Kitabı oxu: «L'évolution de l'architecture en France»

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Raoul Rosières

L'évolution de l'architecture en France


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066306540

Table des matières

L’ÉVOLUTION DE L’ARCHITECTURE EN FRANCE

CHAPITRE PREMIER

CHAPITRE II

CHAPITRE III

CHAPITRE IV

CHAPITRE V

CHAPITRE VI

CHAPITRE VII

CHAPITRE VIII

CHAPITRE IX

CHAPITRE X

CHAPITRE XI

CHAPITRE XII

CHAPITRE XIII

CHAPITRE XIV

CHAPITRE XV

CHAPITRE XVI

CHAPITRE XVII

CHAPITRE XVIII

CHAPITRE XIX

CHAPITRE XX

CHAPITRE XXI

CHAPITRE XXII

CHAPITRE XXIII


PETITE BIBLIOTHÈQUE D’ART ET D’ARCHÉOLOGIE

L’ÉVOLUTION DE L’ARCHITECTURE EN FRANCE

Table des matières


CHAPITRE PREMIER

Table des matières

LE GÉNIE GAULOIS.

Des cabanes circulaires faites de troncs d’arbres ou de terre battue, et couvertes d’un cône de chaume ou de roseaux: telles sont les habitations des Gaulois . Des groupes de ces cabanes dans une enceinte faite de mottes de gazon: telles sont leurs villes .

Chez tous les peuples l’architecture a débuté de la sorte. Ici, comme ailleurs, on pourrait donc s’attendre à voir progressivement la cabane primordiale se consolider en maison, se développer en palais, s’exhausser en temple, se fortifier en citadelle, puis toutes ces constructions se perfectionner de siècle en siècle, jusqu’à l’acquisition de la complète forme artistique que le génie gaulois sera capable de leur donner. On le pourrait d’autant mieux que, dès les temps préhistoriques, la Gaule a prouvé d’étonnantes aptitudes pour la culture des arts. Elle a parmi ses ancêtres ces troglodytes qui sur des os de rennes ou de mammouths gravaient des silhouettes si finement observées et ciselaient de si jolis manches de poignards . Maints textes, dans les auteurs grecs et latins, et maintes armes de bronze, maints bijoux d’or dans nos musées, nous révèlent quelle habileté elle a déjà su acquérir dans le travail des métaux et le tissage de la laine . L’art de la construction ne peut manquer d’évoluer rapidement chez un peuple si bien doué.

Par malheur cette évolution ne s’accomplira point: la conquête romaine va venir brusquement l’arrêter.

Elle avait commencé pourtant. Lorsque César pénètre dans la Gaule, des villes (oppida) alignent déjà en rues de petites maisons aux murs de moellons crépis de brillants enduits multicolores, des fortifications aux assises alternatives de grosses pierres et d’épais madriers enclosent les lieux habités , et bien des villas de riches (aedificia) se disséminent en citadelles par les campagnes . Mais Rome apporte à ses vaincus une si magnifique architecture toute constituée qu’ils l’adoptent, enthousiasmés, sans plus songer à poursuivre l’élaboration de celle qui leur est propre.

Dès lors le génie gaulois étouffé ne se manifestera plus. On aimerait à surprendre encore quelque chose de son influence dans les modifications que subira bientôt l’architecture romaine sur notre sol. Peut-être, en effet, l’architecture romane, qui résultera de ces modifications, accusera-t-elle en nos diverses provinces assez de traits identiques pour dénoncer partout une communauté de tendances antérieures qui ne saurait provenir que de lui. Mais assurément l’architecture gothique, qui naîtra ensuite de l’architecture romane, ne lui devra rien, car, si l’on considère que les Gaulois du sud (Aquitains et Ligures) la répudieront toujours, que les deux provinces les plus [foncièrement celtiques de la France (Auvergne et Bretagne) ne l’adopteront que fort tard, et qu’elle ne se développera pleinement que dans la région du nord-est, il faudra bien en attribuer la création aux nouvelles races blondes qui viendront plus tard se concentrer entre la Seine, la Manche et le Rhin.

Une seule chose nous restera de ces premiers âges: l’usage des remparts en mottes de terre qui se perpétuera pendant tout le moyen âge et qui, au XVIe siècle encore, sera remarqué par les étrangers comme une particularité propre à la France.

CHAPITRE II

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LA CONQUÊTE ROMAINE.

Du 1er au ve siècle, Rome, ayant conquis la Gaule, l’administre, la discipline, lui inculque ses mœurs, l’instruit dans ses lettres et la couvre de monuments.

Jamais transformation ne fut plus rapide. Dans la verdure de ces régions, vouées jusqu’ici aux forêts, monte de toutes parts, comme par enchantement, la blancheur des nouvelles bâtisses. Les villes groupant leurs spacieuses maisons construites à la mode italienne, s’enceignent de murs en belles pierres équarries, flanqués de tours, percés de larges portes cintrées, crénelés et sillonnés de chemins de rondes. Des temples haussent leur fronton triangulaire sur leur rangée de colonnes. Dans les plaines, de somptueuses villas éparpillent, comme dans les campagnes romaines, leurs petits bâtiments autour de leur habitation centrale. Des basiliques ouvrent leur triple nef aux audiences des juges et aux réunions de marchands. Les théâtres et les cirques arrondissent leurs étages de gradins aux flancs des collines. Les colonnes commémoratives et les arcs de triomphe se dressent sur tous les lieux fameux. Les moindres cités se pourvoient de thermes. Et les aqueducs serpentent à travers les vallées.

Fortune inespérée par la Gaule! Au sortir même de sa barbarie la voici en possession d’un art complet et parfait qu’elle n’aurait pu constituer d’elle-même sans de longs siècles de labeur. Elle n’a plus, semble-t-il, qu’à le pratiquer à l’instar de ses vainqueurs et, de concert avec eux, à hâter son évolution logique.

Eh bien, non! Pour admirable que soit cette architecture, elle reste néanmoins une importation étrangère, et les arts, comme les plantes, ne croissent jamais hors de leur milieu natal sans s’étioler. A peine établie sur notre sol mille obstacles contrarient sa fortune et mille influences viennent la dénaturer.

D’abord, ce ne sont sans doute pas ses meilleurs architectes que Rome a répandus les premiers sur cette terre à peine défrichée. Les maîtres habiles étaient restés en Italie à diriger les grands travaux des Césars et des patriciens. A leur place accouraient leurs élèves, les inoccupés contraints d’aller chercher fortune au loin, les déclassés enclins aux plus médiocres besognes, bientôt des indigènes instruits à la hâte . «Ils couvrent la Gaule romanisée de monuments tous revêtus de la même ornementation banale, des mêmes bas-reliefs mous et grossiers d’exécution, comme ces joueurs d’orgue de nos jours qui vont porter des airs, d’opéra jusque dans nos plus petits villages .» Un art d’exportation, un art pour colonies, a fait ainsi la première éducation des Gaulois.

Puis, les Romains ne se sont point établis en assez grand nombre dans la Gaule pour y assurer la prospérité de leur architecture par la persistance de leur initiative et le contrôle incessant de leur goût. Ils s’en remettent la plupart du temps au zèle des vaincus. «Tous ces monuments furent élevés non par des hommes de race romaine, mais par les Gaulois eux-mêmes, à leurs frais, d’après les décrets de leurs cités, par un effort de leur propre volonté .» Or, ces Gaulois, si grande que soit leur bonne volonté, ne sauraient en quelques générations contracter absolument toutes les habitudes intellectuelles de leurs maîtres. Dans cet art raffiné bien des choses sans doute leur restent incompréhensibles qu’ils devront peu à peu modifier ou délaisser et bien des choses les ravissent qu’ils ne pourront manquer d’exagérer plus tard. Pratiquer sans faillir l’algèbre compliquée par laquelle le module détermine les dimensions des moindres éléments du temple, maintenir dans leur forme pure les palmes et les acanthes dont la flore locale n’offre aucun modèle, profiler des corniches dont nulle tradition séculaire n’impose l’invariabilité, il est certain d’avance que ces fils des barbares n’y réussiront point.

Enfin, cette architecture est essentiellement une architecture de pays chauds. A ciel ouvert ces cirques et ces théâtres se trouvent infréquentables pendant la majeure partie de l’année dans nos régions froides et pluvieuses. Ces temples construits pour servir de centre aux cérémonies qui s’accomplissaient sur leur parvis ou sous leur péristyle seront contraints de s’élargir un jour pour abriter les prêtres et les fidèles. Ces thermes eux-mêmes, au milieu de ces populations plus dispersées et plus astreintes au travail, perdront bientôt leur vogue et par conséquent leur splendeur. Puis, avec leurs pentes presque insensibles les toits à l’italienne ne laissent pas suffisamment glisser la pluie et la neige. Il n’est monument auquel une série de modifications ne s’impose.

Ainsi, dès ses débuts parmi nous, l’architecture romaine trouve les hommes et la nature conjurés contre elle. Survient alors un facteur nouveau, le christianisme, qui mieux encore précipite sa décadence.

CHAPITRE III

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LE CHRISTIANISME.

En 313, Constantin déclare le christianisme religion licite. Aussitôt les moines et les prêtres rivalisent d’efforts pour achever la conversion de la Gaule. Pendant les deux derniers siècles de la domination romaine, ils la parcourent en tous sens, prêchant, baptisant, et, pour extirper l’idolâtrie jusqu’en ses derniers repaires, renversant tous les édifices souillés du moindre souvenir païen.

Partout les temples jonchent de leurs débris le sol. Dans les villes, les fidèles, ameutés par leurs évêques, se ruent à coups de pioches sur ces demeures des faux dieux, brisent les statues, renver sent les autels, effondrent les toits et abattent les murs . Dans les campagnes, les moines attroupent leurs nouveaux convertis et les mènent à l’assaut des sanctuaires rustiques .

Les cirques, anathématisés pour leurs jeux sanguinaires, et les théâtres, détestés pour leurs spectacles immoraux . résistent mieux avec leur amoncellement de murailles. On se contente de les saccager, puis, abandonnés des foules, ils s’affaissent peu à peu sous l’herbe .

Les thermes, asiles de débauche mille fois condamnés, où les femmes se baignaient nues sous les regards des hommes, où les danses et les jeux corrompaient l’âme, où se dressaient comme en des temples les images des dieux sont, eux aussi, maudits et désertés. Inutiles, les aqueducs qui leur amenaient l’eau à travers les plaines se désagrègent et choient pierre à pierre.

Ainsi disparaissent à tout jamais de la Gaule les principaux genres d’édifices qu’y avaient naturalisés les Romains. Deux seulement, réservés et adoptés par l’Église, vont subsister: la villa et la basilique.

La villa devient le monastère. — Les moines, une fois établis dans les campagnes se livrent au défrichement et à l’agriculture, et bientôt leurs demeures arrivent naturellement à contracter l’aspect de toutes les grandes habitations rurales des patriciens et des riches colons. Or ces habitations ont généralement été construites par les vainqueurs sur le plan des villas d’Italie . Elles présentent aux regards une suite ininterrompue de petits bâtiments se massant autour d’une cour carrée qu’encadre une galerie couverte supportée par des colonnes. Aucun souvenir irrémédiablement païen n’oblige les moines à abandonner cette forme architecturale si commode. Le petit oratoire des dieux s’y transforme en chapelle; la bibliothèque, la salle de bains, le réfectoire, les chambres y restent à leur place, la cour y prend le nom de cloître tout en gardant sa petite fontaine et sa galerie à colonnes. Ainsi se trouve constitué pour des siècles le type invariable du couvent .

La basilique est sauvée de même par sa transformation en église . Le christianisme, obligé de se pourvoir à la hâte de sanctuaires, ne peut trouver mieux, pour y installer son culte, que ce temple révéré de la justice où toutes les réunions populaires se tenaient et où probablement ses premiers prédicateurs avaient harangué leurs premières foules. Trois nefs parallèles; celle du centre plus vaste et s’élevant jusqu’au faîte sous un plafond plat; les deux autres séparées d’elle par deux rangées de colonnes, et tantôt moins hautes, tantôt se haussant ainsi jusqu’au plafond au moyen d’un second étage de colonnes; enfin ces trois nefs cessant brusquement vers le fond pour laisser libre un espace transversal devant la rotonde où siégeait le préteur: telle était la basilique et telles seront désormais toutes les églises avec leurs trois nefs, leur triforium, leur transept et leur abside. Les chrétiens s’approprient-ils d’abord les basiliques existantes? nous ne savons. Mais ce qui est bien certain, c’est que, dès les premiers temps, les églises affectent toutes les dispositions architecturales de ces édifices , continuent jusqu’au xie siècle à porter le nom de basilica , et restent comme eux, pendant tout le moyen âge, le bruyant lieu de rendez-vous des foules, le forum couvert.

Mais, même dans la décoration de ces monastères et de ces églises, il est à prévoir que bien des créations artistiques du génie romain ne parviendront pas à se maintenir. Dans la première ardeur de la lutte le christianisme a voulu un instant rompre toute relation avec l’ancien monde: défense d’orner de peintures les murailles des lieux saints, a prescrit, en 305 le concile d’Elvire; défense aux prélats de lire les écrits des païens, a décrété, en 398, le concile de Carthage . C’était assez pour suspendre bien des traditions précieuses. Puis, la religion nouvelle apporte tout un système ornemental qu’elle a conçu à Rome dans les caveaux des catacombes ou dans les grottes des solitudes. Ses croix de toutes formes, ses arbres mythiques, ses allégories baptismales, ses ancres, ses agneaux, ses béliers, ses œufs, ses chevaux, ses colombes, ses coqs, ses dauphins, ses lions, ses étoiles, ses monogrammes, ses navires, ses phénix, ses paons, ses poissons, ses serpents, ses vignes , vont prendre sur les corniches et les chapiteaux la place des acanthes, des oves, des palmettes et des godrons.

CHAPITRE IV

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LES INVASIONS DES BARBARES.

Voici les barbares. Par toutes les frontières de l’Empire ils se répandent à travers la Gaule. Les Suèves, les Alains, les Vandales la traversent pendant deux ans et, pillant tout sur leur passage, s’écoulent par l’Espagne. En 413, les Burgondes se font concéder les deux versants du Jura. En 419, les Wisigoths s’établissent dans la seconde Aquitaine. Les Franks arrivent à leur tour, et, pendant tout le ve siècle, inondent le nord-ouest de la Gaule. Enfin, filtrant derrière eux par petites bandes à travers le Rhin, des Alamans, des Saxons et maintes autres tribus errantes se campent çà et là sur notre sol.

Tous ces envahisseurs sont de même famille. Ils appartiennent à la race blonde, l’immense race germanique épandue dans toute l’Europe centrale et s’étendant ainsi peu à peu jusqu’à couvrir l’Ouest et le Nord.

Pour de longs siècles, cette fois, c’en est fait de la civilisation romaine: les ravages de ces barbares ont consommé son irrémédiable ruine. Partout sur leur passage ses derniers monuments encore debout, les théâtres et les cirques épargnés, les villas, les cités aux belles fortifications, les églises toutes neuves elles-mêmes, se sont effondrés sous le fer ou sous la flamme. Puis une morne stupeur a succédé au saccage et le vieux monde qui se sent vaincu, se laisse mourir. «Aucun pieux souci à présent dans les diocèses et les paroisses désolées, écrit un contemporain. On voit dans les églises ou des toits pourris qui s‘ouvrent ou des portes renversées de leurs gonds, et l’entrée des basiliques obstruée de buissons épineux. Même, ô douleur, on voit les troupeaux non seulement couchés dans les vestibules entr’ouverts, mais broutant l’herbe sur les flancs verdoyants des autels .»

Si ces barbares apportaient avec eux quelques premiers éléments d’une architecture nouvelle on pourrait encore espérer une renaissance plus ou moins prochaine. Mais non: dans les sauvages solitudes d’outre-Rhin qu’ils viennent de quitter pas d’édifices, pas de temples , rien que de grossières cabanes analogues à celles de tous les peuples primitifs, les unes faites de planches étroitement juxtaposées , les autres, toutes «en matériaux bruts» , construites de gros troncs d’arbres reliés entre eux par des empilements de pierres et crépies, intérieurement, de terres colorées.

N’importe, puisque le génie gaulois a disparu étouffé, puisque le génie romain succombe à son tour vaincu, c’est nécessairement au génie de ces peuples nouveaux que l’avenir appartient. Pour rudimentaire qu’il soit encore il ne peut manquer d’évoluer bientôt si nulle conquête ou nulle invasion n’intervient pour l’anéantir. Or, nous le savons, l’ère des conquêtes et des invasions est désormais close. Attendons-nous donc à voir l’architecture des races blondes s’élaborer lentement. Déjà avec leurs constructions de planches et de charpentes s’introduit parmi nous une nouvelle façon de bâtir. Mais leurs instincts particuliers susciteront plus tard une bien autre révolution, celle dont résultera l’architecture gothique. Comment et pourquoi? c’est ce que nous nous devons ici même rechercher.

CHAPITRE V

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ETHNOGRAPHIE DU MONDE NOUVEAU.

«La Gaule, disait César, est divisée en trois parties, l’une habitée par les Belges (lisez aujourd’hui Gaëls ), l’autre par les Aquitains, la troisième par les peuples qui se donnent en leur langue le nom de Celtes... Les Celtes sont séparés des Aquitains par la Garonne; et la Marne et la Seine les séparent des Belges » . Les cinq siècles de la domination romaine n’ont certainement point suffi à transformer ou à mêler ces trois populations initiales . Aussi les retrouvons-nous encore très distinctes au lendemain des invasions, quoique notablement modifiées déjà en bien des régions par les nouveaux apports d’hommes survenus.

Au sud, entre les Pyrénées1 la Méditerranée, et une ligne déterminée approximativement par Bordeaux, la Garonne inférieure, le cours du Lot, Lyon et les Alpes, se trouve toujours la population essentiellement méridionale qui participe de l’Espagne par son ancienne race aquitaine et de l’Italie par la continuelle émigration romaine qui s’y est répandue. Pénétrée, conquise, colonisée, administrée par les Romains avant le reste de la Gaule, cette région se déroule au pied des Alpes comme une sorte de vaste faubourg de l’Italie. Pendant les cinq siècles de la domination romaine elle était la portion la plus profondément romanisée du monde gaulois: à Bordeaux, à Toulouse, à Lyon, à Marseille, à Nîmes, à Arles, on avait vu florir des écoles fameuses pleines de rhéteurs et de poètes, et les édifices latins avaient surgi à profusion jusqu’au milieu des campagnes. Les barbares ont pénétré en trop petit nombre sur cette terre si éloignée du Danube ou du Rhin pour pervertir brusquement ses coutumes. Les Goths, campés en ce moment dans la seconde Aquitaine, seront bientôt rejetés sur l’Espagne par Clovis. Aussi, pendant tout le moyen âge, ces populations du midi, confondues alors sous le nom de Provençales, subsisteront-elles comme une sorte de débris mourant de l’Empire romain. Ici la langue (langue d’oc), restera toujours plus proche du latin que les divers dialectes qui naîtront dans le nord; les villes garderont pour la plupart l’organisation administrative des municipalités impériales; les temples et les cirques, mieux respectés des chrétiens, maintiendront debout leurs ruines à peine entamées jusqu’à nos jours; les arts ou les littératures qui se formeront depuis dans les provinces du nord ne réussiront jamais à s’acclimater sérieusement; et partout, comme en Italie, s’offriront toujours aux regards des villes aux rues étroites, des bâtisses régulières, des façades sans saillies . Une telle région appartient trop visiblement à l’ancien monde méridional pour prendre dans l’avenir l’initiative d’un rôle créateur. Ce n’est point là qu’une architecture nouvelle pourra naître.

Au centre, entre le territoire occupé par ces Provençaux et une seconde ligne, allant du golfe de Saint-Malô à Lyon, par Rennes, Angers, Tours, Bourges, Moulins et Mâcon , l’ancienne celtique se déroule comme une zone neutre attendant l’influence de tout ce qui s’accomplira au midi et de tout ce qui s’accomplira au nord. Les Romains ne s’y sont jamais établis en grand nombre et les bandes germaniques l’ont peu parcourue. Aussi semble-t-elle rester dans la passiveté d’un monde antérieur qu’une ancienne défaite à endormi et qui laisse avec insouciance les événements se succéder autour d’elle. Ici encore les forces vives manqueront pour l’élaboration d’un art nouveau, mais, s’il s’y présente, il sera volontiers accueilli.

Au nord enfin, de la Manche à la région des Celtes, s’étend l’agglomération des races blondes. Les Gaëls qui peuplaient ce territoire au temps de César étaient déjà de leur famille. Depuis lors nous avons vu s’y établir les Burgondes à l’est et les Franks au nord. Viendront ensuite les Alamans, disséminés dans l’extrême nord-est, les Saxons qui se camperont dans l’ouest du golfe de la Seine , et, plus tard encore, les Northmans qui s’approprieront la majeure partie du littoral de la Manche. Est-ce bien chez ce peuplé neuf que va naître le nouvel art destiné à être l’art national du monde en formation? Aujourd’hui que le fait est accompli nous ne pouvons hésiter à l’affirmer. Deux raisons péremptoires nous y obligent. D’abord cet art nouveau, l’art gothique , ne se répandra jamais hors des régions où les races blondes se sont fixées: il réussira encore à se développer dans la zône neutre de l’ancienne celtique, mais il ne parviendra point à prospérer dans la Provence, en Italie ou en Espagne . Ensuite nous le verrons précisément régner dans toutes les contrées ou les races blondes, se sont établies, le nord de la France, l’Allemagne, la Flandre, l’Angleterre et la Scandinavie.

Mais, au lendemain des invasions, la distance est immense encore entre les grossières cabanes dont les campements barbares parsèment nos provinces et les merveilleuses cathédrales qui surgiront plus tard au milieu de nos villes. Pour l’accomplissement d’une telle évolution, il faudra le sauvetage des épaves de toutes les civilisations antérieures, le concours de maintes influences nouvelles et surtout le labeur de sept longs siècles. C’est à cette grande œuvre que nous allons assister.

CHAPITRE VI

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LES TEMPS MÉROVINGIENS.

L’Église sort la première de la torpeur générale. Elle se trouve d’autant mieux en position de dominer les Barbares que leur force toute physique ne peut rien contre sa force morale et que la dernière vitalité intellectuelle du vieux monde se réfugie à la hâte en elle comme en un dernier lieu d’asile. Malgré sa primitive répugnance contre tout ce qui vient de Rome elle reprend la continuation du rôle de Rome. Tout d’abord elle restaure l’ancienne unité morale en imposant une même doctrine religieuse à tous les envahisseurs: elle convertit le roi frank Clovis et ses leudes (496) elle le lance ensuite contre les autres barbares adonnés à l’arianisme, et, après qu’il a vaincu les Burgondes (500) et rejeté les Wisigoths sur l’Espagne (507), elle acquiert la direction spirituelle du monde nouveau. Alors, sûre de retrouver un surcroit d’ascendant en se manifestant de plus en plus latine, elle se remet à la culture des arts et des lettres.

Aussitôt un immense mouvement de construction d’églises commence. Il s’agit de réparer ou de réédifier les sanctuaires saccagés. Moines, prêtres, rois, grands, tous se mettent à l’œuvre. Rebâtir une basilique ou fonder un oratoire est en ce moment la meilleure action qui puisse mériter à un fidèle le titre de bienheureux, faire chanter sa gloire en vers latins par les clercs et assurer sa mémoire par quelque belle épitaphe sur son tombeau.

Mais comment donner à toutes ces églises la suprême beauté nécessaire à frapper de respect les barbares éblouis de la splendeur de Rome, sans leur rendre quelque chose de la physionomie des édifices romains. Ces grands temples qu’on a si furieusement démolis jadis, on ne les considère plus déjà avec la même horreur. Sous l’aversion qu’inspire leur caractère idolâtrique, renaît peu à peu le respect qu’impose leur origine romaine. «Les chrétiens, écrit le pape Grégoire - le - Grand, doivent éviter de démolir les temples profanes: qu’ils se bornent à les nettoyer de leurs idoles, à les asperger d’eau bénite, à les munir d’autels et à les doter de reliques. » Mais, hélas! presque tous sont détruits. A leur défaut le clergé se complaît à édifier les églises nouvelles sur leurs emplacements . S’il retrouve dans leurs décombres quelques colonnes ou quelques frises épargnées, il les recueille pour en orner le lieu saint. Puis, afin de rapprendre l’art de bâtir oublié pendant la tourmente, de raviver son inspiration affaiblie et d’épurer à nouveau son goût déjà barbarisé, il reporte anxieusement ses regards vers Rome.

Mais Rome n’est plus dans Rome. Abandonnant l’Occident aux barbares elle s’est réfugiée aux confins mêmes de l’Europe, à Constantinople. Là, obligée de se prêter à toutes les concessions qu’exigent d’elle les habitudes d’un milieu essentiellement grec, exposée à toutes les influences qui viennent de l’Orient, elle s’est en peu de temps transformée. Ses empereurs ont pris l’existence somptueuse et sensuelle des monarques orientaux; ses mœurs se sont faites presque asiatiques; sa littérature s’est hellénisée; et son art, envahi de traditions grecques, syriaques, phéniciennes et persanes, s’est métamorphosé en un art nouveau, l’art byzantin. Aussi, ce n’est plus l’architecture de Rome que les clercs vont y trouver à étudier, c’est, à leur insu, celle de Byzance.

Comment pénétrera-t-elle jusqu’à nous? Précisément par les relations que la Gaule entretient toujours avec le pouvoir impérial pour continuer la tradition romaine. Relations religieuses: les grands conciles se tiennent désormais dans les régions helléniques, les théologiens fameux discutent à Byzance, les empereurs continuent à dicter leurs édits ecclésiastiques au monde entier. Relations politiques: les agents impériaux parcourent toujours l’Occident, Clovis s’enorgueillit de recevoir les insignes consulaires, et, jusqu’à Dagobert, les rois franks, se considérant encore comme les lieutenants des empereurs, font frapper leurs monnaies à l’effigie impériale. Relations artistiques: c’est de Constantinople que viennent, pour approvisionner les églises et les monastères, les manuscrits aux délicates enluminures, les beaux reliquaires, les somptueuses tapisseries, les tableaux précieux, les joyaux renommés . Relations commerciales: les ports de la Méditerranée poursuivent leur commerce maritime avec la nouvelle capitale de l’Empire et des marchands orientaux s’établissent en petites colonies jusque dans nos grandes villes du Nord. Un souffle d’orientalisme traverse en tous sens le pays.

Ce n’est pas à dire toutefois que l’art byzantin va s’acclimater de toutes pièces dans le monde gallo-frank. Trop d’influences climatologiques y protestent contre lui pour qu’il puisse y trouver un terrain de croissance. Par des fonctionnaires, des marchands, des moines ou des voyageurs, il n’y peut d’ailleurs arriver que par bribes. Aussi ce ne sera pas une rénovation complète que notre architecture religieuse subira de son fait; il lui imposera seulement une série de modifications secondaires qui, sans lui faire perdre encore son caractère latin, la désorganisera cependant assez pour que l’inspiration nouvelle des races blondes puisse à son tour s’y glisser.

Or, ces races blondes, stimulées par la contemplation des beaux édifices de leurs vainqueurs, commencent, elles aussi, à bâtir, et à bâtir suivant leurs instincts propres. A côté des constructions de pierre où se mêlent les anciennes traditions romaines et la nouvelle inspiration byzantine, s’élèvent les monuments de bois et les édifices faits de charpentes et de moëllons des envahisseurs: «Mos romanus », ou encore, à cause de son nouveau caractère byzantin, «Novum ædificandi genus», et «Mos Gallicanus», disent les textes de l’époque, — c’est-à-dire la construction «à la manière romaine » et la construction «à la manière populaire» .

Parcourons, en effet, la France mérovingienne et nous verrons ces deux architectures si différentes coexister partout sans néanmoins se mêler encore.

Voici d’abord les églises. Nous nous tromperions fort en les croyant d’austères et silencieux asiles de prière: elles sont toujours, comme les anciennes basiliques profanes, le bruyant forum où, une fois les offices célébrés, les foules font ce que bon leur semble. Les marchands y traitent leurs affaires, les oisifs y devisent, les pèlerins y campent, les hommes d’armes s’y disputent et les filles de joie y chantent des chansons obscènes jusqu’au pied de l’autel . Aussi ces édifices, gardant leur caractère ancien, n’ont-ils que faire de contracter une forme nouvelle. C’est toujours sur le plan de la basilique profane qu’ils sont construits. Leurs trois nefs , faites de belles colonnes de marbre enlevées à quelque temple, s’allongent toujours parallèlement jusqu’au transept, au-dessous de leurs deux galeries supérieures que de larges fenêtres garnies de vitraux enchâssés dans des réseaux de plomb , inondent de lumière. D’autres fenêtres éclairent pareillement l’abside et les deux extrémités du transept, car, circonstance que les auteurs contemporains ne manquent jamais de signaler, une église n’est réputée belle que quand le jour la pénètre de toutes parts . Pour rendre le saint lieu plus gai encore on prend même bien soin de décorer, comme dans les villas, ses murs de peintures et de tapisseries . En tout cela ce sont encore les traditions latines qui persistent. Mais d’autres éléments assurément byzantins commencent déjà à se manifester. Au croisement du transept et de la grande nef, par exemple, s’élève, pour supporter un campanile de bois où placer la cloche, la coupole introduite dans les églises orientales par les architectes syriens et persans ; des absidioles, bien orientales elles aussi, s’arrondissent au dehors à la terminaison des nefs latérales ; mille motifs ornementaux, où prédominent les lignes courbes et brisées particulières aux tissus byzantins, décorent les chapitaux et les corniches; enfin, souvenir des pylônes orientaux gardant les portes d’entrée, deux grandes tours commencent à se hausser aux deux coins de la façade .

D’autres églises, moins riches, se résignent à adopter les procédés nouveaux des races blondes. Quelques-unes, par économie, ont déjà remplacé les plafonds plats des nefs par les fermes en charpentes apparentes et sculptées qui continueront à rester en faveur, même pendant le règne de l’architecture gothique, dans les régions plus profondément germaniques de l’Allemagne et de l’Angleterre . D’autres sont construites entièrement en bois . Il en est même — telle la primitive cathédrale de Strasbourg — qui, comme une cabane franque, se composent de grosses pièces de charpentes reliées entre elles par des empilements de moellons .

Les monastères gardent leur apparence de villas romaines, seulement, pour se soustraire aux coups de mains des bandes qui passent, ils commencent à s’enceindre de murailles crénelées et flanquées de tours aux fenêtres étroites .

Les villas, se transformant, elles aussi, en camps retranchés, s’enveloppent de murailles et de tours. Dans le Midi elles affectent encore la physionomie romaine avec leurs portiques à colonnes, leurs longues galeries de pierre, leurs thermes et leurs belles salles aux murs richement peints . Dans le Nord, au contraire, le bois commence à prédominer dans la construction des portiques, des plafonds et surtout de la petite tour qui s’élève à l’un des coins de la cour centrale — tour que les anciens Germains érigeaient jadis, comme poste d’observation, aux abords de leurs camps et qui deviendra bientôt le donjon. Certains riches se font même construire des maisons entièrement faites de planches juxtaposées où — comme on le voit encore aujourd’hui en Allemagne et en Norvège et comme on l’a vu chez nous pendant tout le moyen âge — les charpentes apparentes, les parties en saillies et les piliers des porches sont capricieusement découpés et sculptés .

Pendant les temps mérovingiens, deux architectures sont donc en concurrence, celle de l’ancien monde du Sud et celle du nouveau monde du Nord. — L’une des deux doit-elle un jour supplanter l’autre? Telle est la question qui se pose alors, et dont rien encore ne permet de prévoir la solution.

CHAPITRE VII

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LES TEMPS KAROLINGIENS.

Charlemagne paraît. Ce barbare de génie, germain de corps et d’âme, a, comme tous les grands chefs goths et franks, l’ambition de réincarner en lui l’antique toute-puissance impériale. Il ne croit trouver rien de mieux pour y parvenir que de chercher à se montrer romain dans ses attitudes et dans ses actions. Il se fait décerner à Rome les titres d’Empereur et d’Auguste, revêt la chlamyde et la tunique longue, chausse les brodequins et ceint la grande couronne d’or . «Pendant tout son règne, il n’eut rien de plus à cœur que de rendre à la ville de Rome son antique prépondérance .» De tous les points de l’Europe il attire autour de lui les savants les plus renommés pour leur connaissance des sciences antiques. On le voit s’efforcer d’apprendre la grammaire, la rhétorique, la dialectique et l’astronomie. Des écoles sont fondées dans toutes les églises pour enseigner les lettres et les arts de l’ancien monde. Ses lois se modèlent sur les lois impériales, son système administratif imite le système administratif de l’Empire d’Orient, ses architectes, enfin, ne cherchent plus à s’inspirer que des édifices fameux de l’architecture byzantine. Ayant à élever une basilique auprès de son palais d’Aix-la-Chapelle, il en fait venir les colonnes d’Italie et en emprunte le plan à l’église byzantine de Ravenne.

Le résultat immédiat de cette tentative de renaissance latine est de contrecarrer brusquement l’expansion première du génie frank. Comment les humbles constructions de bois de la «manière populaire » oseraient-elles se dresser devant les nobles bâtisses de pierre de la «manière romaine» ressuscitée! Fragiles, modestes, toujours délabrées par les pluies, à la merci du moindre incendie, elles constituent une architecture précaire qui pourra bien convenir pendant des siècles encore à des régions pauvres telles que la Scandinavie et quelques provinces allemandes, mais qui ne saurait satisfaire une société aussi avide de jouer un rôle glorieux que ce nouveau peuple gallo-frank. Des églises de bois, des palais de bois, des villas de bois, l’ère est désormais close.

Comme toute coutume déchue la pauvre architecture à «la manière populaire » s’en ira finir obscurément ses jours dans les basses classes. Pendant sept siècles encore nous la verrons — avec quelle grâce et quelle fantaisie parfois! — épuiser sa dernière verve à prodiguer le long des rues de nos villes du Nord les pittoresques maisons aux lacis de charpentes, aux chambranles sculptés et aux pignons frangés de découpures, jusqu’à ce qu’une seconde renaissance latine, celle du XVIe siècle, vienne achever de l’anéantir.

Donc c’en est fait du règne exclusif du génie germanique parmi nous. Mais le règne exclusif du génie romano-byzantin n’en est pas pour cela mieux assuré, car tous les instincts artistiques des races du Nord, qu’il a dépossédées de leur architecture propre, vont faire irruption dans la sienne pour la dénaturer.

L’ancienne société gallo-romaine, en effet, reste trop saturée de barbares pour redevenir jamais gallo-romaine. Charlemagne lui-même, en dépit de sa volonté, ne se latinise pas. Tout en s’efforçant de rejouer le rôle des Césars, il ne peut se déshabituer du vêtement frank et des mœurs frankes et, tout en se consacrant à faire reflorir la civilisation latine, il se complaît malgré lui à rédiger une grammaire franke, à faire recueillir les chants populaires des Franks, ou à vouloir substituer des noms germaniques aux noms latins des douze mois . Et ce monde, dont il est la personnification, ne se latinise pas mieux que lui. En vain les architectes essaient-ils de se conformer aux traditions venues de Byzance dans la construction des édifices royaux, en vain les fils des nobles apprennent-ils le latin et le grec dans les écoles ecclésiastiques, en vain les manuscrits, les bijoux, les tapis, les tentures, arrivent-ils à flots continus de l’Orient dans les églises et dans les châteaux, ce monde reste à demi-germanique et ne réussit qu’à devenir à demi-latin.

Bien plus, comme pour contre-balancer la renaissance romaine que son maître lui impose, de nouveaux apports germaniques recommencent à affluer en lui. Par ses grandes expéditions contre les Longobards et les Saxons, par sa résidence favorite à Aix-la-Chapelle, Charlemagne remet ses leudes et ses hommes d’armes en communion constante avec les races blondes. Et d’autres hommes blonds, les Northmans, pénètrent déjà en barques par tous les ports et tous les fleuves jusqu’à parvenir, sous les successeurs du grand empereur, à prendre définitivement possession de tout le littoral de la Manche.

Si attentifs que soient les architectes à se renfermer dans la stricte culture de l’art byzantin, il leur est de plus en plus difficile de se soustraire à l’influence des goûts nouveaux de toutes ces masses populaires qui les entourent sur les chantiers. Autrefois, une certaine discipline artistique leur était encore possible dans les petites familles de maçons recrutés, choisis, éduqués et inspirés par eux. Mais Charlemagne, renouvelant un vieil édit théodosien, veut que tous les fidèles indistinctement contribuent de leur travail à l’édification des lieux saints. «Il était alors d’usage que le comte se chargeât de tous les travaux commandés par l’empereur, ponts, vaisseaux, routes, etc., et prit soin de les faire exécuter par ses viguiers et leurs officiers, le plus économiquement possible, en y employant le bas peuple. Et s’il fallait bâtir quelque nouvelle église, tous, évêques, ducs, comtes, abbés, chefs d’église, bénéficiaires, étaient tenus de l’édifier de la base au faîte .» En de telles conditions, il est impossible que le populaire n’ait pas bientôt sa part d’inspiration dans l’architecture.

Ainsi, la question qui se posait à la fin des temps mérovingiens se trouve à présent résolue. On est désormais certain que le monde germanique ne subjuguera pas le monde gallo-romain et que le monde gallo-romain ne subjuguera pas le monde germanique. Tous deux sont fatalement contraints de s’associer, c’est-à-dire de former, en se fusionnant, un monde nouveau manifestant un nouveau génie. A peine Charlemagne mort, on voit, en effet, dans un immense cataclysme de guerres et de convulsions s’abimer son œuvre, ses institutions, et son empire. Et quand, dans le vaste creuset où elle bouillonne, de la Manche à la Méditerranée et de l’Atlantique au Rhin, l’inéluctable fusion est accomplie, ce monde nouveau apparaît. Les peuples antérieurs s’y sont fondus en un seul peuple: la France, — les empereurs à la romaine et les chefs à la franke en un seul souverain: le roi capétien, — la langue latine et la langue germanique en un seul groupe de dialectes: les langues romanes, — et les arts des races du Sud et des races du Nord, en un seul art: l’art roman.

CHAPITRE VIII

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L’ART ROMAN.

Dès les premières années du XIe siècle, comme la dynastie nouvelle des Capétiens en est à son second roi, une extraordinaire ardeur de bâtir s’empare de la France entière. «En l’an 1003, dit un contemporain, les basiliques furent en tous lieux reconstruites. C’était comme si le monde, secouant subitement sa vétusté, avait revêtu une blanche robe d’églises. Non seulement les grands temples épiscopaux, mais les divers sanctuaires des saints et même les moindres oratoires de village, furent rebâtis plus beaux par les fidèles.» Aussi bien d’ailleurs que les monuments religieux les édifices laïques surgissent de toutes parts. A Paris, à Poissy, à Melun, à Orléans, à Compiègne, à Dreux, à Chelles, en maint autre endroit encore, le roi Robert se fait construire des palais . Et dans toutes les provinces les barons à la hâte hérissent leurs domaines de tours et de châteaux .

Pourquoi ce mouvement imprévu? C’est, a-t-on prétendu longtemps, la chrétienté qui, joyeuse d’avoir échappé à la destruction du monde prédite pour l’an mil, se reprend éperdument à vivre. Mais aujourd’hui cette explication n’est plus admissible. Nous savons, en effet, que l’histoire des prétendues terreurs de la chrétienté en l’an mil est une légende éclose dans les temps modernes, que les écrivains du moyen âge l’ont ignorée, qu’aucune consternation générale ne s’est réellement produite à la veille de la date fatidique et que, par conséquent, aucun transport de joie ne s’est manifesté à son lendemain — Ce n’est pas le vieux monde qui fête sa résurrection, c’est le monde nouveau, la France, qui fait ardemment son entrée dans la vie. C’en est fini de l’horrible tourmente sociale des derniers temps karolingiens pendant laquelle elle s’est formée: elle a désormais sa vie propre, sa conscience, sa langue, son génie, ses aspirations, et fougueusement elle les manifeste.

Il s’en faut de beaucoup pourtant que cette grande masse sociale soit homogène en toutes ses parties. Toujours les trois zones ethnographiques que nous avons constatées au VIe siècle s’y accusent visiblement à bien des particularités différentes qui, dans les langues, dans les mœurs, dans la littérature et dans l’art, vont persister encore pendant un ou deux siècles. Considérons les langues, par exemple; nous entendons la région ibéro-romaine du Sud parler la langue d’oc et la région gallo-franke du Nord parler la langue d’oïl, tandis que la région intermédiaire de l’ancienne celtique use d’un langage intermédiaire participant de la langue d’oïl au Nord et de la langue d’oc au Sud; et dans chacune de ces régions, nous voyons encore chacune de ces langues se subdiviser en dialectes différents, de province à province. Il en est de même dans les arts. Les monuments qui s’élèvent alors, quoique identiques en leurs traits principaux dans tout le royaume, offrent de région en région des physionomies très dissemblables. Il n’y a pas, quoiqu’en disent nos traités d’archéologie, une architecture romane, mais bien des architectures romanes, de même que, comme le précisent nos traités de linguistique, il y a des langages romans et non un langage roman.

D’une extrémité de la France à l’autre on a renoncé aux plafonds plats des basiliques romaines et aux plafonds à arbalétriers apparents, imaginés par les races blondes; voilà le fait décisif qui atteste que les anciennes traditions architecturales sont rompues. La proscription absolue du bois s’imposait, en effet, dans l’établissement des plafonds, du moment que l’on ambitionnait de construire des édifices durables. Telle a été la fréquence des incendies en ces temps de guerres continuelles que, depuis cinq siècles, il a fallu constamment restaurer et reconstruire les primitives églises . Qu’une étincelle jaillisse sur la toiture de bois, tous les combles s’embrasent, croulent en brasier dans la nef et, là, font éclater les colonnes et craquer les murs . Le mieux est donc de recouvrir l’édifice entier d’une voûte de pierre, comme jadis les thermes romains, ou, comme aux temps mérovingiens déjà, maintes cryptes, maints oratoires, et même quelques nefs de grandes églises . Seulement il y a bien des manières de résoudre ce problème de la construction d’une voûte, et, le problème résolu, bien des manières d’accommoder toute la structure et toute l’ornementation de l’édifice à l’aspect nouveau que cette modification détermine. Chacune des trois régions ethnographiques de la France apportant à l’œuvre commune ses instincts propres, trois genres d’architecture romane vont immédiatement se manifester.

Dans la région provençale ce sont surtout, malgré l’influence constante des traditions néo-romaines de Byzance, les traditions de l’art romain qui prévalent dans la constitution de l’art roman. Des voûtes en berceau, analogues à celles des vieux édifices latins, s’asseoient sur les parois et, pour contre-balancer leurs poussées, on se contente le plus souvent, à la mode antique, d’épaissir ces parois sans les étayer au dehors d’aucun système de bâtisse, ou de ne soutenir la voûte de la nef centrale par celle des bas-côtés que bien au-dessous de son point de naissance . Et, pour décorer la façade de ces nouveaux monuments, les colonnes lisses ou cannelées, les chapiteaux à feuillages classiques, les frises à personnages, les bandeaux à palmettes subsistent avec la physionomie, altérée déjà mais très reconnaissable encore, qu’ils ont contractée jadis autour des temples paiens . A l’ouest seulement de cette région, dans l’Aquitaine moins romanisée autrefois et plus barbarisée depuis, les traditions latines fléchissent sensiblement et l’usage commence à prédominer, comme en quelques parties de la région du centre, de contre-balancer la poussée de la voûte centrale par l’exhaussement des voûtes des basses-nefs jusqu’à la naissance de son cintre .

La région centrale — cette ancienne Celtique passive que nous avons déjà vue prête à accepter toutes les innovations venues du dehors — s’approprie indifféremment, sans trop les modifier, les types monumentaux que lui proposent la région du sud et la région du nord. Entre la Loire, la Garonne, le Tarn et la Vienne, l’influence byzantine, favorisée par les efforts de Charlemagne, semble l’emporter et l’on verra bientôt les églises se couvrir en exhaussant de travée en travée une succession de coupoles sur trompes ou sur pendentifs, tapisser leurs chapiteaux et leurs corniches des motifs à peine entaillés de l’ornementation orientale, revêtir leurs murs de déroulement d’arcades aveugles à l’exemple des églises gréco-asiatiques, et coiffer leurs clochers d’une tiare de pierre, étrangère aux habitudes de l’Occident . La Bretagne, au contraire, s’obstine à l’emploi suranné des plafonds plats en bois, tout en accueillant, dans la structure générale de ses édifices, maintes dispositions nouvelles qui lui arrivent de la région du nord . En Auvergne et dans le Poitou, la voûte en berceau ou la voûte d’arête apparaissent, comme dans la partie sud-ouest de la région méridionale, épaulée par la surélévation des voûtes latérales ou par le plafond de la galerie supérieure de ces voûtes .

La région du Nord, celle des races blondes, fait mieux que de rajuster plus ou moins entre eux les éléments architectoniques de Rome et de Byzance: elle leur adjoint ceux de son architecture en bois et crée ainsi une nouvelle manière de bâtir — «novum aedificandi genus» dit un contemporain , — qui doit bientôt, en se développant, constituer une architecture particulière. Ces peuples de charpentiers, pour neutraliser la poussée des voûtes, imaginent tout naturellement de faire de l’église entière une vaste carcasse de charpentes en pierre — plus analogue peut-être qu’on ne le croit encore à celle dont ils constituaient leurs églises de bois — de façon à n’avoir plus ensuite qu’à empiler insoucieusement les moëllons entre les pièces de cette carcasse, pour en boucher les intervalles, tout comme ils faisaient jadis entre les grossières poutres de leurs cabanes . Adoptant la voûte d’arête des Romains, comme la plus propre à diminuer la poussée latérale, et les arcs doubleaux dont les Romains, eux aussi, l’allégeaient en rompant son poids de travée en travée, ils imaginent de consolider en outre ses arêtes par deux arcs nouveaux. On a ainsi une voûte faite de six arcs soutenant et reportant le poids de sa masse sur les mêmes quatre points d’appui dont ils s’élancent tous: deux arcs-doubleaux parallèles, deux arcs-formerets perpendiculaires à ceux-ci, et deux arcs-ogifs (ou d’ogives) formant les diagonales entre les doubleaux et les formerets. Les quatre points d’appui de ces six arcs posent sur les anciennes colonnes de l’étage supérieur qui doublent leur épaisseur et se cantonnent au besoin de colonnettes, puis vont reporter le poids total de tout le système sur les colonnes du rez-de-chaussée, au sommet desquelles elles descendent poser leur base. Les doubleaux et les arcs-ogifs des basses nefs tombant sur des colonnes engagées dans leurs parois, parallèlement à celles de la grande nef, reportent au dehors la poussée du premier étage de cette grande nef, ainsi que leur poussée propre, sur de solides contre-forts, doublant, à l’extérieur du monument, ces colonnes engagées. Et des arcs-boutants, partis de la naissance de la voûte centrale, ou beaucoup plus bas même, de façon à laisser l’espace nécessaire à un rang de fenêtres supérieures au-dessus du toit des bas-côtés, vont asseoir la poussée du toit sur le sommet exhaussé des contre-forts extérieurs. Reste seulement alors à fermer de cloisons, sur lesquelles aucune poussée n’a plus à s’exercer, les espaces laissés vides entre les doubleaux, les formerets et les ogifs dans la voûte, et l’intervalle des contre-forts et des colonnes dans les parois .

De toutes les formes de l’architecture romane, celle-ci est assurément la plus logique, la plus résistante et la plus facile à réaliser; aussi la voit-on, dès la première moitié du XIIe siècle, se répandre dans la région centrale de l’ancienne Celtique et même en quelques parties de la région ibero-romaine du Midi. Comment se fait cette propagation? Par l’intermédiaire des moines bénédictins de l’ordre de Cluny, a-t-on dit. Rien n’empêche, en effet, de l’admettre. L’ordre de Cluny qui possède des couvents dans toutes les parties de la France a pu disséminer ainsi sur tout notre territoire l’architecture qui, dans la province du nord où il a sa maison mère, était la sienne. Ajoutons cependant que les seigneurs, grands fondateurs d’églises, qui vaquent sans cesse de leurs domaines au domaine du roi, que les architectes fameux mandés un peu partout selon leur réputation, que les bandes de maçons enfin circulant de province en province pour chercher du travail, ont pu contribuer largement aussi à propager l’art nouveau.

Ainsi, — comme en ce moment le dialecte roman de l’Ile-de-France se répand autour de sa zone natale, étouffant les divers autres dialectes romans, — l’architecture romane élaborée dans l’Ile-de-France, la Normandie et la Picardie, se dissémine à travers la France, supplantant les diverses architectures romanes. Elle y parvient d’autant plus aisément que ses dispositions accessoires et son système ornemental n’offrent encore rien d’assez révolutionnaire pour déconcerter les traditions antérieures. Comme l’architecture du Centre, comme celle du Midi, elle conserve le plein-cintre de Rome et de Byzance pour relier ses colonnes et pour couronner ses baies; elle garde la mode byzantine des déroulements d’arcades aveugles, des corniches aux dessins géométriques, des chapiteaux aux feuillages conventionnels et aux motifs historiés. Elle laisse enfin ses clochers s’élever par étagements successifs d’arcades jusqu’à leur flèche conique ou pyramidale, selon la disposition que les influences greco-asiatiques ont rendue commune à toute la chrétienté.

Mais les populations du Nord, enhardies par cette première victoire, doivent bientôt redoubler d’initiative. Le Centre, le Midi, toute l’Europe méridionale, refuseront, il est vrai, de les suivre désormais plus loin. Mais toute l’Europe du nord se ralliera à elles pour recevoir leur initiation et s’approprier avec enthousiasme leur création nouvelle: l’architecture gothiqué.

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