Kitabı oxu: «Les Défenseurs des antiquités françaises et des oeuvres d'art à la Convention»
Raymond Duguay
Les Défenseurs des antiquités françaises et des oeuvres d'art à la Convention
Manuscrits. Reliures. Orfèvreries. Iconographie du moyen âge et de la Renaissance

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066333850
Table des matières
HISTORIQUE
Du Moyen Age aux Temps Modernes
I
II
III
IV
L’Art Français au XVIII e siècle
V
VI
VII
VIII
IX
X
XI
XII
Antiquités et Arts décoratifs aux XIX e et XX e siècles
XIII
BIBLIOGRAPHIE
Manuscrits - Reliures - Orfèvreries
Iconographie du Moyen Age et de la Renaissance
Meubles royaux et porcelaines de Sèvres en Angleterre
Statues - Tableaux - Estampes - Livres du XVIIIe siècle Collections et Collectionneurs - Commissaires-priseurs Le Mobilier National

IMPRIMERIE ALENÇONNAISE
RUE DES MARCHERIES
1930
A la Mémoire
de PIERRE-THÉODORE DUGUAY
Commissaire-priseur à l’Aigle
1825-1909
Tirage à cinq cents exemplaires
N° 109

Henri GRÉGOIRE
Evêque constitutionnel de Blois

Rapports de Grégoire à la Convention nationale sur les destructions opérées par le vandalisme et sur les moyens de le réprimer. — Décrets du 14 fructidor an II de la République française, du 8 brumaire et du 24 frimaire an III, envoyés par ordre de la Convention aux agents nationaux et aux administrateurs de district.
HISTORIQUE
Table des matières
Grégoire et Gabriel Vaugeois, son principal collaborateur. Alexandre Lenoir, Sieyès, Lakanal, Sergent-Marceau, Boissy-d’Anglas, Marie-Joseph Chénier, David, Gracchus Babeuf.
THIERS, Lamartine, Victor Hugo, Buchez et Roux-Lavergne, dans leurs ouvrages sur la Révolution, désignent Gabriel Vaugeois, grand vicaire de Grégoire, évêque constitutionnel de Blois, comme l’un des principaux acteurs de la journée du 10 août, mortelle pour la royauté. L’Histoire de la Révolution française de Thiers, accueillie par le parti libéral sous Charles X comme une œuvre de réhabilitation de la convention, préparait Les trois Glorieuses et, par voie de conséquence, l’avènement de Louis-Philippe; l’Histoire des Girondins était la préface de l’appel au pays, dont douze départements élurent Lamartine à la constituante; dans Quatre-vingt-treize, tableau romantique, poussé au noir, Victor Hugo, membre de l’assemblée nationale, essayait, avant la discussion des lois constitutionnelles, de dégager du chaos l’idéal républicain. Pour les besoins de leur cause, les uns et les autres ont reproduit, avec quelques variantes, les récits des girondins Pétion et Carra qui, accusés de modérantisme par les jacobins, se préoccupaient avant tout, dans leurs mémoires, de se montrer sous un jour différent. Trente ans après, quand Thiers commença son histoire de la Révolution, on pensait à autre chose, et bien peu se souvenaient des conventionnels utiles, mais la plupart connaissaient les noms et les effigies des pires terroristes. C’est l’usage. Par une singulière tournure de l’esprit français, relevée par Rousseau, les mauvais côtés des hommes, ceux qui donnent prise au dénigrement, intéressent plus que les bons la curiosité publique.
Aucune des biographies de cette époque, aucun dictionnaire historique n’a recueilli le nom de Vaugeois. En dehors de la mention ci-dessus, honorable pour les uns, discutable pour les autres, et d’une courte nécrologie dans le Constitutionnel du 1er août 1839, journal où Mignet, Thiers et les libéraux avaient mené une campagne contre Polignac, les autres ultras et les ordonnances, on ne trouve rien, ainsi que le constatait, non sans mélancolie, Léon Duchesne de la Sicotière, son biographe à l’association normande. La vie publique de Gabriel Vaugeois et une partie de son œuvre, d’une érudition profonde, méritaient pourtant les déférences d’usage, ne fût-ce qu’au titre de défenseur, avec l’abbé Grégoire, des antiquités et des œuvres d’art que le passé nous a léguées comme autant de souvenirs de la tradition et du génie français. Par contre, l’histoire de Sieyès, Lakanal, Boissy d’Anglas et des autres collaborateurs de Grégoire, est trop connue pour offrir un intérêt particulier.
Né dans le Haut-Perche, à Tourouvre, le 15 avril 1753, Jean François Gabriel Vaugeois avait d’abord étudié le droit avec Brissot, né en 1754 à Ouarville, village voisin de Chartres, et avec Pétion, fils d’un procureur au présidial de Chartres. Mais l’étude des lois était alors un véritable dédale, un mélange hétéroclite de lois féodales, de coutumes et d’arrêts rendus par les parlements, et la procédure n’était qu’une basse chicane où dominait une finasserie dépourvue d’attrait pour un esprit droit. Certains édits, enregistrés par un ou plusieurs parlements, n’étaient pas enregistrés par d’autres, qui les repoussaient comme mauvais. La coutume de Paris contredisait d’autres coutumes, ayant force de loi. «Voulez-vous avoir de bonnes lois? Brûlez les vôtres, disait Voltaire, et faites-en de nouvelles.» Après avoir travaillé à la Théorie des lois criminelles de Brissot, bientôt connu par ses publications sur l’inégalité des conditions sociales, incarcéré même à la Bastille, Vaugeois un peu désorienté, étudiant pauvre à la recherche d’une situation, s’intéressa, soit par goût naturel, soit par désœuvrement, à l’histoire de la cathédrale médiévale de Chartres, l’un des plus beaux monuments de pierre et de verre peint enfantés par le génie humain, et lut les ouvrages du bénédictin Montfaucon, puis les dissertations archéologiques de Winckelmann, où l’auteur, malgré sa manie raisonnante, faisait aimer les antiquités par l’élévation de ses vues sur la nature de l’art. La philosophie de l’art et peut-être d’autres considérations, car il est difficile de se rendre compte des menus rouages qui font agir les cérébraux, l’amenèrent à l’étude de la métaphysique, et, comme sa famille ne pouvait subvenir aux frais d’études de pure érudition, il se décida à entrer dans les ordres.
Sieyès devint vicaire général de Chartres en 1784, puis conseiller commissaire de ce diocèse à la chambre supérieure du clergé de France. Appelé à donner son avis sur la convocation des états généraux, il publia en janvier 1789 la brochure qui eut un si grand retentissement: «Qu’est-ce que le tiers état? Tout. — Qu’a-t-il été jusqu’à présent dans l’ordre politique? Rien. — Que demande-t-il? A devenir quelque chose.» Sieyès concluait: «Si les deux ordres privilégiés refusent de délibérer avec lui, le tiers doit se constituer en assemblée nationale.» On conçoit l’influence que devait avoir un tel projet de réforme sociale sur un ancien étudiant en droit, épris des idées nouvelles et arrivé à l’âge où l’homme las de remuer des mots, des idées, veut passer aux actes, manifester sa personnalité. Vicaire dans le même diocèse, Vaugeois connaissait les abus qui amenèrent le 2 novembre 1789, sur une motion de Talleyrand-Périgord, évêque d’Autun, le vote du décret laconique qui enlevait au clergé régulier et séculier ses bénéfices, ses abbayes et ses dîmes. Un mémoire présenté le 11 janvier 1788 par l’abbé Delalande, curé d’Illiers-l’Evêque, syndic député des curés du diocèse d’Evreux, chargé de relever les inégalités qui existaient dans la répartition des charges publiques, établissait, au sujet du rôle des décimes, le revenu des bénéfices suivants et les taxes correspondantes: l’évêché d’Evreux, d’une valeur annuelle de 36.000 livres, était taxé 1.283 livres, au lieu de 6.000; l’abbaye de Lyre, qui dépendait de la congrégation de Saint-Maur, payait 6.000 livres, au lieu de 16.000 livres, et la mense conventuelle de Lyre, d’une valeur de 45.000 livres, était taxée 2.283 livres, au lieu de 7.500 livres. Il en était de même pour les riches abbayes et la plupart des évêchés de France. Les cures, au contraire, étaient imposées avec une rigueur injuste: celle de Saint-Martin de l’Aigle, casuel réuni, et celle de La Ferté-Fresnel, paroisses qui appartenaient alors au diocèse d’Evreux, payaient le triple de leur valeur réelle. Les paroisses de Saint-Barthélemy de l’Aigle, de Saint-Sulpice-sur-Risle avec le prieuré, de Crulai, Vitrai et Irai, dépendirent pendant plus de cinq siècles de l’abbaye de Saint-Lomer de Blois et de Moutiers-au-Perche, par suite d’une donation faite par Engenouf, second baron de l’Aigle. Pendant les XIe, XIIe et XIIIe siècles, les monastères avaient reçu de toutes mains une telle étendue de terres que la pénurie de frères convers obligea les abbés à donner à bail à des laïques une grande partie de leurs biens ruraux. Sous le règne de saint Louis, les procureurs des abbayes ont baillé, fieffé, accensé des milliers d’hectares. Et les moines tenaient bien ce qu’ils tenaient.
Immensément riche, le haut clergé menait une existence fastueuse et mondaine, vivait dans des palais somptueux comme celui de l’évêque de Strasbourg, le cardinal Louis de Rohan, dont les revenus dépassaient 600.000 livres. Les évêchés étaient devenus des apanages de cadets, transmis d’oncle à neveu. Gabriel Le Veneur fut nommé par le roi évêque d’Evreux dès l’âge de quatorze ans, à la place d’Ambroise Le Veneur, son grand-oncle, bien que le pape refusât d’abord les bulles. Quelques années plus tard, il devint abbé commendataire de Lyre, de Jumièges et de Saint-Evroul. Tous les bénéfices riches étaient mis en commende, c’est-à-dire réservés pour être donnés comme gages de faveur, ou à des cadets de maisons nobles qu’on faisait pour cela entrer dans le clergé, ou à des ecclésiastiques qui n’appartenaient nullement à l’ordre auquel les biens avaient été donnés. Ces clercs privilégiés, et pour la plupart oisifs, jouissaient d’énormes revenus sous le nom d’abbés et de prieurs commendataires. L’abbé de Clairvaux, dont dépendaient cent soixante monastères, touchait 390.000 livres par an. A l’âge de onze ans, Armand Le Bouthillier de Rancé, le futur réformateur de la Trappe, était en possession des commendes ou bénéfices suivants: abbé de la Trappe, de Notre-Dame-du-Val, de Saint-Symphorien de Beauvais, de Saint-Clémentin-en-Poitou; prieur de Boulogne, près de Chambord, et chanoine de Notre-Dame de Paris. En 1789, on évaluait les seuls immeubles ruraux du clergé, non compris les bois et forêts d’une valeur à peu près égale, à plus d’un milliard de livres. Mais, par suite de la dépréciation des assignats, on vendit ces biens de mainmorte à vil prix, et le trésor n’a jamais pu établir d’une manière précise le produit de cette gigantesque opération foncière. Comme on objectait à Mirabeau qu’il était impossible de trouver des acquéreurs pour tant de terres à la fois, il répondit: «Mieux vaut les donner pour une apparence de prix que de les laisser incultes; après un an, elles produiront des fruits qui augmenteront la fortune publique.» La prévision de Mirabeau se réalisa. L’opération foncière sur laquelle on avait gagé les émissions de papier-monnaie avorta, mais la plupart des biens nationaux vendus restèrent entre les mains des détenteurs, des laboureurs, qui surent en tirer parti par leur travail et leur âpreté.
Le bas clergé, curés de campagne et vicaires, était pauvre. Sous Louis XVI, la portion congrue des desservants était fixée à 700 livres pour les curés, à 375 livres par les vicaires. Las de chercher le bonheur par une série de renoncements, ils avaient le souci obsédant d’effacer les inégalités injustifiées, de supprimer les privilèges. D’autre part, sortis du peuple, vivant au milieu de gens simples et rudes dont ils partageaient l’existence difficile, ces prêtres furent parmi les premiers adeptes des réformes, et les députés du bas clergé contribuèrent au renversement de la monarchie. Instruits, les vicaires des paroisses urbaines avaient lu les œuvres des économistes et des philosophes, de Rousseau principalement, le théoricien de la souveraineté du peuple, l’apôtre de l’égalité sociale. Philosophes, économistes et encyclopédistes déclaraient qu’on doit agir conformément à des principes vérifiés par la raison, reconnus justes par elle, pourquoi dès lors ces prêtres n’auraient-ils pas eu le sentiment de valoir, par leur intelligence et leur culture générale, leurs supérieurs ecclésiastiques d’origine noble, qui les traitaient de haut? La plupart se rallièrent à la formule de Sieyès, comme l’avait fait d’emblée, le 14 juin 1789, l’abbé Grégoire, alors curé d’Emberménil, qui fut l’un des secrétaires de la réunion du Jeu de Paume.
Entré dans ce courant d’idées, Vaugeois s’accoutuma, par l’étude de Locke et par la lecture de l’Encyclopédie, «tableau général des efforts de l’esprit humain dans tous les genres», suivant le prospectus, mais formidable publication contre les institutions du passé, à méditer avec une complète indépendance de pensée, avec l’esprit de subjectivisme, sur les institutions politiques. Sous l’habit ecclésiastique, c’était un de ces hommes qui, suivant l’appréciation de Lamartine, cachaient le cœur d’un philosophe. «Novateurs par l’esprit, prêtres par état, sentant la contradiction profonde entre leur opinion et leur caractère, une religion gallicane leur paraissait le seul moyen de concilier leur situation et leur politique.» Ils se proposaient de ramener le catholicisme à un code de morale, à l’évangile où le dogme ne serait plus qu’un symbole dépouillé des fictions sacrées, mais n’excluant rien, ne déterminant rien, si ce n’est le sentiment, ainsi que le voulait, suivant Renan, l’initiateur du monde à un esprit nouveau.
En correspondance suivie avec Brissot qui publiait, sous le pseudonyme de Warville, des libelles et des pamphlets, Vaugeois collabora au journal le Patriote français et, sur la demande de Brissot dont l’influence sur les fédérés était grande, il traduisit des ouvrages anglais pour la société des Noirs, présidée par Grégoire. Dans son ouvrage sur la littérature des nègres, ce dernier soutenait que les aptitudes et les qualités morales des noirs sont analogues à celles des blancs et, contrairement à l’ironique plaidoyer de Montesquieu, il proclamait que «Dieu qui est un être très sage, a mis une âme bonne dans un corps tout noir» — ce qui justifiait la propension ultra-moderne à faire du nègre.
Fidèles aux doctrines gallicanes et peut-être jansénistes, quand l’assemblée constituante jugea à propos de s’immiscer dans les questions de l’ordre ecclésiastique, de mettre la main à l’encensoir, Grégoire, Vaugeois et Jarante, évêque d’Orléans et baron fossier de Normandie, acceptèrent les principes de la constitution civile du clergé et furent au premier rang des prêtres ayant prêté le serment civique exigé des fonctionnaires ecclésiastiques; mais dans l’intérêt des pauvres secourus par les prêtres, ils auraient voulu qu’une dotation en biens-fonds fût spécialement assurée aux curés assermentés, et s’ils se rallièrent au principe de l’élection des évêques, parce qu’ils y voyaient un retour aux usages de l’église primitive, ils critiquèrent la singulière admission des non-catholiques dans le corps électoral. A ce point de vue, il faut bien reconnaître que la réforme qui attribuait un tel pouvoir à l’élection publique usurpait sur le spirituel.
Grégoire, ayant été appelé à l’épiscopat constitutionnel par les deux départements de la Sarthe et de Loir-et-Cher, opta pour ce dernier département et choisit pour son vicaire général Vaugeois. Dès lors ce dernier devint l’actif collaborateur de Grégoire, qui avait été nommé le 18 janvier 1791 président de l’assemblée nationale, et il l’accompagna à Paris, où il retrouva ses anciens camarades de Chartres, Brissot et Pétion, devenus les chefs des Fédérés. Il partageait leurs idées sur les institutions incompatibles avec les réformes politiques et sociales dont la nécessité s’imposait, il partagea leurs travaux et participa à la lutte contre le pouvoir royal jusqu’à la proclamation de la république, le 25 septembre 1792. Homme de 1789, il estimait que la loi, expression de la volonté générale, se place au-dessus des trônes comme au-dessus de toutes les volontés particulières et il voulait substituer au pouvoir absolu ou à l’anarchie un état de loi, ou plus exactement, comme disaient les conventionnels, le règne de la loi.
L’influence et la popularité de Brissot et de Pétion ne devaient avoir qu’une durée éphémère. Connaissant l’intégrité et la compétence de Vaugeois, qui avait renoncé au ministère ecclésiastique, ils le firent nommer d’abord commissaire national du pouvoir exécutif en Belgique, puis accusateur public en Normandie et en Bretagne, où il présida la commission révolutionnaire à l’armée des côtes de Brest.
A la même époque, Grégoire avait été chargé avec trois autres membres de la convention, Hérault de Séchelles, Jagot et Simon, de se rendre en Savoie et dans le comté de Nice, réunis à la République en exécution du vœu spontané des populations, pour y organiser l’administration française dans les départements du Mont-Blanc et des Alpes-Maritimes. Revenu de sa mission en mai 1793, Grégoire trouva la Convention bien différente de l’assemblée qu’il avait quittée six mois auparavant. «Ce n’était plus, écrit-il, l’assemblée qui fondait la république, mais une sorte de club où régnaient deux ou trois cents scélérats, puisque la langue n’offre pas d’épithète plus énergique.» — «Ce qui constitue une république, disait Saint-Just, c’est la destruction totale de ce qui lui est opposé.» Sentant qu’il ne pouvait pas empêcher les proscriptions ni s’opposer aux mesures sanguinaires, Grégoire se tint à l’écart et se consacra au comité d’instruction publique où avec les autres membres, Sieyès, Lakanal, Fourcroy, Marie-Joseph Chénier, Boissy d’Anglas et le peintre David, il a rendu aux sciences, aux lettres et aux arts, d’inoubliables services .
Des sociétés populaires puis des comités révolutionnaires avaient été créés dans la plupart des communes sous des dénominations pompeuses, de nature à donner carte blanche à la bêtise humaine et à déchaîner les plus basses passions: sentinelles de la liberté, yeux de la nation, surveillantes de l’autorité — qualifications qui expliquent bien des choses, certaines âneries incompréhensibles autrement, car c’était déléguer des pouvoirs exorbitants à n’importe qui, investir d’une mission politique des esprits bornés, obtus, dépourvus d’instruction mais non de vanité, de rancune et de sectarisme. A une circulaire adressée par le comité d’instruction publique aux administrations de district, l’une de ces surveillantes de l’autorité répondait que: «dans son arrondissement toutes les plantes indigènes et exotiques croissaient naturellement; et une autre, par contre, assurait que dans le sien on n’en trouvait ni des unes ni des autres». En sorte que de ces deux coins de la France, ainsi que le constatait Grégoire, l’un aurait réuni toute la végétation du globe, et l’autre aurait été pareil aux sables de l’Arabie.
Le conseil de la commune de Paris qui exerça une redoutable dictature après les journées des 31 mai et 2 juin 1793, à la suite des excitations de Marat au pillage et au meurtre, donnait des instructions féroces aux sociétés et comités révolutionnaires de province. Paris était un séjour de sécurité à côté des villes où instrumentaient les représentants en mission tels que Carrier, Collot d Herbois, Couthon, Fouché, Lebon et Saint-Just. Au moment de la grande Terreur, où les comités révolutionnaires étaient peuplés d énergumènes, où les moindres paroles et les actes les plus inoffensifs pouvaient recevoir la pire interprétation, où les dénonciations étaient si facilement accueillies avec la ténébreuse loi des suspects, on se rend compte des dangers auxquels étaient exposés non seulement les ci-devant, mais tous ceux qui possédaient une situation susceptible d’exciter les convoitises. Soupçons, prétextes, tout était bon pour s’approprier le bien d’autrui. «Le mot de friponnerie, dit Grégoire, rappelle les anciens comités révolutionnaires, dont la plupart étaient l’écume de la société, et qui ont montré tant d’aptitude pour le double métier de persécuter et de voler.» En procédant à des inventaires ou à des ventes après le décès des héritiers des anciens agents nationaux ou des membres des comités révolutionnaires, les commissaires-priseurs de province eurent assez fréquemment la surprise, pendant la première moitié du dix-neuvième siècle, de trouver parmi des meubles communs des objets de luxe, des bonheurs-du-jour, des coiffeuses ou poudreuses, des commodes en bois de rose, des bergères sculptées, voire des clavecins, tous meubles du dix-huitième siècle, dont ils ne s’expliquaient pas la présence dans un pareil milieu où dominaient les hardes et les grabats.
Dès l’année 1790, sur l’initiative de l’archéologue Alexandre Lenoir, une commission des monuments, composée de savants et d’artistes, avait obtenu de l’assemblée nationale constituante l’autorisation de rassembler à Pans, dans l’ancien couvent des Petits-Augustins, les statues, tableaux, châsses et autres objets d’art, dignes de conservation, provenant des églises et couvents supprimés, ainsi que les mausolées et tombeaux sculptés qui seraient placés dans le jardin attenant à l’ancien cloître des Augustins. Lenoir fut nommé, le 4 janvier 1791, conservateur de cette collection qu’on appela musée des Petits-Augustins, ou musée des monuments français, poste qu’il occupait encore en 1815. Un décret du 24 octobre 1893 défendit de détruire ou de mutiler les monuments des arts, sous prétexte d’en faire disparaître les signes de la féodalité. Mais pendant la terreur, sous peine d’être traité en suspect, Lenoir dut limiter ses interventions, sur l’injonction du comité de salut public et sous les menaces de la commune de Pans, et devint impuissant à sauvegarder les objets mobiliers. Chaumette, dit Anaxagoras, fils d’un cordonnier de Nevers, procureur syndic de la commune, Fournier l’Américain, Hébert et Jacques Roux, surnommé le prédicateur de sans-culottes, provoquaient ouvertement la destruction des objets d’art.
Paris s’emplit du mobilier provenant des palais royaux, des châteaux et des manoirs des condamnés et des émigrés, des objets cultuels des églises et des abbayes, de ce qu’on appelait les dépouilles de la royauté et du nobilisme, les hochets du fanatisme. Chez les marchands de bric-à-brac, on trouvait des mitres et des couronnes à côté de bonnets phrygiens; des statues en pierre et en bois des vieux saints de France voisinaient avec les bustes en plâtre de la Liberté, de Marat et de Robespierre. Dans les boutiques des fripiers s’entassaient les ornements cultuels, des robes à traîne en soie lamée d’or ou d’argent, des gilets brodés de ci-devant, à côté de carmagnoles et de cotillons rouges, à vendre au décrochez-moi-ça. Sur les murs, les peintures représentant des nymphes, des amours, des bergères, toute l’idylle galante du XVIIIe siècle, s’effaçaient à côté des images populaires violemment coloriées, encadrées des emblèmes d’usage: faisceaux, chaînes, haches et piques.
Depuis le 25 août 1793, on vendait aux enchères publiques, tous les dimanches, à Versailles, en exécution de la loi du 10 juin 1793, les meubles et les chefs-d’œuvre de tous les arts accumulés depuis Louis XIV dans le château et à Trianon. Cette vente formidable dont le procès-verbal ne remplit pas moins de trente-cinq registres in-folio, se prolongea pendant toute la durée de la terreur, éparpillant les meubles royaux au gré des amateurs étrangers, des Anglais principalement. Dès le 16 septembre 1792, le garde-meuble, dépôt qui contenait les plus riches dépouilles de la royauté, avait été pillé une première fois et la partie la plus précieuse de ce qu’il contenait avait passé dans des mains inconnues.
A Paris, la commission des arts devait, en principe, examiner avant la vente du mobilier des émigrés les objets d’art susceptibles d’être conservés dans les bibliothèques et musées nationaux. Mais cette commission, vite débordée, circonvenue ou indifférente, éprouvait de grandes difficultés pour s’acquitter de sa mission qui était loin d’être une sinécure, car depuis la publication de l’Encyclopédie et des œuvres de Buffon, tout personnage de la noblesse et de la finance, tout bourgeois gentilhomme possédait un cabinet, un petit musée et un pavillon quelconque, fût-ce un vide-bouteilles ou un belvédère, appelé Trianon, avec cette fantaisie ironique et cette facilité d’illusion qui caractérisent le Français. Dans la plupart des hôtels particuliers et des châteaux, il y avait une collection artistique ou scientifique de tableaux, dessins et estampes, de livres, de monnaies et de médailles, de pierres gravées, d’armes, d’objets d’histoire naturelle. La vente après décès du mobilier de la marquise de Pompadour, qui avait pourtant légué au roi son cabinet de pierres gravées et à Marigny son frère, ses tableaux, livres et objets d’art, durait encore en 1765, un an après sa mort. En 1793, les commissaires aux inventaires du département de la Seine procédaient à la vente au plus offrant et dernier enchérisseur. Ils vendaient tout, sans aucun ordre, presque sans publicité : les candélabres, les flambeaux et les appliques en bronze ciselé et doré avec les chandeliers en cuivre; les fines tables de trictrac et de brelan en bois des îles avec les tables de cuisine; les bergères et les fauteuils couverts en tapisserie de Beauvais, portant l’estampille de Jacob, avec les chaises en paille et les escabeaux. On vidait les maisons de la cave au grenier, à n’importe quel prix, ainsi que dans les ventes par autorité de justice, au grand profit des agents étrangers qui se faisaient adjuger pour des assignats les plus beaux modèles des meubles français, malgré les réclamations de Riesener, des menuisiers-ébénistes, des dessinateurs, sculpteurs, doreurs, de tous ceux qui vivaient de la fabrication des meubles de luxe comme Georges Jacob, qui fut incarcéré jusqu’au 9 thermidor.
Depuis le décret du 17 septembre 1793, les huissiers-priseurs de Paris et «les huissiers ci-devant de l’hôtel» avaient cessé les fonctions attribuées à leurs offices. Les notaires, greffiers et huissiers restaient autorisés à faire les prisées et les ventes de meubles «sur toute l’étendue de la République». En réalité, la direction des ventes mobilières était abandonnée à des commissaires-artistes ou à des agents d’affaires affiliés aux comités révolutionnaires. Il fallait mettre le holà à ces malversations, sous peine de voir disparaître tout ce qui avait un caractère artistique ou une valeur comme antiquité.
Admirateur des choses du passé dont le goût idéalisé avait déterminé son stage ecclésiastique, «tout le secret d’une vie d’homme, suivant Taine, étant de s’incorporer à quelque chose de plus grand que soi», Vaugeois avait signalé à Grégoire, au cours de ses missions comme commissaire du pouvoir exécutif, accusateur public, puis chef du bureau des lois, la destruction ou la vente à vil prix de manuscrits, de chartes et d’anciens documents précieux pour notre histoire. Ce n’était pas sans un sentiment de regret, sinon de remords, que bien des acteurs de la révolution, en particulier les anciens prêtres, assistaient à la démolition de tant de monuments historiques, à la destruction de tant de merveilles qu’on brisait, qu’on faisait fondre, qu’on brûlait; ils commençaient à se rendre compte qu’ils avaient livré la civilisation aux barbares d’en bas. Toutes les grandes crises sociales augmentent d’ailleurs notre attachement aux choses du passé dont on pressent la disparition. C’est à l’intervention de Lenoir, Dussaulx et Vaugeois, auprès du conventionnel Sergent, né à Chartres, plus connu comme dessinateur et graveur sous le nom de Sergent-Marceau, qu’on doit attribuer le décret de la convention nationale du mois de novembre 1793, mettant «une somme de 100.000 livres par an à la disposition du gouvernement, pour faire acheter dans les ventes particulières des tableaux ou des statues qu’il importe à la République de ne pas laisser passer dans les pays étrangers». Jusqu’ à la fin du XIXe siècle, ce crédit annuel, affecté au budget de l’Etat, a constitué la seule dotation régulière des musées du Louvre, de Versailles et du Luxembourg.
Le comité d’instruction publique de la convention ayant été saisi de nombreuses plaintes, en dehors des ventes irrégulières, signalées par Gabriel Vaugeois et par Lenoir, administrateur du musée des Petits-Augustins, Grégoire entreprit une campagne de préservation des œuvres d’art, des bibliothèques et des monuments, dont un grand nombre avaient déjà été détériorés ou détruits par des ignorants et des spéculateurs, et il demanda à Lenoir et à Vaugeois, en raison de leurs connaissances en archéologie et en bibliographie, de lui transmettre tous les documents utiles à la préparation d’un rapport sur le vandalisme et les moyens de le réprimer, qu’il présenterait à la Convention, au nom du comité d’instruction publique, ainsi qu’il l’avait déjà fait en nivôse an II, pour les inscriptions des monuments publics.
Les travaux si variés de Grégoire, en dehors de ses interventions à la tribune, les ouvrages publiés par lui qui témoignent de son érudition, à défaut de méthode et d’esprit critique, ont été un objet d’étonnement même pour ceux qui connaissaient son activité et son extrême facilité de travail. Voici, pour une partie de son œuvre, l’explication de cette production intense. Il écrivait vite, et plus orateur qu’écrivain, il ne s’inquiétait pas de faire tantôt grand ce qui est petit, et tantôt petit ce qui est grand; puis, au lieu de classer par ordre les divers éléments d’une enquête, il les transposait pour y intercaler des citations empruntées à l’histoire grecque ou romaine, alors si en vogue. Avec ces additions et interpolations, on ne comprend souvent l’importance de certains faits rapportés par lui qu’en lisant les ouvrages de Lenoir et les études archéologiques et historiques de Vaugeois, où l’on trouve la genèse ou le commentaire, forme et fond, de différentes parties des rapports du 14 fructidor an II, des 8 brumaire et 24 frimaire an III.