Kitabı oxu: «L'aventure»

Şrift:

Pierre Veber

L'aventure


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066300456

Table des matières

I Bâtons rompus

SALON DE LECTURE DES GRANDS MAGASINS DU LOUVRE

II Une Idylle à la Lingerie

III Chansons, Romances et Gaudrioles

IV Dans la Nuit

V Le dernier salon où l’on cause

VI Chez le roi-martyr

RÈGLEMENT DE VIE

VII La scène de l’église

VIII UNE BELLE JOURNÉE

IX OU LES ÉVÉNEMENTS COMMENCENT A SE PRÉCIPITER

X SŒUR ANNE, MA SŒUR ANNE

XI COMPLAINTE DU ROMÉO INACCESSIBLE

XII ENTR’ACTE

XIII LES CURIEUX

XIV OU FINIT L’AVENTURE

XV QUE L’ON AURAIT DU PLACER EN TÊTE


JE L’AI REMERCIÉ ET JE ME SUIS REMISE A MA LETTRE.

A GYP




I Bâtons rompus

Table des matières

En vérité, une petite âme d’étagère!

Rev. SAMUEL, Homélie sur la femme.

SALON DE LECTURE DES GRANDS MAGASINS DU LOUVRE

Table des matières

Ma chère petite amie, il m’a fallu aller au, L’ouvre pour t’écrire; je sors d’une scène affreuse avec mon mari; quand je lui ai montré ta lettre, à déjeuner, il s’est mis dans une colère telle que la verrerie, seule, en tremblait; une de ces colères qui lui donnent l’aspect sournois d’un masque japonais.

«Certainement non L. Jamais de la vie!... A quoi songez-vous?... Je ne vous autoriserai pas à vous occuper du procès de votre amie Germaine. Vous savez ce que je pense d’elle... D’ailleurs je suis au courant, elle a tous les torts. Censy m’a rapporté l’affaire dans ses moindres détails, comment il avait surpris sa femme, etc., etc.»

Entre parenthèses, tu devrais bien recommander le silence à ton ex-époux; il sera toujours temps pour lui de raconter ces histoires-là, une fois le divorce prononcé. Assez de charitables niais se chargent de répandre l’anecdote où il joue un rôle réputé comique depuis Molière, et même avant.

Vraiment, il se conduit avec la dernière gaucherie: demander le divorce en invoquant le flagrant délit! On n’est pas plus province! Il paraît que cela simplifie la procédure: mais, à ta place, je m’arrangerais pour obtenir une séparation plus discrète; on a tenu rigueur à Mme Fortio, deux hivers durant, parce qu’elle avait divorcé avec un fâcheux motif; c’est stupide, mais que veux-tu? M. Censy a déclaré qu’il employait le flagrant délit afin que tu n’épouses pas Gérard, après le jugement. Mais, que tu l’épouses ou que tu ne l’épouses pas, le résultat est le même, en définitive. Si ton mari avait du savoir-vivre, il le comprendrait; deux personnes se prennent; au bout de plusieurs années, elles reconnaissent qu’elles n’étaient pas nées l’une pour l’autre; il y a maldonne, elles se séparent, rien de plus simple.

J’ai parlé dans ce sens à Roger; nous nous sommes disputés jusqu’au dessert; moi, je prenais ton parti, et lui, nécessairement, soutenait M. Censy; à la fin, le cher homme est devenu rouge brique, il a jeté sa serviette dans la corbeiile à pain, en gerant :

«Je vous interdis de revoir Mme Censy, c’est une petite...»(Ici un vilain mot qui rime avec rue.)


–JE VOUS INTERDIS DE REVOIR Mme CENSY.

Ma pauvre chérie, figure-toi que dans les premiers temps de mon mariage j’ai failli être très jalouse de toi; je m’étais mis ’dans la tête que Roger avait des intentions impures sur ta jolie personne; c’était d’ailleurs très probable; dire que, si tu y avais apporté la moindre bonne volonté, je serais débarrassée de mon mari! Allons! je ne t’en veux pas; certains dévouements dépassent les forces humaines.

Après le déjeuner, je n’ai pas osé t’écrire chez moi; celui que mon contrat appelle «le conjoint mâle» a la manie du raccommodement; cet homme-là fait toujours les premiers pas, c’est même à vous dégoûter de se fâcher avec lui; je boude et je finis par céder, tant il m’ennuie. J’en suis quitte pour une légère formalité... hum! «En pareil cas, offrez votre sacrifice au Seigneur», me recommandait l’abbé Vigot, qui dirige tout ou partie de ma conscience. Vraiment, le Seigneur n’est pas dur!

Mon mari entre à pas de loup dans ma chambre et, au moment où je m’y attends le moins, il me plaque un gros baiser de nourrice en pleine nuque; tu n’as pas idée comme je déteste ces baisers; c’est la même impression que l’on éprouve à la mer quand une méduse se colle dans votre cou. Pouah!

Dès qu’il se croit pardonné, le «conjoint mâle», méfiant, telle la belette, farfouille dans mes tiroirs, sonde mon buvard, sous couleur de plaisanterie; pas moyen de lui cacher une lettre; alors j’ai profité du beau temps, je suis venue au Louvre t’écrire en toute tranquillité; d’où ce papier en tête duquel un lion superbe et généreux (il a les moyens) s’étale, pattes croisées, le long ’d’une majuscule. «Même quand le lion ne marche pas, on sent qu’il a une L» dirait Glaris.

Il fait très bon, du reste, dans ce salon; quand j’étais jeune fille, j’avais un immense désir d’y pénétrer; ma mère ne me laissait pas dépasser le seuil, sous prétexte qu’il traînait sur les tables dès journaux inconvenants; pour me consoler, je pensais: «Plus tard, une fois mariée, je viendrai là correspondre avec mes amoureux.» Comme on se trompe!

Il est à peine trois heures et déjà des tas de personnages dévorent les journaux; ils lisent avec soin, comme on mâche. Pas de bruit, les surveillants entrent et sortent sur la pointe du pied; il y a peut-être des malades? Deux ou trois pauvres honteux dorment à l’abri, derrière le Temps déployé; des jeunes gens désœuvrés s’absor1bent dans la lecture de feuilles diverses; il , , me semble que je resterais des heures à les regarder: leur quiétude passe en moi. Ole paisible petit salon, tout blanc, bas de plafond, si calme avec ses meubles rouges indifférents! Le jour où j’aurai des tourments de cœur, une grave résolution à prendre, ou seulement de la tristesse, j’irai méditer en ce salon...


Au MOMENT OU JE M’Y ATTENDS LE MOINS, IL ME PLAQUE UN GROS BAISER DE NOURRICE EN PLEINE NUQUE.

A la table où je suis, juste en face de moi, une femme du peuple (Marie-Jeanne, sans doute) se livre à des exercices de calligraphie contorsionnante; elle a pris la. «position classique», le coude près du corps, la tête penchée, le poignet crispé; elle pince un bout de langue entre ses lèvres; près d’elle, d’autres femmes sont en train d’écrire à leurs amants, j’en suis persuadée; il y a notamment une petite bourgeoise aux paupières bistrées, qui achève son cahier de papier; je plains le sous-lieutenant à qui le paquet est destiné.

A propos, si je t’en écris autant, ne t’imagine pas que ce soit pour tes beaux yeux; j’ai une visite à rendre dans le quartier, vers cinq heures; je ne trouve rien qui m’occupe auparavant, et je m’amuse beaucoup ici. Je barbouille du papier par contenance.

Je découvre que ce salon est un lieu de rendez-vous; je me demandais ce que trafiquaient les trois ou quatre jeunes gens attablés devant les quotidiens; maintenant, je comprends! J’ai vu entrer une dame voilée; sur le seuil, elle s’est arrêtée un instant, a passé en revue les éphèbes, puis est venue se planter derrière l’un d’eux, tout en regardant distraitement les feuilles éparses, comme une, qui hésite entre le Romanulu ou le Gradjanine; elle a toussé d’une petite toux irritée; le jeune homme avait évidemment oublié ce qui l’amenait, il lisait des choses plus intéressantes; la dame voilée a toussé encore, et encore; enfin, elle a donné de furtifs coups de parapluie sur la chaise de l’ayant-droit..

Le résultat est obtenu, l’autre sursaute, et tandis que la dame voilée gagne une des sorties, il gagne la seconde. Ils avaient l’air dégagé, innocent, de deux créatures venues dans l’intention avérée de commettre ensemble le péché de chair, et qui ne se parleront que dans le fiacre, les stores baissés.

L’ingénieux manège se répète, de cinq en cinq minutes, avec chacun des autres jeunes gens; au fond, j’ai contre ces heureux presque de la rancune; leur vie est remplie de l’imprévu qui manque à la mienne. Un préfet de police de l’Empire me racontait que la princesse X... sortait en cachette et déguisée, la nuit, liait conversation .avec des étudiants, jouait les grisettes égarées et acceptait l’hospitalité que, six fois sur sept, on lui offrait. Le lendemain, elle partait, et on ne la revoyait plus; elle était l’Inconnue d’une ; nuit, la reine Mab qui s’encanaille incognito.

Je serais très capable de courir ainsi la prétentaine sous un faux nom5tu te rappelles quand Glaris me disait de sa voix pincée:

«Comtesse, vous êtes née pour l’AVEN TURE.»

Il avait raison; à certaines heures l’AVENTURE m’attire: j’ai beau être une honnête femme, j’éprouve parfois une envie folle d’accomplir des choses extraordinaires et incompatibles, avec ma situation sociale; par exemple, répondre familièrement au monsieur mal élevé qui m’adresse la parole dans la rue, ou aguicher l’inoffensif passant dont la tête me revient.

Seulement, voilà! je n’ose pas; il n’y a que le premier faux-pas qui coûte; mais, Dieu! qu’il coûte! Mes parents ont eu grand tort de m’orner d’une belle éducation; elle m’a beaucoup gênée dans l’existence en m’arrêtant au moment de commettre les frasques, les merveilleuses frasques qui m’eussent distraite.

Glaris m’a fait une cour assez pressanté; sa jolie figure fine, un peu fatiguée, ne me déplaisait pas, avec sa calvitie régulière, comme dessinée par Le Nôtre, et sa barbe ronde taillée à l’instar des ifs; c’est un bel homme, pas bête et pas trop far. Vingt fois, il s’est cru près de réussir; au dernier tournant, je lui échappais: c’était plus fort que moi, l’éducation s’opposait aux démarches décisives. Remarque, ma chérie, que j’étais la première à en rager; mais je n’y pouvais rien.

Glaris s’est résigné, il se cantonne dans une camaraderie d’attente. Avec le temps, j’aurais peut-être fini par surmonter l’émotion inséparable d’un premier début. Tant pis!

Il est tantôt l’heure de partir et je ne t’ai pas dit l’important, le prétexte de cette lettre; je suis résolue, bien entendu, à t’aider, malgré mon mari, de tout mon pouvoir; il s’agit, pour ton divorce, d’éviter le «motif gênant». Faisons jouer mes grandes influences; j’irai trouver, à l’insu de Roger, son cousin, le juge au tribunal civil de la Seine, Guillaume Cherbois; aux dernières nouvelles, c’est probablement lui qui sera désigné; en tout cas, il te sera très utile, il est lié avec ses collègues. La camaraderie a rarement produit une plus belle primeur; il est de l’espèce des magistrats hâtifs, qui rendent autant de services que d’arrêts; il n’a rien à me refuser, je lui confierai tes intérêts et...


J’IRAI TROUVER, A L’INSU DE ROGER, SON COUSIN, LE JUGE AU TRIBUNAL CIVIL DE LA SEINE, GUILLAUME CHERBOIS

(Je suspends; depuis dix minutes, un monsieur est venu s’installer à côté de moi, il a déplié un journal, mais il essaie de lire par-dessus mon épaule ce que j’écris; je me tourne de tous côtés, je lance des regards sévères d’honnête femme qui va-t-à-pied; il continue; je ne tiens pas à changer de place, vu que je suis à l’abri des courants d’air. Je reprends.)

Tu devrais aussi t’occuper de MeHarduin-Béhague, l’avoué de ton mari; il a une grande influence sur lui. N’est-ce pas cet avoué qui vous a mariés? Je me souviens confusément que les Sennerive lui ont rendu service. Je m’assurerai d’eux; les Sennerive le tâteront.

(C’est assommant! le monsieur au journal a entamé une série de manœuvres préparatoires d’un entretien; il a l’intention de m’adresser la parole; j’essaie de le décourager par des onomatopées agacées, je n’aboutis qu’à l’enhardir.)

On m’avait appris qu’en l’absence de ta mère tu t’étais retirée dans un de ces couvents qui reçoivent les femmes en instance de divorcer; on n’avait pas pu me renseigner plus clairement; ta lettre est datée d’Ecouen; comptes-tu rester longtemps chez les Sœurs de Magdala?

Je n’irai pas te voir là, je n’ai pas une journée de libre; ce couvent est si loin! Vers le25juillet, Roger est obligé d’aller dans le Quercy, à cause des élections. Si tu campes encore à Ecouen, je cours te retrouver pour vingt-quatre heures.

(Le monsieur se tient tranquille; il feint de lire avec attention un journal étranger1 dont le titre m’échappe, parce que les lettres ont l’air d’être à l’envers; je parie qu’il n’en lit pas une bribe; mais maintenant le personnage ne daigne plus me regarder. Il n’est pas vilain, d’ailleurs, il ressemble à Abdul-Hamid jeune, sans barbe; il est très chic, en edingote. Il a posé devant lui un tube splendide à mille reflets; on dirait un miroir aux alouettes. Abdul-Hamid a beaucoup de grosses bagues au doigt; une épingle en diamants fulgure sur le vert sombre de sa cravate. J’oubliais les boutons de manchettes! Ma chère! des machins carrés en or, de vrais boucliers romains avec un semis de pierres multicolores: le budget annuel d’un ménage d’ouvriers.

Trop de bijoux, ça sent le rasta d’une lieue; mais c’est un beau rasta, sauf qu’il a les cheveux pas trop noirs; je n arrive pas à voir ses yeux... si, je les vois, ils sont bien, très bien... je te les dessine dans le coin de la page. Des yeux comme ceux de Mme Goldschmitt, les yeux en «amande honorable» avec des cils insidieux qui vous chatouillent, le fameux regard de velours, si niais. Toi qui aimes le genre levantin, tu seras contente du spécimen; j’ai envie de lui remettre ton adresse... Zut! il a vu qu’on l’avait remarqué, il reprend son travail d’approche; je parie qu’il me parle avant... Là, ça y est:

–Ne trouvez-vous pas, madame, que ces temps de printemps sont très chauds?

(Madame, c’est moi; j’écris avec une ardeur redoublée; ne fais pas attention, je ne sais pas ce que j’aligne, mais si je m’arrête, je suis perdue, il collera; .aussi je continue sans avoir l’air d’entendre... Bon, il insiste! A moi le regard irrité de la femme honnête; demi-tour, je lui montre complètement le dos.)

Voyons, où en étais-je? Ah! oui; si tu as des commissions importantes ou pressées à me donner, ne m’écris pas à la maison, mon mari ouvre mes lettres; autrefois, je le lui ai permis, et il n’y a plus moyen de l’en déshabituer. Ah! si on savait!

Donc, tu mettras une première enveloppe:

Pour Madame de Luz de Chantorey, puis tu la placeras dans une seconde enveloppe à l’adresse de:

Madame Suzanne Breuillarà,

3, rue de Prony.

Ce n’est pas loin de chez moi; Suzanne est avertie; Roger ne se méfie pas d’elle; j’aurai tes lettres le jour de leur arrivée.

Ne t’ennuie pas trop, pense à moi, et si tu as le tem....

(Non, décidément, la place n’est pas teaable; ma petite bourse ayant sauté de ma poche, le rasta l’a ramassée, et il me la rend avec un geste noble appuyé de quelques mots bien sentis sur «la négligence des jolies personnes». Sûr qu’il me prend pour une je ne sais quoi. Je l’ai remercié et je me suis remise à ma lettre; il continue à parler, je l’entends qui chuchote des compliments; alors je file; il me cramponne, cet homme jaune, et je lui abandonne la place.)

Présente mes amitiés à Gérard; a-t-il la permission d’entrer au couvent? Prenez garde! Que l’on ne vous repince pas, du moins avant l’issue du procès.

Je t’embrasse de tout cœur, ma chérie.

Ton amie,

YVONNE.

II
Une Idylle à la Lingerie

Table des matières

BRABANTIO.–Avec le Maure, dites-vous?

SHAKESPEARE, Othello.

Tu es bien bonne de me remercier; j’écris des pages et des pages, afin de me donner l’illusion de penser; quand je suis lasse, je mets un point final, je signe et je t’adresse les feuilles, parce qu’il ne faut rien perdre; tant mieux, si cela te distrait.

Oui, j’ai vu Cherbois; en effet, il a le dossier, mais il m’a répondu carrément dès, les premiers mots: «Je suis tenu à la lus. absolue discrétion, il m’est impossible’de parler.»

En fin de compte, il s’est un peu adouci, puis il m’en a confié plus que je n’en désirais; ton mari est encore dans la période aiguë, il a soif de vengeance; il arrête les passants pour leur exposer ton infortune; il ne voit pas que plus il vous rend odieux, plus il se rend ridicule; on commence à trouver qu’il a le malheur encombrant.

Pourtant il tient à son flagrant délit qui permet le divorce de plano (du latin juridique signifiant quelque chose comme: sans délai). J’ai demandé à Cherbois s’il y aurait moyen de modifier les termes de la demande en changeant les motifs invoqués par M. Censy; il s’est débattu: «Jamais de la vie, impossible!» Je lui ai dépeint la triste situation que ce divorce te créerait; il a fouillé son arsenal de ruses:

–Il y aurait bien un moyen, à la rigueur, mais on ne peut l’employer qu’avec l’assentiment du principal intéressé, et surtout avec la complicité du juge.

––Ce serait?

–... D’ amener M. Censy à retirer sa demande en divorce. Le cas est assez fréquent; nombre de maris, calmés par la solitude, arrêtent les hostilités. Voilà le premier point.

–Le second?

–Ah! c’est le plus difficile; au bout d’un délai déterminé, M. Censy introduira une nouvelle demande fondée sur d’autres griefs: injures et sévices graves, ou incompatibilité d’humeur. Seulement il faudra que le juge ne se souvienne plus de la première demande; il y a de grandes chances .pour qu’il l’ait oubliée dans la masse des divorces qui défilent.

–Le juge, c’est vous, et dès lors ça marchera tout seul...

–Oh! je vous en supplie! N’abusez pas de ma bonté; je vous en ai trop dit! Attachez-vous surtout à gagner M. Censy.

Aussitôt j’ai couru chez les Sennerive; ils m’ont promis d’intervenir auprès de Me Harduin-Béhague, l’avoué de la partie adverse. De mon côté, je m’arrangerai pour oir le Monstre en personne; il ne se déde moi; j’amènerai la conversation sur ses «ennuis» et je le chapitrerai discrètement.

J’ai tâté l’opinion; elle t’est favorable. La marquise de La Pionid disait devant moi: «Pauvre petite Germaine! elle avait épousé un homme qui m’aurait fait admettre l’Immaculée Conception!» Mme Sambrez a riposté: «Moi, je lui en aurais voulu si elle ne l’avait pas trompé!»

Mais on ne cache pas l’inquiétude générale; au cas que le motif subsiste, tu auras une foule de résistances à vaincre. Notre chère société, forcée d’accepter le divorce, ergote aujourd’hui sur le grief. Je ne désespère pas, grâce à l’appui de Cherbois. Il m’a lu, pour mon édification personnelle, . le procès-verbal de constat, qu’il a commenté en l’agrémentant de détails inédits; tu aurais crié au commissaire: «Tiens! c’est la première fois que mon mari a l’esprit d’à-propos.»

Tu as produit une grande impression sur le commissaire; il a dit à Cherbois: «Ce mari est stupide; jadis, il partageait sa femme; maintenant on lui a pris, par sa faute, le peu qui lui en restait.»

J’ai relevé dans le procès-verbal une phrase exquise touchant «la nature de vos relations» avec Gérard; j’admire les policiers qui se donnent une peine infinie pour décrire convenablement des choses inconvenantes.

–Tu avais deviné; l’autre jour, Abdul-Hamid m’a suivie; rien ne m’est plus désagréable que de me sentir filée. Ça m’énerve, m’irrite à un tel point que j’ai envie de pleurer presque. J’ai peur, très peur, j’ai la chair de poule dans le dos, et je m’affole, et je ris malgré moi; tu aperçois le résultat, on me prend pour une jeune grue.

Quand j’ai quitté le Salon de Lecture, j’avais prévu ce qui m’arriverait; le rasta se lèverait, courrait à ma suite, me bloquerait dans un coin obscur afin de m’adresser des propositions facétieuses. Ça n’a pas manqué; je l’ai eu sur mes talons.

J’ai dégringolé les escaliers, j’ai enhlé les corridors, au grand trot; il était aussi preste que moi; j’arrive à le semer dans le labyrinthe de la Ganterie; pendant qu’il croise devant les tribunes, je me sauve par les Parapluies; à la Bonneterie, je respire un peu et je m’oriente pour la sortie. Bon! Tandis que je me croyais en sûreté, il surgit de derrière la Lingerie et s’avance droit à moi. La surprise, la terreur aidant, j’ai perdu la tête, je me suis mise à rire, mais à tire sans pouvoir m’arrêter; tu sais, quand le fou-rire me prend, il ne me lâche plus.


ABDUL HAMID M’A SUIVIE.

Pour comble de déveine, j’étais seule avec lui, dans un bosquet sombre formé par des rideaux de drap; pas un commis, pas un inspecteur!...

Abdul-Hamid était ravi; il a souri en largeur (trente-deux dents, pas une de moins).

–Vous riez, tant mieux! Vous n’êtes plus farouche, au moins!

Je continuais de plus belle; alors il a froncé les petites moustaches noires qui lui servent de sourcils.

–Pourquoi vous moquez-vous de moi?

–Je ne me moque pas, mais vous m’avez fait peur...

–Oh! que je suis désolé! Alors, c’est nerveux?

–Oui, c’est nerveux... Laissez-moi.

–Ne puis-je pas vous être utile?

–Nullement. Je vous prie de me laisser.

–Ce n’est pas bien; je vous offre mes services et vous les repoussez!

Je m’étais un peu remise; mais le fourue m’avait coupé la respiration et je restais accotée contre des douzaines de serviettes-éponges. Abdul-Hamid attira une chaise et me la tendit: je m’assis. Quelle imprudence! Il apporta une autre chaise, s’assit à son tour; et ce fut un déluge de questions.

–Allez-vous mieux? Comment vous sentez-vous? Désirez-vous des sels? J’en ai. Je vous ai effrayée, n’est-ce pas? Me pardonnerez-vous?

Je répondais par monosyllabes: «Oui, non, heu!» Au fond, le premier effroi passé, je n’étais pas très fâchée: ce petit incident inattendu m’était envoyé par le bon Dieu des gens qui s’ennuient.

Abdul-Hamid me regardait de tous ses yeux, ses beaux yeux noirs où il n’y a qu’un petit bout de blanc de chaque côté des larges prunelles (encore est-il plutôt jaune), de beaux yeux doux, comme en ont les ânesses iaitières.

Il me débitait un tas de. compliments, s’affirmait que l’effroi m’allait à merveille; enfin, il me demanda:

–Suis-je indiscret en vous priant de me dire votre nom?

–Oui.

–Cependant, si je vous donne le mien?

–Je n’en ai aucun besoin.

–Je vous le donne quand même; je m’appelle Ramon Garcia de La Vega.

–Je l’aurais parié!

Après avoir lâché cette insolence étourdie, je me suis mordu les lèvres; il était trop tard, Ramon Garcia de La Vega devenait soudain familier:

–Vous me prenez pour un rasta; au fait, vous avez peut-être raison; mais chez vous rasta désigne un aventurier?

–Oh! non; il désigne aussi un étranger.

–Merci; mettons qne je sois l’un et l’autre. D’ailleurs vous avez le droit de me mal juger. En France, un homme bien élevé n’adresse pas la parole aux dames; je l’avais oublié; excusez-moi, puisque je ne suis qu’un rasta.

Ce n’était pas trop mal raisonné; je lui affirmai que je ne lui en voulais plus.

–Alors, fit-il, prouvez-le-moi en me disant votre nom!

Il me passa par la tête une fantaisie de rapin. Roger prétend que je ressemble à Clara Tender, des Variétés; je suis un peu grande comme elle, j’ai des yeux bleus qui rient comme les siens, je me coiffe comme elle; nous sommes du même blond cendré précieux; j’ai le menton un peu plus volontaire et la bouche mieux indiquée; à cela près, je pourrais jouer les Clara Tender à Rio-de-Janeiro; aussi je répondis, sans broncher:

–Vous ne m’avez pas reconnue? Je suis Mme Clara Tender, du théâtre des Variétés.;

–Ah! vraiment! Alors j’ai eu le plaisir de vous entendre, pas plus tard ’ qu’hier; vous avez une voix agréable et de particulières qualités de travesti; je vous ai surtout applaudie dans vos couplets du deuxième acte... vous savez... aidez-moi à me rappeler...

J’étais très embarrassée; je ne suis pas allée aux Variétés depuis six mois, j’ignorais ce qu’on y jouait. Je détournai la conversation; mais le señor de La Vega tenait à son idée, il me ramenait sur l’obstacle, m’interrogeant sur les interprètes. Je lui citai des noms au hasard: Taskin, Mme Galli-Marié, Galipaux, etc.

Durant dix bonnes minutes, je m’amusai à le faire poser; enfin je me levai:

–Il faut que je rentre, j’ai répétition.

A cinq heures? Tiens! c’est curieux!

–Oui; je serais à l’amende si j’arrivais en retard.


J’AI ENFILÉ DES CORRIDORS AU GRAND TROT.

–Soit, partez, madame la comtesse.

Madame la comtesse était prise à son attrape-nigaud; c’était le rasta qui s’était offert mon pastel. Comment avait-il découvert mon titre? Je ne m’étais pas coupée?

–Moi, comtesse? Vous vous trompez, monsieur.

–Vous n’êtes pas Clara Tender; elle joue en ce moment à Saint-Pétersbourg. Il y a, depuis trois jours, relâche aux Variétés. Et nuis je connais Tender, elle est moins jolie que vous. puis votre couronne est marquée sur votre petite bourse, au-dessus de vos initiales.

–Vous êtes subtil comme un mage; dites-moi mon nom, maintenant.

–Je vous avoue que je l’ignore; dites le-moi, je le saurai.

–Par exemple!

Je feignis de .me lever; il me fit rasseoir.

–N’étant pas Clara Tender, vous n’avez pas de répétition qui vous appelle à cinq heures; vous n’avez donc aucun prétexte pour vous retirer.

Je me fâchai:

–Allons, cette plaisanterie a trop duré.

–Ce n’est pas mon avis.

––Laissez-moi partir.

–Oui, si vous me promettez que je vous reverrai.

–... Dans un monde meilleur, n’en doutez point.

––Alors vous ne partirez pas.

–Et si j’appelle?

–On viendra, il y aura scandale, on prendra votre nom et votre adresse; ce sera pour moi une excellente occasion de les connaître... Mais non, je vous relâche sans conditions; accordez-moi seulement la faveur de vous voir de loin, le soir, par exemple, au théâtre!

J’avais hâte de partir, je répondis:

–Puisque ça vous fait plaisir, j’y consens.

–Alors, à ce soir, au Bouis-Bouis.

–Qu’est-ce que c’est que ça?

–Le nouveau cabaret artistique, rue Caulaincourt, à Montmartre.

–Entendu!

Et je pensais à part moi: «Mon bon, ce soir, au Bouis-Bouis, on pourra toujours commencer sans m’attendre.»

Pendant que je réfléchissais, Abdul-Hamid multipliait les effets de dents, les effets d’yeux, les effets de bagues, les effets de moustache; après m’avoir répété: «A ce soir, au Bouis-Bouis», il me laissa le chemin libre, et j’oubliai de lui confier que Montmartre m’horripilait.

Il m’accompagna jusqu’à la porte; là, il fit mine de me quitter; mais j’étais sûre qu’il me filerait; aussi, une fois en voiture, , j’ai dit au cocher: «Allez au Bois, et vite, je suis en retard: » Derrière la vitre d’esmonnage, j’ai suivi le manège désespéré de mon galant, sautant dans une Urbaine afin de me pister; debout dans le fiacre, il excitait le cocher; mais, en deux minutes, qui était réglé. Alors je suis rentrée.

Naturellement, j’ai omis de rapporter à Roger cette histoire qui m’a beaucoup divertie; si mon amoureux n’avait pas été un affreux rasta, j’aurais continué l’intrigue, quitte à l’arrêter au moment où ce fût devenu sérieux; je serais allée le soir au Bouis-Bouis (Roger adore ces endroits, il m’y aurait emmenée sans se faire prier), j’aurais retrouvé Pain-d’Epice, nous aurions échangé des coups d’œil définitifs.

C’est l’Aventure; elle me tenterait, avec un partenaire de mon choix; mais vois-tu que l’on m’ait rencontrée, en train de flirter avec le tzigane à l’ombre des métrages de draps, entre une pile de serviettes-éponges et un donjon carré de coupons de toile écrue? Tableau!

Qu’est-ce que Ramon Garcia de la Véga? (Une signature qui doit lui coûter cher quand il télégraphie.) Que pense-t-il de moi en ce moment? Tu ne te figures pas comme il était drôie. aiguisant sa moustache et roulant des prunelles engageantes; il pensait clairement: «Voyons! ne boudez pas contre votre faim! Je suis joli garçon, ça saute aux yeux; je n’ai pas coutume d’attendre le bon plaisir de ces dames, moi; décidez-vous vite.» Et il agitait ses nombreuses pièces de joaillerie.

Tu te moqueras de moi, en compagne de Gérard,–je ne suis pas difficile sur le choix de mes passe-temps. Mon petit frère Jean avait enseigné une prière à ses camarades de collège: «Donnez-nous aujourd’hui notre choppin quotidien»(choppin désigne l’intrigue qui ne dure pas, la passade). Je prierais Dieu de m’accorder mon choppin quotidien, si j’étais sûre de m’en tirer toujours à si peu de frais; mais je n’ai pas de chance, je ne charme que les nègres. Encore bien heureuse d’avoir pu échapper à celui-là, qui collait. Un peu plus et je le rapportais à Roger, pour le repas du soir.

Je t’embrasse bien fort, ma chérie; je ne te plains pas, puisque tu as près de toi, chaque jour, ton cher amant. La règle de ce couvent n’est pas terrible; envoie-moi l’adresse exacte pour moi et mes amies. Présente mes amitiés à Gérard. Valentine me charge de mille choses affectueuses oour toi. Ecris à l’adresse de Suzanne Breuillard, elle est d’une obligeance parfaite.


J’AI PEUR, TRÈS PEUR, J’AI LA CHAIR DE POULE DANS LE DOS.

Roger toujours imprenable, même avec pincettes.

III Chansons, Romances et Gaudrioles

Table des matières

Mets ta main, ta p’tite main, Ta main dans la mienne.

(Vieille chanson.)

Une désolation! Cherbois n’est plus juge, il monte en grade, il est vice-président! Ce vieux singe a tant intrigué qu’il s’est fait nommer. Quel dommage! Tout marchait à souhait; j’avais averti en sous-main Me Harduin-Béhague des bonnes dispositions où se trouvait Cherbois; Harduin-Béhague, qui avait d’abord assez mal reçu les Sennerive, s’était aussitôt humanisé; et, par conséquent, ton mari commençait à donner des signes d’apaisement.

Maintenant, il a repris son assurance, Me Harduin-Béhague hausse les épaules quand on lui parle conciliation; il lâche des phrases sur l’intégrité de la Magistrature (penses-tu?).


Roger ne se doute pas de mes démarches;

Je suis sûre que l’affreux Cherbois connaissait d’avance le mouvement; et s’il ne m’a pas avertie, c’est qu’il voulait profiter de l’occasion pour être aimable à peu de frais.

Le nouveau juge est un sieur Buscher de Lacostevieille; la question se pose: fera-t-il du zèle ou n’en fera-t-il pas? Dans le premier cas, rien à essayer, au moins provisoirement; attendre quelques semaines et tâcher de se faire oublier. Dans le second cas, j’agirai par le ministère...

Ne me remercie pas; j’adore intriguailler. J’aurais été une d’action, «si les circonstances l’avaient permis»; je regrette de n’avoir pas vécu au temps de la Grande Mademoiselle; moi aussi, j’aurais fait tirer le canon, et j’aurais commandé en chef. Je me serais contentée de vivre au temps de Mme de Staël et de l’aider à taquiner l’empereur; j’en suis réduite à taquiner M. Censy.

Je me remue. ie te recrute des alliés; d’ici un mois, je tutoierai tout le personnel de la Justice. On n’imagine pas l’influence qu’une femme, une pauvre femme, peut prendre dans une administration, voire dans un tribunal. On me cite une chère madame qui fait la pluie et le beau temps à la20e chambre; le Président, le Greffier. les Conseillers sont à ses genoux; trois ou quatre grands avocats se roulent à ses pieds. Et elle n’est pas d’une beauté rare; non, elle a le tour de main pour dompter la magistrature assise. (Elle la couche, probablement.)

il persiste à plaindre Censy et à le consoler.

Tu désires des nouvelles du Tzigane, je l’ai revu! Par le plus grand des hasards.

Il m’avait donné rendez-vous au Bouis-Bouis pour le soir même; le soir même, j’étais, moi, dans mon joli dodo, et je pensais à la tête anxieuse de mon Pays-Chaud guettant la porte d entrée avec l’espérance de m’en voir surgir.

Cette nuit-là, j’ai eu des rêves compliqués où je m’évoquais courant à travers le Louvre, à bride abattue, tandis qu’Abdul-Hamid me poursuivait en jouant le Beau Danube bleu sur un alto, et il me criait: «N’ayez pas peur, je ne suis pas méchant; donnez-moi seulement votre adresse.»

Et nous traversions des couloirs, nous grimpions des escaliers: et j’étais très vexée parce que nous croisions le président Cherbois, qui ne daignait pas me saluer; je me suis réveillée le lendemain, brisée de fatigue; je t’ai écrit deux jours après et je suis allée moi-même mettre ma lettre à la poste rue Meissonier.


–JE VOUS AVOUE QUE JE L’IGNORE: DITES-LE-MOI, JE LE SAURAI.

A dîner, Roger me dit:

–Sortons-nous ce soir?

Je n’ avais aucune «idée de théâtre». Mais j’étais dans un bon jour, Roger m’agaçait moins que d’habitude; je lui répondis:

–Si ça vous fait plaisir.

–Voulez-vous que nous allions à Montmartre?

— Soit; autant Montmartre qu’ailleurs

–On vient d’ouvrir un cabaret artistique...

–Encore?

–C’est très amusant; votre cousine Valentine v a passé une heure avec son mari; elle s’est follement amusée. On dit là, parait-il, des choses tellement, des qu’on ne les comprend plus.

–Comment s’appelle ce pince-grue?

–Le Taudis... attendez, non ! Le Bouis-Bouis ! Pourquoi riez-vous?

–C’est le nom qui m’égaie.

Je ne pouvais pourtan: pas lui dire? «Je pense que votre invitation arrive trois jours trop tard!»

Bon; je m’habille (il paraît qu’il faut s’habil1er), nous partons; après un tas de recherches, nous trouvons le Bouis Bouis au fond d’un quartier sinistre, tout en haut de la Butte; seulement, à la porte du cabaret, une file d’équipages chics. Roger renvoie la voiture: «Nous rentrerons en fiacre. » Rien ne m est plus désagréable.

Nous pénétrons dans l’établissement; ou n’as pas idée d’une chaufferette pareille: une toute petite salle où l’on a casé douze rangées de dix fauteuils (comment? je me le demande encore) devant une estrade supportant un piano droit et deux paravents; là dedans, cent cinquante personnes empilées; une chaleur de bain turc, une atmosphère composée de tous les relents humains, mêlés aux muscs et aux parfums des filles, aux odeurs de pétrole et de gaz.

La décoration est fruste: des lampions éclairés à l’électricité, des éventails japonais, des affiches illustrées, des masques, et des peintures bizarres; les tentures sont en toile d’emballage.

Quant à l’assistance, rien que des habits et des toilettes; beaucoup de «du monde» ravis de respirer dans cette étuve innomable et beaucoup de grues dispendieuses; tout ce monde est ému à l’idée de voir «des artistes» de près. Les artistes-chansonniers sont en général des messieurs mal vestonnés qui, les mains dans les poches, chantent tantôt des choses gaies avec un air triste, tantôt des choses tristes avec un air gai; une ou deux dames viennent de temps en temps filtrer leur vinaigre dans les Chansons ingénues où il est question de Chevaliers, de Damoiselles, de Pages, de destriers et de tout le bric-à-brac moyenâgeux; il y a encore pour elles les Chansons villageoises; Colin et Jeannette s’en vont au bois joli cueillir la fraise, la cerise, la framboise, les mûres, les noix ou tout autre fruit à influence évidemment aphrodisiaque; tous deux se laissent choir sur la mousse, sous la feuillée, et Colin montre à Jeannette... Non, ces choses-là me crispent comme si on me frottait la plante des pieds avec du papier de verre.

Et le troubadour sentimental! Le seul de la bande qui ait une redingote et une cravate1830, et qui chante la romance amoureuse: «Nous nous sommes aimés... nous ne nous aimons plus... tu en aimes une autre... oh! comme on s’aimait! Ah! Ta main, ton bras, ton col, ta taille, ta poitrine, ta perfidie, ton inconstance...» Ces mécomptes amoureux sont soupirés par de jeunes gens à tête d’expéditionnaire ou de, calicot; on imagine mal qu’ils aient l’âme ravagée par le regret des amours défuntes.

Le spectacle m écœurait; cependant le femmes honnêtes paraissaient s’amuse, beaucoup; les grues s’ennuyaient, mais elles ne voulaient pas être en reste avec les femmes honnêtes, et elles craquaient leurs gants à force d’applaudir. Et il se défilait, et il en défilait toujours des «cher camarade Un Tel dans ses Chansons ignobles» ou des «Bon poète Machin dans ses Stances malpropres»; ils partaient du fond de la salle, dérangeaient les spectateurs pour gagner l’estrade et, après avoir béni l’assistance d’un regard de mépris las. ils jetaient leurs couplets, va-comme-je-te chante, ce sera toujours trop bon pour eux


BON POÈTE MACHIN DANS SES «STANCES MALPROPRES».

On avait envie de leur crier: «Vous savez, si vous vous ennuyez, vous pouvez vous er aller, nous ne réclamerons pas l’argent.

Je me penchai vers Roger:


ON RELEVA LA RAMPE, TANDIS QUE LE PIANO ATTAQUAIT UNE MARCHE DE SORTIE.

–Vous ne trouvez pas que c’est encore plus idiot que le caf é-concert?

–Mais non, je vous assure.

Il s’amusait, le misérable! A l’entr’acte, pendant que l’on faisait semblant de renouveler l’air, j’effectue de nouvelles tentatives pour partir; mon mari me répond:

–Si vous n’êtes pas fatiguée, restons pour la Revue.

Il y avait encore une Revue! Vadrouille-Revue! Je rageais; impossible de bouger. J’étais prise entre le «conjoint mâle» et une forte personne à figure rouge que la chaleur vernissait; au moment où l’on frappe les trois coups, j’entends la voix du placeur qui crie derrière moi: «Monsieur! tenez... par ici... il y a une place vide à coté de madame!»

Madame, c’était moi; je l’appris en voyant entrer dans notre rangée, qui?... tu l’as deviné, le señor Ramon Garcia de La Véga, déjà nommé, externe. En m’apercevant, il entamait un heureux sourire, précurseur des paroles significatives, quand je me penchai vers Roger sous prétexte de lui demander son programme; le sourire ci-dessus s’effaça soudain. Chocolat prit l’air indifférent de l’homme sans arrière-pensée; il s’assit près de moi, c’est-à-dire qu’il inséra le quart d’un rein entre moi et la dame opulente; puis, graduellement, par des pesées successives, il repoussa cette dernière et parvint enfin à installer un rein entier; cela lui suffit.

Je f avoue que le cœur me battait un peu fort; une farandole de questions me traversa la tête: «Comment a-t-il su que je serais là ce soir? Est-il venu chaque soir depuis l’autre jour? Que me veut-il? A-t-il compris que je suis avec mon mari? M’adressera-t-il la parole?» Du coin de l’œil, je l’observais; on eût juré qu’il prenait le plus vif intérêt au spectacle.

Quel spectacle? Je n’en sais ma foi rien; j’entendais confusément qu’il s’agissait d’une Moralité pour goitreux, jouée par des personnages allégoriques tels que la Vadrouille, le Toupet et la Noce; chacune de ces idées générales chantait à son tour un couplet sur les guêtres du Président, sur les divers ministres, sur la Russie, sur des événements d’un intérêt périmé, le tout relié par des calembours d’un, autre âge. Près de moi, Roger riait aux éclats, et je suppliais intérieurement la Providence:

«Mon Dieu, que mon mari ne s’aperçoive de rien!»

Il est d’une jalousie ridicule; il suffit que l’on me regarde un peu longtemps pour qu’il se croie offensé.; encore, s’il s’en prenait à ceux qui me regardent, mais il s’en prend à moi qui n’en puis mais! Jusqu’ici, l’admiration à moi témoignée par mes contemporains ne m’a rapporté que des scènes épouvantables.

Juste à ce moment de mes réflexions, je sens quelque chose qui frôle mon gant; je veux retirer ma main, pas moyen; une autre main la retient enfermée; à l’abri de son pardessus qu’il avait plié et disposé sur son bras gauche, mon voisin s’était emparé de mes phalanges et les tenait captivés dans sa paume droite.

Qu’est-ce que tu eusses fait à ma place? J’aurais dû avertir Roger; je m’en abstins, pour les raisons exposées plus haut; il y aurait eu esclandre, échange de gifles peut-être. Me dégager? ouitche, essaye! Et puis, impossible de remuer sans attirer l’attention de mon mari j ma main se débattait ainsi qu’une souris prise au piège; insensiblement et toujours à l’abri de son paletot, le brigand finit par maîtriser mon avant-bras en l’insérant entre son coude et son torse; tu vois d’ici le drame intime; j’avais une peur atroce que Roger ne se détournât vers nous. Heureusement, tandis que je me démenais, on projetait sur un écran des images lumineuses, au bénéfice desquelles on avait baissé la lumière. Je renonçai à lutter.

Alors, maître de la situation, Abdul-Hamid desserra un peu les doigts et se mit à me caresser la main doucement, très-doucement. J’éprouvai une curieuse impression, à la fois agaçante et délicieuse; je la ressentais à travers le gant, elle était ainsi lointaine et précise à là fois. Ayant pris mon parti de ce que je ne pouvais empêcher, je passai cinq minutes vraiment inédites; tu n’as pas idée de tout ce qui me tourbillonna dans le cerveau durant ces instants; je vécus un roman fantastique, rempli de péripéties folles et d’incidents assez baroques. Cette caresse, d’une sensualité si vague, me poussa vers des rêveries que je n’avais jamais eues avec cette netteté. Même aux heures de sommeil où la cohue des visions se presse en notre tête, je n’avais pas connu un pareil désarroi...

Enfin il lâcha ma main et je sentis presque du regret que cela n’eût pas plus duré; mais il était temps que le jeu cessât. On releva la rampe, tandis que le piano attaquait une marche de sortie. Je me ressaisis; j’étais furieuse, je m’en voulais de m’être abandonnée à ce manège.

Dame! il faut bien l’avouer: à la fin, le bras ne serrait plus...

Je résolus de perdre mon Espagnol dans la foule; j’y réussis en tirant Roger d’autorité; c’est-à-dire que je gagnai quelques mètres d’avance, suffisants pour nous permettre de donner notre adresse au fiacre sans être entendus. Comme nous partions, mon persécuteur sortait du Bouis-Bouis; le cocher disait à Roger:

–C’est dans le quartier Monceau?

–Oui.

L’autre a dû saisir le renseignement au vol; mais s’il me déniche dans le quartier Monceau, sans avoir ni mon nom ni mon adresse, c’est qu’il possède une riche persévérance.

Ne te moque pas de moi; en somme, je suis désolée de me savoir aux trousses une espèce de Mexicain; je n’ose plus quitter l’hôtel, je redoute de le trouver de planton à ma porte; et si on apprenait une pareille histoire, quel ridicule! «Oh! la petite comtesse de Luz qui flirte avec un homme jaune!» Et les interrogations narquoises: «Qui était ce Jus-de-Réglisse, qui vous serrait de si près au Bouis-Bouis?»

Ne montre pas ma lettre à Gérard, je t’en supplie; il n’est pas assez discret; gardons nos secrets entre femmes.

J’ai fait toutes les commissions indiquées dans ta lettre; j’ai vu le fourreur, il prendra ton manteau de ta part chez M. Censy, avec les autres pelleteries; nous sommes en avril, c’est le printemps, sauf erreur, car le froid est plus pinçant que jamais. Je vois tous les trois jours Valentine le soir. Chaque fois elle me confie mille amabilités à ton adresse. C’est la monnaie de guenon; si tu ne t’arranges pas avec ton mari, les plus empressées te tourneront le dos, voilà mon avis.

La modiste livrera dans une quinzaine; les modes ne sont pas encore sorties, à cause du froid. Pour les gaufrettes, tu les recevras par colis postal; j’ai mis sur la boîte: Médicaments, afin de rassurer les Sœurs.

Je t’embrasse bien fort; amitiés à Gérard.

IV
Dans la Nuit

Table des matières

» ROSETTE

Je crois plutôt que c’est une fée! TRIVELIN

Oh! oh! Il faudrait s’en assuret.

La Reine Mab, acte III.

Excuse-moi, ma chérie, j’aurais dû te donner des nouvelles plus tôt; mais rien ne pressait, les négociations sont en bonne voie; quant à moi, je n’ai pas eu le loisir de te répondre, je suis mêlée à un véritable roman; tu sais, je commence à croire que c’est l’Aventure, la belle Aventure; on me l’aurait annoncé il y a trois semaines dans les cartes: Un homme brun... pour la bagatelle... ayant de l’argent... Méfiez-vous d’un blond...» j’aurais haussé les épaules. Aujourd’hui, je me rends à l’évidence: il y a «un homme brun» dans ma vie, et j’ai bien peur que ce ne soit «pour la bagatelle».

Après tout, tant pis! je ne suis pas allée le chercher, il découvrira bien un jour que je me moque de lui, et, vrai, il faut être fat comme il l’est pour ne pas voir clairement combien il m’amuse.

Le jeu n’est pas méchant; dès qu’il deviendra dangereux, je l’arrêterai; j’aurai ainsi tous les avantages d’une intrigue sans les désagréments; j’aurai le mystère, l’inquiétude, le secret à garder, la confidence à t’écrire, une occupation de pensée; je combinerai des rendez-vous, je débiterai du sentimentalisme à la grosse et je m’imaginerai que je trompe mon mari.

Mais pour aller plus loin, que non! Me vois-tu... hum!... et avec cet homme de couleur? Tu te rappelle quand Glaris racontait que la duchesse de W... s’était offert un lutteur turc des Folies-Bergère; une fois bonne fortune faite, le lutteur ne voulait plus s’en aller de chez elle, et on a dû chercher des gardiens de la paix pour l’emporter. Ce souvenir suffit à garder ma vertu (on dirait un vers de Racine). Roger pourrait me permettre l’intermezzo que j’essaie en ce moment.

D’ailleurs, je suis sûre de moi, je saurai rétablir les distances, sans avoir recours aux gardiens de la paix. Je me divertis à complètement affoler mon amoureux; je goûte 1le plaisir des dompteuses. Je t’assure, une cravache, des jupons de gaze, un corsage noir étoilé de médailles et mes cheveux dénoués, voilà le costume qui me siérait.


Quand t’ai-je écrit en dernier lieu? Il y a au moins huit jours? Oui, Le lendemain je pensais un peu à Bon Zan (Jus-de-Réglisse, mon aomureux), puis, le surlendemain, je lui accordai encore une aumône de pensée; trois jours après, je ne songeais plus à personne; j’avais rep is ma tranquillité, j’osais monter en voiture sans regarder auparavant les trottoirs environnants. La semaine s’écoula, vide d’incidents.

Un soir nous passons chez Valentine après le dîner, c’est-à-dire que Roger m’y conduit avant d’aller à la Salle des Sociétés savantes.

(Quand Roger m’annonce la Salle des Sociétés savantes, je n’ai qu’à regarder le flacon d’odeur et l’envoi du fleuriste; je suis fixée. Pauvre homme! s’il se doutait de ce que j’en pense, il économiserait ses cotisations annuelles aux susdites Sociétés. Dire que, par-dessus le marché, je suis obligée de lui faire des scènes de jalousie, par-ci par-là, dans les neiges, pour n’avoir pas l’air indifférente; sinon il se vexerait. Enfin!)

Donc, Roger devait me reprendre vers minuit; il faut lui rendre cette justice: il est expéditif. Trajet, causerie et... le reste compris, deux heures lui suffisent pour ses escapades.

J’étais à peine depuis dix minutes chez ma cousine, je me sentis un peu souffrante; je priai Valentine d’avertir mon mari à son retour et de lui dire que j’étais rentrée. On me proposa de me reconduire, on insista, je refusai; nous demeurons tout à côté, la rue Brémontier coupe l’avenue de Wagram. Sans doute l’avenue de Wagram, la nuit, n’a rien de très rassurant, mais je m’affermissais en songeant à des sujets gais, à toi, à la petite fille de Valentine, à un livre que je lis avant de m’endormir; et je marchais, je marchais!

Je n’étais plus qu’à cent mètres du tournant où d’ordinaire je dépose ma peur et relève la tête, quand j’entendis des pas derrière moi.

Le sang me sauta aux oreilles, je me dis:

–Ça y est! Un voleur! S’il voit mes bijoux, je suis fraîche!

Et pas un passant dans l’avenue, pas un agent (nécessairement; ce quartier les attriste). Les pas se rapprochaient; alors je prends ma lâcheté à deux mains et je me mets à courir; l’autre court aussi, plus vite que moi, rattrapée, je me retourne, et je me trouve nez à nez avec le fameux Ramon qui me salue gravement de ces mots:

–Bonsoir, chère madame. Comment allez-vous depuis l’autre semaine?

J’ai tout de suite ressaisi mon aplomb

–Vous me ferez donc peur chaque fois que je vous rencontrerai?

–Oh! que je suis confus! Aussi, vous vous sauvez!

–C’est que vous courez après moi! On prévient!

–Je ne voulais pas vous suivre; c’est mal élevé...

–Vous vous en apercevez?

–Je voulais vous dépasser, puis revenir sur mes pas, vous saluer comme par hasard et vous parler.

–Maintenant, laissez-moi continuer mon chemin; je rentre chez moi, et si mon mari...

–Oh! votre mari n’est pas pressé!

–Au contraire; et vous me mettez en retard...

–Votre mari est, à cette heure-ci, rue Jasmin, à Auteuil.

(La Société savante de mon mari est à Auteuil, paraît-il; mais de qui Chocolat tenait-il ce détail? Je le lui demandai tout bonnement.)

–Je devrais vous le laisser ignorer, me répondit-il. De la sorte, vous auriez de moi une meilleure idée; je me poserais comme un être mystérieux qui sait tout ce que l’on désire lui cacher. Allons, j’avoue: l’autre jour, j’avais entendu ce monsieur blond... votre mari, n’est-ce pas?

–Oui.

–Je m’en doutais... Il avait donné au cocher votre adresse, mais trop bas pour que je l’entendisse; l’autre s’est penché en disant: «C’est dans le quartier Monceau?» Un instant j’ai songé à m’accrocher derrière la voiture afin de savoir où vous alliez; je suis très leste. Mais ce n’était pas pratique; j’aurais attiré l’attention du cocher, au moins celle des passants, j’aurais amené des complications fâcheuses...

–En effet.

–Je m’en suis remis au Hasard, au bienfaisant Hasard qui arrange toujours les événements de manière à réunir ceux qui doivent être réunis.

–Nous deux, par exemple?

–Parfaitement; tenez, vous partiriez demain pour Pernambouc sans m’avertir; la première personne qui vous salue rait à votre débarquement, ce serait moi.


–Pourquoi vous plutôt qu’un autre?

–Parce que; il est écrit que nous devons lier connaissance ensemble. Il serait, par consé quent, inutile de me cacher votre nom

Il me sonne d’assurance sait; cet sède une voix ex sique très pre voix de Sarah, plus longtemps et votre adresse. débitait son raiment sur un ton qui me réjouis-homme-là posquise, d’une mu nante; imagine la dans un registre un peu grave; c’est un régal de l’écouter. Je m’explique le succès de certains rastas par la séduction de leur voix, et puis ils écorchent le français d’une si curieuse façon! Le senor Ram on parle correctement; à peine s’il accroche un peu les r, s’il veloute un peu les j: «Vous êtes d’une beauté rharhe» ou «une jolie jeune figlle!» J’adore ça; on pourrait me dire toutes les inepties du monde avec cette voix-là. Il continua:

–Depuis notre dernière entrevue je parcours chaque jour ce quartier, vers deux heures et le soir à cette heure-ci; je guette les voitures, les salons illuminés dans les hôtels. Votre voiture s’est arrêtée avenue de Wagram, juste devant moi; vous êtes descendue, vous m’avez frôlé; votre mari vous a suivie jusqu’à la porte de la maison; dès que vous l’avez refermée il a glissé au cocher à voix basse: «Rue Jasmin!» J’en ai conclu qu’il voulait se rendre à votre insu rue Jasmin.

Il se tut quelques instants et reprit ensuite:

–Je pense que votre mari vous trompe rue Jasmin; voulez-vous que je m’en assure demain?

–Merci; je n’attache aucune importance à la fidélité de mon mari.

–Vous ne l’aimez pas? J’en étais certain.

–Bah! Et quelle raison aviez-vous d’en être certain?

–Il a le genre des niais blonds; il a une grande barbe dont il est fier et il est rose de bonne santé; toutes raisons pour être un niais; vous ne l’aimez pas.

–Vous vous trompez!

Je n’avais pas mis assez de force dans cette dernière protestation: il rit bruyamment:

–Vous vous défendez en affirmant que vous aimez votre mari; si vous l’aimiez, il ne serait pas rue Jasmin, ou vous y seriez avec lui.

La rigueur de ce raisonnement me frappa; je n’insistai pas. Nous étions rue Brémontier. je distinguais les fenêtres de l’hôtel. Mais je ne me souciais pas d’être accompagnée de mon chaperon bistre; or il ne paraissait pas d’humeur à me laisser partir seule. Il tenait à connaître «mon nom et ma demeure», comme on chante dans les opéras-comiques. Et après? Il m’écrirait des lettres mal ignifugées, des invitations à. la alse; mon cher mari se présenterait à point nommé pour ouvrir ces épîtres; alors il faudrait lui fournir des explications auxquelles il n’ajouterait aucune foi parce qu’elles seraient sincères. Ou bien le señor Ramon se posterait sous mes fenêtres, s’attellerait à ma suite, me cramponnerait. Ah! non! Je m’arrêtai à ce parti: l’entraîner loin de l’hôtel et le perdre ensuite, tel le Petit Poucet.

Et puis j’avais une soirée à employer, mon malaise s’était dissipé, les rues s’ouvraient larges et propices. J’acceptai gaiement l’aventure.

D’abord je résolus de nous éloigner de la rue Brémontier, dangereuse à cette heure où les domestiques vont boire aux sources avoisinantes, leur service terminé. Je tiens beaucoup à l’estime des gens de maison.

Donc, gagner du temps, quoique le perdant agréablement, semer mon cavalier à la faveur d’un passage grillé, boulevard Pereire, et rentrer avant l’arrivée de Roger.

Ah! tu vas rue Jasmin!

Quand le seigneur de La Vega me questionna sur la route à suivre, je lui répondis hardiment:

–A gauche; boulevard Pereire.

–Vous rentrez?

–Trop curieux, mon cher monsieur. Je désire vous cacher l’endroit où j’habite. Adressez-vous au nommé Hasard; il vous renseignera.

Il faisait très beau, une nuit claire, barrée à l’horizon d’une frange noire qui montait lentement, la frange d’une giboulée sournoise, striée par moments d’éclairs silencieux. J’aime le calme profond qui précède les ondées de printemps; à de longs intervalles, un souffle d’air chaud avant-coureur de l’orage, venu de tout là-bas, secoue les feuilles des marronniers et détache les pétales dé leurs petits thyrses fleuris; nous étions boulevard Pereire.

De loin, les talus du chemin de fer. garnis d’arbustes, semblaient une étrange rivière muette, dont une grille défendait les bords: il flottait au-dessus comme une buée vespérale, telle qu’il en est au-dessus des étangs (sans doute la fumée des trains persiste longtemps après leur passage); des marronniers poussaient à même l’asphalte, sur la rive entre les réverbères. L’ombre était, plus lourde sous les arbres, elle me tentait, et j’emmenai mon compagnon loin des lumières. Un banc nous attendait et nous nous assîmes, tournant le dos à la. route; j’étais énervée par l’orage, heureuse en même temps, heureuse d’être au monde et de commettre une escapade. Aucun gêneur ne troublait notre tête à-tête une bouffée d’air effarouchait par instants le repos des marronniers; de temps à autre, un cocher attardé rythmant une chanson au trot lassé de son cheval, ou bien un couple de sergents de ville s’étudiant à fondre en un seul bruit le heurt alternatif de leurs talons sur le trottoir. Au loin, une horloge d’usine sonnait les demies; le son des cloches s’étendait en ondes jusqu’à nous et j’en étais comme pénétr e.

(Tu auras la bonté de remarquer que voilà une description nocturne où la lune a été systématiquement oubliée.)

Seulement le chevalier Ramon n’avait aucune complaisance pour le décor; il jugea qu’il convenait de ne point s’attarder à des silences sans résultat; il reprit nos relations où il les avait quittées, il saisit ma main pour la triturer selon la précédente formule; je la retirai vivement et posai la question avec toute la netteté dési-Table:

–Mon cher monsieur, ne vous imaginez pas que si je suis ici, ce soit pour votre bon plaisir; non. Je prends un peu l’air avant de rentrer chez moi, je m’assieds au bord de cette paisible rivière. Vous m’imposez vo tre compagnie...

–Imposer est dur...

–Vous me proposez votre compagnie; je suis forcée de l’accepter, mais à condition que vous ne ri squiez plus de facéties dans le goût de celle-là. Sinon, je vous faus–serai la susdite compagnie.

«Est-ce compris?

–Oui. Au moins, je suis près de vous, c’est toujours ça!

Je le regardai; il était dans la projection lumineuse du réverbère le plus voisin; il faisait la tête du chat qui guigne la boîte au lait.

Je dénichai un sujet de conversation:

–En premier lieu, qui êtes-vous?

–Ramon Garcia de La...

–... Vega, vous l’avez dit; mais je voudrais de plus amples détails.

–Et si je vous les refusais?

–Je prendrais sur moi de me consoler. Parlons d’autre chose.

–Non, je suis plus confiant que vous; vous avez mon nom: apprenez que j’habite à l’Hôtel Clifton, rue d’Hauteville. Je suis commissionnaire en tableaux, et j’achète pour l’Amérique. Ça n’a pas l’air d’un métier, c’en est un tout de même. Etes-vous contente?

–Pas encore.

–Bon. J’ai32ans.

–Pas plus?

–Oh! on m’en attribue38; c’est à cause de mon teint.

–Vous êtes étranger? Espagnol?

–Non; fils dol Français et de Brésilienne. C’est le soleil qui m’a valu ce teint; mais j’ai de belles dents, de beaux yeux...


AUCUN GÊNEUR NE TROUBLA NOTRE TÊTE-A-TÊTE.

Textuel; cet homme se juge irrésistible et il le déclare sans fausse modestie, simplement pour rendre hommage à la vérité; il appuie sa démonstration d’exemples dans ce genre: «J’ai été très aimé; ainsi, en Italie, une femme s’est empoisonnée à cause de moi: si vous désirez, je vous citerai le nom; on l’a sauvée, elle se porte bien... du moins on me l’affirme.

–Et vous? Vous êtes-vous suicidé par amour?

–Oh! moi, je suis trop sérieux!

Tout l’entretien a été de cette allure; peu à peu mon sauvage s’est animé, il m’a raconté son existence d’un bout à l’autre, une existence de Peau-Rouge. Je te la résume; je retire du récit les compliments à moi adressés: «J’étais aimé d’une femme superbe, pourtant moins jolie que vous», ou: «Elle avait les mains les plus fines du monde, moins fines que les vôtres, bien entendu!» J’en retire aussi les compliments à lui adressés: «Comme je suis très brave!» ou: «Comme je suis très habile!»

D’après ce que je compris, il est le fils naturel d’un Français, commis-voyageur en champagne, et d’une maîtresse d’hôtel à Rio-de-Janeiro. (Un enfant naturel, ô Dumas!) Le Français l’abandonna; il ne l’a plus revu. Je lui ai demandé s’il possédait la croix de son père; il m’a répondu ingénument: «Non, ma mère a dû la vendre; à son tour, elle m’abandonna quelques mois après ma naissance; ça n’a pas d’importance; je leur souhaite à tous les deux une mort honorable.»

Il fut élevé dans la rue; c’est la pépinière du génie. Je me suis laissé dire que d’Alembert... et d’autres encore! Mon flirt basané accepta les fonctions de groom chez un médecin qui le prit en affection, se chargea de lui et le mit en pension,–une pension extraordinaire où il y avait des enfants de tous les pays qui se battaient au réfectoire pour s’arracher leurs rations. «J’ai appris la vie en deux mois, me dit-il, et je n’ai appris que cela durant les huit années que je passai là.»

Pulsuz fraqment bitdi.

3,79 ₼

Janr və etiketlər

Yaş həddi:
0+
Litresdə buraxılış tarixi:
16 yanvar 2025
Həcm:
202 səh. 71 illustrasiyalar
ISBN:
4064066300456
Naşir:
Müəllif hüququ sahibi:
Bookwire
Yükləmə formatı:

Oxşar kitablar