Kitabı oxu: «Souvenirs d'un vieil amateur d'art de l'Extrême-Orient»
Raymond Koechlin
Souvenirs d'un vieil amateur d'art de l'Extrême-Orient

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066330125
Table des matières
La première de couverture
Page de titre
I
II

A Gaston Migeon.
I
Table des matières
LA DÉCOUVERTE DU JAPON
Louis Gonse avait songé à écrire ses souvenirs de collectionneur et tous ceux qu’intéresse le renouveau de goût pour l’art de l’Extrême-Orient qui se manifesta à Paris dans le dernier tiers du XIXe siècle, doivent regretter qu’il n’ait pas réalisé ce projet. Nul n’était plus qualifié que lui pour nous donner ce chapitre de l’histoire de la curiosité. S’il n’avait pas été des tout premiers amateurs qui, aux environs de 1860, fréquentèrent les boutiques où commençaient de paraître les bibelots japonais — ce n’était qu’un enfant à cette époque —, il connut dans la suite ces pionniers et partagea leurs enthousiasmes de débutants; les collectionneurs de la seconde génération, vers 1890, avaient tous été ses amis ou ses élèves, et, homme d’une culture très générale, ayant le premier écrit un ouvrage d’ensemble sur l’art japonais, familier des artistes que cet art avait séduits et qui en avaient fait passer quelque chose dans leurs œuvres, il aurait pu mieux que tout autre raconter la belle histoire de la pénétration du Japon dans les mœurs, dans les goûts et dans l’art parisiens. Puisqu’il ne l’a pas fait, quelques jeunes gens que l’Extrême-Orient continue de charmer demandent à un des survivants des temps héroïques de tenir la plume. Je ne saurais parler de la période de début que je n’ai pas connue, mais ce n’est pas sans plaisir que je retrouverai dans ma mémoire tant de souvenirs sur des hommes que j’ai aimés et sur des choses qui ont passionné ma jeunesse. Qu’on ne cherche d’ailleurs dans ces quelques pages rédigées au courant de la plume que des impressions, sans aucune prétention à la rigoureuse exactitude des dates, sans aucun effort pour être complet ou à plus forte raison pour faire œuvre de critique; j’essayerai seulement de dire de mon mieux ce que j’ai vu pendant quarante années de vie constante avec des amateurs non moins profondément que moi séduits par l’art qui se découvrait à nos yeux et non moins ardents à s’en approprier les reliques.
S’il est vrai qu’un grand amour débute parfois par l’antipathie, j’étais destiné à devenir japonisant fanatique. En effet, le japonisme commença, si j’ose le dire, par m’horripiler. Je ne m’étais pas laissé prendre aux grâces propagandistes de la Maison d’un Artiste, que Goncourt publiait au moment de ma vingtième année (1881), et quand, deux ans plus tard, Ary Renan montra une sélection de ce que les collections japonaises de Paris avaient réuni de plus attrayant, je me refusai net à honorer la Galerie Georges Petit de ma visite. C’était assez sot, je le confesse, et pourtant, à y penser, je comprends aujourd’hui mon dédain et peut-être même l’excusé-je. Certes plusieurs des premiers adeptes du japonisme étaient des amateurs d’un goût particulièrement raffiné. A peine le Japon apparu à l’horizon, Philippe Burty y était venu par réaction contre la banalité de l’art appliqué du second empire; les Goncourt y avaient vu un frère de ce XVIIIe siècle français qu’ils avaient redécouvert; Gonse se réjouissait des nouveautés qu’il apportait, cependant que des artistes comme Bracquemond s’en appropriaient le naturalisme à la fois aigu et décoratif, et qu’un Claude Monet y retrouvait certaines des formules chères à l’impressionnisme naissant; ils ressentaient profondément l’élégance de ces laques, la fantaisie de ces bronzes aux chaudes patines, l’éclat de couleur et la souplesse de dessin de ces estampes. Seulement les délicats étaient l’exception; sitôt le grand public entré en contact avec le japonisme, il y avait surtout vu un déballage de paravents, d’éventails et de parasols bariolés, de broderies trop riches, de porcelaines efféminées, de crépons criards, bibelots d’exportation sans valeur d’art qui envahirent peu à peu toutes les demeures et firent de chaque salon une manière de bazar oriental. En vérité, la pauvreté du décor de la vie en cette fâcheuse époque du Maréchal et de M. Grévy explique la vogue de l’exotisme; sans doute était-ce une réaction nécessaire, voire une utile transition; il ne m’en déplaisait pas moins, et, sans faire la part du bon et du mauvais, de l’excellent et du pire, j’embrassais tout le Japon dans une même et fort imprudente réprobation. Et peut-être mon cas n’était-il pas isolé.
On a raconté souvent qu’après la révolution de 1868, le Japon s’était vidé de ses trésors; les incroyables richesses d’art accumulées pendant des siècles par les grands daïmios auraient été pillées, les temples vidés; tout ce qui avait échappé à la guerre civile se serait évanoui plus tard, quand les modes européennes avaient pénétré le pays, et le bénéficiaire de tout ce branle-bas aurait été l’Europe, où aboutissaient fatalement — l’Amérique n’étant pas encore née à la curiosité — les chefs-d’ œuvre sur qui les trafiquants faisaient main basse. Les marchands avaient beau jeu à progager une si belle histoire, puisque personne n’y allait voir, et le plus petit amateur de Paris pouvait se flatter, si le cœur lui en disait, de posséder les dépouilles des illustres seigneurs de l’Extrême-Orient. Il nous faut reconnaître aujourd’hui que c’était là un roman. Bien des chefs-d’œuvre ont assurément péri dans les incendies allumés par la révolution, mais ceux qui subsistèrent, et c’était la majeure partie, demeurèrent au Japon; les objets pillés y trouvèrent amateurs; si quelques daïmios ruinés durent vendre, leurs compatriotes surent s’en approprier les trésors, car jamais le goût européen qui sévit un moment ne fit oublier à ces hommes de haute culture leur art traditionnel, et l’Europe ne reçut que ce qu’on voulait bien lui envoyer: ouvrages remarquables parfois, mais bien rarement capitaux, et le plus souvent aimable pacotille sans aucune prétention artistique aux yeux des japonais, quand, commerçants avisés, ils ne la fabriquaient pas spécialement à l’usage des barbares d’Occident. Ceux de ces barbares qui ne se laissaient pas prendre à cet ingénieux manège étaient-ils bien coupables?
Les importateurs d’objets japonais étaient d’honorables commerçants parisiens, tels Mme Desoye, à l’enseigne de la Jonque Chinoise, rue de Rivoli, et les frères Sichel; Concourt, reconnaissant des joies qu’il avait éprouvées chez eux, en prône le goût, celui des Sichel surtout, et Gonse ne professait pas à leur égard de moins bons sentiments; je n’ai jamais été en rapports avec eux, et n’en puis rien dire; mais, français, ils ne considéraient l’art japonais que du point de vue de leurs clients, français aussi, naturellement, et ce n’était peut-être pas le moyen de le vraiment comprendre. Le hasard qui fait bien les choses devait à la longue changer cela. Quand il fut question de l’exposition de 1878, un certain japonais nommé Wakai, commerçant, mais amateur aussi, songea que l’occasion pourrait être bonne de mettre sous les yeux des collectionneurs européens et d’offrir à leur convoitise des œuvres d’art de qualité supérieure à celle des bibelots qui d’ordinaire passaient les mers; il organisa une société, constitua un stock et envoya à Paris, pour tâter le terrain, un jeune homme dont il avait reconnu l’intelligence, Tadamasa Hayashi. Hayashi aurait été d’abord ouvrier imprimeur et il n’avait guère reçu d’instruction artistique, mais son tact était extrêmement fin; son goût se forma vite et il devint par la suite le grand artisan de la transformation du sentiment de l’art japonais en Europe. C’est vers 1876, je crois, qu’il débarqua; quels furent à Paris ses débuts, je ne sais, et je ne me rappelle pas la section japonaise à l’exposition du Champ de Mars; mais dès lors il avait su se faire une place et il s’appliquait de son mieux à orienter vers des voies plus saines les amateurs venus à lui. Gonse fut un de ses premiers fidèles, et quand il eut entrepris son histoire de l’art japonais, il n’eut pas de collaborateur, plus actif que Hayashi (1880-1883); celui-ci lui traduisait les signatures des artistes et, dans les longues soirées de la maison familiale de Cormeilles-en-Parisis, lui fournissait explications et renseignements dont la jeune érudition européenne était encore singulièrement dénuée. De même plus tard Goncourt lui fut redevable des quelques documents qu’il connut sur Outamaro et sur Hokousaï. En même temps, Hayashi les conseillait dans la formation de leurs collections; Goncourt, racontait plus tard Hayashi, demeurait inébranlable dans son goût pour les grâces du Japon du XVIIIe siècle, sinon du XIXe; au contraire Gonse se laissait persuader et sentait un des premiers qu’il y avait autre chose dans l’art japonais que ces jolies mièvreries; il commença dès lors d’en entrevoir la grandeur et c’est Hayashi qui lui vendit, avant que les autres amateurs les comprissent, quelques-unes des nobles pièces qui furent l’honneur de sa collection.
Wakaï continuait à fournir Hayashi de morceaux de plus en plus choisis à mesure que se formait le goût des clients, et lui-même retourna plusieurs fois au Japon pour renseigner ceux qui l’approvisionnaient; il en rapporta des objets excellents que d’habiles rabatteurs recherchaient par tout le pays. Dès lors toutefois ce n’était plus chez lui seul qu’on trouvait de vraies œuvres d’art japonaises à Paris; un concurrent lui était né, S. Bing, qui, d’abord simple importateur en gros, avait compris bientôt quel pourrait être son rôle à essayer de la curiosité ; plusieurs voyages en Extrême-Orient l’avaient instruit, son goût était d’une singulière finesse et son intelligence merveilleusement déliée. Entre la rue d’Hauteville où demeurait Hayashi et la rue de Provence où Bing ouvrit son magasin, une lutte courtoise s’établit, où jamais les deux rivaux ne se départirent de la plus parfaite urbanité. Aussi bien les nouveaux amateurs étaient-ils devenus assez nombreux pour achalander l’une et l’autre maison. Certains japonisants de la première heure demeurés fidèles à leurs amours n’y fréquentaient guère; ils n’y trouvaient pas leur compte; mais Burty, Gonse, Goncourt en restaient les hôtes assidus; Edmond Taigny réunissait là une collection de choix, Charles Gillot y faisait ses premières armes, comme Alexis Rouart, et déjà Henri Vever apparaissait, qui depuis..... Tout ce petit monde sentait profondément les beaux objets qui passaient sous ses yeux, et ceux qui s’étaient donné pour mission d’éveiller son goût ne manquaient pas à leur tâche; peu après l’Art Japonais de Gonse, où Hayashi et lui-même avaient collaboré (1883), Bing faisait paraître le Japon artistique, périodique admirablement illustré pour l’époque, auquel les hommes les plus compétents donnèrent des articles, et qui était parfaitement fait pour former des amateurs et pour amener au Japon des néophytes.
De ceux-là, hélas! je n’étais point encore; ma conversion fut tardive, mais quand l’illumination se fit, elle ne manqua pas d’être éclatante. Confesserai-je comment elle survint? Bing avait installé en 1890 à l’École des Beaux-Arts une exposition d’estampes japonaises tirées des collections des principaux amateurs; fidèle à mes préventions, je n’y étais point allé, quand un jour, sortant de mon bureau du Journal des Débats, je rencontrai sur le pont des Arts Paul Poujaud, qui me la loua fort; dans un pèlerinage wagnérien en Allemagne, où Poujaud avait été notre compagnon, j’avais apprécié la justesse de son goût; il m’engagea instamment à passer quai Malaquais; sans grande confiance, je m’y rendis.... Ce fut le coup de foudre. Pendant deux heures je m’enthousiasmai devant ces estampes aux brillantes couleurs; courtisanes, scènes maternelles, paysages, acteurs, j’admirai tout également; catalogue et livres de références qu’on vendait à l’exposition s’empilèrent dans ma serviette, et ma soirée se passa à les dévorer. Le lendemain, surprise des étranges merveilles que je lui avais décrites, ma femme vint avec moi et son exaltation égala la mienne. Sa famille étant en relations d’amitié avec Gonse, un rendez-vous fut ménagé pour en voir la collection; arrivés à 10 heures du matin, nous y étions encore à 7 heures, et il fallut y retourner après dîner, car toutes les estampes n’avaient pas été vues. Ému de tant de zèle, notre hôte ne nous laissa pas partir sans un souvenir; il me donna deux estampes, en les accompagnant cependant d’un conseil: «Mon ami, me dit-il, dès demain portez-les à l’encadreur et accrochez-les sur votre mur; si vous les mettez en portefeuille, vous êtes perdu, d’autres viendront.» C’est un portefeuille qui les reçut et je fus perdu en effet: de ce jour date ma vie de collectionneur. Je lui dois quelques-unes de mes plus grandes joies.
Dans mon naïf enivrement, j’imaginais que l’estampe était le grand art du Japon, qu’il n’en avait même guère d’autre, et quand on me disait que cette imagerie populaire était médiocrement prisée là-bas des gens bien élevés, je haussais les épaules en songeant «Pauvres Japonais!» A vrai dire, mon cas n’était pas isolé et à ce moment l’attention des amateurs de Japon était uniquement portée sur l’estampe. Où s’était-elle dévoilée d’abord et qui l’avait découverte? On ne l’a jamais bien su. Goncourt a prétendu naturellement avoir acheté les premières arrivées, par hasard, entre 1850 et 1860, mais sans doute se vantait-il; Cl. Monet était sûrement plus véridique quand il racontait avoir été frappé, dans un voyage en Hollande, au lendemain de la guerre de 1870, par les feuilles volantes qui traînaient, sans considération, dans les magasins des importateurs, et Théodore Duret me dit sa surprise, quand il aperçut un jour dans les docks de Londres ces impressions merveilleuses qui servaient à caler les marchandises dans les caisses. On ne lui en avait jamais montré au cours de son voyage au Japon avec Cernuschi, et tout au plus avait-il aperçu les acteurs gesticulants et les paysages bariolés figurés sur les crépons et dans quelques albums maculés; mais c’était d’autre chose qu’il s’agissait cette fois, et il avait senti l’œuvre d’art. Bien vraisemblablement, Concourt, Monet ou Duret ne furent pas les seuls héros de cette belle aventure; avant eux, Millet et Rousseau avaient connu l’estampe japonaise, et elle ne pouvait manquer d’arriver en Europe; il est intéressant toutefois qu’un critique d’avant-garde et le créateur de l’impressionisme se trouvent mêlés à l’introduction de ces feuilles qui devaient prendre une si heureuse influence sur la peinture française de la fin du XIXe siècle. Quoi qu’il en soit, Hayashi et Bing étaient de trop avisés commerçants pour ne pas profiter de l’aubaine et ils s’étaient faits les zélés propagateurs du nouveau culte.
Ma vocation d’amateur ne pouvant plus faire de doute à ses yeux, Gonse m’introduisit par une lettre auprès des deux marchands. Avec quel tremblement n’entrai-je pas dans le temple! Hayashi m’accueillit très gracieusement dans le bel appartement du 65 rue de la Victoire où il avait transporté son établissement de la rue Hauteville, et je n’eus pas à me plaindre certes de la première petite affaire que je fis avec lui: pour 150 francs il me laissa emporter les deux triptyques de Hiroshigé, La Neige à Kiso et Les Rapides de Naruto; je devais retourner souvent rue de la Victoire. Quand à la rue de Provence, Bing était malade quand je m’y présentai et c’est M. Lévy qui me reçut, le «père Lévy», comme on l’appelait familièrement; il reconnut aisément quel excellent client allait naître et désormais je fus de la maison.
C’est chez Bing et chez Hayashi que je rencontrai tous les collectionneurs qui n’allaient pas tarder à être pour moi des amis. Hayashi, un peu secret, à la manière japonaise, disséminait les clients dans les nombreuses petites chambres qui formaient l’appartement; chacun avait son coin où il venait vous rejoindre, et l’on ne voyait pas celui qu’il avait enfermé dans la pièce voisine; ce mystère avait son charme et le maître de maison excellait à vous donner l’impression du traitement de faveur. Tout au contraire se passait, ou semblait se passer au grand jour chez Bing; les clients allaient et venaient, ouvraient les armoires, fouillaient les portefeuilles, et dans le petit cabinet sous les toits spécialement réservé aux estampes, ils étaient souvent cinq ou six à se coudoyer. Vever y faisait de longues séances en sortant de sa bijouterie de la rue de la Paix; quand son imprimerie de la rue Madame laissait une heure de loisir à Gillot, il venait; Alexis Rouart faisait un détour pour prendre le vent, quand il quittait ses ateliers métallurgiques, et Manzi, imprimeur comme Gillot et parfait connaisseur, n’était pas le moins assidu. Leur petit cercle s’ouvrit pour moi et je passai de bonnes et instructives heures parmi eux à m’initier. Il fallait surtout voir la maison quand un «arrivage» était signalé. Sitôt l’intérêt de l’estampe soupçonné, Hayashi et Bing avaient passé des ordres au Japon; leurs agents couraient les bouquinistes et jusqu’aux moindres échoppes; ils pénétraient dans les familles, et tout ce qui portait impression en couleurs était raflé et expédié à Paris, à la grande stupéfaction des acheteurs aussi bien que des vendeurs; seul Wakaï peut-être, qui était resté en relations avec Ilayashi, comprit, et il se réserva une petite collection choisie que nous avons vue plus tard entre les mains de son ami. Quand les caisses arrivaient rue de Provence, c’était une frénésie; je ne fus jamais admis à assister aux déballages dans les sous-sols, mais Gonse et Vever me disaient leur émotion à délier les ficelles des précieux paquets, et nous les attendions en haut, trépidants d’impatience: quels chefs-d’œuvre allions-nous découvrir et sur lequel nous serait-il donné de jeter notre dévolu?...
Pulsuz fraqment bitdi.