Kitabı oxu: «La belle Diane»

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Pierre Zaccone

La belle Diane


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066307479

Table des matières

Té! Cabassou!

PREMIÈRE PARTIE

I

II

III

III

IV

V

VI

VII

VIII

IX

X

XI

XII

XIII

XIV

XV

XVI

XVII

XVIII

XIX

XX

XXI

DEUXIÈME PARTIE

I

II

III

IV

V

VI

VII

VIII

IX

X

XI

XII

XIII

XIV

XV

XVI

XVII

XVII

XVII

XVIII

XIX

XX

Té! Cabassou!

Table des matières

I

Sur la déclivité de la montagne où l’on a perché la chapelle de Notre-Dame-de-la-Garde, à Marseille, un peu plus loin, vers le sud, que le restaurant de la Réserve, une douzaine de vieux marins, armés de longues-vues, observaient les mouvements de quelques navires gui se tenaient au large, attendant l’arrivée des pilotes pour rentrer en grande rade.

La Joliette n’existait pas alors, et les abords du vieux port n’étaient pas toujours commodes.

Or, quoique le temps fût splendide ce jour-là, une jolie brise de nord-nord-ouest, qui s’était élevée depuis quelques heures, ne laissait pas que de rendre assez difficile la délicate manœuvre de franchir le Môle.

Cependant, les pilotes n’arrivaient pas.

Fatigué de cette longue attente, et confiant sans doute dans sa propre adresse, un petit navire de plaisance, gréé en sloop, et portant le pavillon américain frappé au haut de son mât unique, se mit tout à coup à louvoyer et finit par tirer des bordées régulières avec l’intention manifeste de tenter l’entrée du port.

Jamais plus coquet navire ne s’était montré aux yeux émerveillés des marins rassemblés sur les escarpements de la côte; aussi toutes les longues-vues étaient braquées sur lui.

Il naviguait à la bouline et serrait le vent de si près qu’il montrait coquettement son doublage de cuivre brillant dans les rayons obliques du soleil, comme si toute sa carène eût été couverte d’un manteau d’or.

De même que le goëland, au moment de remonter dans l’air se fait un jeu de tremper le bout de ses ailes dans la mer, le sloop plongeait l’extrémité de son beaupré dans la lame et pendant que sa proue, fendant les flots, lui faisait une ceinture d’écume, le navire laissait derrière lui un long et frémissant sillage.

–Bravo, l’Américain! dit l’un des plus vieux en battant des mains.

–Il est certain que c’est un brave petit bateau, dit un autre. Il file sans broncher à six bons quarts de vent.

–Et c’est un fier matelot qui tient la barre, ajouta un troisième.

Un murmure approbatif accueillit cet éloge qui avait du prix venant de celui qui le prononçait.

Cependant un vieux grincheux, qui gardait le silence tout en continuant d’observer, haussa dédaigneusement les épaules.

–Attendez donc voir, dit-il sur le mode ironique, et peut-être bien qu’en virant tout à l’heure, sa grande diablesse de voile va vaciller, et alors, n’est-ce pas, bonsoir la compagnie!

On eût dit que le joli sloop avait entendu! Car, au même moment, comme pour répondre à l’objection quelque peu malveillante du vieux loup de mer, il vira de bord avec une si parfaite bonne grâce, que la grande voile latine eut l’air de saluer ironiquement son obscur détracteur; et l’Américain, qui, un instant plus tôt, semblait faire route pour le château Borelli, se dirigeait maintenant vers le château Vert.

De sorte qu’après avoir marché est-nord-est, il avançait à présent ouest-nord-ouest.

Ceci est important à préciser.

Jusque-là, en effet, la voilure avait étendu sur le pont, comme un rideau qui empêchait de voir ce qui s’y passait, tandis que depuis qu’il avait changé d’allure, le pont était devenu parfaitement visible, et toutes les longues-vues cherchèrent aussitôt, avec une vive curiosité, à distinguer les hommes d’équipage, et surtout celui qui commandait.

Ce ne fut pas long!

Et instantanément on aperçut un grand gaillard, haut de près de six pieds, se promenant sur le pont incliné qui présentait un angle de près de vingt degrés, avec autant de facilité que s’il eût fait un tour de Cannebière.

Cette fois, il n’y eut pas de note discordante dans l’expression de l’admiration générale.

–Celui-là est un vrai mâle! s’écria un vieux marin, résumant l’impression unanime.

Puis, au milieu du silence ému qui régnaitt:

–Eh! mais, attendez donc, ajouta-t-il; il me semble que je reconnais cette boule, moi!

–Pas possible!

–J’ai vu ces grandes jambes-là quelque part, pour sûr! Ouvre l’œil! Voilà qu’il amène son pavillon. Qu’est-ce qu’il va faire, le petit?

Chacun regarda, et aussitôt on vit à la place du pavillon qu’il venait d’amener, en effet, une flamme grimper avec la rapidité de l’éclair, le long d’une drisse qui partant de l’étambot, aboutissait à l’extrémité du mât.

C’était le drapeau tricolore que le sloop arborait!

Il y eut un hourra patriotique.

–Ah çà!… c’est donc un Provençal!… dit l’un des marins.

Pour les Provençaux, il n’y a de Français que de Marseille à Toulon.

Cependant, l’un des marins venait de faire un geste impératif, et s’était levé à demi.

Ce mouvement attira l’attention de tous.

Qu’y avait-il encore?

–Té!… s’écria tout à coup le vieux loup de mer, mais je ne me trompe pas, c’est lui!… ah bien! nous allons rire.

–Qui est-ce donc?

–Té!… Cabassou, bonne dame! ah! il y en a peut-être parmi vous qui ne l’ont pas connu. mais, nous autres, les vieux…

–Serait-ce Cabassou, l’ancien portefaix?

–Cabassou… qui a quitté Marseille tout jeune… il y a une dizaine d’années?

–Vous y êtes!

–Et qui a fait en Amérique une fortune!…

–Une fortune telle, mon bon, qu’il pourrait se payer autant d’odalisques que le Grand-Turc, parlant par respect, et entretenir autant de soldats que l’empereur des Français… Tu vois ça d’ici!

Pendant ce colloque animé, les marins suivaient sur le flanc de la montagne la même route que le navire, dont la marche s’était d’ailleurs considérablement ralentie.

Bientôt même, en arrivant en face de la Réserve, il n’avança plus que par la force d’impulsion qu’il avait reçue au large, dans la dernière bordée qu’il avait tirée.

Alors, la yole du bord quitta les porte-manteaux, et fut mise à l’eau; le colosse que l’on vient de signaler s’y laissait glisser, et, quelques instants plus tard, il abordait au wharf du restaurant fameux.

Le groupe de marins l’y avait déjà précédé; et, quand il accosta, il y eut une explosion de cris de joie assourdissants.

–Ohé!… Cabassou!…

–Bonjour, Cabassou; comment vas-tu, mon bon? Tu as donc un yacht à toi, à présent? Tu ne te gênes pas.

Etc., etc., etc.

C’était à qui l’approcherait; on lui tendait les mains; pour un rien, il eût passé de bras en bras jusqu’au dernier Provençal.

Mais le gaillard était solide! dominant le groupe qui l’entourait de toute la tête, il repoussait l’accueil qui lui était fait, avec une sorte de brutalité cordiale, mais désagréablement expressive.

Il était manifeste que l’enthousiasme bruyant dont il était l’objet de la part de ses compatriotes, lui était particulièrement déplaisant, et il n’avait qu’une pensée, qui était de s’y soustraire au plus vite.

–Bonjour, bonjour, les amis! dit-il, en se dégageant vivement; vous êtes bien bons, certainement, et je vous remercie; mais, pour le moment, j’ai affaire, et ce n’est pas précisément pour avoir le plaisir de vous embrasser que j’ai bouliné de New-York ici.

–Eh! quoi! dit l’un des marins, un peu décontenancé; c’est donc comme ça que l’on reçoit d’anciens amis? Après dix ans d’absence! tu as donc oublié les vieux qui t’ont appris le métier?

–Je n’ai rien oublié du tout, répliqua Cabassou, d’une voix forte et énergique; la preuve, c’est que me voilà. Mais pour le moment, je vous l’ai dit, j’ai autre chose à faire.

–Et nous ne trinquerons seulement pas ensemble! Cabassou, qui avait déjà fait quelques pas en avant, se retourna sur ces deux mots, et ouvrant une grande gibecière qu’il portait suspendue en sautoir, il y puisa une large poignée d’or qu’il envoya dans le chapeau goudronné de l’un des marins.

–Ah! vous avez soif! dit-il, d’un ton de belle humeur et les traits largement dilatés; ça, c’est différent! et voilà de quoi boire à ma santé. Mais quant à trinquer avec les anciens, ce sera partie remise, si vous le voulez bien. Bonsoir donc et à bientôt, si les affaires vont comme je l’espère!

Sur ces mots, il détala sans regarder en arrière, gagna rapidement la ville, qu’il traversa sans s’y arrêter, et bientôt, on eût pu le voir grimper de ses longues jambes, une ruelle étroite et raide qui conduisait à la gare du chemin de fer.

Ah! Marseille s’est bien transformée, depuis cette époque. et si l’admirable cité maritime y a gagné en grandeur, en uniformité et en salubrité, ce que nous ne contestons pas, il faut bien reconnaître aussi qu’elle y a perdu son originalité, sa marque spéciale, son aspect personnel qui avait bien son charme.

Qu’est devenu le fouillis charmant de petites ruelles qui s’ébattaient si joyeusement autrefois au soleil, et-s’élançaient d’une façon si plaisante des allées de Meilhan à la gare?

Rien ne rappelle aujourd’hui l’aspect pittoresque qu’elles offraient! pittoresque un peu criard, très crû de ton, plein de lacunes, de gibbosités, de fondrières, de difformités, de verrues, que sais-je? mais elles avaient une grâce particulière qu’on eût vainement cherchée ailleurs, et où la fantaisie, le caprice s’étaient donné libre carrière.

Cabassou avait donc pris l’une de ces ruelles si pittoresques, et grimpait sans paraître s’apercevoir ou tenir compte de l’escarpement qu’il gravissait de la sorte.

Son visage, où un rayon de gaieté avait un instant passé, avait pris une expression soucieuse, presque triste, et de loin en loin, il s’arrêtait tout d’un coup, et comprimait de ses deux mains sa poitrine qui battait avec force.

Était-ce la rapidité de sa marche qui précipitait ainsi le sang dans ses veines? N’était-ce pas plutôt quelque sentiment longtemps contenu, qui se faisait jour, et menaçait d’éclater, à mesure qu’il avançait? Qui pourrait le dire?

Ce qui est certain, ce qui n’était pas douteux, c’est qu’il avait hâte d’arriver! car après s’être arrêté une seconde au plus, il reprenait l’ascension de plus belle, et se remettait à gravir la rampe avec une sorte d’emportement fiévreux.

La ruelle dont nous parlons aboutissait à un bouquet d’arbres qui avait dû à un pli de terrain de pouvoir pousser sur cette terre aride. C’était comme une oasis de verdure, protégée par une ondulation du sol, contre le mistral terrible. Il y avait là, attenant au bouquet d’arbres, une petite maison des plus modestes, sur le devant de laquelle un jardinet, bien entretenu, étalait les spécimens les plus rares de la flore marseillaise.

Une haie vive enserrait le tout, fermée sur le devant par une barrière à claire-voie.

Une fois arrivé là, Cabassou s’arrêta encore, souffla un peu, puis, poussant la barrière, il traversa le jardin et pénétra résolument dans la maison dont la porte était grande ouverte.

Au bruit de ses pas, quand il entra dans le couloir, une vieille femme accourut.

–Qui est là? demanda-t-elle, en cherchant, de ses yeux évidemment affaiblis, à distinguer les traits de celui qui se tenait à contre-jour devant elle.

–Qui est là? regardez, la mère! fit Cabassou, dont le visage avait resplendi d’une joie profonde à la vue de la vieille.

–Eh! que veux-tu que je regarde, mon garçon, répliqua celle-ci, en hochant la tête; il y a beau temps que les yeux s’en vont avec le reste… Voyons! parle. qui es-tu?. ou plutôt!… non. attends… Mon Dieu! est-ce possible?.

–Allons donc…

–Depuis dix ans

–Vous y êtes…

–Cabassou! c’est Cabassou! Ah! Dieu est bon, puisqu’il permet que je t’embrasse avant de mourir.

Et la pauvre vieille se laissa aller sans force et sans voix sur la poitrine de Cabassou.

Celui-ci la reçut dans ses bras robustes, alla la déposer sur un divan et s’agenouilla à ses pieds, en gardant ses deux mains dans les siennes.

–Eh! là! là!…dit-il alors, en lui tapotant doucement les mains, voyons, maman Maurel, revenez à vous! Eh bien, oui! c’est moi… Cabassouu! votre mauvais sujet de filleul… qui vous a fait tant enrager autrefois, mais qui revient bien portant, riche, très riche… et qui n’a d’autre rêve que de vous faire heureuse! Je crois qu’il n’y a pas là de quoi s’évanouir!

La vieille rouvrait les yeux, et, souriante maintenant, elle regardait le grand bon diable qui était à ses genoux et lui parlait d’une voix affectueuse qu’il s’efforçait de rendre douce.

–Allons, relève-toi, dit-elle, et viens t’asseoir à mes côtés. Ah! je te reconnais bien à présent! Et tu ne m’as pas oubliée! Mais depuis quand es-tu donc à Marseille?

–Le temps d’accoster et de monter ici.

–Cher enfant! tu as toujours le même cœur.

–Pour ce qui est du cœur, c’est encore ce que j’ai de mieux dans la figure.

–Et tu es venu me voir… comme ça, tout de suite? Cabassou prit un air un peu embarrassé.

–Oui, maman Maurel, répondit-il, car j’avais grande hâte de vous embrasser; mais, tout de même... Il faut être franc, n’est-ce pas?

–Sans doute… Que voux-tu dire?

–Je veux dire qu’en arrivant à Marseille, il y avait deux personnes que je désirais voir.

–Et ces deux personnes?

–Vous, d’abord.

–Et après?

–Après!… Eh bien! ne devinez-vous pas?… Mariettou. quoi! la petite Mariettou… Vous savez bien que j’en tenais pour elle, et je crois qu’elle ne me voyait pas d’un mauvais œil. Or, aujourd’hui, je suis riche. je puis la rendre heureuse. et je suis sûr qu’elle ne refusera pas de faire le bonheur d’un grand garçon qui a jeté sa gourme, et qui l’aime de tout son cœur!…

Au lieu de répondre, la vieille mère Maurel baissa le front et les yeux, et un gros soupir souleva sa poitrine.

Cabassou, qui l’observait, devint pâle comme un suaire.

Il serra ses deux gros poings avec une farouche énergie.

–Est-ce que la petiote serait morte? s’écria-t-il d’une voix à ébranler la maison.

–Non, mon enfant, non, elle n’est pas morte, répondit la vieille.

–Elle vous a donc quittée?

–Il y a cinq ans.

–Et où est-elle allée?

–Je te le dirai tout à l’heure, quand tu seras plus calme.

Cabassou passa rapidement sa main sur son front moite.

–Mais je suis calme! mille millions de tonnerres! répliqua-t-il; vous voyez bien que je suis calme! Seulement, il faut tout me dire, vous entendez, la mère; parce que ça, c’est grave, et si la petite est malheureuse… Si enfin… suffit! Parlez, ne me cachez rien, –et quelque confidence que vous ayez à me faire. on est homme!on la recevra comme il convient! Donc vous disiez qu’elle vous avait quittée?

–C’est cela.

–Il y a cinq ans?

–Oui.

–Pourquoi? comment? Qui a pu la pousser à une semblable résolution?

La mère Maurel remua tristement la tête et enveloppa Cabassou d’un long regard attendri.

II

–Vois-tu, mon cher enfant, reprit-elle, d’un ton presque dolent, il faut croire qu’il y a une fatalité sur les hommes comme sur les choses; la petite avait atteint ses vingt et un ans, et elle était jolie, douce, brave à l’ouvrage, si bien qu’on n’aurait pas trouvé la pareille dans tout Marseille. Il y avait cinq ans déjà, que tu étais parti, souvent nous causions de toi, et je voyais bien que la pauvre chère créature aurait voulu te voir de retour. Car elle t’aimait, et autrement que comme un ami.

–Bon, c’est bon! interrompit Cabassou d’une voix étranglée… après… après?

–Tous les matins, elle sortait donc pour aller à son ouvrage, dans un atelier des allées de Meilhan, et tous les soirs, à six heures sonnant, j’étais sûre d’entendre son petit pas, dans la rue par laquelle tu es venu toi-même. C’était réglé, et jamais encore, elle n’avait manqué, quand un jour…

–Un jour?

–Elle m’avait prévenue que, l’ouvrage donnant beaucoup, elle rentrerait peut-être plus tard qu’à l’ordinaire.

C’était la première fois que ça arrivait, et je ne sais pourquoi, je me sentis prise de mauvais pressentiments. Je soupai seule, fort mal: je n’avais pas faim. J’attendais, et successivement, j’entendis sonner huit heures, neuf heures, et ainsi de suite jusqu’à minuit.

–Minuit!... répéta Cabassou, en reniflant bruyamment.

–Alors je n’y tins plus.

–Je crois bien.

–Je partis seule… la nuit, et j’allai tout droit aux allées de Meilhan…

–Eh bien?

–Eh bien! là, on me dit que la petite était sortie sur le coup de dix heures, et qu’elle aurait dû être rendue chez elle, depuis deux bonnes heures au moins. Je restai anéantie…

–Qu’était-elle devenue?

–A qui le demander?

–Mais… vous l’avez revue cependant?

–Oui.

–Quand cela?

–Une année après!

–Et que s’était-il passé? Pourquoi avait-elle disparu, enfin?

Cabassou avait pris les mains de la vieille et l’ayant attirée à lui, il la regardait avec deux yeux où brûlait une flamme intense.

–Ah! tu me fais peur, ne me regarde pas comme ça, balbutia la mère Maurel.

Cabassou laissa retomber les deux mains de la vieille femme, et ses ongles grincèrent sur le reps du divan.

–Vous avez raison, reprit-il après un court silence, pendant lequel il réussit à se dominer. A quoi bon raconter ces choses-là? ça se devine tout seul. Mariettou a fait comme tant d’autres; ça n’est pas malin; elle était fatiguée d’être restée honnête si longtemps. Il y en a beaucoup comme ça que la vertu finit par gêner. Elle s’ennuyait… je tardais trop à revenir, et, un beau jour, elle a pris sa volée! et, pendant ce temps-là, moi, je pensais à elle, toujours, je n’avais qu’elle dans la tête et dans le cœur, je travaillais avec rage pour la faire riche! Ah! tenez, maman Maurel, c’est indigne… et elle ne vaut pas le chagrin que j’en prends…

La vieille femme ne répondit pas tout de suite, se gardant bien de l’interrompre, ce qui l’eût peut-être irrité davantage, et elle attendit qu’il eût fini, pour reprendre:

–Il ne faut pas se hâter de juger la pauvre enfant, dit-elle, sur un ton de douce mélancolie; Mariettou était sage et honnête, et moi qui l’ai élevée, et qui lisais dans son cœur, comme dans un livre ouvert, en ne la voyant pas reparaître, je n’ai pas pensé à une faute. mais mon premier sentiment a été qu’il lui était arrivé un malheur.

–Un malheur! répéta Cabassou.

–Et j’avais deviné.

–Que voulez-vous dire?

–Que la pauvre avait été enlevée de force, comme elle passait dans une ruelle déserte, où des misérables l’attendaient, qu’elle avait été conduite, bâillonnée et évanouie, dans une bastide à quelques lieues de Marseille, et que là!...

Cabassou proféra un effroyable juron, et agita en l’air ses deux poings fermés.

–C’est Mariettou qui vous a dit ça! interrogea-t-il d’une voix éclatante.

–C’est elle, oui, répondit la mère Maurel.

–Et elle vous a fait connaître aussi le nom du misérable qui a commis ce rapt infâme?

–Non, mon ami! car Mariettou n’a vu cet homme que pendant la nuit fatale; elle n’en a jamais plus entendu parler depuis. et elle aurait pu croire à un rêve épouvantable… si…

–Achevez. achevez.

–Si… l’enfant auquel elle venait de donner le jour, quand je la vis, n’avait été là, pour attester la cruelle réalité du guet-apens!

Cabassou comprima ses lèvres de ses dix doigts, pour ne pas crier.

Il parcourait la chambre à grands pas, la poitrine soulevée, l’œil farouche, les sourcils contractés, cherchant instinctivement quelque objet à briser.

On entendait dans sa gorge les sanglots s’engager, et ses yeux étaient brûlés de larmes qui ne pouvaient couler.

Enfin, il s’arrêta.

Sur ses traits profondément altérés, une lividité mortelle s’était répandue. il lui avait fallu une grande force pour se contenir. Mais il était redevenu maître de lui, et une sombre et implacable résolution se trahissait maintenant dans son attitude.

Il s’approcha de la vieille femme:

–Maman Maurel, dit-il alors d’une voix ferme, vous m’avez dit tout à l’heure, n’est-ce pas, que Mariettou n’était pas morte?

–Et je le répète.

–Vous la voyez… toujours?

–Quelquefois. pauvre chère créature… elle n’est pas coupable, et je ne veux pas qu’elle se croie abandonnée. Seulement, je suis bien vieille… je ne marche plus qu’avec beaucoup de difficulté… et alors…

–Quand l’avez-vous vue, pour la dernière fois?

–Il y a de ça deux mois.

–Et alors, elle demeurait?

La mère Maurel regarda Cabassou avec appréhension.

–Est-ce-que tu aurais l’idée de l’aller voir?

–Et quelle autre idée voulez-vous qu’il me vienne! Il y eut quelques secondes de silence… on eût dit que la vieille hésitait; mais cela fut court, et bientôt elle prit résolument son parti.

–Tu as raison!… et je t’approuve, dit-elle d’une voix attendrie; pauvre chère petite,–elle en aura bien de la confusion, sans doute,–mais cela lui fera tant de plaisir de revoir son grand Cabassou!Je vais t’indiquer sa demeure… Ah! ça n’est pas tout près.

La vieille femme n’acheva pas. un bruit de pas venait de se faire entendre dans le couloir; et presque aussitôt une petite fille d’une douzaine d’années pénétra dans la pièce.

A sa vue, le visage de la mère Maurel s’éclaira.

–Marguerite! dit-elle avec une satisfaction non équivoque, ehh! c’est la bonne chance qui t’envoie. que viens-tu faire par ici?

La petite fille eut un moment d’embarras; elle tourna à deux reprises son grand œil noir vers Cabassou, et resta quelques secondes sans répondre.

La vieille qui l’observait se prit à sourire.

–Eh! n’aie pas peur… petite sotte… dit-elle, en haussant les épaules; il ne te mangera pas! Voyons. qui t’amène?

–C’est la dame qui m’envoie vers vous, répondit l’enfant.

–Mariettou?

–Oui,–et elle veut que vous veniez tout de suite.

–Elle n’est pas malade, au moins?

–Si! elle est malade… bien malade.

–Que dis-tu là?

–Et elle veut vous voir tout de suite, tout de suite! La vieille se levait déjà. Cabassou la retint du geste:

–Ne bougez pas, la mère, dit-il vivement. Vous n’iriez pas assez vite, et vous viendrez tout à l’heure, à votre aise. Vous savez l’adresse vous! quant à moi, je vais prendre la main de l’enfant et elle me conduira.

Puis, se tournant vers la petite fille, à laquelle il montra une belle pièce de vingt sous toute neuve:

–N’est-ce pas que tu veux bien me conduire? ajouta-t-il, avec un beau rire franc et sonore.

Le colosse avait sur les traits une telle expression de bonté, que tous les enfants l’aimaient à première vue.

La petite fille tendit la main.

–Oui, je le veux bien, dit-elle en faisant un pas vers la belle pièce d’argent.

–Qu’est-ce que je disais? fit Cabassou. En route donc, la belle; et apprête-toi à manœuvrer Les petites jambes. A bientôt, maman Maurel!

Sur ces mots, il adressa un dernier geste à la vieille, et ne tarda pas à disparaître avec l’enfant.

La nuit était venue.

Le panorama de la grande cité se voilait d’une brume transparente que piquaient d’innombrables points lumineux, indiquant l’alignement régulier des becs de gaz. Au fond, s’étendait la mer sombre, qui blanchissait de loin en loin, en se brisant sur les falaises.

Cabassou ne prit pas garde à ce tableau, qui l’eût si vivement intéressé en toute autre circonstance. On venait de lui dire que Mariettou était malade,–bien malade même.–Il allait la voir! et il ne pouvait songer à autre chose.

Mariettou!

Il y avait près de dix années qu’il ne l’avait vue. Elle avait alors seize ans et c’était bien la plus jolie fille que l’on pût rencontrer sur les Catalans!

Tout Marseille connaissait Mariettou. Certes, ce ne sont pas les amoureux qui lui auraient manqué, si elle avait voulu.

Mais elle ne voulait pas.

Elle n’aimait qu’un homme. Et cet homme c’était Cabassou.

Un grand diable déjà, point beau; mais fort, courageux et si bon que ceux qui ne le craignaient pas l’adoraient.

Si Cabassou s’était présenté à la députation à cette époque, il eût été nommé à une formidable majorité.

Mais le colosse était affligé d’une timidité d’oiseau.

Amoureux fou de Mariettou, il aurait préféré se jeter à l’eau, pieds et poings liés, plutôt que de lui avouer qu’il l’aimait.

Mariettou n’attendait que cet aveu cependant, mais jamais il ne lui serait entré dans l’esprit qu’il pût être aimé de la belle enfant.

Alors, une idée folle lui avait passé par la tête.

Il voulut être riche! riche, comme certains nababs, qu’il avait vus quelquefois débarquer à Marseille…, riche comme un prince de féerie, persuadé que Mariettou ne refuserait pas de l’épouser, le jour où il se présenterait à elle, les mains pleines d’or et de diamants.

Et alors, il était parti!

Il avait souvent entendu raconter par les vieux loups de mer, assis en rond, sur le quai du Vieux-Port, comment quelques-uns de leurs camarades, disparus un beau jour de la circulation, étaient subitement revenus avec de splendides navires qu’ils eommandaient, et dont le chargement, qui leur appartenait, consistait en lingots d’argent et d’or, de quoi fournir pendant des années, tous les hôtels des monnaies des principales capitales de l’Europee!

Cabassou n’avait aucune raison de penser qu’il y eût dans ces récits la moindre exagération marseillaise; et dès qu’on lui eût dit que ces heureux millionnaires revenaient de Californie, il n’avait pas eu une seconde d’hésitation, et était parti pour San-Francisco.

Il y avait dix ans de cela, à peu près; pendant ces dix années, il avait travaillé sans relâche, et, favorisé, comme quelques-uns de ses devanciers, par une chance heureuse, il avait réussi à amasser une de ces fortunes bizarres, extravagantes, dont rien en Europe ne pourrait donner une idée approximative.

Il eût pu donc être heureux! mais il n’avait désiré cette fortune que pour la remettre aux mains de la jeune fille qu’il aimait… et il revenait à Marseille pour se heurter à la plus cruelle des déceptions.

Il marchait en longues enjambées, sans s’inquiéter de l’enfant qui le suivait avec peine, en précipitant ses petits pas.

A un moment pourtant, il s’en aperçut et s’arrêta:

–Imbécile que je suis! grommela-t-il.

Et obéissant aussitôt à un mouvement spontané, il enleva l’enfant de terre et la prit dans ses bras.

–Viens là, petiote, dit-il en l’embrassant sur les deux joues, tu n’as pas peur du grand Cabassou, pas vrai? Comme ça nous irons plus vite et tu ne seras pas fatiguée.

Ils avaient déjà fait un bon bout de chemin; ils venaient de franchir la dernière maison de la cité phocéenne; maintenant, ils se trouvaient en pleine campagne, et comme Cabassou, dégagé désormais de toute préoccupation au sujet de l’enfant, avait singulièrement accéléré sa marche, à peine eût-il avancé un quart d’heure encore que la petite s’agila tout à coup dans ses bras et, désignant une habitation qui s’élevait à quelques pas sur la gauche de la route:

–C’est là, dit-elle en se laissant lestement glisser à terre.

–Stop! fit Cabassou, toi, va devant, je te suis.

Il avait besoin de se remettre; son cœur battait à se rompre; un voile était devant ses yeux. Il ne savait s’il devait avancer ou reculer.

Mais cette défaillance fut de courte durée; presque immédiatement, il se redressa de toute sa hauteur et marcha vers l’habitation.

Toutefois, il n’alla pas loin, car sur le seuil, il trouva une affreuse mégère qui paraissait évidemment n’être venue là que pour lui défendre l’accès de la maison.

–Que voulez-vous? demanda l’horrible vieille. et qui êtes-vous?

Cabassou fronça le sourcil.

–Ce que je demande? je le dirai à la personne qui est là!. répondit-il brusquement; et quant à ce que je suis. on m’appelle Cabassou, la vieille. et si vous ne me connaissez pas, vous n’avez qu’à interroger le premier portefaix que vous rencontrerez sur le port. on vous dira que ce Cabassou-là!. il n’est pas facile de l’empêcher de faire ce qu’il veut!…

Là-dessus… au large…la mère… et ne vous mettez pas en tête de gêner la manœuvre!… car il pourrait vous en cuire…

Et repoussant rudement la mégère qui lançait des regards courroucés, il franchit le seuil de la porte, et pénétra dans la chambre du rez-de-chaussée.

Mais il eut à peine fait quelques pas, qu’il porta machinalement la main à son chapeau, se découvrit lentement, respectueusement, comme il eût fait dans une église, et n’avança plus qu’avec précaution. sur la pointe des pieds, pour faire le moins de bruit possible.

Au fond de la pièce, il y avait un lit, enveloppé de grands rideaux blancs, et dans le lit, une jeune femme étendue immobile, dont le visage altéré dégageait sa silhouette pâle sur l’ombre de l’alcôve.

Une de ses mains pendait le long du bord, confondant sa blancheur de cire dans la blancheur du drap, et un silence morne, comme un silence de mort, planait sur toute la pièce.

Cabassou avait déjà reconnu la jeune femme.

C’était Mariettou u!

Un flot de larmes monta à ses yeux: sa poitrine se gonfla, et il alla pieusement s’agenouiller auprès du lit.

Une fois là, il prit la main de la jeune femme, et la porta doucement à ses lèvres.

Ilne voulait évidemment que l’effleurer d’un silencieux baiser; mais l’émotion était trop forte, et c’est avec une sorte d’emportement plein de fièvre qu’il pressa cette main inerte et pâle!

Alors, un incident auquel il ne s’attendait pas, se produisit.

Ces doigts amaigris qu’il tenait dans les siens eurent une contraction nerveuse, un tressaillement douloureux agita les membres de la moribonde, et ayant soulevé la tête, elle promena son regard atone à travers la chambre.

D’abord, elle ne vit rien.

Elle sortait d’un long rêve, dontles fantômes la suivaient jusque dans la réalité; et pendant quelques secondes, elle n’eut pas la conscience de ce qu’elle éprouvait.

Mais quand, après avoir fait le tour de la chambre, son regard vint à s’arrêter sur le grand garçon qui restait là, agenouillé au chevet du lit, il s’éclaira brusquement d’une vive lueur, et un cri s’échappa de sa poitrine.

Elle l’avait reconnu.

–Cabassou! murmura-t-elle à voix basse comme un souffle.

–Eh! oui, moi-même, répondit le colosse avec explosion; vous ne m’attendiez pas; mais on m’a dit que vous étiez souffrante, et je suis accouru pour vous sauver.

La jeune femme remua la tête avec mélancolie.

–Vous! vous! ô mon Dieu! dit-elle encore, pendant qu’une vive rougeur montait à ses joues.

–Voyons! voyons! n’ayez pas honte, pauvre chère créature, ne rougissez pas ainsi, on m’a tout dit! je sais tout.

–Non! non!. vous ne savez rien! répliqua Mariettou, qui se souleva à demi, et dont l’œil prit une expression farouche;–mais c’est Dieu qui vous envoie et je veux vous apprendre de quelle honte et de quel chagrin je meurs!

Elle n’acheva pas… et la parole resta suspendue à ses lèvres.

Elle venait d’apercevoir la vieille mégère qui, debout derrière le colosse, lui commandait le silence, un doigt sur les lèvres.

La pauvre enfant se tut et fermant les yeux, laissa sa tête rouler sur l’oreiller.

Mais Cabassou avait tout vu, et probablement tout compris.

Il s’était dressé, comme mû par un ressort, en surprenant le geste de la vieille; et l’ayant empoignée par Les épaules, l’avait fait pirouetter sur elle-même, en la reconduisant de la sorte jusqu’à la porte, qu’il ouvrit toute grande.

–Quant à toi, sorcière du diable, dit-il alors de sa belle voix de stentor, tu vas me faire le plaisir d’aller voir dehors si j’y suis!… et s’il te prend fantaisie de revenir sans y être invitée… je te fais passer par la fenêtre, aussi vrai que je m’appelle Cabassou!

Puis, refermant la porte, il revint tranquillement s’asseoir auprès de Mariettou.

III

Celle-ci n’avait pu s’empêcher de sourire à l’exécution de la vieille. Depuis que Cabassou était là, elle s’était sentie comme subitement réconfortée; une satisfaction immense resplendissait sur ses traits. Il semblait que la vie allait reprendre possession de ce corps amaigri et faible.

–Là! là! dit le colosse en tapotant doucement ses petites mains où la chaleur revenait; maintenant, nous voilà seuls, bien seuls tous les deux! Ah! n’est-ce pas, que cela vous fait plaisir de revoir votre grand Cabassou?

–Oh oui! oui! bien plaisir… balbutia la jeune femme.

–Et à moi donc! Si vous saviez quelle impatience j’avais d’arriver! Aussi dès que l’on m’a dit que vous étiez malade, je n’y ai pas tenu, j’ai voulu venir tout de suite et je suis accouru. Et maintenant, il faut que vous vous portiez bien, vous entendez?… Je suis riche, très riche; on enverra chercher les meilleurs médecins de Marseille. Si ça ne suffit pas, on fera voyager ceux de Paris, toute la Faculté, quoi,! Quand on est riche, n’est-ce pas? on serait bien bête de se gêner! Pauvre chère petite! Quand je songe qu’il y a près de dix années que je n’avais vu ces beaux grands yeux-là! Ah! c’est pas pour dire, les joues ne sont tout de même plus aussi roses; mais les yeux! regardez-moi!… hum! ils ont encore grandi.

Etpendant que le brave garçon s’oubliait ainsi dans la contemplation émue de la jeune femme, celle-ci, mollement attendrie, s’abandonnait aux caresses de cette bonne grosse voix qui lui parlait.

A un moment pourtant, un voile glissa sur son front, et un frisson courut sur ses épaules.

Elle ramena son regard troublé vers Cabassou.

–Mais qui donc vous a dit que j’étais souffrante? interrogea-t-elle d’une voix presque tremblante.

–Té! j’étais chez maman Maurel!… quand la petite est venue la chercher, répondit Cabassou.

Mariettou baissa le front, et sa poitrine se gonfla.

–Oui! dit-elle.., maman Maurel! C’est elle qui vous a appris!… Et elle vous a dit aussi… n’est-ce pas..

Cabassou lui mit la main sur les lèvres.

–Pour ce qui est de ça, dit-il, les sourcils contractés, nous en parlerons plus tard; en ce moment, j’ai à vouss dire, moi, , des choses que je n’ai pas encore confiées à maman Maurel, et que je veux vous raconter à vous, parce que de la manière dont vous les accueillerez dépendra le bonheur de toute ma vie.

–Votre bonheur! répéta la jeune femme avec un étonnement mêlé d’inquiétude.

–Eh! quoi donc! voyez-vous, moi, chère petite, j’ai l’air comme ça, léger et indifférent, peut-être–et ma longue absence ne l’a que trop prouvé;–pourtant je n’ai rien oublié de notre bonne amitié d’autrefois et, chaque fois que j’y pense encore aujourd’hui, je sens un frisson me courir sur la peau. Ah! c’est que je vous aimais bien, allezz! Plus que je ne m’en doutais moi-même. Vous êtes si bonne, vous, si douce, si aimante aussi, que, souvent depuis, je me suis dit que j’aurais été bien heureux si vous aviez voulu de moi pour votre mari.

–Mon mari, vous! fit Mariettou comme en un cri.

–Et pourquoi pas?

–Mais, vous savez bien…

–Quoi?

–Ce qui est arrivé. Mon Dieu! vous oubliez qu’il y a là, tout près de l’alcôve, un petit être.

Cabassou se leva d’un bond et se mit à marcher à grands pas à travers la chambre.

Ses cheveux s’étaient, pour ainsi dire, dressés sur sa tête et ses ongles labouraient âprement sa poitrine.

–Non! dit-il avec une violence mal contenue; non! je n’oublie rien. Mais vous faites bien tout de même de me rappeler l’odieux guet-apens dont vous avez été victime. Car, on m’a dit vrai, n’est-ce pas? C’est bien un guet-apens?

–Oui! répondit la jeune femme, en se cachant la tête dans les mains.

–Et peut-être, la vieille qui était là, tout à l’heure, a été complice de cette infamie?

–Je n’en sais rien.

–Soit, soit! fit Cabassou d’un ton saccadé; ça c’est mon affaire et je m’en charge.

–Mais, ajouta-t-il en approchant sa face convulsée du visage de Mariettou, ce qu’il me faut, ce que je veux connaître à tout prix, c’est le nom du misérable.

La jeune femme leva les yeux au ciel, joignit les mains et fondit en larmes:

–Vous refusez de me dire son nom!… s’écria Cabassou, hors de lui; vous conservez encore assez de pitié pour craindre de me le livrer!…

–Mais, je ne le connais pas!… répliqua Mariettou, avec un sanglot.

–Comment! vous ne l’avez donc pas revu?

–Jamais.

–Il ne s’est inquiété ni de vous, ni de son enfant.

–Non. Comprenez-vous??

–Mille millions de tonnerres! et pas un indice? rien qui puisse mettre sur sa piste.

–Non! rien! rien! répondit la jeune femme, avec force. D’ailleurs, à qui me serais-je adressée. On m’avait enlevée, bâillonnée, une nuit, dans une rue déserte; une voiture était là, toute prête; deux misérables m’y jetèrent évanouie. et quand je revins à moi. je me trouvais dans les bras d’un homme, dont l’ombre même m’empêcha de distinguer les traits!. J’appelai à mon aide; je me défendis avec désespoir; je tentai même de me tuer, préférant la mort au déshonneur!. tout fut inutile!. et le lendemain, lorsque je me revis seule, dans cette chambre où le crime s’était accompli, une fièvre ardente s’empara de moi. et le médecin, appelé en toute hâte, qui me donna des soins, put craindre un instant que je devinsse folle! Il n’en fut rien. De l’ébranlement subi par ma raison, il ne me restait qu’une idée obstinée et fixe... le suicide... Je ne voulais pas survivre à ma honte!. Et j’aurais certainement mis mon projet à exécution, si, en revenant à la santé, je n’avais découvert. que je n’avais plus le droit de mourir.

–Horrible! c’est horrible! grommela Cabassou qui se mordait les poings avec rage, et le tonnerre du bon Dieu n’écrase pas de pareilles canailles!…

–Voilà pourquoi vous m’avez retrouvée vivante, mon ami, continua Mariettou; il me restait un dernier devoir à remplir, c’était de consacrer ma vie à la pauvre créature quin’a pas demandé à venir, et qui est condamnée à vivre, sans avoir même un nom à porter! Mais le ciel n’a pas voulu m’accorder cette suprême consolation, et l’épreuve a été trop cruelle… je me sens depuis quelques jours, à bout de forces, et si j’ai fait appeler maman Maurel, c’est que la vie s’en va et que bientôt mon pauvre enfant sera même privé des caresses de sa mère.

Cependant, quand je vous ai vu tout à l’heure, vous ne sauriez croire quel immense apaisement s’est fait en moi Il m’a semblé que vous m’apportiez le pardon de Dieu! Vous avez touj ours été bon, vous; j’ai bien deviné que vous m’aimiez! et moi aussi, j’avais fait le rêve de vous rendre heureux comme vous le méritez. Mais ce rêve-là, il faut y renoncer, et à l’heure où nous nous séparerons pour toujours, vous ne me refuserez pas de me rendre le seul service que je puisse vous demander; mon ami, vous’prendrez soin de mon enfant et vous l’élèverez comme s’il était le vôtre, et vous lui parlerez souvent de sa mère pour qu’il ne l’oublie pas trop vite; dites, dites, vous le voulez bien, n’est-ce pas?

Cabassou ne répondit pas; il étouffait.

De grosses larmes coulaient le long de ses jouess; il baissait le front et mordait ses lèvres.

–Assez!! assez! balbutia-t-il en sanglotant, c’est trop!. non. c’est trop! d’ailleurs vous ne mourrez pas! il n’est pas possible que l’on ne vous sauve pas. Je vais chercher un médecin, on le paiera bien et il ne vous quittera plus.

–Non, mon ami, ce n’est pas d’un médecin que j’ai besoin; ce qu’il faut aller chercher, c’est un prêtree!

–Mariettou!

–Obéissez-moi, je vous en prie.

–Mon Dieu! mais qu’est-ce que je vais devenir le jour où vous ne serez plus!

Et Cabassou ne bougeait plus!… il restait là, inerte, sans force et sans volonté.

Cependant cette défaillance fut de courte durée; car presque aussitôt, il releva le front et se prit à regarder la jeune femme, avec un intérêt mêlé de stupeur…

Quelque chose d’anormal se passait là…

Mariettou venait encore une fois de laisser retomber sa tête sur l’oreiller, et elle demeurait étendue, immobile, le corps comme frappé d’une rigidité mortelle. Cabassou fut pris de peur.

–Mariettou! murmura-t-il, en se baissant vers la jeune femme.

Mais celle-ci ne parut pas entendre. A peine si le souffle de sa poitrine communiquait une imperceptible ondulation au drap qui la recouvrait. Seulement, de temps en temps, les ailes du nez avaient des battements bizarres et rapides, et l’on entendait, dans sa gorge, un bruit qui ressemblait à un petit sifflement.

C’était sinistre.

Cabassou passa sa main froide sur son front, où la sueur perlait.

–Mariettou!répéta-t-il, avec un frisson par tout le corps.

–Tu sais bien qu’elle ne t’entend pas, dit alors une voix derrière lui.

Le colosse se retourna effaré, et reconnut la mère Maurel.

Il l’attira dans ses bras en pleurant comme un enfant.

–Mais. elle n’est qu’évanouie, n’est-ce pas? balbutia-t-il; elle va revenir à elle. il faut envoyer chercher un médecin.

–C’est ce que j’ai fait.

–Et il va venir?…

–Je l’attends.

Cabassou s’assit dans un coin, pendantque maman Maurel s’approchait du lit.

Cabassou, lui, n’osait plus–à de longs intervalles il se risquait à regarder. Et, chaque fois, il se plongeait la tête dans les mains, comme s’il eût été épouvanté de l’horrible vision!

C’est qu’aussi jamais une altération plus rapide n’avait frappé un visage humain!

Les couleurs avaientdisparu des joues de la pauvre mourante pour faire place à une lividité de marbre.

Les yeux n’avaient pour ainsi dire plus de regard; un cercle blanc se dessinait maintenant autour du nez, et les lèvres remuaient dans le vide avec volubilité, sans produire aucun son!

Tout à coup, cependant, une trépidation violente agita ses membres, et elle se dressa les cheveux dénoués et tombant raides sur ses épaules nues.

–Maman! Cabassou! dit-elle d’une voix forte.

–Nous voici!… nous sommes près de toi… dit maman Maurel.

–Votre main… là!… Mon Dieu… Je vais mourir!

–Non! non! sanglota le malheureux Cabassou.

–Je vais mourir. répéta la pauvre femme; et là! là! mon enfant, mon pauvre petit Richard!

Le colosse avait bondi vers le cabinet qu’indiquait la mourante, et il revint aussitôt, portant dans ses bras un enfant de quatre ans à peine, qu’il alla déposer à côté de sa mère.

Celle-ci le serra sur sa poitrine dans une étreinte désespérée et folle.

–Seul! seul au monde! dit-elle d’une voix déchirante.

–Seul! interrompit vivement Cabassou, quand je suis là! allons donc! Ah! quoi qu’il arrive… il n’aura pas d’autre père que moi, et celui qui tenterait jamais de me l’enlever ne sortirait pas vivant de mes mains!

–Vous me le promettez! dit la jeune femme avec un regard radieux.

–Foi de Cabassou! je le jure!

–Ah! béni soyez-vous! car maintenant, je puis mourir heureuse.

Alors, elle baisa ardemment les mains de Cabassou, adressa un dernier regard à son fils qui ne s’était même pas réveillé, et comme si Dieu n’eût voulu lui acorder que ce dernier répit, elle ferma doucement les yeux, prononça encore quelques paroles diffuses, et finit par s’affaisser lentement dans les bras de maman Maurel.

Cabassou allait se précipiter, repris par toutes les terreurs de tout à l’heure; mais à ce moment, la porte de la chambre s’ouvrit, et un nouveau personnage entra.

Un personnage à l’allure compassée et raide, cravate blanche, habit noir, tenue de tous points correcte. C’était le docteur!

Cabassou courut replacer l’enfant dans son petit lit, et se hâta de revenir vers le docteur.

Celui-ci avait pris entre ses doigts la main de la mourante, et l’œil fixé sur un magnifique chronomètre qu’il avait tiré de la poche de son gilet, silencieusement, il comptait les pulsations.

Au bout de vingt secondes, il fit une moue significative et recouvrit le bras dont il venait de consulter le pouls.

–Eh bien, docteur! fit Cabassou, en se penchant vers lui.

Le médecin mit un doigt sur ses lèvres et gagna la porte.

Cabassou le suivit, anxieux, la poitrine près d’éclater.

Quand ils eurent passé le seuil de la chambre, il renouvela la question.

–Eh bien!… docteur… dit-il, en le dévorant du regard… elle est bien mal, n’est-ce pas?

–Oui… oui… bien mal!… répondit l’homme de l’art.

–Mais… elle ne mourra pas? supplia le colosse… il n’est pas possible…

Le docteur le regarda bien en face…

–Vous êtes un homme! et vous voulez connaître la vérité, dit-il, d’un ton légèrement sentencieux.

–Oui… oui… la vérité, monsieur.., quelle qu’elle soit.

–Eh bien… selon toute probabilité, avant demain matin… cette jeune femme aura cessé de vivre!

Et il salua… et disparut…

Cabassou s’était accroché de ses ongles au mur du couloir,–on eût dit qu’il venait de recevoir un coup de massue sur le crâne…

Mais il était plus fort qu’un bœuf… au bout de dix minutes, il se retrouvait sur pied, et rouvrant la porte avec des précautions infinies, il retournait s’asseoir au chevet de la pauvre Mariettou.

Le reste de la nuit fut lugubre…

Cabassou respectant le grand âge de la mère Maurellui avait dressé un lit dans le petit cabinet occupé par l’enfant, et lui, s’était installé dans un grand fauteuil à portée de la mourante, prêt à répondre au premier appel qu’elle lui adresserait.

Mais la malheureuse ne revint, pour ainsi dire, plus à elle.

Une heure après le départ du médecin, l’agonie commença. le râle l’étreignit à la gorge, et après quelques intervalles très courts, pendant lesquels le souffle paraissait s’affaiblir et s’éteindre, elle ne fit aucun mouvement, aucun geste qui pût donner lieu de penser qu’elle était encore en possession d’elle-même.

Peu à peu, la monotonie même de cette scène poignante communiqua à Cabassou quelques-uns de ces rêves bizarres que l’on fait parfois tout éveillé, pendant les longues nuits d’insomnie et de fièvre.

Tout le passé se réprésenta à lui, dans une sorte d’hallucination effarée.

Il revit la jolie Mariettou, à l’âge où il avait commencé à l’aimer… jeune, vive, accorte, avec ce bel œil noir qui vous regardait sans timidité, comme sans effronterie.

Ah! la jolie fille que cela faisait… et avec quelles ardeurs fougueuses il eût plongé la main dans les flots opulents de ses beaux cheveux.

Et puiss! Un homme était venu! un misérable qui avait lâchement abusé de la pauvre enfant et jeté la honte et l’infamie dans sa vie jusqu’alors si pure!

Ah! que n’eût-il pas donné pour tenir celui-là, ne fût-ce qu’une heure, entre ses ongles irrités.

Rien! pas un nom!… pas un indice qui pût le mettre sur la voie.

Que tenter? à qui demander de faire la lumière sur cet épouvantable crime?

Et à chaque instant, un souvenir venait l’obséder; une silhouette se représentait à lui, hideuse et grimaçante, dont il ne pouvait plus détacher les yeux.

La vieille mégère!

Quelle était cette femme? D’où venait-elle, avec son sourire obséquieux de proxénète? Depuis combien de temps était-elle auprès de Mariettou?

Cabassou ne la connaissait pas; et pourtant… il lui semblait parfois qu’il avait déjà vu ces traits-là quelque part.

Mais en quelle circonstance… à quelle époque… il ne se rappelait pas.

Et il suivait sa pensée à Lravers la nuit sinistre, pendant que la chère victime se débattait dans les affres de la mort!

Tout à coup il se leva brusquement du fauteuil dans lequel il était assis, se pencha haletant vers le lit et prêta l’oreille.

Il n’entendait plus rien!

Mariettou était toujours bien là. Mais tout bruit avait cessé; rien ne bougeait plus: un silence lugubre planait maintenant dans la chambre.

Cabassou prit la main de la jeune femme: elle était glacée.

Il interrogea son cœur: il ne battait plus!

Enfin, il voulut voir son visage, et n’aperçut que deux yeux grands ouverts, dont les paupières restaient immobiles et qui regardaient sans voir!

Elle était morte!

Il jeta un cri épouvanté qui retentit dans toute la maison.

IV

Le coup fut cruel pour le malheureux Cabassou.

Bien que depuis quelques heures, il s’attendît au atal dénouement, il en fut frappé, comme d’un choc imprévu, et rien nesaurait rendre le désespoir auquel l s’abandonna…

Ses doigts nerveux s’enfonçaient dans ses cheveux abondants et drus; la douleur arrachait au colosse des mots d’enfant… il pleurait àchaudes larmes, roulant sa tête éperdue dans ses deux mains.

Cela dura une heure, pendant laquelle maman Maurel se multipliait autour du lit funèbre, ensevelissant, avec mille tendresses, mille pudeurs maternelles, le beau corps inanimé de la morte…

Cabassou ne voyait rien… n’entendait rien!...

Cependant, au bout d’une heure, comme le silence s’était fait dans la chambre, il releva la tête, écarta doucement les cheveux qui s’étaient embrouillés sur son front, et regarda autour de lui.

Maman Maurel, qui avait pris place dans le grand fauteuil, égrenait son chapelet, tout en marmottant des prières: les deux enfants, la petite fille et le petit Richard, s’étaient agenouillés, les mains jointes, à ses pieds: sur une table placée près du lit, et recouverte d’une serviette blanche, une longue chandelle brûlait, à côté d’un verre d’eau où trempait une branche de buis bénit.

C’était l’épilogue du drame!

Tout était bien fini–il n’y avait plus à se bercer d’illusions,–la pauvre jeune femme qui était là avait rendu son âme à Dieu!

Cabassou se secoua en poussant un soupir qui sembla lui déchirer la poitrine…

Puis il se leva.

La résolution lui était revenue avec la force d’accomplir ses derniers devoirs.

Il s’approcha doucement de la morte, baisa longuement son front glacé et se tournant vers la vieille maman Maurel:

–Maintenant, dit-il d’une voix qui reprenait déjà sa fermeté, je vais m’occuper de faire le nécessaire, pour que la pauvre ait au moins une tombe où elle puisse reposer en paix!

–Ah! je pensais à cela! dit la vieille.

–Eh bien, n’y pensez plus, repartit Cabassou, car c’est moi que cela regarde. la chère morte aura sa tombe; et quant au petit!… puisqu’il y a de par le monde un sans-cœur qui refuse lâchement de remplir son devoir de père… eh bien… c’est moi qui m’en chargerai!

Et soulevant le petit Richard, il l’embrassa avec effusion sur les deux joues…

–Après tout! dit-il, en faisant un effort pour rester calme, c’est l’enfant de Mariettou, n’est-ce pas? et si elle me voit de là-haut, je suis bien sûr que ça lui fera plaisir. Voyons! veux-tu, toi, être l’enfant du grand Cabassou?

L’enfant regardait avec de grands yeux étonnés cette bonne face où la bonté éclatait sous la force, et il se prit à sourire.

–Oui, je veux bien, répondit-il, en jetant les deux bras autour du cou du colosse.

–Et tu resteras avec moi?

–Oui! et avec maman Mariette aussi!.

Cabassou essuya une larme.

–C’est dit! conclut-il pour couper court à toute nouvelle émotion; et puisque c’est convenu, je t’emmène!

–Je vais aller avec toi! dit encore l’enfant.

–Tout de suite.

–En voiture.

–C’est cela, en voiture.

Le petit Richard sauta à terre et battit des mains.

Cabassou s’empressa de l’entraîner.

Il étouffait!…

Le jour venaitdepuis quelque temps déjà: l’air était vif et pur; dès qu’il fut dehors, Cabassou respira.

Il en avait besoin.

D’ailleurs, le tableau qui se présenta à lui, sur les hauteurs, acheva de dissiper les douloureuses impressions de la nuit.

Il s’arrêta un instant pour le contempler.

De l’endroit où il se trouvait, il découvrait tout le panorama magique de la ville de Marseille.

En face, le château d’If et le Lazaret, à droite, le château Vert; à gauche, les Catalans et Notre-Dame-de-la-Garde masquant le château Borelli.

Puis, plus près de lui, presque à ses pieds, le port d’où s’élançait une forêt de mâts, au bout desquels flottaient les pavillons de toutes les nations du monde.

Enfin, un peu à l’écart. un petit sloop de plaisance, gai, pimpant, laissant coquettement voir de temps à autre, son blindage de cuivre qui étincelait aux pre miers feux du jour!

Cabassou eut un mouvement d’immense satisfaction.

Ce petit sloop-là, c’était sa joie… son orgueil… sa vie!… Jamais son cœur n’avait battu d’une ivresse plus grande que le jour où il était arrivé en vue de Marseille… tenant la barre du gracieux petit navire!

Ç’avait été son rêve… toujours… et il avait pu le réaliser.

Seulement, le bonheur avait été de courte durée.

A cette satisfaction qu’il avait éprouvée, en voyant la fortune couronner son travail opiniâtre de dix années, se mêlait surtout la pensée attendrie qu’il ferait quelque jour partager cette fortune à la seule femme qu’il eût jamais aimée.

Et il n’était revenu au pays, que pour la voir mourir, déshonorée… dans ses bras!

La colère et la rage allaient reprendre possession de son être… il réagit énergiquement contre les nouvelles sensations qui menaçaient de le détourner.

Il avait gagné les premières maisons de la ville et venait d’apercevoir unevoiture qui stationnait à quel que distance.

Il héla le cocher, qui vint aussitôt à son appel.

Puis, ayant fait monter le petit Richard, il prit place à ses côtés, et la voiture se mit en marche.

Une bonne partie de la matinée se passa en courses.

Il alla à la mairie, à l’église, chez le marbrier et ce ne fut que vers deux heures, après avoir déjeuné dans un bon restaurant de la Cannebière, qu’il reprit, toujours en compagnie du petit Richard, le chemin de la maison où ils avaient laissé Mariettou.

Quand ils y arrivèrent, Cabassou remarqua tout de suite, à l’agitation de maman Maurel, qu’il avait dû se produire quelque incident inattendu.

–Qu’y a-t-il donc. et d’où vient que je vous trouve toute troublée? demanda-t-il aussitôt, d’une voix presque soupçonneuse.

Maman Maurel mit un doigt sur ses lèvres.

–Plus bas! plus bas! dit-elle mystérieusement.

–Et pourquoi donc?

–On nous écoute, peut-être.

–Qui ça?

–La mère Cadenette. tu sais… la vieille qui prenait soin de Mariettou.

–Ah! ah! et qui lui a permis de nous écouter?… hum!… elle ne me revient déjà pas trop, la vieille sorcière. et si elle ne marche pas droit. on ne se gênera pas pour lui faire prendre des ris.

–Mon enfant! je t’en conjure…

–Bon.., on mettra une sourdine… Voyons! il s’est donc passé quelque chose?

–C’est cela! nous avons eu plusieurs visites. le médecin des morts… puis le menuisier pour prendre la mesure; enfin…

–Enfin?

–Un monsieur que je ne connais pas. que je n’avais jamais vu… et qui est venu s’assurer si c’était bien vrai, que notre Mariettou était morte.

Cabassou fronça les sourcils.

–Et qu’est-ce que ça lui fait à celui-là! grommela-t-il, en serrant les poings. De quel droit. qui lui a dit de venir?

Maman Maurel eut un geste discret.

–Ça, répondit-elle, je n’en sais rien. mais je jurerais que c’est la Cadenette.

–Encore!

–Il m’a demandé sil’on s’occupait de l’inhumation, a paru étonné de ne pas voir le petit Richard et, comme ses questions commençaient à m’irriter, je l’ai prié de revenir quand tu serais là.

–Et qu’a-t-il répondu?

–Il est parti en disant qu’il te verrait, ajoutant que c’était important et que si tu étais un brave garçon…

–Bon! c’est bien! interrompit Cabassou, vous avez bien fait, maman Maurel, de me renvoyer ce paroissien, et, s’il vient, il ne lui faudra pas longtemps pour voir quelle aire de vent j’ai dans mes voiles!

La nuit qui suivit se passa sans autre incident.

Cabassou, qui n’avait pas fermé l’œil depuis quarante-huit heures, ronfla jusqu’au matin à ébranler la maison. Il avait cependant fait des efforts inouïs pour rester éveillé: mais sa nature exubérante avait besoin de sommeil, et ce ne fut qu’aux premiers rayons du soleil qu’il se dressa en sursaut du fauteuil dans lequel il s’était allongé la veille!

Le moment était venu.

On avait coupé à la pauvre Mariettou quelques mèches de ses beaux cheveux dont elle était si coquette naguère; puis on l’étendit dans la bière, entourée des fleurs qu’elle avait le plus aimées… et quand tout fut ainsi préparé, et que le prêtre fut arrivé, le triste cortège quitta la maison et s’achemina lentement vers l’église voisine.

Une dizaine de personnes au plus suivaient le convoi.

Cabassou d’abord donnait la main au petit Richard que l’on avait habillé de noir pour la circonstance, et qui s’admirait dans ses vêtements de drap neuf.

Venaient ensuite maman Maurel avec la petite fille.

Et derrière, quelques commères du quartier.

La messe fut longue. Cabassou, le brave garçon, avait voulu un enterrement digne de la chère morte, et il n’avait pas regardé à la dépense.

On chanta beaucoup, et si l’on ne joua pas de l’orgue, c’est que l’église trop pauvre, n’en avait pas encore.

Enfin, l’office terminé, on gagna le modeste cimetière de banlieue où Mariettou devait être enterrée; on la descendit dans la fosse, le prêtre jeta quelques pelletées de terre qui rendirent un son creux et sourd, en tombant sur le cercueil, et chacun, à son tour, alla l’asperger d’eau bénite.

Tout cela fut triste et morne, et impressionna fortement Cabassou.

Il avait hâte de rentrer et de s’arracher aux douloureuses sensations au milieu desquelles il vivait depuis quelques jours.

Heureusement qu’une diversion l’attendait au retour, et allait le replacer dans un milieu d’action plus conforme à sa nature.

En quittant le cimetière, il avait lâché la main du petit Richard qui était allé rejoindre maman Maurel, et Cabassou marchait seul, à cent pas derrière, se demandant ce qu’il allait devenir, maintenant que le but qu’il comptait donner à sa vie lui manquait.

A un moment, comme il n’était déjà plus qu’à une faible distance de la maison de Mariettou, il entendit derrière lui, des pas qui, depuis quelques minutes, semblaient suivre les siens avec une certaine régularité singulière.

Il se retourna vivement, et aperçut un homme d’une cinquantaine d’années environ, mis avec une grande correction, habit recouvert d’un pardessus noir, cravate blanche, une décoration à la boutonnière.

L’homme, remarquant qu’on le regardait, salua de loin, et pressa aussitôt le pas, pour rejoindre Cabassou.

Ce dernier l’attendait.

–Monsieur Cabassou, probablement?dit l’inconnu, en saluant de nouveau, dès qu’il fut à portée.

–Moi-même, monsieur, répondit Cabassou.

–J’ai eu l’honneur de me présenter hier, continua son interlocuteur, chez la pauvre jeune femme que vous venez de conduire à sa dernière demeure. Mais n’ayant pas eu la bonne fortune de vous rencontrer, j’ai prié madame Maurel de vouloir bien vous prévenir que je prendrais la peine de revenir.

–On me l’a dit, en effet, monsieur; mais vous avez oublié de faire connaître votre nom… de sorte que. j’ignore encore à qui j’ai l’honneur de parler.

–Je m’appelle Chevassoux, monsieur, et je suis notaire, depuis vingt ans, allées de Meilhan, 25.

Cabassou regarda avec un étonnement sincère celui qui déclinait ainsi son nom et sa qualité.

–Eh! de quelle diable d’affaire pouvez-vous avoir à m’entretenir?–demanda-t-il, d’une voix brusque.–Je n’ai, jusqu’à présent, engagé aucune relation avec les officiers ministériels, comme on vous appelle, je crois; et je ne sache pas qu’à Marseille aucun notaire ait jamais eu à s’occuper de Cabassou.

Me Chevassoux s’inclina correctement.

–Aussi, répliqua-t-il, avec un sourire complaisant, n’est-ce pas de vous qu’il s’agit.

–Et de qui donc?

–De mademoiselle Mariettou.

–Hein?

–Et de l’enfant auquel elle a donné le jour, il y a environ quatre ans…

Cabassou fit un soubresaut, et subitement une idée bizarre lui vint.

Il se prit à examiner Me Chevassoux avec plus d’attention.

–De l’enfant? répéta-t-il avec un frisson… Seriez-vous, par hasard, l’intermédiaire de son père.?

–Non, monsieur, répondit le notaire… attendu que je ne le connais pas…

–Cependant…

–Cependant, permettez-moi de poursuivre, je vous prie: ainsi que je viens de vous le déclarer, j’ignore quel est le père du jeune Richard quidevient orphelin, par suite du décès de sa mère, et je ne serais pas intervenu en cette circonstance douloureuse, si je n’y avais été tenu par mon devoir professionnel.

–Expliquez-vous plus clairement.

–Je ne demande pas mieux. Donc, il y. a environ trois ans, je reçus, au siège de mon étude, une lettre chargée, contenant la somme de dix mille francs que l’on me priait de remettre au jeune Richard, le jour où il aurait atteint ses vingt et un ans, ou au lendemain de lamort de sa mère, si celle-ci venait à décéder, avant que l’enfant eût atteint l’âge prescrit. Comprenez-vous?

–Pardieu! c’est clair comme bonjour… repartit Cabassou; et pouvez-vous me dire de quel nom était signée la lettre qui vous donnait ces instructions?

–La lettre n’était pas signée!

–Ah! ah! et vous n’avez pas cherché à découvrir quel pouvait être ce mystérieux donateur?

–Un notaire a ses devoirs comme un confesseur, et il ne doit pas trahir les secrets de la profession.

–Oh! il n’y a pas là tant de mystère! et la chose est évidente… C’est le père! le lâche, qui a indignement abusé de la pauvre Mariettou!. Ah! celui-là. si je le tiens jamais entre mes pattes s!

Cabassou allait s’emballer encore une fois… il se contint…

–Après tout, dit-il… c’est assez nous occuper de ce vil gredin… qui ne s’est souvenu de son enfant, que pour lui jeter une misérable aumône…

–Dix mille francs! appuya le notaire avec intention.

–L’enfant de Mariettou ne touchera jamais à un centime de cet argent, vous entendez bien! C’est moi qui vous le dis!

–Mais la mère meurt sans rien laisser… et son fils…

–Pardon! interrompit vivement le colosse, pardon, papa Chevassoux! La mère n’a laissé qu’un enfant… mai3il y a encore le grand Cabassou qui se chargera, lui, d’élever l’orphelin… et de remplacer l’ignoble coquin à qui il doit la vie!…

–Est-ce votre dernier mot? insista le notaire.

–Le dernier… vous l’avez dit.

–Et que me conseillez-vous au sujet des dix mille francs? Ne penseriez-vous pas qu’il serait équitable d’en faire profiter…

–Qui donc?

–La femme qui a pris soin de la pauvre morte! et à qui, conformément aux instructions du même donateur, j’ai compté, ce matin même, une égale somme de…

L’excellent notaire n’acheva pas. Les cinq doigts du colosse venaient de lui entrer dans le bras, et il se recula effaré.

–Qu’avez-vous donc? demanda-t-il en pâlissant.

–Mille millions de tonnerres! hurla Cabassou, j’allais oublier la vieille macaque, et vous me la rappelez à propos. Ah! si le père se dérobe, celle-là nous reste. Elle connaît l’histoire. Elle a aidé probablement au crime!et je perdrai mon nom, ou il faudra bien qu’elle parle. Venez! venez! monsieur le notaire.

Cabassou voulait entraîner l’officier ministériel, mais ce dernier résistadoucement. C’était la première fois que pendant l’exercice de sa profession, il rencontrait une nature aussi exubérante que celle du colosse, et il se sentait légèrement troublé.

Toutefois, il fit bonne contenance.

–Permettez, monsieur, permettez, dit-il, avec un sourire composé, mais je dois vous faire observer que vous nourrissez là un espoir qui ne pourra pas se réaliser.

–Que voulez-vous dire? fit Cabassou.

–Eh, mon Dieu! une chose fort simple. C’est que la mère Cadenette a dû prendre le premier train pour Paris, et qu’à l’heure où nous voici, elle est loin de Marseille.

–Et vous ne savez pas son adresse?

–Elle ne me l’a pas fait connaître.

Cabassou eut un grondement farouche.

–Cependant, poursuivit-il, ne manifestiez-vous pas, il y a un instant, l’intention de remettre à cette affreuse mégère les dix mille francs que je refuse au nom du petit Richard?

–Sans doute.

–Dans le cas où j’eusse accepté, comment comptiez-vous lui faire parvenir cette somme?

–Je comptais la garder, jusqu’à ce qu’elle vînt elle-même s’enquérir des dispositions arrêtées.

–Vous espérez donc qu’elle reviendra?

–La femme Cadenette est intéressée et cupide, elle prévoyait déjà que vous refuseriez pour l’enfant le don anonyme que j’étais chargé de lui remettre, et, dans cette prévision…

Cabassou serra la main du notaire à la briser.

–Bien! bien! dit-il, vous êtes un homme sagace, vous, et vous ne vous emballez pas comme moi. Elle reviendra, c’est sûr, et si elle revient, ou si elle écrit, enfin, si vous apprenez quelque chose d’elle, vous promettez de me le dire.

–Où vous trouverai-je?

–Je vous laisserai mon adresse, car, vous supposez bien, n’est-ce pas, que je ne vais pas moisir à Marseille, quoique je sois né natif de la localité. Dans quinze jours, j’aurai repris la mer, dans six semaines je serai en Amérique… Mais, avant de m’éloigner, j’aurai leplaisir de vous aller voir et je déposerai entre vos mains mes instructions détaillées, où vous tâcherez de mettre un peu d’orthographe. Est-ce dit?

–C’est dit! fit le notaire.

–Pour lors, à bientôt, papa Chevassoux: et si jamais le cœur vous dit de faire un tour chez les Yankées, demandez Cabassou, et vous verrez comme on vous répondra.

Quoi qu’il en eût dit à Me Chevassoux, notaire, Cabassou ne resta pas quinze jours à Marseille.

Il n’y connaissait, pour ainsi dire, plus personne; c’était, de plus, une nature particulièrement ardente, qui avait besoin de mouvement et d’activité, et à laquelle la liberté américaine faisait défaut.

Et puis, Mariettou morte, il n’avait plus que maman Maurel.

Ce n’était pas assez.

Quant au petit Richard, il était décidé à l’emmener.

Un matin, il l’avait pris dans ses bras, et lui avait demandé s’il voulait bien s’en aller sur mer, avec papa Cabassou.

Et l’enfant, que depuis huit jours, ce dernier promenait dans une belle calèche, qu’il avait conduit à bord de son yacht, dans une jolie embarcation, manœuvrée par six marins en bel uniforme, l’enfant, ébloui et ému, avait répondu par des battements de mains joyeux.

Tout était dit. dès ce moment, rien ne retenait plus Cabassou à Marseille.

Aussi, après avoir assuré le sort de maman Maurel, à laquelle Me Chevassouxfut chargé de servir une pension de trois mille francs; après s’être entendu avec le gardien du cimetière pour que la tombe de Mariettou fût constamment entretenue des fleurs qu’elle aimait, il alla un soir, s’installer à son bord, et attendit la première bonne brise pour appareiller.

Or, deuxjours plus tard, vers six heures du matin, le même groupe de vieux marins, que nous avons déjà vus figurer au début de ce prologue, se trouvait à son poste d’observation, guettant, à l’aide de leurs longues vues, les bateaux qui sortaient du port ou se disposaient à y entrer.

Pendant une heure environ, ils restèrent là, suivant avec attention les divers mouvements qui s’effectuaient sous leurs yeux. Maiss jjusqu’ alors aucun incident ne s’était produit, qui leur eût semblé digne d’intérêt.

Tout à coup, l’un d’eux se dressa de sa place.

–Oh! oh! dit-il en clignant de l’oeil; on dirait qu’on bouge à bord du yacht… Voilà qu’il hisse sa grande diablesse de voile.

–C’est pourtant vrai! ajouta un autre, il faut que le brave petit navire ait les reins solides, pour porter tant de toile que ça.

–Mais c’est qu’il appareille pour de vrai! reprit le premier. Voilà maintenant qu’il lève l’ancre. tout à l’heure il va virer de bord.

–Té!... j’aperçois Cabassouu!

–Où est-il?

–Eh! à la barre, pardieu!... Mais il n’y est pas seul, et devant lui, à cheval sur une de ses grandes jambes, je vois un enfant.

–Oui… oui… le petit de Mariettou, avec lequel il se ballade depuis huit jours.

–Mais. il part! Il retourne en Amérique!… Etre venu de si loin pour ne rester que huit jours. Est-ce possible!

Pendant que ces propos s’échangeaient non loin du restaurant de la Réserve, le yacht avait achevé l’opération de l’appareillage; et maintenant, il avançait mollement vers la sortie du port.

Sa grande voile et son grand foc pendaient inertes et sans souffle, et jusqu’à ce qu’il eut dépassé la pointe du Château, c’était à peine si l’on s’apercevait qu’il marchait.

Mais dès qu’il eut franchi la passe, la brise de terre se fit tout à coup sentir; ses voiles se gonflèrent avec force, et le joli sloop, obéissant à la barre, gagna rapidement le large.

Pendant deux heures, on le vit s’éloigner avec une vitesse d’au moins six nœuds à l’heure, et bientôt on ne l’aperçut plus au loin que comme un point noir qui finit par se perdre dans les brumes de l’horizon.

Cabassou faisait voile pour New-York, emportant avec lui le seul être auquel il pût s’intéresser .désormais:

L’enfant de Mariettou!

FIN DU PROLOGUE

PREMIÈRE PARTIE

Table des matières

I

Table des matières

Quinze ans se sont écoulés depuis les événements racontés aux chapitres précédents.

Nous sommes en plein mois d’août, c’est-à-dire à cette époque où le boulevard absolument dépeuplé a déjà émigré depuis deux mois et s’est éparpillé un peu partout dans les villes d’eaux et dans toutes les stations balnéaires.

Nous sommes à Trouville.

Il est environ quatre heures de l’après-midi. La chaleur a été étouffante toute la journée. Depuis un instant, seulement, une brise marine venant du large tempère un peu la raréfaction de l’air.

Composée en grande partie et presque exclusivement de membres de la haute vie parisienne, toute la.petite colonie est en ce moment réunie sur la plage, les uns sous la grande verandah qui précède le Casino, le plus grand nombre sous un immense volum qui prolonge la verandah, d’autres encore sous les tentes-abris, dans les cabines des baigneurs, s’habillant ou se déshabillant; les derniers enfin se livrant aux douceurs du bain à la lame.

Sous la verandah, on distingue quelques hommes graves, armés de journaux qu’ils lisent avec une profonde attention. Il y a là des sénateurs, des députés, des candidats aspirant à le devenir, tous hommes sérieux, et chauves par conséquent, au moins pour la plupart. Le poil varie du gris pommelé au blanc sans mélange.

Non loin de ce dernier groupe, plus près du large escalier qui descend à la plage, accoudés à la balustrade, d’autres gentlemen, presque tous aussi, ceux-là, du mauvais côté de la quarantaine, sont assis et causent entre eux. Leur attitude un peu hautaine, bien que correctement polie, la réserve de leur conversation qui roule uniquement sur des lieux-communs ayant trait aux choses du high-life, tout en eux décèle des gens du monde le plus qualifié.

Il y alàle marquis de Beaurepaire, issu d’une vieille famille provençale. Le marquis passe pour être très riche. Ilhabite, pendant la plus grande partie de l’année, un magnifique hôtel patrimonial à Paris, rue de Varennes-Saint-Germain, où il vit seul, avec un nombreux domestique, et sa fille unique, mademoiselle Diane de Beaurepaire, une enfant de dix-huit ans à peine.

Le marquis est d’une taille élevée; il a de beaux yeux mélancoliques d’une couleur indécise, et ses cheveux que l’âge a poudrés à frimas, donnent une extrême douceur à la tête. Du reste, très grand air et grande allure aristocratique.

A quelques pas de M. de Beaurepaire, il est impossible de ne pas remarquer un homme de haute stature qui se tient debout, appuyé à une colonne et dont toute la personne s’impose au regard par quelque chose de particulièrement attirant. Ses cheveux grisonnants coupés en brosse, la redingote noire serrée à la taille et boutonnée militairement, son pantalon à la hussarde, et ses longues moustaches trahissent évidemment certaines habitudes de la vie militaire. On l’appelle le colonel Robert.

Cependant, il n’a pas servi en France, et a passé de longues années à l’étranger. Sa vie, un peu mystérieuse, est fermée; il n’en laisse rien voir aux indifférents, et la seule chose que l’on sache bien de lui, c’est qu’il est grand chasseur et tireur émérite! Ce dernier détail a touj ours arrêté court les indiscrets qui eussent tenté de pénétrer dans son passé qu’il n’entend livrer à personne.

C’est, en un mot, une énigme vivante, qui n’a point encore trouvé son OEdipe.

Autour decesdeuxpersonnages, quelques seigneurs sans importance.

Mais, à une faible distance, on distingue, sans qu’il soit besoin de le signaler, le groupe des jeunes, bruyant, tapageur, où nous trouvons tous les représentants, plus ou moins autorisés, de la vie parisienne.

C’est d’abord le jeune de Cintré, un type; il a vingt-cinq ans, le teint rose, la mine fleurie, le sourire stéréotypé sur les lèvres, gros et court, toujours à l’affût des nouvelles qu’il doit répandre, jaloux surtout de la notoriété qu’il s’est faite d’homme bien informé, à laquelle il tient et qu’il fait tout pour conserver.

Il connaît tout le monde et tout le monde le connaît.

Inoffensif d’ailleurs, et même spirituel quelquefois.

A force de rapporter les mots des autres, il a fini par en faire lui-même!

On peut le questionner sur le personnel de la plage, la réponse ne se fera pas attendre.

Il y a, à vingt mètres plus loin, tout un essaim de jeunes filles et de jeunes femmes qui causent après le bain, tout en s’occupant de tapisserie. Une sorte de décaméron maritime.

M. de Cintré vous dira sans broncher leur nom et leurs petits noms.

Celle-ci, c’est mademoiselle Van Hope, la fille de M. Van Hope, riche armateur hollandais: elle n’est point jolie, mais elle aura un million de dot.

Celle-là, c’est mademoiselle Rose Bornave; un petit Watteau des mieux réussis. Dot modeste, mais de l’esprit à enrichir tous les imbéciles, quelque chose comme la bouteille inépuisable.

Là, c’est madame de Simiane,–une veuve– trente-deux ans–du moins, elle est de ce monde où les femmes ont découvert le secret de n’avoir jamais que cet âge.

Mais à côté d’elle.… un bijou… un trésor, un vrai chef-d’œuvre, mademoiselle Diane de Beaurepaire, dix-huit ans à peine. Mais déjà presque femme par le gracieux développement des épaules et de la poitrine, fille unique du marquis de Beaurepaire et qui doit apporter deux millions à celui qui sera assez heureux pour en être aimé!

La veuve et la belle Diane sont deux inséparables. Madame de Simiane était l’amie intime de la marquise Charlotte de Beaurepaire, au moment de la naissance de Diane–et depuis, elle a reporté sur la fille l’affection qu’elle portait à la mère,–on prétend bien qu’il y a une autre raison qui a rapproché la jeune femme de la jeune fille, mais ce qu’on dit est si vague, qu’il est plus convenable de n’en pas parler.

Cintré savait tout, mais au besoin, il était discret, à sa façon.

Aussi, le consultait-on à l’envi, quand quelque énigme se présentait, dont lui seul pouvait dire le mot.

Philippe de Lançay, Georges d’Apremont ne le quittaient pas. Romuald de Grangel, lui-même, ne dédaignait pas d’écouter parfois ses racontars, et il allait souvent jusqu’à le questionner, ce qui était une marque de grande condescendance.

Un garçon singulier, ce Romuald de Grangel: et comme il doit jouer un rôle important dans ce récit, peut-être n’est-il pas inutile de le présenter au lecteur.

Romuald est le propre neveu de M. de Beaurepaire.

Son père, que le monde connaît peu, car il vit depuis longtemps dans une retraite profonde, sans que l’on ait jamais pénétré la cause mystérieuse pour laquelle il se cloître de la sorte, son père, disons-nous, est frère du marquis.

Les Beaurepaire, outre leur marquisat, portaient sous Louis XIV le titre de comtes de Grangel. Par suite de ces arrangements de famille qui contribuèrent à miner le droit d’aînesse, les deux Litres furent scindés. L’aîné des enfants dans la ligne masculine s’appela dès lors marquis de Beaurepaire, et le second, comte de Grangel.

Le jeune vicomte Romuald a vingt-six ans. Au physique, c’est un assez beau garçon: œil brun, moustache noire, physionomie intelligente mais peu sympathique. Au moral, c’est bien différent!–et quelques-uns prétendaient que ses déportements étaient pour beaucoup dans la résolution qu’avait prise le comte de Grangel, son père, de se retirer du monde, et de vivre solitaire.

Joueur, coureur de tripots clandestins, très répandu dansle demi-monde et même dans le quart de monde, ce jeune désœuvré présentait un des plus tristes spécimens de notre noblesse dégénérée. Ileût pu être soldat, et porter l’épée, comme tant d’autres l’ont fait avec honneur et patriotisme, en1870; mais il avait préféré traîner sa vie oisive et inutile, dans des boudoirs sans nom, ou dans les loges suspectes des plus infimes bouis-bouis.

Tel qu’il était cependant, on l’acceptait, d’abord parce qu’il était beau joueur, quoiqu’il perdît souvent, et surtout, parce que c’était un tireur de première force, et qu’il s’était toujours très bravement battu.

Il y avait déjà quelque temps que la conversation languissait dans le groupe des jeunes gens, quand tout à coup Philippe de Lançayse retourna brusquement vers Cintré.

–A propos, dit-il avec vivacité, qu’y a-t-il donc de vrai dans ce que l’on m’a raconté à déjeuner?

–Que t’a-t-on raconté? demanda Cintré en dressant l’oreille.

–Tu dois savoir cela, toi.

–De quoi s’agit-il?

–On m’a assuré que demain nous serions conviés à une représentation des plus intéressantes, un début, une certaine Mouche d’Or, jeune gymnasiarque des plus originales, qui a résolu de donner un échantillon de ses talents à la Société de Trouville, avant de se montrer au Cirque d’Été, où elle est engagée.

–Sais-tu cela?

–Pardieu! fit Cintré.

–Et c’est vrai?

–Absolument vrai.

–Et comment s’appelle l’artiste?

–On ne la connaît encore que sous le nom de la Mouche d’Or, mais je ne tarderai pas à en apprendre plus long et je ne manquerai pas de vous en instruire.

–Tu l’as vue? interrogea Georges d’Apremont.

–Hier, comme elle débarquait, venant du Havre.

–Et elle est jolie?

–Ravissante, je ne vous dis que ça. ou plutôt. non! J’ai autre chose à vous conter.

–A propos de la Mouche?

–Précisément.

–Voyons, parle… parle…

Le cercle se rétrécit et Romuald qui, jusque-là s’était tenu un peu à l’écart, se rapprocha également.

–Je ne vous étonnerai pas, reprit Cintré, heureux de l’attention dont il était l’objet, en vous disant que lajeune étoile, qui est des plus jolies, je le répète, était fort entourée à New-York, et dans chaque ville qu’elle honorait de sa présence, elle faisait de nombreuses passions, si bien qu’un beau jour elle se trouva entourée d’une vingtaine d’adorateurs, qui tous devenaient de plus en plus pressants.

–De sorte qu’il fallut faire un choix? demanda Philippe.

–C’est cela.

–C’était embarrassant.

–Pour une femme ordinaire, peut-être; mais pour la Mouche d’Or, ce fut l’affaire de cinq minutes de réflexion.

–Que fit-elle?

–Un jour, elle donna à tous ceux qui aspiraient à l’honneur d’être distingués par elle, rendez-vous dans le cirque où elle avait coutume de faire ses exercices, et ayant escaladé un trapèze élevé à cinquante pieds du sol: Je choisirai, dit-elle, celui d’entre vous qui aura l’audace et la force de venir me chercher ici!. Vous voyez d’ici la tête que firent les prétendants ahuris.

Les moyens d’ascension n’étaient pas nombreux, ils consistaient en une corde à nœuds descendant du cintre. Quelques-uns essayèrent, mais ils en furent pour leur courte honte.

–Parbleu! dit Romuald, tous échouèrent!

–Pardon, répondit Cintré; un jeune homme se présenta, nouveau venu dans le pays, connu seulement sous le sobriquet du Huron, parce qu’il arrivait de l’extrême Ouest, où il avait vécu, disait-on, au milieu des Peaux-Rouges! Notre Huron saisit la corde d’un bras vigoureux, et à la force du poignet grimpa en quelques secondes jusqu’au trapèze. Là, il enveloppa la Mouche d’Or dans son bras gauche, et, s’aidant, cette fois, des pieds et de la main droite, il descendit aussi rapidement qu’il était monté.

–Et qu’a fait la Mouche d’Or? demanda Romuald.

–Elle a loyalement tenu sa parole. Depuis lors, le Huron ne l’a pas quittée, il l’accompagne partout dans ses tournées triomphales, et je ne doute pas qu’il ne l’ait suivie jusqu’ici.

–Alors, dit Romuald, votre Huron est un simple saltimbanque.

–Un clown, ajouta Lançay.

–Un pître! s’écria un autre.

Et des rires ironiques éclatèrent qui allèrent intriguer vivement le groupe des jeunes filles.

Que se passait-il donc? d’où venait cette hilarité bruyante?

La curiosité féminine était aiguisée et madame de Simiane n’hésita pas à appeler près d’elle le jeune Cintré qui, ne demandant pas mieux que d’obéir à cet appel, s’empressa d’accourir.

–Serais-j e assez heureux, madame, dit-il,-pour que vous ayez besoin de mes services?

–C’est justement cela, répondit la belle veuve. Ces demoiselles et moi nous désirons savoir ce qui causait tout à l’heure vos rires bruyants.

Sur cette invitation, le jeune Cintré donna une seconde édition du récit qu’il venait de faire, mais en dépit des railleries dont il crut devoir l’orner, à l’adresse du Huron, il ne parvint pas à le diminuer, et il fut évident que ce singulier personnage avait sérieusement conquis les sympathies de toutes les jeunes filles.

Il ne devait ressembler à aucun des jeunes gens qu’elles voyaient tous les jours, et c’était déjà quelque chose.

–Comment est-il? Jeune ou mûr? Grand ou petit? Blond ou brun? etc., etc.

Si bien que l’infortuné reporter ne savait à laquelle entendre.

D’ailleurs il n’avait pas vu le Huron et il n’était pas encore doué d’un degré suffisant d’audace pour tromper son auditoire en traçant un portrait de fantaisie.

–Mon Dieu, mesdames, répondit-il avec un commencement de confusion, il faut bien que je le confesse: jusqu’à présent, il ne m’a pas été donné d’entrevoir le héros de l’aventure que je viens de vous raconter et je le regrette bien sincèrement, car…

–Eh bien! ne le regrettez pas, monsieur de Cintré, dit alors un personnage qui venait d’entrer en scène. Les renseignements complémentaires que ces dames désirent, je puis, moi, les leur donner.

Tout le monde s’était retourné.

Celui qui venait de parler n’était autre que le colonel Robert.

–Vous, colonel? fit madame de Simiane avec un vif intérêt.

–Moi-même, madame.

La curiosité étant éveillée, le groupe des jeunes gens s’était rapproché, et chacun attendait.

–Alors, vous l’avez vu, dit madame de Simiane; vous le connaissez? Quel âge a-t-il, ce jeune sauvage, ce Huron, cet homme des bois?

–Ce jeune homme, répondit le colonel, n’est ni un sauvage, ni un Huron, ni un homme des bois.

–Qu’est-il, enfin?

–Un homme! bien jeune encore, car c’est au plus s’il a vingt ans, vingt-deux, peut-être; mais, je le répète, c’est un homme, sorti pur et sans alliage des mains de la nature qu’il a eue pour nourrice… Je n’ai pas besoin d’ajouter qu’il ne ressemble en rien à nos jeunes gens à la mode… la peau brûlée, présente cette belle couleur, qu’affectent les bronzes florentins. Il a le sang impétueux des enfants de sa mère nourricière, la grande nature; l’impatience du joug, l’horreur de la convention; avec cela, une vive intelligence qui tempère ces exubérances de sève et dans son grand œil fauve qui s’enflamme aussi vite que l’éclair, une grande expression de générosité et une sensibilité exquise.

–Est-il riche? demanda madame de Simiane, songeant peut-être aux coûteuses prodigalités que devait comporter l’entretien de la Mouche d’Or.

–Riche comme un nabab, répondit le colonel.

–L’idéal, alors?

–A peu près, fit en souriant le colonel. Seulement il a un défaut.

–Lequel? lequel? demandèrent vingt voix en même temps.

Le colonel se tut un moment, comme pour réfléchir, puis il reprit:

–Ainsi que je vous le disais, notre Huron…

–Il a un nom? interrompirent quelques jeunes gens.

–Il s’appelle Richard, et ses amis les Peaux-Rouges l’ont surnommé, à cause de son grand courage, Richard-sans-Peur. Il a été élevé au milieu de ce qui reste de forêts vierges en Amérique, et les derniers des Sioux l’ont appelé leur frère! Richard apporte donc au milieu de la civilisation européenne toute la fougue, l’esprit d’indépendance, et peut être un peu de la sauvagerie d’une nature, sinon indomptable, du moins jusqu’ici indomptée.

–Oh! oh! nos Parisiennes sauront bien lui mettre un frein, dit Cintré, un peu agacé de voir le colonel remplir son rôle mieux qu’il n’avait su le faire.

–Peut-être bien; pour ma part, je n’en doute pas, répliqua ce dernier; et c’est d’ailleurs ce que l’on peut lui souhaiter de plus agréable.

–Merci, colonel, dit madame de Simiane, en lui tendant sa main dégantée.

Le colonel prit du bout des doigts cette belle main parfumée qu’on lui offrait, la baisa en s’inclinant, et se retira peu après, laissant les jeunes filles fort préoccupées du Huron.

Seule, la belle Diane de Beaurepaire n’avait pas dit un mot, et demeurait rêveuse.

Il y eut quelques minutes d’un silence que rompit bientôt la jeune veuve.

–Avouez, mesdemoiselles,–dit-elle tout à coup –que cela pique votre curiosité, comme la mienne; et que vous ne serez pas fâchées de voir le singulier personnage dont le colonel vient de nous parler!

–Sans doute… sans doute… approuva Cintré du bout des lèvres…; mais, avouez aussi, cependant, qu’il s’agit ici d’un homme que nul ne connaît et ne fréquente…

Tandis que, chaque jour, nous avons là, près de nous, vivant de notre vie, un homme de notre monde, plus étrange cent fois, et dont personne n’a jamais pénétré le mystère.

–De qui voulez-vous parler? demanda madame de Simiane qui comprenait très bien la transparente allusion de Cintré.

–Du colonel Robert, répondit ce dernier, de cet homme qui raconte si facilement la vie des autres et qui cache la sienne avec tant de soin. D’où vient-il? où va-t-il?–qui le sait?…

Un nuage passa sur le front de madame de Simiane:

–Où voulez-vous en venir? demanda-t-elle en baissant instinctivement la voix.–Quelle est au juste votre pensée?

Et Cintré allait répondre, quand on entendit brusquement le bruit des cloches qui annonçaient le dîner dans les divers hôtels.

Un mouvement général se produisit, les groupes se dispersèrent dans des directions diverses, et chacun regagna son hôtel ou son chalet.

Diane de Beaurepaire avait déjà pris le bras de son père, qui était descendu de la verandah sur la plage, et la jolie enfant s’éloigna en adressant un geste amical à madame de Simiane.

Celle-ci était restée la dernière; il n’y avait plus auprès d’elle que le jeune Cintré.

–Voulez-vous m’offrir votre bras? monsieur de Cintré, dit la belle veuve au jeune homme, qui s’empressa de se rendre à cette invitation.

Ils firent quelques pas en silence d’abord; mais, au bout d’un instant, madame de Simiane ralentit un peu sa marche, et se tourna vers son cavalier.

–De sorte, dit-elle sur un ton singulier, que vous n’êtes pas encore parvenu à déchirer le voile dont selon vous le colonel Robert enveloppe sa vie?

–Pas encore, répondit Cintré, mais je m’en occupe.

–A quoi bon?

–Le mystère de cet homme m’irrite.

–Quel intérêt avez-vous à le pénétrer?

–Un intérêt de curiosité.

–Voilà tout?

–Je vous le jure.

Madame de Simiane enveloppa le jeune homme d’un regard où brillait une expression insaisissable.

–Eh bien, dit-elle, si vous n’avez pas de raison plus sérieuse pour vous intéresser au colonel, croyez-moi, mon cher ami, renoncez au projet imprudent que vous avez conçu.

–Pourquoi donc?

–Parce qu’il y aurait du danger à pousser plus loin. Le colonel, queje connais depuis bien longtemps, n’aime pas que l’on s’occupe de lui, et il serait bien puéril de jouer sa vie pour une simple question d’amour-propre.

–Mais c’est presque une menace, fit Cintré en se redressant.

–Non, mon ami, c’est un conseil. Je veux éviter au colonel un véritable ennui, et à vous une déplorable et dangereuse affaire.

Madame de Simiane était arrivée au seuil du chalet qu’elle habitait. Elle serra affectueusement la main de son cavalier et disparut peu après par la grille qui donnait sur la plage.

II

Table des matières

Le Palais-Américain, n qui devait servir aux exercices de la Mouche-d’Or, était arrivé du Havre, depuis quelques jours, à bord d’un brick que les énormes charpentes remplissaient presque en entier. En quelques jours, toutes les pièces numérotées avaient été débarquées, dressées, ajustées, et le théâtre édifié avec cette prodigieuse activité que les Américains apportent à tout ce qu’ils font.

De gigantesques affiches aux couleurs criardes, comme on n’en voit qu’à Londres et à New-York, avaient été placardées sur les côtés latéraux du palais de planches. On y voyait d’abord un Indien Peau-Rouge jonglant avec des couteaux; des Chinois pour suivant un papillon l’éventail à la main; des clowns enfarinés bondissant dans les airs, des éléphants danseurs, des pyramides humaines. Tout cela en bordure sur les côtés du tableau et encadrant au centre la Mouche-d’Or, franchissant ses trapèzes.

Les Américains sont pleins d’audace.

Malgré l’avis du directeur du Casino, ’avec qui il était entré en relations, le Barnum américain fixa le prix de ses places à vingt francs.

–Vous n’aurez personne, lui disait-on.

–Nous verrons bien, avait flegmatiquement répondu l’Américain.

Avec un véritable flair de Yankée, il avait pressenti son public. Le soir, en effet, la salle était comble.

Nous retrouvons dans cette salle improvisée, garnie d’ailleurs de confortables fauteuils, toutes les per sonnes déjà une première fois entrevues sur la plage.

Le théâtre occupe le fond de la salle. L’orchestre vient ensuite, puis les rangées de fauteuils, dessinant des lignes semi-circulaires descendent depuis l’orchestre jusqu’au fond de la salle.

Entre les fauteuils et la muraille couverte d’assez belles draperies en velours grenat, l’architecte a ménagé deux larges galeries bordées de caisses d’orangers, de lauriers-roses et de grenadiers en fleurs, mélangés de lauriers de Portugal et d’arbustes exotiques obtenus de l’obligeance des propriétaires des villas voisines. Les parois latérales sont garnies de bégonias, de pelargoniums, de fuchsias, de verveines, de daturas d’Egypte, d’héliotropes et de résédas qui répandent dans la salle leur doux et pénétrant parfum.

La salle est brillamment éclairée pour faire valoir les toilettes. Le parquet est dissimulé par un épais tapis sur lequel les longues traînes des femmes peuvent s’étendre en toute sécurité; car les fantaisistes costumes de la plage ont disparu. Plus de vareuse, de chapeaux mous, de souliers de cricket pour les messieurs; le frac noir, le gilet à cœur et le camélia ou la rose à la boutonnière. Les dames ont proscrit pour cette soirée, les hautes cannes, les chapeaux fantastiques, lesbottes à la hongroise et les polonaises. La double jupe elle-même, ce mignon, ce séduisant caprice de la mode, ce souvenir expurgé de madame de Pompadour et de la cour de Louis XV, la double jupe a été abandonnée jusqu’à demain pour faire place à la solennelle robe à traîne. Bref, on fait assaut de toilettes, accordant ainsi à la baraque en planches, les honneurs du costume de soirée.

Nous avons dit que les fauteuils étaient placés par rangs en ordre parfait. Mais cette symétrie fut bientôt détruite par le caprice des femmes et des jeunes filles qui se groupèrent selon leurs goûts et leur fantaisie. Ce fut ainsi qu’à l’extrême droite un cercle s’était tout à coup formé, composé de Diane, de miss Van Hope, et de quelques autres jeunes filles.

Debout et ostensiblement derrière le fauteuil de sa cousine Diane, Romuald de Grangel semblait garder sa place avec un soin jaloux.

A l’extrême gauche se tenait madame de Simiane ayant pour sigisbé ou cavalier servantt le jeune René de Cintré. Le colonel Robert, seul comme d’habitude, était resté debout, appuyé contre une caisse d’oranger. M. de Beaurepaire et la plupart des hommes se promenaient sous les galeries latérales, transformées en véritable jardin.

Enfin, l’ouverture exécutée, le rideau se leva et l’on vit s’avancer sur la scène, un monsieur, le Barnum, tout de noir habillé, comme un maître des cérémonies.

Il venait, observantla coutume américaine, adresser un speech bien senti à la société exceptionnelle qu’il avait devant lui, et annoncer que le spectacle allait commencer.

En effet, à peine s’était-il retiré, que deux Chinois entrèrent en scène, confectionnant un papillon avec un bout de papier et lui faisant ensuite prendre son vol en l’alimentantd’air àl’aide de l’éventail. Puis.; mais le lecteur voudra sans doute faire ici comme les spectateurs qui ne prêtèrent pas la moindre attention ni aux Chinois ni aux Indiens, ni aux christi-ministrels, ces faux nègres de New-York ou de Londres, qui enlèvent cependant des chœurs d’opéra avec autant d’entrain que d’ensemble et de brio.

Ce que l’on attendait, c’était le clou de la soirée! Tout ce monde aristocratique était venu là pour voir la voltige de la mouche volante, et l’on ne voulait ni entendre ni voir autre chose.

Les groupes s’étaient accentués en attendant, celui des jeunes filles formant un cercle presque complet. Elles se penchaient et se parlaient à l’oreille, étouffant des rires avec leurs mouchoirs, quand tout à coup, à deux pas, la voix de Cintré s’éleva:

–Mais en attendant le clou, dit-il, si l’on nous servait toujours le Huron!

–Oui, oui, le Huron, le Hu... ron, murmure à demi-voix le groupe des gilets à cœur.

Mais les histrions continuent leurs exercices sans paraître s’apercevoir de ce qui se passe dans la salle.

Madame de Simiane impatientée se lève et va prendre le bras de Romuald qui est derrière elle.

Elle l’entraîne dans la galerie.

–Voyons! dit-elle au bout d’un instant, ne trouvez-vous pas, monsieur de Grangel, que ce Huron tarde bien à paraître?

–Etes-vous donc réellement si impatiente de le voir? demanda Romuald.

–Eh, sans doute, repartit la belle veuve. Vous en parlez à votre aise. Un sauvage! cela aura au moins l’avantage de nous changer des gilets à cœur.

–Ah! oui, les gilets à cœur… René de Cintré et autres. Un monde très ennuyé et très ennuyeuux! dit Romuald, songeant évidemment à autre chose.

Madame de Simiane frappa un petit coup de sa main gantée sur le bras du jeune homme:

–Monsieur de Grangel! dit-elle en le regardant bien en face.

–Madame? répondit Romuald.

–Depuis quelque temps vous tournez décidément au ténébreux.

–Vous trouvez?

–Ah, çà! c’est donc vrai ce qu’on dit?

–Que dit-on?

–Que vous êtes amoureux.

–Pourquoi m’en cacherais-je? On est toujours amoureux, quand on a mon âge.

–Oh! je n’entends pas parler d’amourette. A cet égard, votre réputation est trop bien établie. Je fais allusion à l’un de ces attachements sérieux et profonds qui régénèrent et transforment un homme. Votre cousine.

–Mais, madame…

–Allons, grand enfant, vous pouvez être sincère avec moi; vous savez quelle est mon affection pour Diane, et j’ajoute en ce qui vous concerne, que mademoiselle de Beaurepaire est la plus charmante jeune fille qu’un homme puisse aimer. Elle sera puissamment riche, et à part certains petits défauts de caractère qui tiennent à ce qu’elle a perdu sa mère très jeune, trop jeune, et qu’elle a été élevée par un père qui l’aime jusqu’à l’idolâtrie, ce sera bien la plus adorable des femmes.

Romuald fit quelques pas en silence. Puis d’une voix émue:

–Je vous remercie, dit-il, de ce que vos paroles ont de bienveillant pour moi. Oui, vous avez raison, j’ai voué à ma cousine une affection sincère, profonde, et ce que vous venez de me dire ajoute encore à mon ennui, ou plutôt à mon regret, de ne pas être aimé comme je voudrais l’être.

–Diane, répliqua madame de Simiane, n’est pas une jeune fille comme une autre. Sa mère, je vous l’ai dit, a été ma meilleure amie, et quand elle est morte, si jeune, j’ai reporté sur la fille toute l’affection que j’avais pour la mère.

–Oui, oui, je sais cela! interrompit vivement Romuald avec un mouvement très marqué; et si vous le vouliez, je ne chercherais pas d’autre avocat pour plaider ma cause.

Madame de Simiane fit un geste négatif.

–Détrompez-vous, répliqua-t-elle vivement; Diane est bien le meilleur cœur que je connaisse. Elle adore son père; elle a pour moi, je le crois, une affection très vive; mais c’est un caractère absolu! Elle ne prend conseil que d’elle-même en ces graves questions. Aucune pression n’aurait prise sur elle. Elle ne donnera sa main qu’à celui qui aura d’abord su gagner son cœur, et le jourr où elle aura distingué quelqu’un, celui-là, quel qu’il soit et malgré tous les obstacles qui pourraient se dresser entre elle et lui, celui-là sera son époux!

–Que me conseillez-vous donc? demanda Romuald d’une voix où l’on sentait percer ou beaucoup d’anxiété ou une colère sourde.

–Faites-vous aimer, répondit madame de Simiane.

–Mais le moyen?

–D’abord, réformez votre vie. Ne jouez plus; ne faites plus courir. Tout le monde connaît vos pertes au jeu et la liste de vos maîtresses; c’est trop. Un jeune homme qui sort à peine de pareils scandales ne sera jamais, je vous l’atteste, le mari de Diane. Vous prêtez trop le flanc à vos détracteurs qui prétendent que vous comptez sur la dot de votre cousine, pour combler l’abîme de vos dettes; et que cette belle passion n’est au fond qu’une adroite, mais assez laide spéculation.

–Qui a dit cela? interrompit violemment Romuald, en devenant subitement pâle.

Et en même temps, il lança un mauvais regard à madame de Simiane. Heureusement, l’attention de celle-ci venait d’être attirée ailleurs.

Un grand mouvement avait eu lieu dansl’assemblée; un murmure de voix s’était élevé.

–C’est lui! le voici! là! voyez!

Et tous les regards se tournaient d’un même côté de la salle.

Le Huron venait de faire son entrée.

Et maintenant il traversait les rangs pressés de la foule, sans le moindre embarras, on peut même dire avec une aisance parfaite: c’est ainsi qu’il atteignit l’orchestre. Une fois là, et ne paraissant pas se douter de l’attention dont il était l’objet, il alla s’appuyer à la balustrade, le dos tourné au théâtre, en vue de tous, et pouvant tout voir, excepté, bien entendu, ce qui se passait sur la scène.

Dans l’assemblée, la surprise était complète et profonde. Au lieu du sauvage que l’on attendait, on avait devant soi un très jeune homme, c’est vrai,– de vingt à vingt-deux ans,–mais de tournure distinguée, à la tenue absolument correcte qui, jeté brusquement dans ce milieu, composé de la fine fleur de l’aristocratie parisienne, semblait être tout à fait dans son élément.

L’opinion générale se traduisit par un murmure d’approbation.

Les femmes n’avaient jamais été regardées par des yeux aussi audacieux ni aussi brûlants. Plus d’une, parmi elles, dissimulaient derrière leur éventail, la vivacité de leurs impressions.

Quant au Huron, son premier regard était allé spontanément et comme d’instinct vers le groupe attirant des jeunes femmes, et tout son être avait paru tressaillir.

La vue de toutes ces épaules nues lui causait une étrange sensation. Sa poitrine se gonflait avec force, ses narines se dilataient comme celles des jeunes fauves dont le flair subtil a recueilli dans l’air le parfum des émanations humaines.

Et pendant quelques minutes, il fit ainsi le dénombrement des jeunes femmes, allant de l’une à l’autre, détaillant les beautés de chacune d’elles et s’oubliant dans la contemplation de ce tableau charmant auquel il n’avait pas encore connu d’équivalent.

Mais, à ce moment, son regard s’arrête; une lueur d’éclair le traverse, et il reste comme pétrifié d’admiration.

Il vient d’apercevoir mademoiselle Diane de Beaurepaire.

Dès lors tout disparaît; il semble n’avoir plus de regards que pour elle et tout ce qui se passe dans la salle lui est devenu tout à coup indifférent.

Cependant le moment psychologique était venu. Un nouveau mouvement s’était opéré de toutes parts et la Mouche d’Or, présentée par son Barnum, venait de faire son apparition.

Pour rester fidèle à la vérité, il faut reconnaître qu’elle fut accueillie par un murmure non équivoque de satisfaction et même d’admiration.

C’était vraiment une belle créature.

Son maillot de soie rose tendre, le seul vêtement qu’elle portât, avec une trousse de satin incarnat, descendait jusqu’à mi-cuisse et laissait voir des formes d’un modelé exquis. La jambe était ronde et pleine, et les attaches, de cette finesse qui n’exclut pas la force.

La tête était mignonne, la bouche aux lèvres carminées et sensuelles, s’entr’ouvrait doucement en un sourire ingénu, presque timide–l’arme la plus terrible de ces dangereuses sirènes.

L’œil à demi clos se laissait à peine entrevoir sous les longs cils noirs qui le couvraient, et ses cheveux opulents tombaient en boucles épaisses sur ses épaules de satin.

Ainsi vue, dans cet étrange costume qu’elle portait avec des grâces toutes pudique, la Mouche d’Or avait bien moins l’air d’une femme, que d’un jeune éphèbe qui va pour la première fois revêtir la robe prétexte.

La femme avait donc conquis son public par sa seule apparition, et sans lui laisser le temps de revenir sur cette impression, elle commença ses exercices avec une adresse, une agilité, une précision, qui arrachèrent bientôt d’enthousiastes applaudissements àceux-là mêmes qui paraissaient de voir rester le plus indifférents.

Les gilets à cœur s’en donnaient surtout sans compter, s’abandonnant à la double séduction de la femme et de l’artiste.

Toutefois, Romuald qui, après avoir quitté madame de Simiane, était revenu retrouver ses amis de club, suivait, sans s’ emballer, les exercices de la Mouche d’Or, et il était manifeste qu’il était sous le coup d’une préoccupation qui l’absorbait.

Tout à coup, une exclamation lui échappa, qui fit retourner ses compagnons.

–Eh, mais, attendez donc, dit-il, en continuant de lorgner la jeune femme… je la reconnais, pardieu!

L’Américaine? fit Georges de Lançay.

–Elle n’est pas plus Américaine que toi et moi.

–Qu’est-elle donc?

–Tu ne te rappelles donc pas Didine, qui débuta il y a quelques années, aux Folies-Dramatiques, dans une pièce intitulée: Le Paradis de Mahomet?

–Si je me la rappelle! appuya d’Apremont… elle débutait en même temps que Latour et Deveria. et tu crois que c’est elle?… Didine!

–A preuve, reprit Romuald, que j’aperçois là-bas, dans la coulisse, le groin de son respectable père, l’illustre Saint-Léger.

D’Apremont approuva d’un geste étonné.

–Eh bien! elle est forte celle-là… dit-il; la famille est au complet!… et puisque le père est là… il n’y aura pas à se gêner.

Cependant les exercices continuaient. La nouvelle de l’identité de Didine s’étaitmise à circuler dans les rangs des spectateurs et avait éveillé les sympathies les plus vives; l’on suivait avec plus d’intérêt encore les évolutions de la jeune gymnasiarque.

C’était prodigieux d’ailleurs. Et il se produisit même un incident qui émut particulièrement un public qui n’était nullement préparé.

Jusque-là la belle fille avait exécuté sa voltige avec une crânerie et une assurance qui avaient enlevé toute appréhension aux spectateurs. Elle allait atteindre le dernier trapèze, quant, tout à coup, du fond de la scène, une voix s’élève qui appelle: «Didine!» avec un cri d’angoisse bien articulé.

Il y eut un frémissement dans la salle et l’on crut à un accident.

La jeune femme éprouva un tressaillement de surprise à ce nom, qui lui était jeté en un pareil moment, et elle faillit manquer le trapèze.

Mais elle se remit aussitôt, reprit son travail, en faisant en sens inverse la route déjà parcourue. Puis tout à coup, après avoir fait la roue sur la barre volante, avec une rapidité vertigineuse, elle se laissa glisser et tomber dans l’espace.

Cette fois, on la crut perdue. Mais, en parcourant sa route aérienne, et arrivée à quatre mètres de terre à peu près, Didine rencontra un nouveau trapèze, s’y accrocha en passant, et, toute souriante, vint saluer le public.

Ce qu’on avait pris pour un accident n’était qu’un nouveau clou et le cri de Didine que l’on avait entendu, un truc inventé par le père Saint-Léger, un vieux roublard qui s’y connaissait.

Après cet incident, la représentation était finie: du moins, tout le monde le comprit ainsi, car, une fois Didine disparue, ce fut une désertion générale et la foule s’égrena dans toutes les directions.

Diane avait été la première à quitter sa place, au bras de son père.

La jolie enfant était plus émue et plus troublée qu’elle ne l’avait jamais été.

Pourquoi? Elle n’eût pu le dire, mais lorsque, tout en marchant, elle fermait les yeux, elle voyait toujours devant elle, elle sentait obstinément sur son front, le regard ardent, plein d’effluves du jeune étranger que l’on appelait Richard et qui, pendant toute la soirée, ne l’avait pas une seconde perdue de vue.

Cette persistance l’avait bien gênée et elle ne parvenait que difficilement à se dégager de l’impression qu’elle en ressentait encore.

Quel était ce jeune homme? Pourquoi l’avait-il regardée avec cette audace?

Quoi qu’elle fit, elle revenait toujours à lui.

Et quand, au moment de rentrer au chalet qu’elle habitait, elle se retourna pour jeter un dernier regard à la mer et qu’elle aperçut ce même Richard qui l’avait suivie et s’était arrêté à vingt pas, pour la voir dis-paraîLre, elle éprouva comme une sensation bizarre, inconnue tout au moins, où s’agitaient mille sentiments qu’il lui eût été impossible d’analyser.

Elle franchit vivement le seuil de la porte et courut s’enfermer dans sa chambre pour échapper à cette vision.

III

Table des matières

On sait qu’à Trouvillle la plage est très plate, et que, par conséquent, la mer s’y retire très loin aux heures de marée. Les baigneurs qui ne veulent pas aller chercher leur bain à un demi-kilomètre de distance, doivent donc attendre que la mer ait donné une partie de son flux et qu’elle soit presque pleine ou étale, pour parler d’une façon plus correcte.

La plus grande partie des nageurs se réservent même jusqu’à l’heure du jusant, c’est-à-dire du reflux.

Or, le lendemain des scènes que nous venons de raconter, la mer ne devait atteindre son plein qu’à cinq heures du soir, et c’est seulement vers trois heures de l’après-midi que baigneurs et baigneuses commencèrent à descendre sur la plage.

La chaleur était lourde et encore plus accablante que la veille; néanmoins tout le monde était ravi, car ce temps magnifique devait aj outer au bain une véritable volupté.

Toutefois, en dépit de cette rassurante apparence qui pouvait tromper des Parisiens, quelques marins répandus çà et là pour le service des cabines, jetaient à l’horizon des regards où passaient parfois des lueurs d’inquiétude.

Un surtout, le père Mathias, patron du canot de sauvetage, semblait, tout en secouant sur son pouce les cendres éteintes de sa pipe, remuer la tête d’un mouvement plein de réticences.

–Eh bien, père Mathias, lui ’dit l’un des matelots de son équipage, vous n’avez pas l’air content. Est-ce que ce n’est pas là un riche temps?

–Hum! fitle vieux auquel s’adressaient ces paroles, faudra voir, garçon. Pas trop beau, ni trop bon surtout.

–Craindriez-vous un grain? demanda le jeune homme en montrant un petit nuage roux qui flottait comme une vapeur à l’extrême horizon,

–Si ce n’est qu’un grain, dit le vieillard, ce sera un grain sec. Ça dure moins longtemps, mais c’est terriblement dangereux.

–Et qui vous fait croire cela? insista le jeune homme avec déférence.

Sur les côtes, tout le monde est respectueux pour les vieillards, dont l’expérience est un fonds inépuisable de leçons utiles.

–Ce serait trop long à t’expliquer, garçon, reprit le vieillard; mais regarde là-bas, tiens un peu à gauche, par le travers des Cornelles. Ne vois-tu pas la Mmoie-Jeanne qui rentre?

–Oui: eh bien?

–Eh bien, le patron est un malin, et, s’il rentre, c’est qu’il a vu quelque chose, qui ne lui annonce rien de bon.

Pendant que ce rapide colloque avait lieu, baigneurs et baigneuses étaient sortis de leurs cabines et se disposaient à affronter la lame.

C’est le moment intéressant et critique, pour les hommes aussi bien que pour les femmes; car il faudrait être taillé comme Antinoüs ou comme Vénus pour n’avoir pas à redouter les indiscrétions d’un costume de bain.

Aussi chacun s’empressait-il de gagner la mer et de s’y plonger pour échapper à un examen approfondi de la galerie qui lorgnait ce spectacle d’un nouveau genre.

Car, si les baigneurs étaient nombreux les spectateurs ne l’étaient pas moins… Et nous y revoyons figurer tous les contingents que le lecteur a déjà vus défiler devant lui.

On y cause, tout en regardant, de l’événement du jour et de celui de la veille, sans oublier la belle Didine, qui, du reste, se montre à quelques pas, dans une toilette un peu excentrique peut-être, mais dont il est difficile de ne pas reconnaître le goût exquis et sûr.

Aussi est-elle très entourée, et tous les gilets à cœur de la veille s’empressent à la féliciter de son succès.

Elle est seule d’ailleurs. Le jeune Richard a été des premiers à se plonger dans l’onde amère, et on peut le voir au loin, fendant la lame, dans les parages où Diane elle-même s’est laissé emporter.

Diane a la passion de ces sortes d’exercices, et elle est aussi intrépide nageuse qu’habile écuyère. C’est une frénésie, presque une volupté, et rien ne saurait rendre le charme qui se dégage de toute sa personne, quand son corps, souple et adorable dans toutes ses proportions, s’abandonne mollement à la mer, qui semble tout heureuse de le bercer dans ses flots.

–Vraiment cette Diane est intrépide! dit tout à coup madame de Simiane, assise entre le marquis de Beaurepaire et le colonel Robert.

–Peut-être trop, dit ce dernier, oubliant que le marquis était à ses côtés.

–Vous avez raison, monsieur, approuva M. de Beaurepaire,–car il lui semblait que Diane s’aventurait beaucoup.

–Eh! que voilà bien les pères! répliqua la belle veuve… que voulez-vous qu’elle ait à craindre? la chère enfant!–Et puis, voyez!... Elle a près d’elle ce jeune étranger, Richard, le Huron!… qui me paraît taillé tout exprès pour devenir un sauveteur, s’il en était besoin.

Le marquis ne répondit pas à madame de Simiane, mais il se leva.

Il venait de remarquer une certaine agitation se produire parmi les marins du bateau de sauvetage restés à terre et il voulait savoir ce qui se passait.

–Ce cher marquis! fit madame de Simiane, dès qu’il se fut éloigné. le voilà tout bouleversé.

–Il n’a peut-être pas tout à fait tort, répondit le colonel Robert.

–Comment! vous aussi! Est-ce que vraiment vous craignez quelque danger? Allons donc! ce n’est pas sérieux.

–Regardez… regardez!

Et le colonel indiquait un coin de la plage où décidément s’opérait un mouvement significatif.

Madame de Simiane devint très pâle.

Le ciel s’était couvert presque subitement, et l’on entendait venir du large un bruit sourd et prolongé qui s’annonçait comme une menace.

–Mais… qu’est-ce que fait donc Guillaume à bord du canot de sauvetage?. cria la voix de maître Mathias, le patron.–Il est donc sourd et aveugle? Attends, attends!-Allons, camarades, à la mer, et plus vite que ça!

Et sans ajouter un mot, le vieux Mathias dépouille sa vareuse, abandonne ses chaussures, et s’étant jeté à la mer suivi de deux hommes, il nage vigoureusement vers le canot qu’il accoste bientôt.

Dès ce moment, en voyant avec quelle précipitation émue le vieux loup de mer s’était jeté à l’eau, tout le monde comprit qu’il allait se passer quelque chose de grave, et un silence solennel s’établit.

Madame de Simiane s’était emparée du bras du colonel.

M. de Beaurepaire, immobile et muet, regardait d’un œil hagard, les doigts crispés sur le dossier d’une chaise abandonnée.

Nul ne pouvait plus se montrer indifférent: Didine elle-même s’était, peut-être avec quelque intention, accrochée au bras de Romuald.

Du reste, le tableau devenait certainement effrayant.

En cinq minutes, tout avait changé.

Une nuée de plomb s’était étendue sur le ciel. La nuit s’était faite sans transition et la mer remuée, dans ses plus profonds abîmes, se soulevait avec une sorte de fureur implacable.

Tout avait disparu sous la même obscurité sinistre; et quant à Diane et à Richard, depuis quelques insants déjà, on ne les apercevait plus.

Cependant, le vieux Mathias n’avait pas perdu de temps. En une minute, il avait atteint le canot. Les avirons furent immédiatement bordés, et l’embarcation se mit aussitôt à nager dans une direction qui devait être celle suivie par mademoiselle de Beaurepaire.

De la plage, on ne pouvait que faire des conjectures, car ainsi que nous venons de le dire, à partir du moment où l’orage s’était déchaîné, Diane et Richard avaient disparu dans l’obscurité qui s’était faite.

Tout l’espoir du marquis et de ses amis reposait donc maintenant sur le canot de sauvetage, et celui-ci se comportait vaillamment, manœuvrant au milieu du cyclone comme sur la mer la plus calme.

Tantôt on le voyait se dresser sur la crête des lames et tantôt se plonger tout à coup dans les abîmes ouverts devant lui; mais il ne déviait pas de sa route.

Les braves marins courbés sur leurs avirons, continuaient de ramer avec la même ardeur, cherchant obstinément les victimes qu’il fallait sauver.

Que leur importait leur propre vie à ces humbles et courageux héros de la mer! Ils sont habitués à en faire chaque jour le sacrifice. Et devant ce danger d’une mort presque certaine qu’ils affrontaient, ils ne pensaient pas à eux, mais à ce jeune homme et à cette jeune fille qui allaient périr s’ils n’arrivaient pas à temps.

Tout à coup une lame énorme, haute de plusieurs mètres, se leva monstrueuse et menaçante par le travers de l’embarcation.

Il y eut un moment de stupeur.

–Bout à la lame! cria la voix éclatante de Mathias, qui domina un instant les épouvantables sifflements de la tempête.

Et la manœuvre commença.

Mais elle ne put s’effectuer à temps et l’on vit dans les ténèbres livides la barque rouler sur babord, et disparaître, emportée dans un remous formidable.

Un grand cri parti de la plage accueillit ce sinistre, et quand une minute plus tard, l’embarcation chavirée revenait à flot, la quille en l’air, nul ne douta que l’équipage n’eût péri.

Au surplus on ne discute plus, et devant cette catastrophe, vingt marins intrépides s’empressent d’armer une nouvelle embarcation.

Il ne s’agit plus seulement désormais de sauver Diane et Richard, il faut tenter de sauver en même temps les malheureux marins du canot qui avait essayé d’aller à leur secours.

Déjà une nouvelle embarcation est prête; le colonel Robert y prend place, et l’on a toutes les peines du monde à empêcher le marquis de Beaurepaire de s’y jeter à son tour.

Sur la plage, toutes les poitrines sont haletantes. quelques femmes même se sont évanouies, et tous les regards suivent ardemment le second canot qui vient de partir.

Un premier succès l’attend, et il parvient, chemin faisant, à recueillir les naufragés de la première embarcation.

Puis, heureux de ce sauvetage inespéré, il se lance bravement à la recherche des deux imprudents nageurs que l’on n’espère plus guère retrouver vivants.

Le canot ne suit pas une route bien précise; il va, vient, en quête d’une piste, virant de bord à chaque instant.

Les spectateurs devinent que les sauveteurs improvisés n’ont pas trouvé vestige de ceux qu’ils cherchent.

Tout espoir paraît perdu, quand le père Mathias dont les vieux yeux voient plus clair que les jeunes, étend tout à coup son bras vers un point de l’horizon.

Ce sont les deux jeunes gens.

Et du rivage, on distingue vaguement au loin, dans une direction tout à fait opposée à celle que suit le canot, quelque chose de vivant qui s’agite sur la lame.

–C’est Richard! c’est Diane!

Ils étaient vivants, tous les deux.

Mais l’embarcation pourra-t-elle arriver jusqu’à eux et pourront-ils, eux-mêmes, se soutenir jusqu’à ce qu’on vienne les recueillir?

Ils devaient être à bout de forces et il y avait à craindre que Diane surtout ne disparût avant la venue du secours qui lui était envoyé.

Et, en effet, la situation était terrible, car voici ce qui s’était passé:

Pendant les premiers moments, aucun incident notable ne s’était produit, et les choses avaient suivi leur cours naturel.

La jolie enfant s’était abandonnée au vif plaisir de se sentir bercée par la lame, et même quand elle s’était aperçue qu’un nageur non moins habile qu’elle la suivait à distance, par un sentiment d’amour-propre, peut-être même de coquetterie, elle avait tenu à déployer toute sa science et toutes ses grâces de nageuse émérite. Elle s’était éloignée sans bien se rendre compte de ce qu’elle faisait, préoccupée seulement d’augmenter la distance qui la séparait de l’audacieux qui la suivait.

Elle ne l’avait même pas reconnu, et croyait que c’était quelqu’un de son monde.

Mais son rival en natation gagnant du terrain et se rapprochant sensiblement, elle reconnut bientôt Richard et ses dispositions changèrent.

Elle eut, non pas peur, mais presque honte, de se trouver demi-nue et seule, si loin du bord, en compagnie d’un jeune homme qu’elle ne connaissait pas, et qui, la veille, par la persistance qu’il avait mise à la regarder, lui avait inspiré de si bizarres impressions.

Elle ne songea plus dès lorsqu’à regagner le rivage.

Mais il était déjà trop tard!

La nuit s’était faite presque instantanément, et Diane avait senti la mer, soulevée sans cause apparente, devenir terriblement houleuse. Elle connaissait vaguement ces symptômes, c’était, à n’en pas douter, un cyclone qui arrivait.

–A terre, mademoiselle, à terre! cria alors Richard, qui, de son côté, pressentait l’imminence du danger.

Diane n’avait pas besoin de cet avertissement.

III

Table des matières

En voyant tout à coup les ténèbres l’envelopper, elle avait pris peur aussi, et obéissant à un instinct irréfléchi de conservation, elle était allée d’elle-même se ranger près de lui.

Tous deux se mirent alors à nager de conserve.

La mer commençait à se démonter. Quelques lames avaient même menacé de couvrir la belle nageuse qui luttait vaillamment.

–Vous êtes fatiguée? demanda Richard prêt à la soutenir de son bras.

–Non, non…

–Courage!… Je vois une embarcation qui vient à nous. Ils nous ont vus!… Je vais les héler.

Mais la tempête était dans son plein et le bruit furieux de la rafale couvrait la voix de Richard.

D’ailleurs l’embarcation à laquelle il s’adressait venait de chavirer, et il n’y avait plus aucun secours à en espérer.

–Mon Dieu! ils sont bien longs à venir, murmura la pauvre enfant qui s’épuisait en efforts impuissants.

–Voulez-vous me permettre de vous soutenir? demanda Richard en se rapprochant.

–Non, merci, je serai forte!–répondit Diane qui se raidit avec un frisson de pudeur.

Richard n’insista pas.

En proie à un sombre désespoir, il continua de nager aux côtés de Diane en surveillant ses moindres mouvements avec une sollicitude inquiète. Les forces de la jeune fille faiblissaient visiblement et devaient bientôt la trahir.

A un moment même, ses yeux se ferment, ses bras s’agitent en l’air, elle va disparaître. Mais Richard a tout vu, il la retient avec vigueur dans ses bras, il la porte énergiquement d’une main pendant qu’il nage de l’autre.

Mais par cette mer déchaînée cela ne peut durer longtemps; et Richard ne se fait pas illusion sur la gravité de la situation.

Il a bien vu cependant une seconde embarcation venir de la plage,–seulement l’embarcation est loin encore et elle ne peut plus arriver à temps.

C’est la mort imminente,–la mort certaine!

Sans se rendre compte de ce qui se passe en lui, le jeune homme ne tremble pas à cette perspective, et c’est avec une sorte d’âpre ivresse qu’il serre contre sa poitrine l’enfant qui s’est évanouie dans ses bras et avec laquelle il va mourir.

Tout à coup il tressaille et son regard ardent semble interroger l’état du ciel.

Qu’y a-t-il?

Une chose bizarre qu’il ne parvient pas à s’expliquer tout de suite.

Depuis quelques secondes la violence du cyclone paraît perdre de son intensité; il y a comme une détente dans le désordre des éléments! Mais ce n’est pas là ce qui le préoccupe, et il lui semble qu’il n’a échappé à un danger que pour se voir exposé à un autre danger plus grand encore.

Un courant irrésistible vient de le saisir et l’entraîne dans une direction évidemment opposée à celle que suit le second canot.

C’est le dernier coup! Il n’y a pas à lutter, et cette fois il sent bien que tout est perdu!

Pourtant, l’intrépide jeune homme ne se laisse pas abattre. L’œil fixé sur la plage, il ne tarde pas à constater qu’il s’en rapproche au lieu de s’en éloigner.

Et convaincu dès lors que le courant qui l’entraîne le porte vers la terre, il se remet à nager avec une vigueur nouvelle.

Il ne pense plus à mourir! Il veut sauver l’adorable enfant qu’un danger commun a faite sienne et, poussé par la lame, redoublant d’efforts, il franchit rapidement l’espace qui le sépare encore de la grève. Il y aborde enfin avec son précieux fardeau.

Une joie immense resplendit sur ses traits; il a –gardé un instant encore la pâle enfant évanouie, serrée contre sa poitrine; on dirait qu’il regrette maintenant de l’avoir sauvée, puisqu’il faut la rendre à ceux qui accourent pour la recueilir; et incapable de contenir les sentiments tumultueux qui précipitent les battements de son cœur, il la presse une dernière fois dans ses bras et, dans un mouvement plein de fièvre et d’emportement, il s’oublie, au moment de se séparer d’elle, jusqu’à poser ses lèvres avides sur les lèvres de Diane.

Il ne s’inquiète pas de savoir s’il a été vu!

Iln’y a autour de lui que le marquis de Beaurepaire affolé de bonheur, madame de Simiane, le colonel qui est revenu, le médecin qu’on a envoyé chercher, deux ou trois sauveteurs; puis derrière, la foule, au milieu de laquelle on distingue Cintré, Romuald, d’Apremont, et surtout Didine que cette scène a fort émue.

Richard s’est empressé de se dérober aux éloges dont il a été l’objet et il a regagné sa cabine. Quant à Diane, on lui a fait prendre un cordial et le docteur a fini par rassurer le malheureux père qui, dans son trouble, n’a pas même songé à remercier l’homme qui a sauvé son enfant.

L’aventure est donc finie, et l’on pourrait supposer que le dénoûment heureux qui l’a couronnée ne devait pas avoir d’épilogue.

Il y en eut pourtant deux.

Le premier fut simple, quoique divisé en deux tableaux très courts.

Le second, plus important et certainement plus significatif.

Nous allons les raconter tous les deux.

IV

Table des matières

Nous n’étonnerons aucun de nos lecteurs en disant qu’à la suite de cet événement mémorable, la foule avait continué à stationner sur la plage, chacun voulant se remettre de son émotion avant d’aller prendre son repas.

Diane avait été transportée, à peu près remise, au chalet de son père et malgré l’absence du corps du délit, les conversations se poursuivaient, qui toutes avaient pour objet le drame auquel on venait d’assister.

Et les commentaires allaient leur train, les uns exaltant le courage et le dévouement du jeune sauvage;–on se plaisait touj ours à le désigner ainsi;– les autres, supputant les chances de fortune que pouvait lui réserver l’avenir, après le sauvetage de la fille du marquis de Beaurepaire.

Cintré, d’Apremont, Lançay et les autres se laissaient aller à toutes les fantaisies de leur imagination, et c’étaient des saillies, des perspectives de contes de fées; en un mot, tout ce que l’on pouvait inventer de surprises et de coups de théâtre.

Deux personnes seules restaient manifestement soucieuses et pensives pendant que se faisait cette dépense exagérée d’imagination. Au froncement de leurs sourcils, et à la crispation qui agitait leurs doigts nerveux, il était facile de juger qu’elles étaient en proie à un même sentiment de sourde colère.

C’étaient Didine et Romuald.

L’un et l’autre avaient vu le mouvement de Richard et tous deux en avaient ressenti, à des degrés différents, une vive irritation.

Ils ne s’étaient pas communiqué leurs impressions, mais un regard avait suffi… ils s’étaient compris.

Toutefois, jusque-là, ils n’avaient échangé aucune parole. Didine guettait la sortie de Richard pour lui dire son fait… et Romuald attendait que le colonel Robert eût quitté madame de Simiane, pour réclamer de lui qu’il voulût bien être son second, afin d’exiger de Richard une explication devenue nécessaire.

Ce fut Didine, qui, la première, obtint la satisfaction qu’elle voulait se donner.

Richard avait achevé sa toilette, et le cigare aux lèvres, tout à fait correct dans sa tenue, il venait faire un tour de plage, aussi calme, aussi dégagé que si rien ne se fût passé.

Didine alla à lui d’un pas agité et l’œil étincelant.

–Enfin!… C’est toi, dit-elle, d’une voix mal contenue. Eh bien, vrai, tu y as mis le temps.

–A qui en avez-vous donc? fit Richard avec une pointe d’ironie, et d’où vient cette figure de l’autre monde?

La jeune gymnasiarque frappa vivement du pied.

–Oh! tu sais, dit-elle sur un ton intraduisible, mais qui a sa saveur boulevardière, il ne faut pas me la faire celle-là. Je t’ai vu avec ta poupée nageuse, et je ne suis pas d’humeur à supporter...

–Quoi? demanda Richard, sans se départir de son flegme.

–Bon! bien!… Va toujours!... mais je vais mettre ordre à tout ça. Demain j’envoie dinguer mon Barnum et après-demain je quitte cette plage.

–Vous partez? dit Richard.

–Est-ce que tu restes, toi?

–Oh! moi. je ne sais pas encore ce que je ferai. Cela dépendra.

–De quoi?

–De tout… et de rien.

–Alors c’est ton dernier mot?

–Absolument.

Et, sans ajouter une parole, le jeune homme tourna sur les talons et reprit tranquillement le chemin de son hôtel.

Didine était restée muette d’étonnement.

C’est qu’on ne la lâchait pas d’habitude. C’était elle qui lâchait les autres. Du moins, elle le prétendait, et il était bien possible que les Américains l’eussent gâtée sur ce point.

Elle mordit ses lèvres et tortilla son gant qu’elle venait d’ôter.

–Vous paraissez bien agitée, mon enfant? dit alors une voix derrière elle.

Elle se retourna vivement. C’était Romuald de Grangel qui s’était approché.

–Oh! je me vengerai! murmura Didine avec un petit sifflement de vipère.

–Si ça pouvait être avec moi! proposa Romuald. Les impressions chez Didine n’étaient jamais profondes et ses caprices se multipliaient avec une rapidité excessive.

–Pourquoi pas? répondit-elle sans hésiter et en regardant le jeune homme dans les yeux.

–On peut toujours essayer, dit Romuald en souriant.

–Je ne dis pas non. Tenez-vous à Trouville, vous?

–Oh! pas le moins du monde.

–Moi, je m’évanouis demain.

–Et je vous accompagne?

Didine éclata d’un rire sonore.

–Ah! ça… j’ai donc rêvé, reprit-elle aussitôt, il me semblait… on m’avait dit que vous deviez épouser cette jeune personne qui vient d’imaginer une nouvelle manière de se faire enlever: l’enlèvement maritime. Ce n’est donc pas vrai?

–Quand cela serait! reprit Romuald, est-ce que cela vous gêne?

–Je ne suppose pas, mais tout de même, dites donc, il paraît que cela ne vous gêne pas beaucoup non plus.

–Quoi donc?

–Une idée. Cependant si j’étais homme et que je dusse épouser une femme, je n’aimerais pas la voir embrasser comme ça devant tout le monde!

–Vous l’avez vu! fit Romuald qui, en dépitde son calme voulu, ne put réprimer un geste de colère.

–Tiens!… moi et pas mal d’autres. J’espère qu’il ne s’est pas caché.

–Oui, oui, vous avez raison. Mais soyez tranquille, avant que demain le même train nous emporte vers Paris, j’aurai réglé mon affaire avec ce monsieur.

–Ça vous regarde, mon petit, conclut Didine. Mais, en tous cas, je ne me dédis pas; car, si vous êtes prêt demain, vous me trouverez à la gare.

–A quel train?

–Venez ce soir au Bras-d’Or, mon père vous le dira.

Et saluant le jeune de Grangel, elle alla prendre le bras du respectable Saint-Léger, qui, par discrétion professionnelle, s’était tenu jusque-là à distance.

Didiné était raviee!

Il était plus que probable qu’une rencontre aurait lieu entre Richard et Romuald: cela ferait du bruit, elle serait mêlée à l’affaire et cela la poserait joliment pour sa rentrée à Paris.

V

Table des matières

Richard était rentré à l’hôtel dans un état d’émotion et de trouble indescriptibles, n’ayant plus qu’une pensée, Diane; qu’un but, la revoir. La passion s’était tout à coup éveillée dans ce cœur de vingt ans avec une fougue et une ardeur indomptables, qu’il eût été impuissant à calmer.

Ce baiser qu’il avait pris dans des circonstances si extraordinaires, brûlait encore ses lèvres, échauffait son sang en lui communiquant une sorte de délire.

Richard, il ne faut pas l’oublier, n’étaitpas un Américain civilisé de New-York ou de Boston. C’était dans toute l’acception du mot, un produit direct de la nature qui n’avait jamais eu que des sensations.

En ce moment, au souvenir de cette belle jeune fille qu’il a tenue dans ses bras, qu’on a emportée évanouie à son cottage, il se trouble, il se demande ce qu’elle est devenue.

Il ne l’a pas assez vue; il veut la revoir encore; il ne peut rester en place, et vingt fois, le désir fou de sortir, de se rendre chez le marquis, s’est emparé de lui, lui enlevant le peu de raison qui lui reste.

A un moment cependant, il s’arrête et écoute.

On a frappé à sa porte.

–Qui cela peut-il être? Didine, sans doute, ou encore. le marquis qui ne l’a pas remercié.

La porte s’ouvrit–et la personne qui se présenta n’était ni Didine, ni le marquis de Beaurepaire.

C’était le colonel Robert.

Que venait-il faire chez Richard?

Celui-ci était vivement intrigué.

–M. le colonel Robert, je crois, dit-il.

–Moi-même, monsieur, répondit le colonel.

Les deux hommes se saluèrent.

–Soyez le bienvenu, monsieur, reprit aussitôt Richard, en indiquant un siège, et veuillez, s’il vous plaît, me dire à quelle heureuse circonstance je dois la bonne fortune de votre visite.

Le colonel s’inclina.

–J’avais, dit-il, deuxraisons pour venir à vous. La première, c’est que j’éprouvais le besoin de vous féliciter et de vous remercier d’avoir sauvé mademoiselle de Beaurepaire avec tant d’intrépidité.

–Ah! vous connaissez mademoiselle de Beaurepairee? fit Richard.

–Beaucoup. Diane est l’enfant d’une femme à laquelle des liens sacrés, à plus d’un titre, m’ont attaché autrefois, et il est naturel que je lui porte un vif intérêt.

–Je.comprends cela d’autant mieux, repartit vivement Richard, que je n’ai jamais rencontré une jeune fille plus charmante, ni plus digne de tous les hommages comme de toutes les adorations.

Le colonel sourit.

–Sans doute, répondit-il. A votre âge, cet enthousiasme s’explique, mais les emportements qu’il comporte sont souvent difficiles àjustifier et peuvent même quelquefois devenir dangereux.

Richard eut un regard étonné.

–Je ne vous comprends pas, dit-il. De quel danger entendez-vous parler?

–Tout à l’heure, sur la plage, poursuivit le colonel, avant de remettre mademoiselle de Beaurepaire entre les mains de ses amis, n’avez-vous pas eu un moment. Comment dirai-je?

–D’égarement, oui, colonel, compléta le jeune homme. C’est vrai, mais ç’a été plus fort que moi. J’ai cédé à un entraînement dontj e n’ai pas été le maître, et.

–Et vous n’avez pas réfléchi que vous n’étiez pas seul près de mademoiselle de Beaurepaire. On vous a vu.

–Est-ce possible?

–Et il y a même quelqu’un qui trouve mauvais que vous vous soyez ainsi oublié.

–Qui cela?

–M. Romuald de Grangel.

–Mais de quel droit?

–Eh! mon Dieu, du droit que possède incontestablement un homme, d’empêcher tout ce qui peutporter atteinte à la considération d’une jeune fille qu’il doit épouser.

–M. Romuald de Grangel doit-il donc épouser mademoiselle de Beaurepaire? demanda Richard dont les yeux s’allumèrent soudain.

–On l’assure.

–Alors mademoiselle Diane aime cet homme!

–Cela, je l’ignore, mais l’union a été projetée entre son père et celui de Romuald.

–Enfin, mademoiselle Diane a-t-elle donné son consentement?

–Pas encore.–Je ne le crois pas, du moins.

–Eh! que m’importe alors ce Romuald! interrompit Richard avec violence. Moi aussi, j’aime mademoiselle de Beaurepaire, et si je suis assez heureux pour me faire aimer d’elle, il n’y a pas d’obstacle que je ne me sente de force à renverser, y eût-il cent Romuald de Grangel pour s’interposer entre elle et moi!

Le colonel fit un signe de tête approbatif.

–Je vois, dit-il, que l’on ne m’avait pas trompé sur votre compte et vous êtes bien l’homme que l’on m’avait annoncé.

–Ah! oui, dit Richard avec un sourire où il y avait une nuance d’amertume, je sais!L’écho des racontars dont je suis l’objet est venu jusqu’à moi, mais je n’en ai nul souci. On dit, n’est-il pas vrai, que je suis un Huron, un sauvage, un Peau-Rouge? Que m’importe? Est-ce que je fais quelque cas des gens que j’ai ren contrés jusqu’à ce jour et qui ne mejugent que sur les apparences d’étrangeté que je puis présenter? J’ai fait ma vie libre et je ne souffrirai pas que rien puisse toucher à cette indépendance qui est mon bien le plus cher. Je ne relève que de ma conscience et je ne connais que Dieu et la justice. Or, celui-là est bien fort, qui dans le monde a choisi ces deux grands guides pour le diriger.

–Je le crois comme vous, fit le colonel.

–Ah! c’est que vous ignorez quelle a été ma vie, depuis le jour où j’ai eu conscience de mon être, poursuivit le jeune homme avec une pointe de mélancolie. Si vous saviez quelle bizarre éducation le hasard m’a donnée! et dans quel milieu étrange je suis devenu un homme! Tenez, pourquoi suis-je vis-à-vis de vous entraîné à une confidence que je n’aijamais faite à personne? Peut-être parce que vous êtes le premier qui m’ayez inspiré cette sympathie profonde que je ressens pour vous. et il me semble qu’en me confiant à vous, je me confie à un ami!… Et puis, vous aimez mademoiselle de Beaurepaire, et cela suffirait au besoin.

–Parlez! parlez! fit le colonel qui se sentait vivement attiré.

Par un mouvement rapide, Richard passa la main sur son front, parut se recueillir un instant; puis il reprit presque aussitôt:

–J’avais quinze ’ans à peine, dit-il. Elevé loin du monde que je n’avais jamais qu’entrevu aux jours les plus lointains de mon enfance, je vivais dans un immense établissement colonial fondé au pied des montagnes Rocheuses par un homme auquel j’avais voué une affection filiale, parce que, en réalité, il m’aimait, lui! comme mon père m’eût aimé!

Nous menions là une vie fort accidentée et quin’était pas sans dangers. Tour à tour pionniers, colons, chasseurs de bêtes et chasseurs d’hommes, car, à chaque instant, nous devions nous défendre contre de redoutables bandits qui menaçaient notre établissement.

Un jour, pendant l’absence de mon tuteur, l’une de nos fermes est pillée, incendiée! Nos hommes sont massacrés, et l’on me désigne comme les coupables une tribu de Sioux qui campait dans la montagne et avec laquelle mon tuteur avait fait alliance.

N’écoutant que ma colère, je lève une compagnie de volontaires et je vais attaquer les Sioux dans leur retraite. Les nôtres sont battus et j e suis fait prisonnier. J’allais certainement être scalpé, sans une femme, la squaw du chef qui intercéda en ma faveur et qui, sans doute, avait pris en pitié ma grande jeunesse. Je demeurai prisonnier dans cette tribu nomade qui changeait à chaque instant de territoire et alors je pus apprendre à mieux connaître ceux auxquelsje devais la vie. Ils me racontèrent quelles étaient les graves accusations qu’ils avaient à formuler contre les blancs. Anciens possesseurs du sol, ils s’en étaient vus dépouiller par des étrangers qui n’invoquaient même pas l’apparence d’un autre droit que celui de la force. Ils s’étaient ainsi vus chassés des vastes domaines où blanchissaient les os de leurs pères. L’immense prairie leur restait avec ses innombrables troupeaux de buffles. Les blancs les poursuivirent dans la prairie et voulurent les en chasser encore! Ils les poussèrent à coups de fusil jusque dans la montagne, où ils n’avaient plus ni les troupeaux de bisons pour les nourrir, ni la grande savane pour emplir leurs poumons d’un air pur.

Encore si on les eût laissés en paix dans leurs sauvages retraites! Mais non. On invoquait à chaque instant contre eux des griefs nouveaux pour leur faire une guerre d’extermination. Et c’est dans cette extrémité qu’ils avaient résolu de se défendre les armes à la main et de mourir en hommes libres.

Quand j’eus reçu ces confidencesde mes amis, jene vis plus dans les blancs que des oppresseurs, et des opprimés dans les Peaux-Rouges. J’épousai la cause de ces derniers, la cause des faibles! et jusqu’à la conclusion d’un traité de paix qui intervint deux ans plus tard, je me battis avec eux et assez bien pour me voir décerner dans un conseil des Anciens, le nom de Richard-sans-Peur.

Voilà mon histoire, colonel, et à défaut d’autre intérêt, elle vous expliquera du moins pourquoi vous avez devant vous un homme qui a sucé l’ardent amour de la liberté sur la terre des Delawares et des Mohicans, et qui n’est pas encore familier avec les lois et convenances de votre Europe soi-disant civilisée.

Le colonel approuva d’un geste.

–Vous êtes un étrange jeune homme, répondit-il d’une voix bien franche. Vous êtes plein de bonne foi et de généreux sentiments, et si jamais vous avez besoin d’un ami.

–Merci, colonel, dit Richard en serrant cordialement la main que le colonel lui tendait.

Et maintenant, ajouta-t-il, puisque nous nous entendons sur ce point, voulez-vous me permettre de revenir au double but de votre visite. Vous m’avez fait connaître le premier des motifs qui vous amène. Quel est le second?

–C’est juste, fit le colonel, et j’arrive de suite à la question. Romuald de Grangel regarde donc que vous avez par votre conduite outragé la jeune fille qu’il doit épouser, et il me charge de vous en demander raison.

–De sorte que, si j’ai bien compris, c’est un duel que vous venez me proposer?

–Précisément.

Richard releva le front avec une certaine fierté qui n’était pas sans charme.

–Dans mon pays, dit-il, quand deux hommes ont de sérieuses raisons de se haïr, il faut que l’un des deux disparaisse! Ils prennent alors chacun un fusil et vont vider leur querelle au fond des grands bois dont l’un d’eux revient seul. Voilà comment les choses se passent là-bas, en Amérique. En France, de quelle manière procédez-vous?

–Pas tout à fait de la même façon, dit le colonel.

–Enfin, que faites-vous?

–On choisit deux de ses amis.

–Mais je ne connais personne ici.

–Nous aviserons à cela, et dès à présent, je crois pouvoir vous assurer que les premières personnes auxquelles vous vous adresserez seront heureuses de vous servir de seconds.

–Soit. Ensuite?

–M. Romuald de Grangel pouvant se regarder comme l’offensé, il est probable que les témoins décideront que le choix des armes lui appartient.

–Qu’à cela ne tienne.

–Enfin...

Richard interrompit le colonel, et lui tendant la main avec un vif abandon:

–Pardon, colonel, dit-il, et permettez-moi de vous arrêter.

–A quel propos?

–Ne me disiez-vous pas tout à l’heure, qu’au besoin, je pourrais compter sur votre bienveillante amitié?

–Et je le répète, dit le colonel.

–Eh bien, écoutez-moi, monsieur. Vous m’apportez une provocation de la part de M. de Grangel et vous semblez croire que je dois l’accepter. Je me soumets. Seulement, puisque j’ai été assez heureux pour vous inspirer quelques sentiments de sympathie, rendez-moi, je vous en prie, le service de faire pour moi, ce que vous feriez pour vous-même, et j’approuve d’avance tout ce que vous aurez décidé en mon nom.

Le colonel eut un moment d’hésitation, mais cela dura peu.

–Soit, dit-il, j’acceptela mission que vous me confiez; quoique, à vrai dire, cela ne soit pas tout à fait correct ni conforme aux règles qui régissent les affaires d’honneur, mais nous ferons le nécessaire. Désormais, je ne me regarde plus comme le témoin de M. de Grangel, mais comme un intermédiaire entre lui et vous. Est-ce ainsi que vous l’entendez?

–Je n’ai pas d’opinion à émettre, colonel. Je vous l’ai dit, ma volonté est la vôtre. Ordonnez, j’obéirai.

–Alors, c’est entendu, dit encore le colonel Robert. A demain.

–Demain et toujours, répondit Richard, vous me trouverez prêt.

Le colonel serra la main du jeune homme et ne tarda pas à se’retirer.

Quant à Richard, il demeura seul. et peu après, se replongeait frémissant dans cet amour qui était maintenant le rêve de sa vie.

Que lui importait ce duel!

Il avait bien autre chose en tête. Le lendemain, il tuerait ce Romuald ou ce Romuald le tuerait. Dans les deux cas, tout serait dit. Et il n’y pensa pas plus longtemps.

Ce qui l’intéressait, ce à quoi était suspendu son cœur tout entier, c’était Diane, la belle et pure enfant dont ses lèvres avaient pressé les lèvres glacées.

Ce souvenir le brûlait toujours, et il la revoyait pâle et mourante, abandonnant son corps souple et jeune, perdue dans son évanouissement, à travers lequel il sentait sa poitrine battre et frissonner.

Qui sait?

Peut-être cette impression profonde qui l’avait pénétré, elle l’avait ressentie elle-même dans le trouble de la défaillance.

Peut-être, en s’éveillant, conservait-elle aussi le souvenir de ce baiser, et gardait-elle dans la réalité quelque chose de ce contact perçu dans les affres de la mort.

Richard ne pouvait penser à autre chose. La nuit vint, il ne s’en aperçut même pas.

Toutefois, à ce moment, un fait se passa, qui le fit tressaillir.

Il s’étaitaccoudé à la fenêtre et plongeait son regard distrait dans la rue.

Et alors il vit un homme qui s’arrêtait au seuil de l’hôtel. C’était un valet portant la livrée du marquis de Beaurepaire.

A la main il tenait une lettre.

Richard eut un éblouissement.

Cette lettre portée par cet homme ne pouvait être que pour lui.

Il descendit précipitamment, incapable de se contenir.

–Qui demandez-vous? mon ami, dit-il, dès qu’il se trouva en présence du valet.

–M. Richard? fit ce dernier.

–C’est moi. Qu’y a-t-il?

–Une lettre que je suis chargé de vous remettre de la part de M. le marquis de Beaurepaire.

–Bien, bien, donnez.

Et s’emparant de la lettre, Richard remonta quatre à quatre l’escalier qui conduisait à son appartement.

Cette lettre! c’est le marquis qui l’a écrite, mais c’est peut-être Diane qui l’a dictée!

Son cœur bat à se rompre, il brise le cachet d’une main fiévreuse et dévore les vingt lignes que contient la lettre.

Elle est bien en effet du marquis. Il lui adresse ses plus chaleureux remerciements. Il l’assure de sa reconnaissance éternelle pour le service rendu et exprime ses regrets très vifs de ne pouvoir aller en personne lui présenter l’expression de ses meilleurs sentiments. Il espère bien d’ailleurs voir prochainement M. Richard à Paris, dans son hôtel de la rue de Varennes-Saint-Germain et ajoute que M. Richard peut être certain de l’accueil affectueux qu’il y recevra.

Telle était en substance la lettre du marquis, lettre banale en somme, un peu hautaine, comme les caractères de l’écriture raide, pesante qui la traduisaient.

Heureusement la lettre ne finissait pas là,–et il était venu s’y ajouter un postscriptum d’une écriture plus menue dont la vue amena un nuage sur les yeux de Richard.

Et voici ce que disait ce post-scriptum: «Mademoiselle Diane de Beaurepaire, tout à fait remise des suites de son imprudence, se joint à son père et envoie à M. Richard l’assurance de sa profonde gratitude.»

Pas de signature à la vérité. Mais cela était signé dans chaque mot, dans chaque lettre!

Richard relut vingt fois, cent fois ces deux lignes bénies; il les commentait, touché des délicatesses de sentiment qu’elles trahissaient.

Avant d’envoyer la lettre de son père, Diane la trouvant sans doute un peu sèche, avait voulu lui donner ce qui lui manquait.

Le marquis n’avait pas parlé de la santé de sa fille, et Diane avait tenu à rassurer sur ce point l’homme qui l’avait arrachée à la mort.

De plus, elle avait trouvé moyen de glisser son petit nom,–et c’était là un détail caractéristique, qu’une femme seule pouvait trouver.

Enfin, elle s’était bien gardée de parler de sa reconnaissance, mot banal et froid, et s’était servie du mot gratitude, qui a quelque chose de plus tendre et de plus affectueux, surtout quand on y joint l’épithète de «profonde».

Richard passa une fort mauvaise nuit à la suite de cette lettre et ce fut avec une fièvre ardente qu’il attendit le jour.

Il voulait revoir Diane. Il irait la trouver à son cottage, et là, il lui dirait tous les rêves auxquels il voulait bien l’associer.

Une déception cruelle l’attendait le lendemain.

Il ne doutait pas, lui, que les choses dussent aller comme il le désirait, et le lendemain, dès que l’heure lui parut convenable, il se dirigea vers le cottage du marquis, accompagné par un vieux marin qui devait lui indiquer son chemin.

Mais arrivé au cottage, il s’arrêta saisi d’étonnement.

Un grand désordre y régnait de toutes parts; les fenêtres et les portes étaient grandes ouvertes et l’on ne voyait aller et venir aucun des nombreux valets qui étaient au service du marquis.

Il ne restait là que le concierge qui fumait tranquillement sur le seuil de la grille.

–M. de Beaurepaire? demanda Richard avec un vague soupçon de la réalité.

Le concierge salua.

–M. le marquis est parti ce matin avec mademoiselle et tout le personnel, répondit-il d’un air un peu narquois.

–Mais il reviendra? insista Richard.

Pulsuz fraqment bitdi.

3,80 ₼

Janr və etiketlər

Yaş həddi:
0+
Litresdə buraxılış tarixi:
16 yanvar 2025
Həcm:
360 səh. 1 illustrasiya
ISBN:
4064066307479
Naşir:
Müəllif hüququ sahibi:
Bookwire
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