Kitabı oxu: «Aventures lointaines»

Şrift:

Pierre Frédé

Aventures lointaines

Voyages, chasses et pêches aux îles Sitka, voyage en caravane à travers la Perse


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066335120

Table des matières

CHAPITRE PREMIER.

CHAPITRE II.

CHAPITRE III.

CHAPITRE IV.

CHAPITRE V.

CHAPITRE VI.

CHAPITRE VII.

CHAPITRE VIII.

CHAPITRE IX.

CHAPITRE X.

CHAPITRE XI.

UN JAMBON D’HYÈNE.

VOYAGE EN CARAVANE A TRAVERS LA PERSE.

CHAPITRE PREMIER.

CHAPITRE II.

CHAPITRE III.

CHAPITRE IV.

CHAPITRE V.

CHAPITRE VI.

PÊCHE DES PERLES A CEYLAN.

CHAPITRE VII.

CHAPITRE VIII.

CHAPITRE IX.

CHAPITRE X.

CHAPITRE XI.

YEGOR, LE PISTEUR D’OURS.

CHAPITRE PREMIER.

Table des matières

Le domaine du Poncet, en pleine Brie, est un édifice sans prétention. Il est situé sur la croupe d’une haute colline au bas de laquelle coule l’Optin qui va, un peu au-dessous du château de Pommeuse, se jeter dans le Grand-Morin, une méchante rivière très poissonneuse, dans laquelle on pêche le goujon perchade, la plus excellente des fritures, les meilleures anguilles et les plus excellentes écrevisses du département de Seine-et-Marne.

Ce domaine, où je vais chaque année passer quelques jours de vacances, appartient à un mien cousin, Robert G…, héritage paternel qu’il habite toute l’année. Je ne le plains pas. Le principal corps de logis, bâti en briques avec angles en pierre de taille et flanqué d’une tour massive servant de colombier, offre plutôt l’aspect d’un vieux tronçon de manoir antique que l’apparence d’une habitation bourgeoise. Le long des murailles grimpent des lierres, des glycines bleues, des jasmins, des rosiers, des clématites dans un pêle-mêle sauvage, en encadrant de leurs verdures les fenêtres et les portes.

On arrive à cette demeure rustique en traversant un pont de bois jeté sur l’Optin et en escaladant une avenue assez rapide, plantée d’une double rangée de noyers, de guigniers, de pommiers, de châtaigniers, et bordée d’une haie épaisse, chevelue et inculte, formée de la réunion de toutes les espèces de ronces, d’arbustes épineux, montant les uns sur les autres dans une confusion primitive. Derrière la maison, sont de vastes et splendides jardins potagers, célèbres par leurs collections d’arbres fruitiers de choix et par leurs superbes produits, qui alimentent en partie les plus riches magasins de comestibles de Paris. Le parc, également encadré par une haie vive, s’étend le long de la colline, faisant face au Morin, et va s’appuyer aux bois de Pommeuse et de Saint-Augustin.

Si la maison présente à l’extérieur l’aspect d’un débris abandonné d’un vieux manoir, elle renferme à l’intérieur de riches et somptueux appartements où l’élégance ne nuit en rien au confortable. Tout ce qui peut charmer les soirées d’hiver s’y trouve réuni: bibliothèque, collection des journaux quotidiens de toutes les nuances politiques et des journaux illustrés, collection de toutes les publications hebdomadaires; revues et albums dus aux meilleurs artistes; partitions d’opéras et d’opéras-comiques; ateliers d’armes, d’engins de pêche. Dans une des ailes de l’habitation, appuyée sur la tour, est un vaste salon circulaire, dont les fenêtres donnent sur la gracieuse vallée du Morin; autour est encadré un vaste divan large comme un lit de repos muni de nombreux coussins; au milieu, est une grande étagère ornée de pipes de toutes sortes et de tous les calibres, de boîtes à cigares, des pots de Chine renfermant cinq ou six sortes de tabacs; c’est la pièce où l’on se réunit pour causer, jouer, fumer ou lire les journaux du jour.

Au bas de l’habitation, et au pied d’une vaste terrasse plantée de tilleuls, est un étang, alimenté par les eaux de l’Optin, descendant des forêts de Vaudoy. Cet étang, d’une dizaine d’hectares d’étendue, est divisé en plusieurs compartiments par des chaussées bordées d’oseraies et de saules sylvestres et pleureurs, et dans lesquels sont enfermées diverses espèces de poissons. De l’autre côté de la maison, en face de l’avenue, est la ferme.

Rien de plus pittoresque et de plus doux que cette habitation; on y respire en approchant comme un parfum de bonheur honnête.

Ceci dit, je reviens à mes moutons.

Un jour, c’était vers la fin de novembre, le cousin Robert m’écrivit:

«J’ai pris ce matin un barbillon de six livres; j’ai accroché onze anguilles l’avant-dernière nuit et ta chambre reste inhabitée. Les pierrots ont fait leurs nids entre les persiennes et les fenêtres. Les hirondelles jacassent dans la cheminée et notre bon abbé Fauveau attend le retour de l’enfant prodigue pour tuer le lapin gras. Ce cher abbé entre dans sa quatre-vingt-deuxième année qu’il porte assez gaillardement, etc.»

Je ne pouvais me dispenser de prendre le chemin de fer et de me rendre au Poncet, où j’arrivais dans l’après-midi. Robert m’attendait assis, à côté de sa porte, sur un banc de bois ombragé par deux poiriers dont les troncs longeaient le mur, et autour desquels s’enroulaient deux vieux rosiers bengales, leurs vieux voisins de murailles.

–Attends deux secondes. Je vais prier Marguerite d’aller chez l’abbé Fauveau et de lui dire que l’heure de fricasser le lapin gras est venue, et en même temps de nous confectionner une matelote monstre. Il saura ce que cela veut dire.

Une heure après mon arrivée nous nous mettions à table. L’abbé Fauveau, vieillard tout blanc, d’une tenue irréprochable, malgré son grand âge, prit sa place ordinaire, la place d’honneur. Nous causâmes tous trois si bien avec la matelote et le lapin gras qu’il n’en resta plus que juste la part de Marguerite, le cordon bleu du cousin Robert, une brave et excellente fille d’un âge très mûr et sœur de lait de mon hôte.

Comme nous finissions de dîner, et que le café fumait dans nos tasses, notre bon abbé, bon et doux comme saint Vincent de Paul, nous entendant parler poissons, écrevisses, anguilles, nous demanda si nous avions lu Buffon.

–Oui, répondis-je, mais il y a si longtemps…

–Que tu n’en as rien retenu… Très bien; mais alors tu ne sais pas ce qu’il dit des chasseurs et des pêcheurs…

–Non! contez-nous cela, cher père.

–Buffon, mes jeunes amis, a dit quelque part, je ne sais où… à mon âge, on a oublié bien des choses… Il y a en ce monde trois genres d’hommes vertueux: les pêcheurs, les chasseurs, les agriculteurs.

–Ce qui revient à dire, fit Robert, que tous les autres métiers sont exercés par des vauriens.

–Laisse-moi continuer, Robert. Les gens qui vivent constamment au milieu de la nature, sous l’œil de Dieu, ne peuvent puiser que de bons sentiments, et pratiquer les plus aimables vertus.

–A ce compte-là, mon cher abbé, interrompit Robert, les Peaux-Rouges et les Sioux de l’Amérique, exclusivement pêcheurs et chasseurs, sont des agneaux, quoi! Et pourtant, si nous nous en rapportons aux voyageurs les mieux scalpés, les Peaux-Rouges et les Sioux sont les plus fieffés gredins qui soient sous la voûte du ciel.

–Pense ce que tu voudras, Robert, mais laisse-moi achever, fit l’abbé en riant… le pêcheur aime le calme et la méditation.

–Ah! pour le coup, mon cher père, je vous recoupe la parole. L’opinion de M. de Buffon semble un peu risquée; car le pêcheur, en suivant de l’œil le bouchon de sa ligne, peut tout aussi bien méditer une scélératesse qu’une bonne action; à preuve, c’est que le citoyen Tropmann aimait à passer ses matinées du dimanche à la pêche à la ligne sur les bords du canal de l’Ourcq; il méditait de bien jolies choses, M. Tropmann.

–Allons, fit l’abbé avec un sourire élyséen, tu vas peut-être me prouver que Buffon était un polisson, comme Racine.

–Non! les hommes de ce temps-là ne valaient pas mieux que ceux de ce temps-ci. Depuis la naissance du monde jusqu’à nos jours, la bête la plus féroce de la création, à mon avis, c’est l’homme, qu’il soit pêcheur, chasseur, agriculteur, apothicaire, huissier ou fabricant de cordes à violon. Caïn tuant Abel, n’est-ce pas le symbole de la scélératesse humaine? J’estimerais M. de Buffon, s’il avait dit ceci:

–Le pêcheur à la ligne est un naïf bourgeois, coiffé d’un chapeau de paille, ou d’une casquette de loutre, immobile comme une huître au bord de l’onde, les yeux écarquillés, suivant de l’œil, avec la patience d’un héron, son bouchon qui pirouette. Ce bourgeois est un être lymphatique qui se familiarise avec les coups de soleil, les rhumes de cerveau, les engelures, qui aime le chant de la cigale et du coucou, le soupir du vent, l’asticot, la matelote et la friture, et qui laisse sa femme porter la culotte. Nature mélancolique, il boit et mange comme un hanneton; c’est un être anémique, névrosé, qui ne pense à rien. Une créature du bon Dieu qui a trop vécu et s’éloigne de la société pour vivre tranquille au plus près de l’œil de son Créateur, sous un saule pleureur ou un peuplier, et oublier les turpitudes de sa jeunesse. Ce genre d’homme n’a pas d’opinion politique, mais sous cette trompeuse et apparente placidité, il est rageur. Il nourrit une haine féroce pour celui qui vient lui faire concurrence dans le voisinage du saule pleureur et du peuplier où il pêche. Et cette haine enragée irait jusqu’à le plonger dans l’onde et l’éternité, s’il en avait la force et n’était la crainte du gendarme et de madame la guillotine.

–Et le chasseur? demanda l’abbé en souriant.

–Le chasseur, cher père, aime les chiens, la poudre, les coups de fusils, la gibelotte, le vin blanc, la blague, les hâbleries, et les filles d’auberge. C’est ordinairement un homme sanguin et nerveux, doué d’un appétit et d’un estomac d’autruche, capable de remiser une provision de victuailles et une quantité de liquides à soutenir un chameau pendant sept jours. Armé de pied en cap, il doit se donner un air féroce, et rouler des yeux comme un crocrodile, être cuirassé contre les plaisanteries et les quolibets, avoir des opinion s politiques très carrées. Quand, à la fin de la journée, il rentre bredouille, son exaspération ne connaît plus de bornes, et sa jalousie de la chance et de l’adresse des autres prend quelquefois des proportions criminelles qui peuvent le conduire jusqu’à parlementer avec des braconniers. et leur offrir avec une cordiale poignée de main un verre de vin fuschiné.

–Et le braconnier? demandai-je au cousin Robert?

–Le braconnier est un gredin de la race de Caïn, qui a cassé les reins de son frère d’un coup de matraque, pour lui voler son gibier, et qui finit tôt ou tard par trouer la peau d’un gendarme ou d’un garde, après quoi l’État lui paie son passage pour Cayenne, agrémenté d’une pension viagère quand on ne le raccourcit pas de la tête.

A ce moment, arrivèrent le docteurCorbin, le labellion Michegru, le géomètre de l’endroit, M. Courra-patte, quelques vieux célibataires, anciens militaires en retraite. Tous venaient chaque soir chez Robert faire leur partie, qui aux cartes, qui au billard, aux échecs ou aux dames; cette société de tous les jours composait le cercle de son intimité. Quelques instants après, un autre personnage de la localité apparaissait, son fusil sur l’épaule, sans se faire annoncer, comme un commensal toujours attendu avec plaisir, et que l’on salua d’une exclamation bruyante de joie, dans laquelle la voix de mon hôte n’avait pas le timbre le moins élevé.

–Bonsoir, la compagnie!

–Tu arrives à propos, Mathieu, fit Robert. Voici un vieil ami qui vient pour chasser. Tu vas prendre une tasse de thé, et tu nous conteras une histoire pour nous distraire un peu, tu en as pas mal dans ton sac.

–Pas possible, monsieur Robert; pour le présent je suis essoufflé. Je suis venu vite, pour échapper à l’orage qui gronde dans le lointain et qui va tout à l’heure faire danser les tuiles. Le ravin est rude à monter. Laissez-moi prendre du vent, car celle que j’ai à vous narrer est assez longue.

Mathieu, que l’on avait, dans les environs, bien injustement surnommé «le braconnier», était un ancien marin. Après une campagne de pêches dans les mers polaires, qui avait duré trois ans, il s’était, à son retour, engagé dans l’armée, avait successivement fait la guerre en Crimée, en Chine, au Mexique, en Italie, et en avait rapporté la médaille militaire et le ruban de chevalier de la Légion d’honneur; décorations qu’il ne portait que le dimanche et les jours de fêtes pour aller entendre la messe à l’église de la paroisse. Son congé fini, il était revenu se fixer au pays, où il vivait du produit d’une centaine de ruches qu’il gouvernait habilement et de la fabrication, des balais de bouleau et de genêt. Brave garçon, très spirituel et amusant, ayant toujours au service de ses amis des histoires de chasse et de braconnage à dérider la face du gendarme le plus grave, de Pandore lui-même et de son brigadier.

Mathieu but un verre de punch pour donner du ton à ses bronches, bourra vigoureusement sa pipe.

–Dam! fit-il en se grattant la tête comme pour faire jaillir de ses souvenirs quelques épisodes dramatiques de sa vie de marin, j’ai navigué dans la grande tasse… J’ai pêché et chassé des phoques, des pingouins, des loutres, des canards, des rennes sauvages, des ours…

Mais avant d’arriver dans les mers polaires et de vous parler de loutres et de castors, il faut que je vous donne un idée de mon voyage à travers les deux Océans, puis de l’aspect du pays.

CHAPITRE II.

Table des matières

Je me suis embarqué à Dieppe sur la Fanny, un beau trois-mâts de sept cents tonneaux, aménagé, gréé et armé pour la pêche de la baleine, capitaine Brisecôtes, surnommé Poing de fer, parce que, quand il laissait tomber sa main sur l’épaule d’un matelot, il y faisait autant de trous qu’il avait de doigts. C’était un vieux loup de mer, connaissant son métier comme pas un. Bon enfant au fond, mais à cheval sur la discipline; il ne fallait pas l’asticoter et rire de trop près avec lui. C’était un petit-cousin à moi. Un jour, j’avais alors vingt ans, il me dit:

–Mathieu, si tu n’es pas un fainéant, tu t’embarqueras avec moi. J’ai besoin d’avoir sous la main un garçon de confiance, intelligent. Je te donne la pâtée, la niche et quatre-vingts francs par mois, ce qui équivaut à une cent deuxième part, si tu ne restes pas en roule. Au retour, tu te trouveras à la tête de deux mille huit cents francs, puisque nous devons faire une campagne de trois ans dans les mers boréales.

–Certainement, ça me chausse comme un gant, que je lui réponds, et si c’est pour de bon.

Ace doute, Brisecôtes m’envoie une tape sur l’épaule, que j’ai failli à en devenir bossu.

–Mathieu, quand je dis quelque chose, je ne ris jamais; entends-tu bien, mon garçon, il faut t’habituer à cela.

–C’est bon, j’accepte si tu consens à me frictionner l’estomac avec un verre de tafia pour me remettre l’épaule.

Le capitaine n’était pas un agneau à son bord, tant s’en fallait. Élevé sur les bâtiments de guerre, où il avait fait son apprentissage de marin, il se croyait très sérieusement, de par la grâce de Dieu et le droit divin, capitaine de la Fanny et que tout le monde, du plus petit au plus grand, devait plier sous ses moindres ordres: en un mot, c’était un autocrate absolu sur son navire. Je m’étudiai à ne pas le contrarier; car, quoique étant petits-cousins, que sa grand’mère et la mienne fussent sœurs, il m’aurait envoyé à la cale comme un mousse, ou fait appliquer sur les épaules une collection de coups de garcettes de tous les calibres. J’oubliais de vous dire qu’il avait le pied aussi leste que la main, et qu’heureusement pour l’équipage il ne se chaussait jamais autrement qu’avec des escarpins, afin, disait-il en riant comme un bouledogue qui montre les dents, que sa chaussure fût moins lourde à pendre aux reins de ceux qui se trouvaient à la portée de ses jambes.

Huit jours après cette entrevue, la Fanny quittait, moi dessus, le port de Dieppe.

Dans une navigation aussi longue, vous devez bien le penser, si la mer a quelquefois des heures douces et agréables, des calmes à se faire adorer, elle a aussi des grains d’une violence à tout briser.

Quand la tempête ou l’ouragan creusait de profondes vallées et soulevait des montagnes d’eau, le navire dansait des polkas échevelées, et la turbulence de ses mouvements occasionnait des dérangements considérables dans l’équilibre de mes entrailles. Je me tordais, en poussant des cris de paon, dans les angoisses et l’agonie de ce mal de mer dont on rit, et qui se traduit par des hoquets de cholérine quand il ne convertit l’homme le plus robuste en un cadavre inerte. Je n’avais plus conscience de ce qui se passait autour de moi. Si vous m’aviez vu dans ces moments-là, vous m’auriez pris pour un spectre ou un fou échappé de l’hôpital. Je n’avais plus figure humaine; ma barbe s’ébouriffait comme la fourrure d’un porc-épic. J’avais le teint citron, les yeux hagards et la chevelure comme un nid de pie.

Brisecôtes qui se tenait à la mer ni plus ni moins qu’une dorade, ne pouvait comprendre qu’on ne pût pas vaincre le mal; il était agacé de me voir en cet état, et, quand je souffrais et me traînais vers le bord du navire pour payer un tribut à Neptune, son humeur s’assombrissait, ses colères concentrées se traduisaient par une explosion de jurons formidables, il s’écriait:

–Va te coucher, poltron; tu es l’être le plus inutile qui se soit jamais cassé les dents à mordre du biscuit à mon bord.

Après trois semaines de navigation par les brumes froides de la Manche, sur les sombres vagues du nord à la crête écumante et sinistre, aux rauques mugissements, nous entrâmes dans les mers délicieuses et calmes des tropiques.

Peu à peu, je me familiarisai avec la mer; à l’état de malaise succéda un appétit d’enfer, et Brisecôtes, irrité de me voir manger si fort, s’écriait:

–Si j’avais cinquante gaillards aussi gloutons que toi à bord, il me faudrait embarquer un troupeau de bœufs. Mais attends un peu, je vais te faire donner du biscuit; pendant que tu amuseras tes dents de requin à le casser, tu ne penseras pas à dévorer les vivres de la Fanny.»

Nous gagnâmes enfin les vents alisés. Sous les latitudes éblouissantes et animées de l’équateur, l’Océan est généralement calme; ses mouvements sont réguliers, la vague longue et ondulante est moelleuse et caressante; elle vous soulève et retombe mollement en pluie de perles lumineuses comme les gouttes irisées des rosées de printemps. Le navire glisse comme un patin, et l’équipage, moins occupé et surtout moins éreinté, n’a plus qu’à se laisser vivre.

La chaleur devint si forte que les matelots durent manœuvrer en caleçon et en chemise avec un chapeau de paille de riz sur la tête. Le soir, nous nous réunissions au pied du grand mât ou à l’avant, accroupis comme des pingouins sur la grève, les uns, mâchant du tabac en carotte, les autres fumant dans une pipe veuve de son tuyau, nous écoutions silencieux ces éternels contes, ces aventures sans pareilles d’un vaisseau maudit, bâti un vendredi, baptisé et gréé un vendredi, et disparu un vendredi.

Au delà de l’équateur, nous retombâmes dans une mer terrible, clapotante, mouvementée; les voiles s’enflèrent, les mâts et le bâtiment crièrent de toutes parts, comme un vieux bahut qu’on effondre; le capitaine hurlait plus fort que la tempête et que les vagues qui venaient mordre les flancs du navire. Enfin nous entrâmes dans le détroit de Magellan, après l’avoir cherché pendant vingt heures. C’est en le traversant que nous perdîmes le meilleur matelot du bord, Joseph Laplanche, dit Rat-d’eau, un brave garçon, enlevé par un coup de mer.

Ce détroit, resserré, d’un côté, par des îles biscornues couvertes de broussailles ou de marécages, de l’autre par le bout du continent américain, déchiré, contorsionné, tordu, soulevé par des révolutions plutoniennes, est d’un aspect âpre et rude. Ce panorama gigantesque de sombres falaises tapissées de lichens d’un vert maussade était loin d’égayer la vue de l’équipage.

Le capitaine jeta l’ancre dans la baie du port Famine, pour faire de l’eau et mettre ses lettres à la poste. Or, la poste, dans ce pays désert, est tout simglement une boîte en fer-blanc suspendue à un énorme sapin perché sur un mamelon au bord d u rivage. Tous les navires qui passent dans le détroit, revenant en Europe, prennent les lettres et les emportent religieusement soit en Amérique, soit en Angleterre ou en France. Aucun capitaine ne manquerait à ce devoir.

Quel pays! Partout régnait une effrayante solitude; pas l’ombre ni la trace d’une habitation ou d’un homme. Autour de nous, sur le rivage, sur la mer même, dans le lointain, rien que des légions multiples de palmipèdes de toutes les formes, de toutes les couleurs, par centaines de mille, se multipliant en paix, depuis le goéland jusqu’à l’oie et au manchot (kingpingouin); rien que des oiseaux de proie, depuis le vautour infect jusqu’au corbeau. La surface du sol, formée de collines peu élevées et de plaines basses immenses, était dénuée d’arbrisseaux. De temps en temps, sur la crête des ondulations les plus hautes, se montraient quelques tristes sapins, quelques chétifs bouleaux; le reste de la verdure se composait d’une dizaine de variétés de graminées, hautes comme des roseaux, poussant sur des tourbières et servant d’asile aux aquatiques.

Pendant les quelques heures de relâche que nous y fîmes, je tuai des manchots, sorte d’oiseau stupide, toujours posé sur ses deux pattes, le bec en l’air et immobile.

Pour des hommes au régime de la viande salée, la chair de ce volatile, bien que huileuse, nous sembla avoir le goût des meilleures poulardes de France. Mais je me hâte de vous dire que je n’ai pas la prétention de croire que mon opinion soit sans appel.

A peine avions-nous levé l’ancre que le bâtiment fut assailli par un de ces coups de vent brusques et rapides, si fréquents dans ces parages.

C’était un matin. Le soleil commençait à se lever à l’horizon et lançait de temps à autre ses longs rayons à travers des nuages noirs et épais que charriait le ciel. La tempête éclata tout à coup avec une fureur inouïe. Les vagues mordaient et souffletaient le navire avec une telle rage que le capitaine dut se laisser aller à la grâce de Dieu, toutes les voiles bas. Nous demeurâmes pendant quatre jours et quatre nuits, les bras croisés, à la merci des flots. Que faire, quand cette grande et sublime voix de l’Océan délirant de fureur se fait entendre, que des abîmes effroyables se creusent sous vos pieds, et que mille avalanches de tonnerre roulent sur vos têtes, que les mâts gémissent, que les eaux grondent, sifflent, étincellent? Regarder sur les eaux profondes et suivre les formes confuses et les flancs argentés des requins tournoyant autour de nous dans l’attente d’une proie que la mort ou un accident pouvait leur apporter. Ce n’était pas gai.

Les coffres mal amarrés, la vaisselle, la marmite elle-même, tout roulait sur le pont, d’un bout à l’autre, et, au milieu de ce tapage infernal, on entendait la voix du capitaine commander les manœuvres. Après cent vingt heures de rauques gémissements, l’Océan se calma un peu, et le navire, poussé par un vent encore violent à déraciner les Invalides, filait vent arrière, quinze ou seize milles à l’heure, faisait des bonds à vous faire passer le frisson dans le dos; il sautait sur la lame comme un poisson volant. Laplanche était à l’arrière; une montagne d’eau prend le navire en flanc, le couche, passe par dessus et emporte le malheureux matelot. Au cri terrible poussé par le timonier: Un homme à la mer! tout l’équipage monta sur le pont; on s’empressa de jeter par-dessus le bord tout ce qui pouvait aider au salut du malheureux. La mer, bouleversée jusque dans le fond des abîmes, ballottait le navire comme une plume, et rendait impossible toute tentative de sauvetage par une chaloupe. Le pauvre matelot, roulé, par les vagues, s’approche d’une bouée, il la saisit enfin, et chacun de nous s’écrie: Il est sauvé! Tous les bras lui sont tendus, le capitaine l’encourage, s’accroche aux ancres au risque de se faire briser; il veut être le premier à ressaisir son matelot. Vains efforts! une lame le pousse et l’écrase contre le navire.

Inutile de vous dire la douleur de l’équipage, vous pouvez vous la figurer. Le capitaine s’arrachait les cheveux, il pleurait comme un enfant, et chacun de nous eut la prudence de se tenir quelques jours à distance de ses escarpins qui, dans ces moments critiques, traduisaient trop énergiquement sa douleur et sa colère.

Le navire reprit sa marche toujours avec une queue de requins dans son sillage. L’équipage retourna à ses manœuvres, et, quelques jours après, personne ne parla plus de la tombe sans fond qui venait de se fermer sur un camarade aimé. Le lendemain tout était oublié. Pauvre Rat-d’eau! Le marin ne s’occupait plus du passé; il ne songeait qu’à l’avenir. Sa pensée d’ailleurs le reporte incessamment vers sa famille laissée sans protection, sans guide, et sa vieille mère qu’il ne reverra peut-être plus!

Le détroit de Magellan franchi, nous entrâmes dans le Pacifique, parfois,–malgré son nom,–tout aussi rageur que les mers du Nord. L’Océan se fit beau, azuré, et le ciel sans nuage permit au soleil de nous inonder de ses flots de rayons ardents. L’équipage se reposa de nouveau de ses fatigues.

Cependant le capitaine était triste et sombre au milieu de la gaieté générale. Pourquoi? Je n’ai jamais pu le savoir. C’était un être très contrariant. Il se promenait d’un bout à l’autre du navire, et quand il passait près de nous, il nous appelait paresseux, fainéants, et prétendait que notre gaielé était un manque de respect, un oubli des convenances; que nous étions des gens de rien, mal élevés. Drôle d’homme! on ne surprenait un sourire sur ses lèvres que quand il lui tombait une dent, et il avait sa mâchoire à peu près complète.

Un baleinier, une fois sorti du port, ne fait point escale. A moins qu’il n’éprouve en route des avaries graves qui l’obligent à relâcher, il va droit et le plus vite possible, sans s’arrêter, au but de son voyage.

Or, quand le matelot commence à compter quatre-vingts ou cent jours de navigation sans la plus petite relâche, que le temps soit beau ou laid, que la mer soit calme ou enragée, il s’ennuie, il est triste, taciturne, il éprouve l’irrésistible besoin de déraper vers quelque bouchon (débit de liqueurs). La manœuvre ne se fait plus avec ces refrains bien connus.

Or, il y avait quatre-vingt-sept jours que nous étions en route et personne ne riait plus à bord. Tout le monde semblait être pris de nostalgie. Le capitaine Brisecôtes se mit à jurer comme un possédé.

–Comment, marsouins, je vous donne du poisson frais, de la viande fraîche et du pain frais à peu près tous les jours. Je vous donne du lait chaud (du rhum) soir et matin, du plum-pudding, du café, et vous n’êtes pas contents? Vous faudrait-il pas des dindes truffées? des poulardes du Mans, des pâtés de foie gras, de la chartreuse, etc.»

A cette explosion de colère succédait un bon mouvement; il faisait monter une douzaine de bouteilles de tafia et ouvrir quelques boîtes de friandises pour régaler l’équipage. On festoyait délicatement, le grog coulait à plein verre; on se couchait content.

Il avait un faible pour moi, moins à cause de la parenté qui nous unissait que parce que j’avais su le prendre par son faible. Et ç’avait été pour moi, pendant plus d’un mois, une étude de tous les instants, car j’avais à me garantir des giroflées dans les épaules et de ses escarpins dans les jambes. Il aimait le pot-au-feu! Sans un bon bouillon bien corsé, disait-il, il n’y a pas de bon dîner.

Et à bord, deux fois par semaine, je lui mitonnais un consommé à mouler le torse du Père éternel. Ces jours-là il m’appelait son cher Mathieu, et il me disait vous par respect pour mon talent culinaire.

Je fus longtemps sans pouvoir arriver à saisir son goût: tantôt c’était fade, tantôt trop salé; une autre fois le pot-au-feu manquait de couleur, ou bien il n’avait pas d’yeux. Enfin un jour il m’appela.

–Mathieu, me dit-il, fais-toi donner deux quarts de vin. Tu m’as fait un potage qui mérite une récompense. Et maintenant que tu es parvenu à faire selon mon goût, j’espère que tu vas continuer, si tu ne veux pas que je te fasse danser au son de mes escarpins, entends-tu?

–Diable, qu’ai-je donc mis aujourd’hui dans la marmite, que le capitaine est content? me demandai-je, repassant dans ma pensée, un à un, tous les ingrédients qui avaient dû entrer dans le confectionnement du bouillon.

Je vidai le vase pour en passer le résidu à l’analyse la plus scrupuleuse. Et que trouvai-je au fond? une tabatière dite queue de rat, en écorce de bouleau, dans laquelle j’avais renfermé trois noix muscades et un bâton de pommade à la vanille. Laquelle tabatière était tombée, en compagnie d’un paquet de clous de girofle, je ne sais comment, d’une planchette qui se trouvait au-dessus du fourneau.

–Le capitaine a le palais et le gosier doublés et chevillés en cuivre, comme la coque de la Fanny, pensai-je, pour aimer un bouillon de cette force-là. Enfin, si c’est son goût, il ne faut pas le contrarier; on ne peut pas disputer des goûts et des couleurs.

3,93 ₼

Janr və etiketlər

Yaş həddi:
0+
Litresdə buraxılış tarixi:
16 yanvar 2025
Həcm:
280 səh. 1 illustrasiya
ISBN:
4064066335120
Naşir:
Müəllif hüququ sahibi:
Bookwire
Yükləmə formatı:

Oxşar kitablar