allez voir la plus jolie collection d’abrutis qui se puisse trouver sous le ciel.
Puis il ouvrit une porte et fit passer son compagnon devant lui; ils pénétrèrent alors dans une vaste antichambre, au centre de laquelle, auprès d’une table couverte de flacons, de bouteilles et de verres, un homme demi-bourgeois, demi-manant, donnait ses ordres à deux domestiques d’assez mauvaise mine.
Dès que le patron aperçut les nouveaux venus, il quitta la table et s’empressa au-devant d’eux.
— Que faudra-t-il vous servir, mon lieutenant? demanda-t-il à Roy avec une obséquieuse servilité.
— Rien du tout, répondit Roy, et mon camarade, je l’espère bien, ne sera point une recrue pour votre officine d’empoisonnement.
Habitué aux brusqueries et aux facéties de MM. les officiers, le sieur Lamer, propriétaire et administrateur du cercle, se retira derrière son comptoir en souriant d’un air paterne, et Roy, suivi de Maubert, traversa sans s’y arrêter cette première pièce, et ouvrit une seconde porte qui donnait accès dans la grande salle du cercle où se trouvaient réunis, en ce moment tous les membres de l’état-major que ne retenaient point ailleurs les exigences du service.
Lorsque les deux jeunes gens pénétrèrent dans cette salle, une odeur très-prononcée de tabac, d’absinthe et d’alcool saisit Maubert à la gorge, tandis qu’une intense fumée de pipe et de cigare lui fit baisser les paupières.
— Quelle tabagie! murmura-t-il en aparté.
Quand il put lever les yeux et s’orienter du regard dans cette atmosphère épaisse, il aperçut, autour d’une table recouverte du traditionnel tapis vert et chargée de livres et de journaux, une douzaine de jeunes officiers lisant attentivement sans que le bruit des conversations des autres assistants parût les troubler.
Cependant le tapage était à son comble; les interpellations, les interjections, les vociférations mêmes se croisaient de toutes parts avec le choc des couteaux contre les verres pour appeler les domestiques, qui, selon leur habitude, ne se pressaient pas trop.
— Une absinthe! criait l’un; et comme il n’était pas servi aussi rapidement qu’il le souhaitait, il reprenait plus haut: Allons, clampin, m’avez-vous entendu? vivement!
— Deux petits verres de chartreuse! répliquait un second.
A l’autre bout de la salle on criait:
— Tonnerre! j’ai perdu!
— Banco!
— Quinte et quatorze, je gagne!
— Je suis ensorcelé aujourd’hui! Je passe la main; quelqu’un pour me remplacer!
— Messieurs, dit, d’une voix qui dominait le tumulte, Roy s’adressant particulièrement aux jeunes officiers placés autour de la table, veuillez remarquer que je ne suis point seul et m’accorder une minute d’attention; je vous amène et je vous présente notre camarade le lieutenant Maubert, mon successeur au bureau arabe.
Instantanément le silence se fit; les parties engagées furent suspendues, car l’arrivée d’un nouvel habitant était un événement majeur, et chacun voulait se rendre compte de la physionomie de l’inconnu qui allait apporter sa dose d’ennui ou de distraction à la vie commune, et son contingent effectif à l’une des coteries qui divisaient sourdement ces messieurs.
— Il a l’air d’un bon garçon, dit un capitaine de turcos à son voisin.
— Bon! repartit celui-ci en se penchant vers un médecin, voilà Landry qui pense déjà à accaparer la recrue.
— Il en est bien capable, répondit le docteur; c’est sa manie, vous le savez, de se jeter à la tête des arrivants.
Chacun communiquait ses impressions à celui qui se trouvait le plus rapproché de lui; mais Maubert, objet de l’attention générale, n’en paraissait ni surpris ni embarrassé, et répondait avec calme aux questions que lui adressaient les jeunes officiers qui s’étaient levés à l’appel de Roy et les entouraient tous deux.
— Quelle était votre résidence avant d’être désigné pour Aïn-Beïda? demanda à Maubert un sous-lieutenant de spahis dont les manières distinguées étaient accompagnées d’un air de profond ennui et de complète lassitude.
— J’étais stagiaire au bureau arabe d’Alger, répondit Maubert; j’y ai commencé mon apprentissage de la vie d’Afrique, et je crains bien d’avoir à le refaire ici moins gaiement.
— Avez-vous séjourné à Oran avant d’arriver parmi nous?
— J’avais une permission d’un mois, je l’y ai passée.
— Heureux homme! reprit le spahis. Alger, Oran, les bonnes villes où l’on prend des bains de mer et où l’on peut se procurer de la glace! Eh bien! vous n’avez pas gagné en venant ici.
— Oh! vous, Lacombe, vous êtes un aristocrate, et vous vous plaignez sans cesse, répliqua Roy; mais je vous engage à ne point dégoûter Maubert d’Aïn-Beïda plus qu’il ne l’est déjà, car il est capable de solliciter son changement avant même d’entrer en fonction
— Et vous, quand partez-vous? dit le spahi.
— Demain!
— Alors nous n’avons que le temps de vous offrir ce soir le punch d’adieu.
— Soit! mais il est bien tard.
— Cinq heures! c’est vrai, reprit le spahi Lacombe. Bah! on contraindra le sieur Lamer à s’activer et à se distinguer; nous ferons d’une pierre deux coups: votre punch d’adieu sera le punch de bienvenue de votre successeur.
— C’est cela! répondirent à l’unanimité les jeunes gens.
— Fort bien! messieurs, arrangez-vous comme vous l’entendrez, répondit Roy, nous n’avons point à nous en occuper, Maubert et moi; et maintenant, je vais le présenter aux vieux, continua-t-il plus bas en désignant du geste les capitaines et les autres officiers qui se trouvaient à l’extrémité de la salle.
Il entraîna Léonce de ce côté, et, la présentation terminée, ils quittèrent le cercle et allèrent déposer leur carte aux domiciles respectifs du commandant supérieur et des fonctionnaires militaires.
— Demain, au rapport, à neuf heures, dit Roy, le capitaine Bertin vous présentera officiellement au colonel X..., le commandant supérieur; vous verrez ensuite le commandant de place; pendant les jours qui suivront on vous fera reconnaître par les chefs arabes et tous les mamamouchis de la circonscription; ensuite de quoi, vos corvées seront terminées. A présent, allons dîner; à la popotte, on n’attend personne; nos camarades doivent déjà y être réunis; je pense qu’après mon départ, vous continuerez à manger avec eux.
— Assurément, répondit Maubert.
— Vous ferez bien, reprit Roy; on accuse les officiers des bureaux arabes de se séparer de l’armée et d’être aristocrates, il faut prouver-le contraire. Mais, ainsi que je me suis permis de vous le recommander, gardez-vous des habitudes de fainéantise et d’absinthe, et si vous éprouvez, plus tard, le besoin de vous lier plus particulièrement avec quelqu’un, tâchez que ce soit Lacombe qui devienne votre ami; c’est le meilleur et le plus solide de tous ceux qui sont ici, bien que la sobriété lui fasse souvent défaut.
— Merci de l’avis, répliqua Léonce; je n’ai le cœur disposé à aucune liaison; j’ai laissé à Alger des amis que je regrette... Ah! si vous restiez, ce serait différent.
— Oui; mais comme votre présence exclut la mienne, il est inutile de songer à des impossibilités... Nous voici arrivés à la porte de la pension; ne soyez pas trop maussade pendant le dîner, cela ferait mauvais effet.
Léonce se retrouva à table avec la plupart des jeunes officiers avec lesquels il avait fait connaissance au cercle, et Roy eut l’attention de le placer auprès du sous-lieutenant Lacombe.
Le dîner se passa assez gaiement, grâce à l’entrain réel des uns, à la bonne volonté des autres; puis on regagna le cercle, où, vers dix heures, le punch annoncé réunit au complet l’état-major.
Maubert fut présenté au commandant supérieur, qui ne lui plut pas davantage que le capitaine Bertin.
Quand on se sépara à une heure fort avancée de la nuit, Léonce remarqua qu’un bien petit nombre des assistants était de sang-froid.
— Pourvu que je n’en arrive jamais là ! pensa-t-il.
Puis il interrogea Roy sur les occupations journalières qui l’avaient préservé de tels excès.
— Je passais une partie de mon temps à dessiner et à faire de l’aquarelle, répondit-il,et je crois, ma foi, avoir acquis un assez joli talent.
— Moi qui n’en possède aucun, comment ferai-je? répliqua Léonce.
— Bah! vous avez bien dans votre sac un goût un peu prononcé pour quelque art ou quelque science, qui vous sauvera de l’ennui.
En devisant ainsi, ils arrivèrent chez eux; Roy s’étendit sur un matelas préparé par Jolivet, et Léonce prit possession de son lit; mais tandis que son camarade prouvait par une respiration égale et cadencée qu’il jouissait dans un calme profond des douceurs du repos, Maubert, en proie à une invincible tristesse et agité outre mesure, ne ferma point les yeux.
Jusqu’alors l’existence de Maubert avait été heureuse, dans sa médiocrité ; il possédait du chef de sa mère une quinzaine de mille francs de rente, ce qui lui permettait de vivre assez largement partout et de satisfaire ses fantaisies, modestes d’ailleurs.
S’il n’avait pas connu les tendresses de l’amour maternel, sa mère étant morte lorsqu’il était encore au berceau, l’affreuse douleur de la perdre à l’âge où l’on comprend et où l’on apprécie un tel malheur lui avait été épargnée.
Son père, admirateur du positivisme, adepte fervent du matérialisme, imbu des doctrines détestables auxquelles nous sommes en partie redevables de nos douleurs et de nos hontes, aurait trouvé, avant la lettre, s’il eût eu voix délibérative au conseil, la fameuse et désolante proposition: «L’idée de Dieu, ne répondant à aucune connaissance appréciable doit être écartée de l’enseignement» ; et il avait élevé son fils dans les idées qu’il préconisait lui-même.
Pulsuz fraqment bitdi.