Kitabı oxu: «Christine Bernard»

Şrift:

Pierre Elzéar

Christine Bernard


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066319168

Table des matières

La première de couverture

Page de titre

Texte

I

Le29novembre1870, les troupes massées sous Paris se préparaient à tenter un effort suprême. Cette grande sortie, tant de fois sollicitée par la population, les soldats seuls, dans leur naïf enthousiasme, la prenaient au sérieux. Les chefs en avaient désespéré d’avance.

On sait que par une inexcusable étourderie, que quelques-uns même ont prétendue volontaire, les ponts qui devaient être jetés sur la Marne se trouvèrent trop courts et l’opération fut retardée d’une journée. Elle perdait dès lors toute chance de succès, et la diversion exécutée vers le Sud par le général Vinoy, qui ne reçut pas de contre-ordre, devenait inutile.

Le deuxième zouaves faisait partie de la division d’Exéa, qui occupait l’aile gauche de notre corps d’armée. La nuit précédente, il avait quitté son campement des usines de la Folie, à Nanterre, pour se rendre à Fontenay-sous-Bois.

Le deuxième zouaves. Ce n’était plus le beau régiment qui, quatre mois auparavant, débarquant d’Algérie, remontait la Canebière au milieu du délire d’une ovation provençale et des hurlements féroces: «A Berlin! A Berlin!» Le deuxième zouaves avait été écrasé à Reichshoffen. Cent cinquante hommes à peine, conduits par quelques officiers, blessés pour la plupart, avaient pu regagner la capitale.

A ces survivants du désastre s’étaient joints un certain nombre de volontaires, recrutés dans toutes les classes de la population parisienne. Le tout formant à peine l’effectif d’un bataillon.

Pierre d’Arnaud s’était engagé le quatre septembre. Il venait d’avoir vingt-trois ans. Incorporé depuis un mois dans la mobile, il se consumait dans l’énervement d’une inaction forcée. Il pensa que, dès qu’il faut se battre, il vaut mieux se battre au premier rang.

Il ne s’était guère occupé de politique, mais il éprouvait pour l’empire le dégoût de tout honnête homme. Le jour où il s’écroula dans la honte, Pierre d’Arnaud n’y tint plus. Laissant ses camarades jouer au soldat, il endossa la veste du zouave. Son père était mort peu d’années après sa naissance. Il venait de perdre sa mère, qu’il aimait follement. Il était donc libre de lui-même, tranquillement résigné à toutes les chances de mort, et n’ayant pas à craindre ces lâchetés respectables qui mordent le cœur des plus braves lorsqu’ils songent aux êtres qui les adorent et les attendent au foyer.

Comme tant d’autres, après les premiers combats du siège, il désirait avec impatience une bataille décisive. Son esprit simple et droit, qu’il avait toujours gardé de l’ironie, avait accueilli avec enthousiasme l’ardente proclamation du général Ducrot, et ce fut avec une déception véritable qu’il entendit lire l’ordre du jour aux troupes qui différait l’action au lendemain.

Le deuxième zouaves reçut l’ordre de descendre derrière le remblai du chemin de fer de Mulhouse, entre les forts de Rosny et de Nogent, et de dresser les tentes.

Le jeune soldat ne put dormir une seule minute. Il passa toute cette nuit, toute cette longue nuit, étendu sur le dos, les yeux grands ouverts, les membres glacés, l’esprit inquiet et en travail. L’intérieur de la tente était complètement obscur. Il n’entendait que la respiration paisible du sergent couché à côté de lui, une barbe grise, un vieux chacal d’Afrique, qui dormait pelotonné comme un chat frileux. Puis, par instants, au-dessus de sa tête, le sifflement sur la toile d’une bise chargée de givre.

Il songeait, ainsi qu’il arrive à la veille des grands événements: il revoyait toute sa vie, depuis son enfance rieuse, à Blois, dans le vieux jardin de province.

Ainsi que presque tous les jeunes gens qui ont été élevés par une femme, Pierre était une nature tendre et nerveuse. Son visage fin, un peu pâle, toute sa personne avaient je ne sais quoi de délicat et de féminin. Ce qui donnait à ses traits un charme irrésistible, c’était la sincérité et la bonté. Sa mère avait songé, avant tout, à lui inspirer l’horreur du mensonge. «Sois dupe dans la vie, mon fils, lui répétait-elle; ne sois jamais fripon. Sois trompé, souffre, pleure; ne trompe jamais et ne fais jamais souffrir.»

Et l’âme de l’adolescent s’était modelée sur cette âme haute et délicate.

Pour satisfaire un désir de son père expirant, Pierre d’Arnaud, après avoir fait son droit, non sans répugnance, avait tenté le barreau. Le peu que nous avons dit de son caractère suffit à indiquer clairement qu’il n’y pouvait rester. C’est, sauf exceptions, un triste monde, mesquin, faux et jaloux, que celui du Palais. Les allures franches et cordiales de Pierre lui valurent bien vite la réputation d’un innocent, d’un naïf, qui ne ferait jamais son chemin. Ajoutez à cela que son esprit cultivé avait horreur de l’odieux patois dans lequel s’exprimaient ses chers confrères. Il plaidait en langue française, ce qui fut considéré comme le comble de la bizarrerie et de l’insolence.

Il eut bien quelques succès en cour d’assises. Mais un jour, devant une chambre civile, comme il plaidait pour une vieille brave femme dans la misère, à qui une riche compagnie devait, depuis plus de six années, une centaine de mille francs, son adversaire, un membre du conseil, qui avait l’oreille du tribunal, nia l’évidence avec une impudence digne et une effronterie sereine qui soulevèrent l’indignation du jeune avocat. Cette indignation, il l’exprima hautement, en pleine audience. Le président lui adressa une réprimande sévère, et la demande de sa cliente fut rejetée.

Le lendemain, Pierre d’Arnaud forçait la brave femme à accepter cent mille francs. C’était le tiers de ce que lui avait laissé son père.

Me Clari, un homme d’esprit,–il y en a deux ou trois au Palais,–prit à part son jeune confrère, dans la salle des Pas-Perdus, et s’efforça de lui enseigner, avec un aimable scepticisme. les premiers éléments de la profession. Pierre ne comprit que trop bien la leçon. Il alla droit au vestiaire, se débarrassa de son rabat, de sa robe et de sa toque, et se fit le serment de ne plus jamais revêtir cet accoutrement ridicule.

Il rentra chez sa mère, qui l’embrassa au front, et lui dit: «Tu as raison.»

Pierre d’Arnaud s’en tint à cette expérience. Il n’essaya pas une autre carrière. Possesseur de quinze ou vingt mille livres de rente, peu soucieux d’une fortune plus considérable, il résolut de vivre en indépendant. Il écrivait, pour sa joie personnelle, de la prose ou des vers, mais ne s’occupait nullement de publier ses œuvres. Ses camarades les plus intimes les ignoraient.

Cette nuit-là, Pierre revit dans son esprit tout cela, et bien d’autres choses encore.

Puis, brusquement, tout s’effaçait. Sa mère lui apparaissait, couchée sur son lit funéraire, avec ses chères mains fluettes, couleur de cire, tranchant sur la blancheur du drap, et gardant à ses lèvres demi-entr’ouvertes le sourire résigné de ses dernières heures d’agonie.

Voici que cette vision s’efface aussi, comme les autres. Une idée obstinée la remplace, une idée née elle-même du souvenir maternel. Au rebours de la plupart des mères, madame d’Arnaud, incapable de jalousie, avait bien des fois répété à son fils que le véritable amour est le seul but sérieux de ce monde, et, le soir, quand ils se trouvaient ensemble, elle lui exprimait quelle joie ce serait pour elle lorsqu’il lui amènerait, dans sa triste maison de veuve, la fille qu’il lui aurait choisie.

Pierre–et c’était là le seul remords de sa vie–s’était laissé entraîner à des passions inutiles. Faible parfois et un peu irrésolu, faute d’une éducation virile, il avait fait, sans être réellement épris, l’aumône de lui-même à des femmes qui l’avaient trouvé charmant. A quoi bon? Pourquoi n’avait-il pas eu le courage, pour lui facile, d’attendre celle tant de fois évoquée par les tendresses maternelles, à qui il se donnerait tout entier?

Cette véritable compagne, il ne l’avait pas rencontrée. L’avait-il cherchée seulement?

Non. Affamé d’amour pur, il avait promené en étourdi dans tous les mondes son cœur sincère et ses illusions sans cesse meurtries. Il n’avait trouvé chez ses maîtresses qu’une sotte coquetterie ou une basse sensualité. De mordantes railleries, des pitiés ironiques l’avaient froissé cruellement; de subits abandons de courtisane l’avaient écœuré. Et sa fière et loyale nature, se sentant incomprise, avait pris les parisiennes en dégoût.

Il allait même jusqu’à se reprocher comme un crime ce gaspillage de son cœur.

Quelques jours avant de s’engager, il s’était aperçu que sa dernière maîtresse, Hortense, une femme du meilleur monde, réputée honnête et pure, avec un profil d’archange blond, avait l’âme d’une fille de théâtre: et il ne s’était même pas donné la peine de lui adresser un mot de souvenir.

Déjà bien des fois, dans les longues veillées solitaires des campements, Pierre avait médité le regret amer de sa jeunesse inutile, et senti lui monter aux lèvres la rancune des baisers méchants.

Cette nuit, plus que toutes les autres, il conçut l’implacable résolution de se garder pour celle qui serait digne de lui.

Vers le matin, les rêves du jeune soldat devinrent vagues et troublés. Le cerveau fatigué et fiévreux, il oubliait peu à peu où il se trouvait. Le vent, qui fraîchissait, faisait clapoter la toile de la tente au-dessus de sa tête; il se figurait voguer en pleine mer, couché sur le pont d’une frégate, vers des pays inconnus.

Tout à coup, le lieutenant, soulevant la couverture qui fermait l’entrée de la tente, cria:

«Cinq heures! Debout!»

Pierre se dressa en sursaut et sortit. Une légère buée flottait dans l’air et amortissait les feux des étoiles. Au loin, on entendait le clairon du fort de Rosny sonner la diane.

Il repassa en une minute dans son esprit, ses réflexions nocturnes. Il se sentait comme transformé. La veille au soir, il n’était encore qu’un enfant. Cette nuit d’insomnie avait fait de lui un homme.

Les soldats quittaient les tentes, un à un, piétinant pour se réchauffer. On défaisait les faisceaux. On bouclait les sacs. Silhouettes confuses, estompées dans le brouillard. Allées et venues de spectres muets. On avait défendu d’allumer les feux.

«Qui vive!» cria la sentinelle du côté de Rosny.

Une forme à peine distincte s’approcha et donna le mot d’ordre à voix basse. L’homme pénétra dans le campement, s’arrêtant autour des soldats qui déjà se groupaient par compagnies. Il paraissait chercher quelqu’un.

Comme il venait du côté de Pierre, celui-ci s’aperçut que le nouvel arrivé portait un autre uniforme que celui des zouaves. Un instant après, il crut reconnaître sa démarche. Il fit quelques pas et, brusquement, s’écria à mi-voix:

«Gaston»

–Ah! te voilà enfin! Je te cherche depuis deux heures du matin, dit le nouveau venu, qui portait avec désinvolture la lourde capote du garde national de marche. Vous vous battez tout à l’heuxe, heureux gaillards. On s’ennuie rudement à Paris. On va faire la popotte sur les remparts. On hurle le Chant du départ et la Marseillaise. Mais on ne peut pas obtenir des avocats qui nous gouvernent la faveur de se faire casser la tête.

–Qu’est-ce que tu viens faire ici?

–Je suis chargé, pour toi, d’une commission importante. Une lettre d’Hortense.

Et il tendait à Pierre d’Arnaud un billet sur papier satiné, plié en triangle.

–A quoi bon? dit Pierre; et, prenant la lettre, il la déchira en petits morceaux. Le vent emporta les chiffons de papier dans une haie de broussailles nues, le long de la voie.

–La pauvre femme! soupira Gaston avec un attendrissement railleur.

–Tu la consoleras.

–Qu’est-ce que tu as?

–J’ai que je suis décidé à prendre désormais la vie au sérieux. Je n’en ai pas pour longtemps peut-être, ajouta-t-il avec une amertume tranquille.

–Tu as tort. J’espérais t’avoir converti. Moi, comme Figaro, je ris de tout, de peur d’être obligé d’en pleurer.

Ils furent interrompus. Le bataillon se mettait en marche, sans bruit.

–Adieu, Gaston.

–Tu sais, dit tout à coup le garde national avec un subit élan d’affection, je reste avec toi.

Il alla dire quelques mots au commandant, qui haussa les épaules avec indifférence, et, au moment où la dernière compagnie défilait, Gaston prit place dans le rang à côté de Pierre.


II

Le bataillon passa sous la voûte du chemin de fer, et se dirigea–vers la Marne, par le rondpoint de Plaisance. Partout, dans la campagne, on distinguait confusément des régiments et de l’artillerie en marche.

A un croisement de chemins, on s’arrêta pour laisser passer une batterie. Le major, grelottant dans son manteau, causait avec Pierre et Gaston.

«C’est étrange, dit-il tout bas. Le matin de Reichshoffen, le régiment s’est arrêté ainsi, à un carrefour tout semblable, pour laisser le passage à l’artillerie. Il y avait des oseraies et une ligne de peupliers, comme vous en voyez là, à droite. C’est comme un mauvais rêve.»

Et, quittant les deux amis, il s’avança vers la tête de la colonne, sautillant pour éviter les flaques d’eau des ornières. On eût dit de loin un corbeau gigantesque.

La batterie passa au grand trot, avec les servants de pièces rudement secoués sur les lourds caissons, leur foulard autour de la tête à cause du froid, et l’on se remit en marche.

En face, derrière les lignes de l’ennemi, une raie. blanchâtre annonçait l’aube. Une tache de sang pâle apparut ensuite; des nuages, qui couraient au bord de l’horizon, la balayaient par instants; mais elle s’étalait peu à peu, sans parvenir pourtant à être lumineuse.

Tout à coup les nuages se dissipèrent. Le soleil parut, soleil d’hiver, rouge et sans rayons.

Les zouaves s’arrêtèrent près de la Marne.

Presque aussitôt la bataille commençait. Le fort de Nogent, les diverses batteries placées sur le plateau d’Avron, sur les hauteurs de Villemomble et, plus bas, au-dessus du village de Neuilly-sur-Marne, évacué par les Prussiens, couvraient de feu Bry et Villiers. A droite et au centre, vers Joinville et Champigny, s’engageait une vive fusillade, que coupait le déchirement âpre et strident des mitrailleuses. Sur le coteau qui s’étendait en face, de l’autre côté de la rivière, on aperçut bientôt les feux des tirailleurs. Les rubans de fumée se déroulaient comme des serpents le long des chemins et des haies.

Le deuxième zouaves attendait toujours, l’arme au pied. Cela dura toute la matinée.

On avait jeté deux ponts sur la Marne, mais on hésitait à faire passer les troupes de l’aile gauche; la lutte était rude vers le viaduc et la ferme de Cœuilly. Par instants on voyait faiblir les tirailleurs français. Au cas de déroute les ponts n’auraient pu suffire à la retraite.

Un capitaine expliquait cela à Pierre, impatient de combattre:

–Tiens! dit Gaston, nos généraux songent déjà à la retraite?

Enfin, vers deux heures de l’après-midi, on se décida à faire franchir la Marne à quatre, ou cinq régiments: les zouaves, le136e de ligne, les mobiles de la Côte-d’Or, d’autres encore. De ce côté vinrent aussi les amis de la France; en tête, à côté du commandant, marchait crânement la cantinière, madame de Bcaulieu.

Cinq ou six prisonniers défilèrent, qui répétaient: «Nous pas Prussiens! Nous Saxons!» et les zouaves marchèrent au pas accéléré vers Bry-sur-Marne.

Les masses allemandes, qui s’étaient montrées sur la crète du coteau vers Noisy-le-Grand, avaient disparu. Depuis quelque temps, l’artillerie française se taisait.

Le village de Bry-sur-Marne, horriblement dévasté, avait été évacué précipitamment par l’ennemi, qui n’avait pas eu le temps d’emporter ses blessés. Sous un hangar, un officier râlait, étendu sur un tas de paille sanglante.

Le bataillon traversa le village et s’engagea dans un chemin creux, derrière l’église, qui monte au plateau de Villiers. Tout à coup, sur la droite, éclata le crépitement sinistre des mitrailleuses. En face, une fusillade terrible accueillait les nouveaux arrivants.

–Nous ne sommes pas encore à Berlin, dit Gaston en tordant sa fine moustache.

Et, par un mouvement inconscient et machinal, il se plaça devant Pierre, qui l’écarta doucement.

Le sommet de la côte cachait encore le plateau.

«En avant!» cria le colonel en faisant sauter son cheval sur le talus. Un clairon s’élança à dix pas en tête de la colonne et sonna la charge. Au second coup de langue, une balle le frappait en pleine poitrine et le couchait à la renverse. Les autres clairons se précipitèrent et sonnèrent tous ensemble. Les zouaves s’élancèrent au pas gymnastique sous une grêle de balles. Gaston, impassible, examinait en courant la batterie de son chassepot, et chantonnait entre ses dents les paroles de la sonnerie:

Y a d’la goutte à boire là-haut,

Y a de la goutte à boire!

Les plus timides s’exaltaient. La charge sonnait toujours, haletante, furieuse, précipitée. C’était comme un vertige.

Aussitôt en haut, ordre aux hommes de jeter les sacs et de se déployer en tirailleurs. L’ennemi paraissait résolu à défendre vaillamment la position. Au centre, à quatre cents mètres, le mur crénelé du parc de Villiers-sur-Marne, dont les feux balayaient tout le plateau.

À droite et à gauche, des lignes de tirailleurs allemands, appuyés par de fortes réserves. Peu d’artillerie. De notre côté, il n’y en avait pas du tout. Les batteries avaient été retardées par le mauvais état des ponts.

Sur la gauche combattaient les mobiles de la Côte-d’Or. Un régiment de ligne, qui avait subi des pertes considérables, se repliait pour laisser la place aux zouaves.

Pierre entrevoyait tout cela confusément, à travers la fumée. Déjà sa compagnie se jetait en avant, la baïonnette au canon. Il s’élança en tête, suivi par Gaston, s’arrêtant tous les vingt pas pour envoyer un coup de feu.

Le clairon de la compagnie était hors d’haleine. Le fourrier, un brave garçon qui avait été de la fanfare, le remplaça et sonna la charge à son tour. Mais presque aussitôt il roulait à terre, avec deux balles dans le ventre et une dans la cuisse. Deux pas plus loin, à la gauche–de Pierre, son caporal recevait une balle en plein front et, raide mort, frappait lourdement le sol de sa tête, inondant d’un flot de sang les guêtres du jeune volontaire.

En même temps le voisin de Gaston tombait atteint en pleine poitrine. Gaston s’arrêta, mit un genou en terre et détacha son bidon pour donner un peu d’eau-de-vie au mourant qui criait: «A boire!» Une balle, lui effleurant les doigts, brisa le goulot de fer-blanc.

Quand il se releva, il ne vit plus Pierre. Le jour baissait déjà, et la fumée devenait à chaque instant plus épaisse.

Des zouaves passèrent près de lui, traînant deux pièces de canon que l’ennemi avait abandonnées. Les Allemands avaient évacué le plateau, mais le feu des murs du parc continuait sans interruption. Nos soldats tombaient, comme fauchés par une main invisible.

Gaston avait pour son ami la tendresse d’un grand frère:

«Pierre!» cria-t-il. Mais sa voix se perdait dans le tapage assourdissant de la fusillade. Il sifflota entre ses dents, suivant sa coutume dans les grandes émotions, et continua sa marche.

Bientôt le feu cessait. L’ennemi se repliait sur toute la ligne. Nous étions maîtres de la position. Les clairons sonnaient le ralliement.

Étonné de vivre, Gaston revint lentement sur ses pas. Dans les vignes, sous de grands pommiers, au pied desquels des blessés s’étaient traînés, on faisait l’appel. Bien peu répondaient.

«Pierre d’Arnaud!» fit la voix rude du sergent-major de la troisième.

Un silence. Il appela un autre nom.

Gaston s’élança vers le champ de bataille.

La nuit était presque close. Le fin croissant de la lune éclairait les monticules sombres épars dans la plaine. Le silence n’était troublé que par des gémissements plaintifs.

Il était seul sur le plateau de Villiers-sur-Marne. Les ambulances n’étaient pas encore arrivées. Que de faces pâles collées à terre il retourna, craignant toujours de rencontrer celle qu’il cherchait! Çà et là des blessés l’appelaient. Il leur parlait doucement, leur promettait qu’on allait venir les prendre, et ils se recouchaient patiemment sur la terre froide.

Au pied d’un arbre dépouillé étaient assis, frappés mortellement, mais respirant encore, deux jeunes Saxons. Gaston leur adressa la parole en allemand. Ils sourirent avec reconnaissance dans leur barbe blonde, mais ni l’un ni l’autre n’avait la force de répondre. Ils expiraient côte à côte, les dents serrées, sans un cri, sans une plainte, les ongles crispés dans le gazon.

Plus loin; au bord d’un talus, Gaston aperçut un zouave qui paraissait dormir, appuyé sur son sac, la tête dans ses deux bras croisés, les genoux ramassés et ployés sous lui. Il le reconnut à cette posture. Pierre le lui avait montré, le matin, à la halte de Plaisance. C’était un garçon de la campagne, un Breton, un faible d’esprit. Dans sa compagnie on ne l’appelait que la pauvre bête. Quand il n’était pas de service, il se couchait toujours ainsi. Parfois il restait de même tout le jour, essayant de dormir pour oublier qu’il était soldat.

Le voyant étendu dans sa pose habituelle, Gaston le prit par le bras. Mais cette fois la pauvre bête était couchée pour longtemps.

Gaston errait toujours, continuant son inspection funèbre, rencontrant à chaque pas les yeux grands ouverts des morts.

Il appelait Pierre, mais à mi-voix, n’osant pas troubler l’agonie des camarades.

Enfin, au premier rang des cadavres, près de la muraille crénelée, il trouva tout à coup celui qu’il cherchait.

Il était étendu sur le dos, évanoui ou mort, baignant dans une mare de sang. A côté de lui, son chassepot brisé.

Gaston se sentit remué jusqu’au fond des entrailles. Il aimait beaucoup Pierre d’Arnaud, mais, dans le tumulte joyeux de l’existence parisienne, il n’avait jamais soupçonné en lui-même une tendresse aussi poignante pour son grand enfant, comme il l’appelait en riant.

La lune éclairait nettement le profil pâle de Pierre. Gaston s’agenouilla à terre, plus pâle encore peut-être, sifflant tout bas la cavatine de Don Juan.

Une balle avait fracassé l’épaule du jeune homme.

Avec sa ceinture, Gaston attacha soigneusement le long du corps le bras inerte. Puis il chargea Pierre sur son dos et revint vers Bry-sur-Marne.

III

S’il y eut, pendant le siège de Paris, une ambulance remarquable entre toutes, ce fut celle qu’avait installée, faubourg Saint-Honoré, dans les appartements de la princesse Lœtizia, le célèbre Massard.

Pour le confortable et l’élégance, elle était sans rivale. Toutes les belles de l’ex-monde impérial, celles du moins qui avaient eu la pudeur de ne pas quitter Paris après le Quatre-Septem– bre, tinrent à honneur de faire partie de l’ambulance Massard. Débordé par les demandes, Massard dut faire un choix, et il y eut bien des déceptions.

C’est aussi avec un soin minutieux que Massard s’assura le concours de célébrités médicales de premier ordre. Il ne voulut pas procéder au hasard. Ce qui importait avant tout, c’est que le médecin ou le chirurgien de son ambulance modèle eût un extérieur digne et imposant, ce qu’on appelle une belle tête de savant, à la fois sympathique et sévère, qui pût se profiler avec majesté sur la tenture rouge sombre des salles.

Massard acheta donc la photographie des vingt docteurs les plus illustres de la capitale et s’enferma pendant une matinée pour étudier, en toute impartialité, l’aspect décoratif de ces vénérables praticiens. Après d’assez longues hésitations, il se décida pour le docteur Désorbiers et le chirurgien Jousselot.

Le docteur Désorbiers, à qui ce nom de vaudeville convenait assez bien, semblait tout frais sorti du répertoire de MM. Scribe et Pailleron. C’était, avant tout, un médecin de dames. S’il n’entendait pas grand’ chose au traitement des blessures,–la vue du sang lui était même assez pénible–il serait précieux, ce qui avait bien son prix, pour les migraines ou les petites indispositions que pourraient éprouver les gracieuses et vaillantes infirmières.

De taille moyenne, soigné dans sa mise, un peu grassouillet, les cheveux et les favoris frisés au petit fer, le tout d’une blancheur de neige si éclatante que l’art semblait avoir aidé la nature, le docteur, qui n’était pas ennemi de tout progrès, avait remplacé les lunettes classiques par un pince-nez en or, qui l’aurait gêné beaucoup s’il avait essayé de s’en servir, mais qu’il se contentait de manier avec infiniment de grâce et d’aisance.

Le docteur ne disait jamais rien qui valût la peine d’être remarqué. Mais il avait le rare talent de donner au mot le plus banal une valeur imprévue, en le soulignant d’un sourire spécial, de sorte qu’il ne pouvait ouvrir la bouche sans avoir l’air extrêmement spirituel.

Par un heureux contraste, qui avait tout de suite séduit Massard, le chirurgien Jousselot, au contraire, était un homme de grande taille, d’un aspect énergique et inspiré. Son crâne dégarni, bizarrement bossué, révélait au premier coup d’œil l’homme de génie. Quand il retroussait ses manches pour une opération, il semblait, à voir ses poignets robustes, qu’il allait détacher le bras ou la jambe du patient aussi aisément qu’on casse une patte de homard. Très religieux avec cela–qualité rare dans sa profession–et répétant volontiers le mot orthodoxe d’Ambroise Paré:

«Je le pansai; Dieu le guérit.»

A ces deux sommités, Massard adjoignit quelques internes élégants et bien mis, chargés principalement de distraire ces dames par des plaisanteries délicates et des galanteries de bon goût.

Puis il présida lui-même, avec un sens profond du confortable et de la mise en scène, à l’aménagement matériel de l’ambulance, depuis la lingerie, vraiment gaie à l’œil et appétissante, avec ses hautes piles de linge blanc tout neuf, embaumant l’iris, jusqu’à la petite salle réservée aux opérations, sévèrement meublée, comme il convient, de chêne sculpté, avec un vieux buffet Henri III, authentique, pour serrer les instruments de chirurgie.

Lorsque tout fut ainsi heureusement organisé, il ne restait plus qu’à réunir, une après-midi, dans le grand salon, le ban et l’arrière-ban de l’ambulance.

Massard prononça, à cette occasion, un discours remarquable. Abnégation de soi-même… simplicité… noble exemple donné aux classes ouvrières… rien n’y manquait, pas même un regret à l’adresse du régime disparu.

De petits frémissements d’aise parcouraient l’auditoire féminin. Et dans le battement des éventails–les journées étaient encore chaudes –se dégageaient des parfums subtils, aristocratiques, qui venaient imprégner les jolis petits lits blancs encore déserts qui attendaient les futurs blessés.

Tout à coup l’orateur, après une phrase touchante sur les «modestes servantes de la patrie», déploya un petit ballot qu’un jeune interne lui avait adroitement fait passer. C’étaient de mignons tabliers blancs à bavette, avec un peu de dentelle au bas, pour égayer, mais bien peu, des tabliers assez semblables à ceux que portent les pseudo-Alsaciennes dans les brasseries du quartier latin.

Quelle charmante surprise! Il distribua les petits tabliers, dont ces dames s’emparaient avec des rires enfantins.

Puis, brusquement, éteignant son sourire, Massard conclut, les yeux au plafond, par une péroraison élevée, chaleureuse, entraînante, qu’accueillit une triple salve d’applaudissements finement gantés.

Après ce triomphe, il ne restait plus qu’à désigner le chef officiel de la nouvelle ambulance. Massard se déclarait, par principe, ennemi du suffrage universel (sourires d’approbation); mais, dans la circonstance, il s’agissait d’un suffrage d’élite, et il estimait que le nouveau directeur– il semblait chercher dans tous les coins de la salle avec son lorgnon ce mystérieux personnage–n’aurait l’autorité morale nécessaire que si elle était appuyée sur la majorité–que disait-il?–sur l’unanimité de ses intelligentes administrées. Quant à lui, il avait cru pouvoir se permettre, dans un intérêt-purement philanthropique, de paraître usurper un instant ces fonctions importantes; mais il était essentiel, pensait-il, maintenant que l’organisation était définitive, de désigner aussitôt un chef vraiment digne de diriger l’ambulance modèle.

« Vous! Vous seul!» cria-t-on de toutes parts.

Massard rougit modestement et manifesta une vive surprise.

–Mais déjà Jousselot, placé à sa droite, se faisant l’interprète de tous, lui prenait solennellement les deux mains, et le suppliait de rester à leur tête.

Massard se fit bien un peu prier. «Un honneur si imprévu… Comment aurait-il pu s’attendre?…» Il céda enfin à d’aussi pressantes instances, remercia les dames d’une confiance dont il s’efforcerait de se montrer digne et, brusquement, se coiffa d’un képi à six galons, qui lui donnait un air militaire et martial bien fait pour dérider un agonisant.

C’est ainsi que fut officiellement constituée l’ambulance Massard.

Il ne manquait plus que des blessés. Paris n’était pas encore complètement investi. Le blessé ne donnait pas, et les lits blancs restaient toujours vides.

–Un jour pourtant, tandis que Massard, secondé par le docteur Désorbiers, s’efforçait de calmer l’impatience bien naturelle de ces dames, qui, pour tromper leurs espérances toujours déçues, avaient été réduites, depuis plus d’une semaine, à confectionner sept ou huit tonnes de charpie, l’interne Jolibois entra précipitamment, avec une joie mal contenue, et vint parler à l’oreille du directeur:

«Mesdames, s’écria Massard, un blessé! «

Un blessé! Le premier blessé! Ce fut un émoi, un tumulte indescriptible. Tout le monde se précipita vers le vestibule. Où est-il? Où est-il?

Jousselot les suivait d’un air grave, retroussant déjà les poignets de sa chemise.

On aperçut un jeune mobile roussâtre, le teint marqué de la petite vérole, qui lisait tranquillement son journal, assis dans un coin. Il interrompit sa lecture au bruit et regarda, avec des yeux hébétés, la cohue élégante qui se précipitait vers lui.

Son aspect causa un mouvement de déception.

–Qu’a-t-il? Où est-il blessé? demanda madame de Savignac.

Ce jeune idiot, en maniant un revolver, s’était maladroitement envoyé une balle dans le pouce gauche.

Et il exhibait ce pouce, qui paraissait d’ailleurs le faire souffrir, soigneusement emmaillotté dans un petit linge.

–Monsieur, dit sévèrement Massard, nous ne recevons ici que des blessés sérieux.

Pourtant, comme c’était le premier, il fallait être indulgent. Jousselot chargea du pansement le plus jeune des internes, une figure de poupon blanc et rose, qui était la coqueluche de ces dames. Il y avait à l’ambulance trois ou quatre sœurs de charité, pour les corvées. On confia ce blessé ridicule à la vieille sœur Alice, qui le confina dans un petit cabinet, derrière la lingerie, et on n’y fit plus désormais la moindre attention.

Plus tard, pourtant, il fallut lui couper le doigt, la gangrène s’y étant mise; mais cette opération n’excita aucun intérêt.

Massard veilla désormais à ce que pareil scandale ne se renouvelât pas. Il donna l’ordre qu’on le prévint secrètement dès qu’on amènerait un individu blessé ou soi-disant tel, et il faisait passer lui-même au nouvel arrivant un examen sévère.

Il était essentiel, en effet, à la dignité de l’ambulance-modèle de n’admettre que des blessés triés sur le volet, des blessés de choix. Quant aux malades, ils n’étaient reçus que par protection spéciale.

Bientôt eut lieu le combat désastreux de Châtillon. Les blessés, si longtemps attendus, commencèrent à affluer.

Il s’élevait malheureusement entre ces dames des querelles fâcheuses. Le jour où la belle madame de Savignac s’empara d’un jeune officier de chasseurs, atteint en pleine poitrine par un éclat d’obus, ce fut contre elle un murmure d’indignation:

«En vérité, cette femme n’avait aucune tenue. On savait d’ailleurs à quoi s’en tenir sur ses mœurs...»

Et, tout bas, dans les embrasures des hautes fenêtres, les histoires scandaleuses d’aller leur train.

Quatre jours plus tard, l’officier de chasseurs mourait.

–C’est bien fait, ne put s’empêcher de dire madame de Rhuys.

Souriant, toujours rasé de frais sous son képi à six galons, Massard se multipliait, accomplissait des prodiges de diplomatie pour adoucir et concilier toutes ces petites vanités féminines. Mais parfois il était débordé.

Gaston, très mondain, très répandu, si l’on peut employer cet abominable argot parisien, avait plusieurs dames de sa connaissance dans l’ambulance Massard.

C’est là qu’il avait fait transporter Pierre d’Arnaud.

IV

Il Y avait des salles destinées aux officiers, d’autres aux simples soldats. Mais, comme l’armée comptait dans ses rangs quelques jeunes gens du meilleur monde, la règle souffrait des exceptions. Pierre d’Arnaud fut immédiatement installé dans un petit salon blanc et or, où il n’y avait que quatre lits.

L’arrivée de ce beau garçon, gravement blessé, qu’il avait fallu monter sur une civière dans le grand escalier de marbre, avait fait une sensation profonde parmi ces dames. Quand on l’eut couché avec des précautions infinies et que le docteur Désorbiers, en attendant Jousselot, eut déclaré, avec une autorité sereine, que le nouveau venu avait avant tout besoin de repos, accentuant cette phrase d’un geste de lorgnon, comme si elle eût été infiniment profonde et spirituelle, il fallut bien que l’aimable groupe des infirmières se retirât dans un froufrou sympathique de soies et de satins. Mais, de temps à autre, la lourde portière de tapisserie s’écartait un peu: c’était une jolie curieuse qui, sur la pointe des pieds, venait regarder le visage fier et doux du jeune zouave, dont une pâleur cadavérique faisait ressortir la délicatesse, et que virilisaient un peu les cheveux coupés ras, suivant l’ordonnance.

Bref, comme blessé, Pierre d’Arnaud eut un grand succès, et ces dames remercièrent vivement Gaston d’avoir eu cette heureuse idée de faire transporter son ami à l’ambulance modèle.

Ce succès, pour le moment, Pierre ne pouvait en jouir. En proie à une fièvre intense et au délire, il ne se rendait aucun compte de l’endroit où il se trouvait.

Quand Jousselot, aidé de l’interne Jolibois, eut défait les linges ensanglantés pour examiner l’épaule fracassée, l’éminent chirurgien fit un léger hochement de tête et leva un instant vers le ciel, ou plutôt vers le plafond, ses yeux d’homme de génie, comme s’il sollicitait discrètement le concours actif de la providence.

Cette attitude fut vivement commentée et, pendant toute l’après-midi, les élégantes garde-ma lades se communiquaient la nouvelle avec un petit frémissement.

«Vous ne savez pas, ma chère?. Pierre d’Arnaud… Eh bien, Jousselot ne répond pas de lui.»

Gaston, qui avait vite compris que le service de la garde nationale, fût-elle de marche, était une assez mauvaise plaisanterie, ne se gêna pas pour en prendre à son aise; il venait tous les jours faubourg Saint-Honoré et souvent même passait la nuit au chevet de son ami. Il serait venu plus souvent si sa présence n’avait paru parfois contrarier l’ambulancière à qui appartenait Pierre d’Arnaud, mademoiselle Sabine de la Grangère.

Madame de la Grangère, la mère de Sabine, était d’origine brésilienne. Elle avait épousé un gentilhomme français, assez pauvre d’esprit, qui se ruina presque complètement à Rio-Janeiro. La veuve revint en France avec ses deux filles et, grâce au nom de son mari et à l’incontestable beauté des demoiselles de la Grangère, elle fut assez bien reçue dans les salons parisiens.

Césarine, la fille cadette, n’avait encore que quatorze ans, et malgré le développement visible de son corsage, mûri par le soleil du Brésil, sa mère s’obstinait à la traiter en enfant et à la laisser en robes courtes.

Mais Sabine, l’aînée, avait de grands succès près des hommes. Elevée à l’américaine, avec certaines libertés de langage et d’allures, elle traînait derrière elle un cortège d’adorateurs plus ou moins titrés, plus ou moins millionnaires. Mais jusqu’à présent pas un de ces adorateurs n’avait paru ambitionner le titre de prétendant.

Un jour, vers le milieu d’octobre, alors que l’ambulance fonctionnait depuis longtemps à la satisfaction générale, Massard attendait dans le vestibule un arrivage de blessés. Une sortie devait avoir lieu du côté de la Malmaison.

Il aperçut, gravissant l’escalier en soufflant, suivie de ses deux filles, la grosse madame de la Grangère. Bien qu’elle n’eût eu qu’un étage à monter, elle avait complètement perdu la respiration, et son opulente poitrine se soulevait avec une impétuosité inquiétante pour son corset.

Massard lui adressa un sourire affectueux et compatissant, et, par-dessus ses larges épaules, décocha un regard plus galant à mademoiselle Sabine et à mademoiselle Césarine.

Madame de la Grangère ne menait pas encore Césarine dans le monde. Mais Massard avait souvent rencontré la sœur aînée dans les salons et ne manquait jamais de lui adresser les plus tendres propos, qu’autorisait d’ailleurs sa chevelure grisonnante.

Oh! une mère ou un mari n’avait rien à craindre de lui. Massard, en réalité, sinon en apparence, avait depuis longtemps abdiqué. Pourvu qu’il conservât sa réputation de viveur émérite,– et il la conservait, grâce à un sourire insinuant, gros de sous-entendus légers, dont il était l’inventeur–Massard ne demandait pas davantage. Il eût même été fort embarrassé si on lui eût accordé davantage. Il avait grand soin de se montrer assez souvent aux premières représentations, dans une baignoire d’avant-scène, dont il relevait les stores à demi, en compagnie d’une femme jeune et élégante, jamais la même, tantôt une dame du monde, tantôt une cantatrice ou une comédienne célèbre, au besoin même une débutante qu’il voulait lancer. Et ses yeux, où brillait encore une jeunesse trompeuse, s’allumaient d’orgueil dans l’ombre de la loge lorsqu’il voyait les jeunes beaux de l’orchestre lancer vers la baignoire mystérieuse des regards malicieux, et lorsqu’il devinait, au mouvement de leurs lèvres, des commentaires flatteurs.

Mais, bien entendu, le rideau baissé, Massard ramenait à son domicile la dame, quelle qu’elle fut, avec une tendresse respectueuse, et s’empressait de rentrer chez lui, où l’attendait un excellent lit, avec une boule d’eau chaude et un foulard, qu’il roulait deux fois autour de sa tête, sans aucune prétention.

Bientôt la veilleuse dessinait sur le fond du lit l’ombre paisible et grotesque du pacha platonique.

–Comment va madame Massard? demanda madame de la Grangère.

A cette question imprévue, Massard resta uri instant stupéfait, la bouche ouverte. Non qu’il y eût le moindre nuage entre lui et cette excellente dame, mais madame Massard ne se plaisait qu’en villégiature, ou si, par hasard, elle restait quelques mois à Paris, elle y demeurait tellement invisible que plusieurs personnes doutaient même de son existence. Elle existait pourtant, mais d’une façon si impersonnelle, si discrète, si ffacée, que ceux qui, par le plus grand hasard, venaient à la rencontrer étaient tentés de la prendre pour le pâle reflet d’une véritable madame Massard, depuis longtemps disparue.

En tout cas, personne n’avait jamais songé à demander des nouvelles de madame Massard.

Quand Massard fut remis de sa surprise, il répondit: «Elle va très bien, je vous remercie. Je crois qu’elle est à la campagne.»

Et il introduisit ces dames dans son cabinet.

Ce cabinet n’était autre chose que le boudoir de la princesse Lœtizia. Il était tendu de soie rose mourante, nuance un peu tendre peut-être pour le cabinet d’un directeur d’ambulance; mais Massard avait soin de corriger, par l’expression solennelle de ses traits, les gaîtés intempestives de la tapisserie.

Madame de la Grangère exposa le but de sa visite. Elle désirait vivement que ses filles fissent partie de l’ambulance.

–Hum! fit Massard, c’est que… des demoiselles. vous comprenez, chère madame… il y a mille détails. Nous n’avons ici que des dames mariées… ou veuves… des personnes expérimentées. Et vraiment, mademoiselle Césarine, notamment, est bien jeune.

–Césarine est une enfant, dit madame de la Grangère. Vous avez raison. Aussi vous l’emploierez à surveiller le linge, à faire de la charpie. Mais Sabine est brave. Et puis, ajouta-t-elle en baissant la voix, je compte sur vous, cher monsieur, sur votre tact parfait, pour ne lui donner à soigner que des blessés. convenables.

Sabine regardait Massard avec un petit air suppliant tout à fait irrésistible. Il céda et, immédiatement, procéda à l’installation des deux nouvelles infirmières.

Quant à madame de la Grangère, elle disparut après avoir remercié, et, comme c’était une femme d’intérieur, on ne la revit plus jamais à. l’ambulance du faubourg Saint-Honoré.

Pendant quinze jours, Pierre d’Arnaud fut entre la vie et la mort. Sa jeunesse enfin prit le dessus, et Jousselot déclara qu’il le sauverait.

Plusieurs fois, à travers son délire, Pierre avait senti une haleine fraîche comme un souffle printanier effleurer son front brûlant; il avait entrevu, aux clartés discrètes de la lampe de nuit, un visage de femme penché sur lui, tandis que des doigts fins et délicats tâtaient doucement le pouls du jeune blessé.

Le jour où la fièvre s’apaisa et où il reprit toute sa connaissance, à la suite d’une longue crise, Sabine de la Grangère était debout au pied de son lit, le couvant des yeux avec une touchante anxiété.

Pierre, un peu étourdi encore, se souleva sur un bras et regarda fixement cette apparition charmante. Le soleil couchant, à travers les grands arbres du parc chargés de neige, éclairait vaguement la jeune fille d’un reflet rosé, qui s’éteignait peu à peu.

Il était difficile de rêver un type plus séduisant que Sabine. Un peu élancée, fièrement cambrée dans une robe de velours marron, elle appuyait sur sa main sa joue nacrée et sa tempe délicatement veinée, que couronnaient les ondes de ses beaux cheveux châtains, tirant sur le blond.

Comme elle était forcée, pour payer ses toilettes, de peindre des éventails, qu’elle vendait fort cher, ses yeux, d’un bleu sombre, étaient souvent dissimulés derrière un mignon pince-nez d’écaille qui donnait un charme piquant à son visage un peu mélancolique. Les larges manches de la robe laissaient entrevoir la naissance du bras. Le corsage était même un peu échancré par devant–il faisait si chaud dans les salles d’ambulance.

La principale beauté de Sabine était cette carnation éblouissante, cette exquise transparence de peau des créoles blondes, pour qui toutes les comparaisons classiques de la neige ou des lis demeurent insuffisantes.

Pierre la regardait, sans rien dire.

–Je vois que cela va mieux, dit-elle d’une voix savamment caressante. Il faut vous reposer encore.

Et, s’avançant, elle se pencha sur lui, sa poitrine touchant celle du jeune zouave, et le recoucha doucement sur l’oreiller, lui frôlant le visage de ses douces mains parfumées.

Pierre sentit sur son cou le froid du bracelet d’or de Sabine.

–Allons, fermez les yeux, mon bel ami.

Et, cavalièrement, du bout du doigt, elle effleura la paupière du jeune blessé.

Le soir, quand Gaston vint prendre des nouvelles de Pierre:

–Quelle est donc la jeune femme qui me soigne? lui dit-il aussitôt.

–Une jeune femme? Mais c’est une jeune fille, Sabine de la Grangère.

–Une jeune fille? fit Pierre d’Arnaud très étonné.

V

Les trois lits de la salle où se trouvait Pierre d’Arnaud étaient occupés.

C’était d’abord un capitaine de hussards. «Eclat d’obus au mollet gauche: Champigny, 30 novembre», comme disait la petite pancarte sur papier glacé, assez semblable à un menu de grande maison, que Massard avait fait placer au chevet de chaque lit. C’était le blessé gandin, le blessé poseur; dès qu’il était seul, il tirait de dessous son oreiller un petit miroir à main et une petite brosse, et se peignait les moustaches.

Il était échu à madame de Savignac, après la fin malheureuse de son premier.

La négligence forcée de sa toilette désespérait le capitaine de hussards. Un matin, comme il se retournait sous ses couvertures, inquiet, énervé, sa belle garde-malade se pencha vers lui.

–Je voudrais…

–Quoi donc, mon ami? Parlez. De la tisane? un prêtre?

–Non. Un coiffeur.

Et il montrait avec angoisse sa barbe longue de huit jours.

Madame de Savignac courut chez Massard. Celui-ci pâlit en constatant une aussi importante lacune dans l’organisation de l’ambulance modèle. Il dépêcha aussitôt la sœur Agathe chez Lespès, avec ordre de ramener un garçon qui resterait désormais-attaché au service des blessés.

«L’éclat d’obus au mollet gauche»(pour parler comme l’interne Jolibois, qui estimait d’un chic suprême de désigner chaque blessé par la description de sa blessure), «l’éclat d’obus au mollet gauche» quand il fut rasé, poussa un grand soupir de joie, tandis que madame de Savignac, tirant une houppe mignonne d’une petite boîte d’or, secouait en riant son fin nuage de veloutine sur le menton bleu du jeune capitaine.

Le voisin de lit était un grand gaillard à barbe blonde, un Polonais, lieutenant aux Amis de la France. Très gravement blessé, il avait été confié par Massard à une infirmière qui faisait un contraste profond avec le reste du personnel, madame Berthier: une femme simple et douce, bien que très riche; cinquante ans passés, les cheveux déjà blancs. Mais le Polonais, malgré ses souffrances, aurait préféré à cette bonne maman une infirmière plus capiteuse, et jetait des regards d’envie sur l’heureux «éclat d’obus au mollet gauche.» Un soir, comme madame de Savignac passait près de son lit, il effleura de ses lèvres, au passage, ses beaux doigts chargés de bagues. Elle ne s’en offensa pas. Un blessé… un moribond peut-être… Est-ce que cela tire à conséquence?

A côté de Pierre d’Arnaud était étendu un capitaine de ligne, à moustaches grises, un vieux comme disent avec mépris les jeunes Saint-Cyriens. Fils de paysans, il avait conquis ses grades lentement, péniblement, sans aide, sans protection aucune. Et encore, n’était la guerre, il ne serait jamais passé capitaine.

Il échangeait parfois quelques mots avec Pierre. Il lui racontait qu’il avait encore sa bonne vieille femme de mère là-bas, au pays.

Le brave homme avait pour infirmière madame de Santa-Fe, une élégante éplorée, une élégiaque, pâle comme la lune et brune comme la nuit, qui parlait sans cesse, les larmes aux yeux, de son cher Antonio, mort au Mexique je ne sais quand et que personne n’avait jamais vu. Elle assommait de phrases mystiques et prétentieuses le pauvre vieux capitaine, singulièrement intimidé par ce jargon inconnu, par ces grands yeux humides et par cette poitrine aristocratique et sévère; poitrine assez opulente, d’ailleurs, mais que contenait un corset rigide, inflexible comme les principes de madame de Santa-Fe.

Souvent, tandis que.la veuve sentimentale répandait des flots d’éloquence sur sa grosse tête, rougeaude, effarée sous les cheveux gris coupés en brosse, le blessé n’osait pas ramener l’infirmière à des détails plus matériels. Il se tordait dans ses draps, avec des jurons étouffés.

Un jour, n’y tenant plus, il confia ses tortures à Massard, qui passait, majestueux et paternel.

Massard fut un peu choqué. Il fallait être sans éducation pour parler de choses aussi vulgaires dans son ambulance.

Il prévint pourtant la sœur Alice, et les yeux du blessé se reposèrent désormais avec confiance sur ce bon visage de vieille, strié de rides régulières, comme si une petite charrue l’avait soigneusement labouré.

Quant à madame de Santa-Fe, à qui Massard adressa quelques observations, elle déclara n’être venue quo pour soigner le moral des blessés et non pour d’ignobles besognes, et remit sa démission.

Sabine, cependant, entourait des plus tendres prévenances Pierre d’Arnaud.

Elle trouva un jour madame Berthier qui donnait à boire à Pierre.

–Pardon, fit-elle sèchement en s’emparant du verre de limonade. Madame se trompe sans doute. C’est mon blessé.

Malheureusement pour Sabine, Pierre était dans une disposition d’esprit qui le faisait absolument insensible au charme, troublant pour tout autre, de la jolie fille. Il ne voyait que la couche un peu trop épaisse de poudre de riz dont elle enfarinait son visage, que le rouge artificiel de ses lèvres; l’odeur pénétrante d’héliotrope qu’exhalaient ses vêtements l’entêtait et lui soulevait le cœur, comme un parfum de courtisane.

Gaston s’amusait un peu de cette curieuse antipathie.

Quant à Sabine, elle commençait à s’apercevoir, avec étonnement, du peu d’effet qu’elle produisait sur son blessé, et ses projets d’avenir –car la fine mouche avait pris ses informations –s’en trouvaient singulièrement contrariés. Les bonnes camarades, qui avaient deviné le manège, raillaient tout bas, tout haut même quelquefois.

–Jamais un mot gentil. C’est un ours, ton zouave, disait un matin madame de Savignac.

Elle venait d’assister, par une faveur toute spéciale, ainsi que Sabine, dans la salle des opérations, à l’amputation de la jambe, pratiquée sur l’élégant «éclat d’obus au mollet gauche». La blessure avait mal tourné.

–C’est un peu votre faute, avait dit tout bas Désorbiers à madame de Savignac… Il faut du calme aux blessés… les jolies femmes, très dangereux… l’excitation cérébrale… Doucement, je vous en prie, doucement. Ce pauvre garçon, si vous n’étiez pas si belle, il aurait peut-être encore sa jambe gauche.

La belle infirmière avait souri, comme à une excellente plaisanterie, et elle avait voulu être présente elle-même à l’opération. Mademoiselle de la Grangère, qui était particulièrement crâne, voulut voir aussi. Elle tenait un bras du patient tandis que madame de Savignac tenait l’autre. Seulement, sur les instances de Jousselot, qui craignait pour leurs nerfs, elles durent garder leurs yeux fixés au plafond.

Très belle tenue. Un seul tressaillement, une sensation de froid dans le dos, quand elles entendirent le léger grincement de la scie attaquant l’os. Quand tout fut terminé, on félicita ces dames beaucoup plus que le blessé lui-même. A la porte, elles rencontrèrent madame de Rhuys, qui venait prendre des nouvelles.

–A propos, dit-elle, sans attendre une réponse, vous ne savez pas? mon blessé, mon pauvre sous-lieutenant, qui avait reçu une balle dans l’aine… on craignait… pas pour sa vie… vous me comprenez… Eh bien! il est sauvé. C’est sa jeune femme qui sera heureuse. Ah! ma chère, qu’avez-vous donc? dit-elle tout à coup à Sabine.

C’étaient des gouttelettes de sang qui avaient rejailli sur le tablier à bavette. Sabine le délit tranquillement et retourna près de Pierre d’Arnaud.

Il dormait.

Gaston était à son chevet. Il mit un doigt sur les lèvres en apercevant Sabine et se leva, avec un respect mêlé d’un peu d’ironie, pour lui céder sa place. Sabine la prit sans hésiter, comme si Pierre eût été sa propriété particulière et personnelle.

Pendant ce temps, madame de Savignac, qui portait ce jour-là une robe de satin noir brodée de vieil or, promenait de salle en salle, avec un petit air de triomphe, le récit de l’opération de Joussolot, que ces dames écoutaient avec avidité.

Dans la grande salle, au moment où elle achevait sa troisième narration, agrémentée de détails plus horribles encore que les deux précédentes, les narines délicates de l’auditoire se froncèrent tout à coup; une bouffée d’odeur fade et tiède traversa la pièce. C’étaient deux infirmiers qui emportaient recouvert d’un linge, un baquet rempli de sang.

Il y eut un court silence. Puis, comme si l’odeur de ce sang les avait grisées, chacune des jolies femmes, avec plus d’acharnement que jamais, retourna accabler son blessé de prévenances, de tendresses, de caresses même… oh! bien innocentesv… Les malades ne sont-ils pas des enfants?

VI

La première fois que le mot «siège de Paris» avait été prononcé devant la princesse Lœtizia, elle fumait une cigarette turque dans son boudoir rose mourante, ce boudoir où Massard devait installer quelques mois après ses méditations et sa haute responsabilité de directeur de l’ambulance-modèle.

Encore belle et toujours fougueuse, la princesse se leva d’un bond et s’écria, avec cette aimable familiarité qui sied aux grandes dames:

–Ah! non! vous savez, mes enfants, cela ne serait pas drôle!

Les enfants en question, le prince de R..., déjà à demi gâteux, et le vieux pianiste italien V…, déclarèrent cette indignation aussi légitime que spirituelle, et tous deux, sans hésiter, vaillamment s’écrièrent:

–Nous partons avec vous!

La princesse, le soir même, filait pour Florence.

Pourtant, afin qu’on ne pût l’accuser d’ingratitude envers «son cher Paris», elle laissa à l’hôtel son aumônier, bien que ce fût pour elle une grande privation. Che volete? Il fallait bien faire quelque chose pour la France.

Et puis il fallait s’attendre à tout. La robe d’un ecclésiastique préserverait peut-être mieux l’hôtel du pillage ou de l’incendie que la livrée d’un concierge.

Lorsque Massard, peu de jours après, songea à l’hôtel de la princesse pour y établir son ambulance-modèle, il trouva le digne ecclésiastique étalant, d’un air féroce, du fromage d’Italie sur une tartine de pain, à l’aide d’un long couteau catalan. La princesse avait oublié de lui laisser ses gages.

Une ambulance… les plus jolies femmes de Paris… Au premier mot de Massard, l’abbé Domenico s’empressa de mettre tout à sa disposition. Il accepta même un dîner, en tête-à-tête, au café Anglais, où furent réglés définitivement les détails divers de l’installation.

L’abbé Domenico était Corse d’origine; grand, sec, brun comme un grillon, les yeux luisants dans sa courte barbe noire, il avait conservé quelques traits de ressemblance avec son père, un contrebandier célèbre à Porto-Vecchio.

Le premier moment de surprise passé, Massard estima que cet aventurier échappé des maquis était d’une couleur très pittoresque, et pendant toute la durée du siège on put voir l’abbé Domenico parcourir les salles des blessés, l’air tragique, marchant à larges enjambées, chaussé de grandes bottes et laissant voir, sous sa soutane entr’ouverte, la crosse de deux pistolets chargés, comme s’il était toujours prêt à brûler la cervelle des blessés, pour leur épargner les dernières souffrances.

Il parlait d’ordinaire d’un ton rude et impérieux, avec un accent rauque, guttural; mais, dès qu’il s’adressait à une des jolies infirmières, un sourire, tout à coup, découvrait ses dents blanches.

Massard et l’abbé avaient résolu de célébrer, le premier janvier, un service solennel pour les morts de l’ambulance-modèle. Une quête aurait lieu à l’issue de la cérémonie.

Tous deux passèrent une partie de la nuit dans le cabinet-boudoir rose mourante, rédigeant de petits comptes-rendus anticipés qui devaient être envoyés aux journaux des le lendemain matin.

Dans le salon-vestiaire, madame de Savignac, déjà gantée,–attachait son chapeau avec une épingle d’or.

«Vous partez!» s’écria avec désespoir le petit interne blond et rose que l’on trouvait toujours «fourré dans ses jupes», selon l’expression de madame de Savignac elle-même.

–Il est minuit, et je chante ici demain à la messe. Il faut que je regarde le Dies iræ.

–On chantera, je crois, celui de Gounod dans Faust.

–Oui, Massard le préfère et l’aumônier n’y voit pas d’inconvénient. Ce sera moins banal et moins lugubre que le Dies iræ classique. L’auditoire songera à Marguerite, à la scène du jardin. Cela distrait toujours un peu.

–J’ai apporté la partition, dit le petit interne. Qui vous empêche d’étudier ici? Je vous accompagnerai.,

–Soit, dit madame de Savignac, enlevant son chapeau. Je déteste m’accompagner moi-même.

Tous deux, un instant après, dans l’oratoire de la princesse Lætizia, déjà disposé pour la solennité du lendemain avec une sévérité coquette, étudiaient le Dies iræ dans la scène de l’église.

Madame de Savignac chantait aussi le récitatif de Marguerite, et le petit interne, enflant sa voix blanche, essayait le Souviens-toi du passé… de Méphistophélès.

––Que vous êtes drôle, mon petit! disait la belle infirmière. Chantez donc plutôt le ténor.

Et, tournant un certain nombre de pages, il entonnèrent, accompagnés par les sons traînants de l’harmonium, le duo de la prison:

Oui, c’est moi, je t’aime…

Oui, c’est moi, je t’aime…

L’enfer, la mort même

Ne me font plus peur.

Je t’ai retrouvée…

Je t’ai retrouvée…

Te voilà sauvée.

Viens. ah! viens sur mon cœur!

Ils avaient commencé en sourdine, déchiffrant du bout des lèvres; puis, peu à peu, allumés par la mélodie banale, mais langoureuse et caressante, ils finirent par chanter à pleine voix, et, pour plus de vérité, le petit interne rose, en achevant sa partie

Viens… ah! viens sur mon cœur!

abandonna un instant l’accompagnement et passa son bras autour de la taille de la chanteuse.

Attiré par le bruit, l’aumônier parut sur le seuil de l’oratoire, le regard sévère, n’ayant entendu que la voix du petit interne; mais, dès qu’il aperçut madame de Savignac dans sa robe nacarat, sa figure redevint souriante et ses lèvres retroussées laissèrent apparaître ses dents blanchs:

L’interne, un peu rougissant, avait repris, par contenance, le Dies iræ:

Que dirai-je alors au Seigneur?

Où trouverai-je un protecteur,

Quand l’innocent n’est pas sans peur?

Cependant l’aumônier félicitait vivement de son zèle madame de Savignac et la remerciait du concours qu’elle voulait bien prêter à la messe funèbre. Puis, après s’être agenouillé un instant devant l’autel, l’abbé Domenico, toujours souriant, disparut, s’excusant d’avoir troublé dans ses études la belle infirmière.

Il ne fut bruit dans Paris, le lendemain, grâce aux notes rédigées par Massard, que du service funéraire célébré à l’ambulance-modèle.

C’est qu’aussi la mise en scène avait été l’objet d’un soin tout spécial. Massard, sur une sorte d’estrade, avait eu l’ingénieuse idée de grouper ses principaux blessés, tirant parti, avec un génie véritable, de la variété des uniformes. Ce qui le contrariait, c’est qu’il aurait eu besoin, au fond à gauche, d’un hussard; il n’en avait qu’un, «l’éclat d’obus au mollet gauche», qui, récemment amputé, n’était pas transportable. Quelques blessés se levaient pour la première fois. Parmi ceux-ci Pierre d’Arnaud, à qui Massard tenait beaucoup. Gaston avait dû lui demander comme une grâce, de la part de l’aimable directeur, de vouloir bien sortir de son lit et revêtir son costume de zouave, encore taché de sang.

Quand Pierre apparut, très pâle encore et chancelant, appuyé sur Sabine de la Grangère, cette entrée fit sensation.

Massard lui avait réservé une place au premier plan de son tableau vivant et, pendant la messe, les regards des femmes ne quittaient guère le sympathique blessé.

Le discours de l’abbé Domenico ne fut pas précisément ce qu’avait rêvé Massard. C’était, par instants, une sorte d’appel aux armes féroce, enfiévré, comme si l’âme du père, de l’aventurier hardi qui, plus d’une fois, dans la montagne, avait fait le coup de feu avec les gendarmes, était tout à coup venue bondir sous la sainte étole du ministre du Seigneur.

Mais la sensation fut indescriptible. Il fallut un geste de Massard pour réprimer les applaudissements qui allaient éclater.

La quête produisit plus de vingt mille francs.

Toute cette comédie funèbre mit le comble à l’écœurement de Pierre.

Il se recoucha, très souffrant, très triste, plus indifférent que jamais aux tendres attentions de Sabine.

VII

Le lendemain, Pierre d’Arnaud confia à Gaston son vif désir d’être soigné non par mademoiselle Sabine, mais par madame Berthier, la seule figure parmi toutes les ambulancières sur laquelle ses yeux se reposaient avec un affectueux respect.

–Tu sauras faire cela, n’est-ce pas?... préviens mademoiselle de la Grangère.

–Singulière commission… n’importe.

Et, bravement, Gaston se mit à la recherche de Sabine, pour s’acquitter de ce message peu flatteur.

Il connaissait la jeune Américaine, comme on l’appelait dans le monde, bien qu’elle fut en réalité Française. Il avait même, comme tant d’autrès, subi le charme de Sabine, la fascination de ses yeux bleu sombre, un peu myopes, que le petit pince-nez cachait trop souvent, mais dont le regard savant, lorsque mademoiselle de la Grangère daignait les laisser voir, avait je ne sais quelle timidité spirituelle et comme un vague étonnement de la vie.

L’éducation assez libre de Sabine avait même permis au jeune homme d’ébaucher un petit roman. Madame de la Grangère, qui passait sa vie étendue sur un canapé, s’éventant pendant l’été et, pendant l’hiver, rôtissant avec conscience devant sa cheminée, fermait les yeux complaisamment, surtout lorsqu’elle flairait un parti convenable pour sa fille aînée. Sabine échangea avee Gaston une correspondance assez tendre. Le flirtage alla même fort loin, et la jeune fille, brûlant ses vaisseaux, eut l’imprudence d’accepter un rendez-vous, par un matin de printemps, dans un des coins déserts du bois de Boulogne. Elle avait exigé seulement que ce rendez-vous fût «à cheval», ce qui avait beaucoup égayé Gaston.

Ils marchaient au pas, le jeune homme se penchant de temps à autre sur sa selle pour effleurer des lèvres le gant de la jolie cavalière, qui souriait, croyant déjà son triomphe assuré. Mais Gaston s’était mis tout à coup à parler des pures délices d’une amitié de femme, rêvant une tendre et poétique union de leurs deux âmes, qui les élèverait bien au-dessus des conventions vulgaires et des préjugés. Il avait préparé tout un discours très éloquent, profondément respectueux d’ailleurs, mais où il ne parlait pas plus du mariage que s’il eût complètement ignoré l’existence de cette institution.

Sabine l’écouta quelques minutes, les lèvres serrées; puis, brusquement, coupant net une phrase lyrique par un regard méprisant, acéré, elle rendit la bride à sa jument et partit toute seule, au grand galop, dans la direction de l’arc de l’Etoile.

Telle avait été leur dernière entrevue.

Gaston, néanmoins, aborda sans aucun embarras la jeune fille, qu’il trouva dans la grande salle, assise près d’une haute fenêtre, regardant le jardin étincelant de givre.

–Vous désirez me parler? dit-elle.

–Oh! un mot seulement.

Et, brusquement, il aborda l’objet de son ambassade.

Trop poli pour parler de l’antipathie de Pierre d’Arnaud et de l’étrange crise de pureté qu’il subissait, Gaston s’en tira par d’aimables plaisanteries. Il rappela les paroles du docteur Désorbiers à madame de Savignac, le jour où l’on avait dû couper la jambe au lieutenant de hussards. Pierre était non seulement un corps malade, mais un esprit endolori. Il lui fallait du calme, et une infirmière si troublante était mieux faite pour donner la fièvre que pour la calmer. Elle comprendrait sans doute.

Sabine le regarda comme elle l’avait déjà regardé un matin dans l’allée solitaire du Bois. Seulement, tout calcul à part, elle commençait à s’éprendre de son zouave, à cause de sa tristesse, de sa maussaderie même. Ce n’était pas seulement son amour-propre, c’était son cœur, ce cœur si impassible d’ordinaire, qu’elle sentait atteint.

Ce ne fut qu’un instant, un frémissement d’une seconde. Elle passa rapidement sur ses yeux un mouchoir de dentelle, et aussitôt Gaston put voir reparaître, ironique et impénétrable, le froid et délicat visage de mademoiselle de la Grangère, que personne ne se souvenait avoir vue pleurer.

–C’est tout naturel, ce que vous faites là, dit-elle d’une voix mordante. Vous me punissez de n’avoir pas voulu être votre maîtresse.

Gaston fut touché de l’effort visible de Sabine pour cacher son émotion. Il lui tendit cordialement la main.

Mais ce geste trahissait une pitié maladroite. Froissée dans son orgueil, Sabine feignit de ne pas voir la main tendue. Déjà elle avait coiffé de son éternel pince-nez ses narines roses, un peu agitées, et, tournant le dos au jeune homme, elle considérait avec attention les flocons de neige légers qui commençaient à descendre, en tourbillonnant, du ciel assombri.

Une heure après, mademoiselle de la Grangère et madame Berthier échangeaient leurs blessés.

Sabine s’installait au chevet du grand Polonais à barbe blonde, qui, malgré ses cruelles souffrances, lui fit un accueil passionné. Le soir même, tout bas, la gorge sifflante, il expliquait à la jeune fille qu’il était riche et sans famille, et lui demandait la permission de lui passer au doigt un vieil anneau d’or, à l’intérieur duquel était gravé, en russe, le mot «Toujours».

Quant à Pierre, sa figure s’était éclairée quand il avait vu s’asseoir près de lui cette bonne madame Berthier.

Elle, du moins, soignait les blessés comme une mère, et non comme une maîtresse ou une fiancée. Elle avait un fils dans l’armée de la Loire, dont elle était depuis quatre mois sans nouvelles, et elle cherchait à tromper ses mortelles angoisses, se multipliant, passant les nuits, prête aux plus répugnantes besognes comme aux plus dangereuses. Pendant trois semaines, seule avec la sœur Agathe, elle avait soigné trois mobiles bretons, atteints de la petite vérole, que Massard n’avait consenti à recevoir qu’à son corps défendant, et qu’il avait relégués au dernier étage de l’hôtel dans une sorte de grenier.

Pierre et madame Berthier furent bientôt intimes. Elle lui parlait de son fils. Il lui parlait de sa mère.

Et c’étaient entre eux de longues et caressantes causeries, auxquelles se mêlait parfois, humblement, discrètement, le blessé du lit voisin, le bon vieux capitaine de ligne, enchanté depuis qu’on l’avait débarrassé des jolies femmes.

Cependant le nouveau blessé de Sabine, le lieutenant aux Amis de la France, était loin de marcher vers sa guérison. La balle qui l’avait atteint avait touché le foie et provoqué de graves lésions internes. Par intervalles, une écume rougeâtre lui montait aux lèvres, et de petits filets de sang coulaient sur sa barbe soyeuse, blonde comme le blé. Sabine les essuyait doucement.

Le blessé la regardait d’un œil reconnaissant, amoureux, mais déjà terne et comme voilé de brume. Il ne pouvait dormir que s’il avait sa main dans celle de la jolie fille.

Une nuit–il n’y avait que cinq ou six jours qu’elle avait reçu le vieil anneau d’or,–Sabine, effrayée, sentit se refroidir tout à coup la main du jeune Polonais. Elle se dressa, et le regarda, aux clartés jaunâtres de la veilleuse. L’Ami de la France avait les yeux grands ouverts, fixés vers le plafond, où l’on voyait confusément voltiger dans des nuées roses des petits amours nus. Un flot de sang épais avait inondé sa chemise et son couvre-pied. Il était mort.

Silencieuse, mademoiselle de la Grangère ramena le drap sur la tête du cadavre, et, s’agenouillant, elle pria sincèrement.

Au petit jour, Massard, entrant sur la pointe du pied, la trouva encore à genoux; il apportait au blessé la croix de la Légion d’honneur.

Le surlendemain, Massard organisa un convoi magnifique. On avait jeté sur le corbillard, dans un savant désordre, la vareuse sanglante du mort, son sabre et son képi. Au-dessus brillait, fixée au drap mortuaire, la croix d’honneur tardive, ornée d’un large ruban de soie rouge.

Derrière le char marchait toute seule, vêtue de laine noire, couverte d’un long voile de deuil, mademoiselle Sabine de la Grangère.

Massard venait ensuite, sévère et digne. Un crêpe léger recouvrait les six galons de son képi.

Puis ces dames, toutes à pied, toutes en noir, et les blessés à peu près valides, les figurants de la chapelle, quelques-uns s’appuyant sur une canne, traînant la jambe.

Les passants regardaient ce cortège avec surprise et pitié.

Sabine voulut aller jusqu’au cimetière. Massard, au bord de la fosse, prononça quelques mots émus et jeta une petite pelletée de terre sur le cercueil.

Tel fut le dénouement des premières fiançailles de mademoiselle de la Grangère.

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Litresdə buraxılış tarixi:
15 yanvar 2025
Həcm:
220 səh. 1 illustrasiya
ISBN:
4064066319168
Naşir:
Müəllif hüququ sahibi:
Bookwire
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