Kitabı oxu: «Abregé de la vie des peintres»

Şrift:

Roger de Piles

Abregé de la vie des peintres


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066334413

Table des matières

PREFACE .

PRIVILEGE DU ROY.

LIVRE PREMIER. L’IDÉE DU PEINTRE PARFAIT,

CHAPITRE PREMIER.

CHAPITRE II.

CHAPITRE III.

CHAPITRE IV.

CHAPITRE V.

CHAPITRE VI.

CHAPITRE VII.

CHAPITRE VIII.

CHAPITRE IX.

CHAPITRE X.

CHAPITRE XI.

CHAPITRE XII.

CHAPITRE XIII.

CHAPITRE XIV.

CHAPITRE XV.

CHAPITRE XVI.

CHAPITRE XVII.

CHAPITRE XVIII.

CHAPITRE XIX.

CHAPITRE XX.

CHAPITRE XXI.

CHAPITRE XXII.

CHAPITRE XXIII.

CHAPITRE XXIV.

CHAPITRE XXV.

CHAPITRE XXVI.

CHAPITRE XXVII. De l’utilité des Estampes , &de leur usage.

CHAPITRE XXVIII.

LIVRE II. ABREGÉ DE LA VIE DES PEINTRES.

LIVRE III. ABREGÉ DE LA VIE DES PEINTRES ROMAINS ET FLORENTINS.

LIVRE IV. ABREGÉ DE LA VIE DES PEINTRES VENITIENS.

LIVRE V. ABREGÉ DE LA VIE DES PEINTRES LOMBARS.

LIVRE VI. ABREGÉ DE LA VIE DES PEINTRES ALLEMANS ET FLAMANS.

LIVRE VII. ABREGÉ DE LA VIE DES PEINTRES FRANÇOIS.

Avec des reflexions sur leurs

Ouvrages,

Et un Traité du Peintre parfait, de

la connoissance des Desseins,&

de l’utilité des Estampes.


A PARIS,

Chez FRANÇOIS MUGUET, premier Imprimeur

du Roy, du Clergé de France,&de M.

l’Archevêque, ruë de la Harpe.

MDCXCIX.

Avec Privilége de Sa Majesté.


PREFACE.

Table des matières


LUSIEURS Auteurs ont écrit amplement les vies des Peintres, Vasari. Ridolfi, Carlo Dati, Baglioni, Soprani, le Comte Malvasie, Pietre Bellori, Van-Mandre,& Corneille de Bie en ont fait quatorze gros volumes,&depuis peu Felibien nous en a donné cinq,&Sandrart un grand in folio, sans compter plusieurs vies particulieres qui ont été imprimées: ainsi je ne prétens rien dire de nouveau dans cét abregé. J’y ai seulement eu en vûë la commodité des Peintres &des curieux qui n’ont pas beaucoup de tems à donner à une lecture de plaisir, ou qui ayant déja lû les originaux, seront bien aises qu’on leur en rafraichisse la memoire. D’ailleurs ce qui grossit la plûpart des livres donc nous venons de parler, sont des descriptions de Tableaux ausquelles tout le monde ne peut pas donner son attention; parce qu’elles en demandent beaucoup, sans quoy elles deviennent ennuyeuses; J’ay donc crû devoir d’autant plus me dispenser de rapporter ces descrptions, qu’il est aisé d’y avoir recours. Je me suis contenté de donner er icy, autant qu Je l’ay pû faire, une idée generale des Peintres dont les Ouvrages sont en quelque estime parmi le monde. J’ay voulu seulement coucher en peu de mots les choses les plus essentielles: comme le païs, le pere, le jour de la naissance, le maître, les Ouvrages en general avec les lieux où ils se trouvent, le talent, les actions remarquables, le tems de la mort,&les disciples de chaque Peintre:&quand j’ay manqué de satisfaire à tous ces points, c’est que je n’en ay pas été éclairci.

Je ne parle que des principaux Peintres, c’est à dire de ceux qui ont contribué au renouvellement de la Peinture, ou qui l’ont élevée au degré de perfection, dans lequel nous la voyons, ou enfin dont les Ouvrages ont entrée dans les cabinets des Curieux: car il y a beaucoup de Peintres, qui bien qu’ils ne soient pas du premier ordre; ne laissent pas d’estre fort estimez. On en trouvera icy quelques-uns dont le merite est mediocre generalement parlant, mais qui ont quelque talent particulier, ou qui font connoistre que la Peinture n’a pas esté négligée dans le païs où ils ont pris naissance. Il y en a dont on ne dit que peu de chose)&d’autres même que l’on ne fait que nommer pour ne point perdre le fil de l’histoire,&pour marquer seulement le tems où ils vivoient; parce qu’ils peuvent estre connus de quelques Curieux, s’ils ne le sont pas de tous. Il y en a aussi où je me suis étendu davantage, à cause que personne n’en a encore écrit, ou que j’en rapporte des particularitez dont j’ay eu de nouveaux memoires; si j’en ay obmis quelques-uns faute de notion, ou faute d’exactitude, je tâcheray de réparer ce deffaut dans un autre édition.

Quoy que cét abregé soit comme je viens de dire d’une asséz grande commodité pour bien des gens, il n’a point été la principale intention de cét Ouvrage,&je n’y ay pas tant regardé la connoissance des actions des Peintres, que celle du degré de leur merite. C’est dans cette vûë que j’ay mis à la fin de chaque vie des principaux Maître: c’est à dire de ceux dont on parle le plus, les reflexions que j’ay crû les plus propres à découvrir leur caractere. Car pour les autres dont les Ouvrages sont peu connus, ou qui ne doivent estre considerez que comme des disciples attachez à leur maîtres, ainsi que des branches à leur tronc; j’ay crû qu’il suffiroit d’avoir inseré dans leur vie le peu que j’en avois à dire,&que d’ailleurs le Lecteur en auroit assez peu de curiosité.

Comme il n’y a point de Peintre mediocre qui n’ait quelquefois bien peint, ny d’excellent Peintre qui n’ait fait des choses mediocres, ce n’est pas sur un nombre choisi de leurs Tableaux, mais sur le general de leurs Ouvrage que j’exposeray mes sentimens.

J’ay déliberé long-tems si je les abandonnerois au public, j’en ay prévû tous les inconveniens&toutes les difficultez. Je sai que dans cette matiere où l’on confond souvent le Goût avec la raison, il étoit impossible de contenter tout le monde: Je suis persuadé que les Curieux qui ont des Tableaux d’un maître, trouveront que je n’en auray pas parlé assez avantageusement: Et j’ay connu enfin que ce n’étoit point assez pour découvrir les talens des grands maîtres, d’avoir vû les plus beaux Tableaux de l’Europe,&que l’attention que j’ay apportée à les examiner, n’estoit point un assez bon garant pour autoriser mes paroles: mais qu’il falloit une profonde connoissance des Principes de la Peintures,&du Génie pour en faire l’application J’avouë que j’ay trouvé cette entreprise au dessus de mes forces; & n’ayant rien voulu dire de mon chef, je me suis contenté de mesurer mes pensées aux maximes établies par les meilleurs Peintres&par les meilleurs auteurs qui ont tâché dans leurs Ouvrages de nous proposer la perfection.

C’est donc pour mettre à couvert de temerité les jugemens que j’ay faits des Ouvrages en général des principaux Peintres, que j’ay trouve à propos de donner icy l’idée du Peintre parfait sur laquelle je me suis reglé. Quoique j’aye tâché de la rendre juste, je ne prétens pas ôter à personne la liberté d’en faire l’application selon son goût, comme je le fais selon le mien: car je suis bien persuadé que chacun ne voit pas également tout cequ’il y a à voir dans un Ouvrage,& si mon dessein n’est pas en cela au gré de quelques-uns, d’autres seront bien aises qu’on leur ait au moins donné lieu d’exercer leur jugement.


PRIVILEGE DU ROY.

Table des matières

LOUIS par la grace de Dieu Roy de France&de Navarre: A nos amez&séaux Conseillers les Gens tenant nos Cours de Parlement, Maîtres des Requêtes ordinaires de nôtre Hôtel, Baillifs, Sénéchaux, Prévôts,&tous autres nos Justiciers&Officiers qu’il appartiendra, SALUT. Le Sieur DE PILES Nous a fait remontrer qu’il désireroit faire imprimer,&donner au Public un Livre qu’il a composé, intitulé: Abregé de la Vie des Peintres, avec des Réflexions sur leurs Ouvrages, Nous suppliant luy vouloir accorder nos Lettres sur ce nécessaires. ACES CAUSES, Désirant favorablement traiter l’Exposant, Nous luy avons permis&octroyé, permettons& octoyons de nôtre grace speciale par ces Présentes, de faire imprimer, vendre& débiter par tel Libraire&Imprimeur qu’il voudra choisir dans nôtre Royaume, en beau papier&beau caractére, suivant les Réglemens, pendant le tems de dix années entiéres&consécutives, à commencer du jour qu’il sera achevé d’imprimer; un Livre qu’il a composé, intitulé: Abregé de la Vie des Peintres, avec des Réflexions sur leurs Ouvrages; Faisons défenses à toutes autres personnes de quelque qualité&condition qu’elles soient, d’imprimer ou faire imprimer ledit Livre, sans le consentement dudit-Sieur de Piles, ou de ses Ayans-cause, à peine de confiscation des Exemplaires contrefaits, de trois mille livres d’amende contre chacun des contrevenans: applicable un tiers à Nous, un tiers à l’Hôtel-Dieu de Paris, & l’autre tiers audit Exposant, & de tous dépens, dommages &intérêts; A la charge toutes-fois, qu’avant de l’exposer en ventre, il en sera mis deux Exemplaires en nôtre Bibliothéque publique, un en celle servant à nôtre Personne en nôtre Château du Louvre,&un en celle de nôtre tres-cher& féal le Sieur BOUCHERAT, Chevalier, Chancelier de France;&que ces Présentes seront régistrées és Registres de la Communauté des Imprimeurs&Libraires, en la maniére accoûtumée, à peine de nullité d’icelles. Du contenu desquelles vous mandons que vous fassiez jouïr &user ledit Exposant.&tous ceux qui auront droit de luy, plainement&paisi blement, sans permettre qu’ils y soient troublez. Voulons qu’en mettant au commencement ou à la fin du Livre copie ou Extrait des Présentes, elles soient tenuës pour bien&dûëment signifiées. Mandons au prémier nôtre Huissier ou Sergent sur ce requis, faire pour l’exécution des Présentes, tous Exploits nécessaires, sans demander autre permission, nonobstant clameur de Haro, charte Normande,&Lettres à ce contraires; CAR tel est nôtre plaisir. DONNÉ à Versailles le vingt-sixiéme jour de Février, l’an de grace mil six cens quatre-vingt-dix-neuf,&de nôtre Régne le cinquante-six. Par le Roy en son Conseil. Signé, TOURRES. Et sellées du grand Seau de cire jaune.

Régistré sur le Livre de la Communauté des Imprimeurs&Libraires, conformément aux Réglemens. A Paris le12. Mars1699.

Signé, C. BALLARD, Syndic.

Achevé d’imprimer pour la prémiére fois, le11. Avril 1699.

A PARIS,

De l’Imprimerie de FRANÇOIS MUGUET,

Prémier Imprimeur du Roy, du Clergé

de France,&de Monseigneur

l’Archevêque, ruë de la Harpe.

MDCXCIX.

LIVRE PREMIER.
L’IDÉE DU PEINTRE
PARFAIT,

Table des matières


Le Génie.La Nature parfaite.

E Génie est la premiére chose que l’on doit supposer dans un Peintre. C’est une partie qui ne peut s’aquerir ni par l’étude, ni par le travail ; il faut qu’il soit grand pour répondre à l’étenduë d’un Art qui renferme tant de connoissances, & qui éxige beaucoup de tems & d’application pour les aquerir. Supposé donc une heureuse naissance, le Peintre doit regarder la Nature visible, comme son objet ; il doit en avoir une idée, non seulement comme elle se voit fortuitement dans les sujets particuliers : mais comme elle doit être en elle-même selon sa perfection, & comme elle seroit en effet, si elle n’étoit point détournée par les accidens.

L’Antique.

Comme il est tres-difficile de trouver cet état parfait de la Nature, il faut que le Peintre se prévale de la recherche que les Anciens en ont faite avec beaucoup de soins&de capacité,&dont ils nous ont laissé des éxemplaires dans les ouvrages de Sculpture, qui malgré la fureur des Barbares, se sont conservez,&sont venus jusqu’à nous. Il faut, dis-je, qu’il ait une suffisante connoissance de l’Antique,&qu’il luy serve pour faire un bon choix du naturel: parce que l’Antique a toûjours été regardé par les habiles de tous les tems comme la régle de la Beauté.

Le grand Goût.

Qu’il ne se contente pas d’être éxact& régulier, qu’il répande encore un grand goût dans tout ce qu’il fera,&qu’il évite sur tout ce qui est bas&insipide.

Ce grand Goût dans l’Ouvrage du Peintre est, Un usage des effets de la nature bien choisis, grands, extraordinaires,&vrai-semblables: Grans, parce que les choses sont d’autant moins sensibles qu’elles sont petites ou partagées; Extraordinaires, car ce qui est ordinaire ne touche point,&n’attire pas l’atsention; Vrai-semblables, parce qu’il faut que ces choses grandes&extraordinaires paroissent possibles,&non chimeriques.

Definition de la Peinture.

Qu’il ait une idée juste de sa profession que l’on définit de cette sorte, Un Art, qui par le moyen du dessein&de la couleur, imite sur une superficie plate tous les objets visibles. Par cette définition on doit comprendre trois choses, le Dessein, le Coloris&la Composition:&bien que cette derniére partie n’y paroisse pas bien nettement exprimée, elle peut néanmoins s’entendre par ces derniers mots, Objets visibles, qui embrassent la matiére des sujets que le Peintre se propose de réprésenter. Le Peintre doit connoître &pratiquer ces trois parties dans la plus grande perfection qu’il est possible. On va les exposer ici avec les parties qui en dépendent.

La Composition

I. Partie.

La Composition contient deux choses, l’Invention& la Disposition. Par l’Invention, le Peintre doit trouver& faire entrer dans son sujet les objets les plus propres à l’exprimer&à l’orner:&par la Disposition il doit les situer de la maniere la plus avantageuse, pour en tirer un grand effet,& pour contenter les yeux, en faisant voir de belles parties: qu’elle soit bien contrastée, bien diversifiée,&liée de groupes.

Le Dessein.

II. Partie.

Que le Peintre dessine correctement d’un bon goût&d’un stile varié, tantôt héroïque&tantôt champêtre, selon le caractére des figures que l’on introduit: attendu que l’élégance des contours qui convient aux Divinitez, par exemple, ne convient nullement aux gens du commun: les Heros&les soldats, les forts&les foibles, les jeunes&les vieillards doivent avoir chacun leurs diverses formes; sans compter que la Nature, qui se trouve différente dans toutes ses productions demande du Peintre une variété convenable. Mais que le Peintre se souvienne que de toutes les maniéres de dessiner, il n’y en a de bonne, que celle qui est mêlée du beau naturel&de l’Antique.

Les Attitudes.

Que les Attitudes soient naturelles, expressives, variées dans leurs actions,&contrastées dans leurs membres: qu’elles soient simples ou nobles, animées ou modérées selon le sujet du Tableau&la discrétion du Peintre.

Les Expressions

Que les Expressions soient justes au sujet; que les principales figures en ayent de nobles, d’élevées&de sublimes&que l’on tienne un milieu entre l’exagéré&l’insipide.

Les Extrémitez

Que les Extrémitez, j’entens la tête, les pieds,&les mains soient travaillées avec plus de précision&d’éxactitude que tout le reste,&qu’elles concourent ensemble à rendre plus expressive l’action des figures.

Les Draperies.

Que les Draperies soient bien jettées, que les plis en soient grands, en petit nombre autant qu’il est possible,&bien contrastées; que les étofes en soient épaisses, ou légéres selon la qualité& la convenance des figures; qu’elles soient quelquefois ouvragées&d’espéce différente,&quelquefois simples, suivant la convenance des sujets&des endroits qui demandent plus ou moins d’éclat pour l’ornement du Tableau& pour l’œconomie du tout-ensemble.

Les Animaux.

Que les Animaux soient principalement caractérisez par une touche spirituelle& specialle.

Le Païsage.

Que le Païsage ne soit point coupé de trop d’objets, qu’il y en ait peu, mais qu’ils soient bien choisis. Et en cas qu’une grande quantité d’objets y soient renfermez, il faut qu’ils soient ingénieusement groupez de lumières& d’ombres, que le site en soit bien lié& bien dégagé, que les arbres en soient différens de forme, de couleur,&de touche autant que la prudence&la variété de la Nature le requiérent,& que cette touche soit toûjours légére& fretillante, pour parler ainsi: que les devans soient riches, ou par les objets, ou du moins par une plus grande éxactitude de travail qui rend les choses vrayes&palpables: que le Ciel soit léger,&qu’aucun objet sur la Terre ne luy dispute son caractére aérien, à la réserve des eaux tranquilles&des corps polis qui sont susceptibles de toutes les couleurs qui leurs sont opposées: des celestes comme des terrestres. Que les nüages soient d’un bon chois, bien touchez&bien placez.

La Perspective.

Que la Perspective soit réguliére,& non d’une simple pratique peu éxacte.

Le Coloris.

III. Partie.

Que dans le Coloris, qui comprend deux choses, la Couleur locale,&le Clair-obscur; le Peintre ait grand soin de s’instruire de l’une&de l’autre: c’est ce qui le distingue des artisans qui ont de commun avec luy les mesures& les proportions;&c’est encore ce qui le rend le plus véritable&le plus parfait imitateur de la Nature.

La Couleur locale.

La Couleur locale n’est autre chose que celle qui est naturelle à chaque objet en quelque lieu qu’il se trouve, laquelle le distingue des autres,&qui en marque parfaitement le caractere.

Le Clair

-

obseur

Et le Clair-obscur est l’art de distribuer avantageusement les lumieres& les ombres, tant sur les objets particuliers, que dans le général du Tableau: sur les objets particuliers, pour leur donner le relief&la rondeur convenable:&dans le général du Tableau, pour y faire voir les objets avec plaisir, en donnant occasion à la vue de se reposer d’espace en espace, par une distribution ingénieuse de grans clairs,&de grandes ombres, lesquels se prêtent un mutuel secours par leur opposition; en sorte que les grands clairs font des repos pour les grandes ombres; comme les grandes ombres seront des repos pour les grands clairs. Mais quoique le Clair-obscur comprenne, comme nous avons dit, la sience de bien placer tous les clairs&toutes les ombres, néanmoins il s’entend plus particuliérement des grandes ombres&des grandes lumiéres. Leur distribution en ce dernier sens, se peut faire de quatre façons. Prémiérement par les ombres naturelles des corps. 2. Par les groupes: c’est-à-dire en disposant les objets d’une maniére que les lumiéres se trouvent liées ensemble,&les ombres pareillement en2 semble, comme on le voit grossiérement dans une grape de raisin, dont les grains du côté de la lumiére font une masse de clair,&les grains du côté opposé font une masse d’ombre,&que le tout ne forme qu’un groupe&comme un seul objet; en sorte néanmoins qu’en cet artifice il ne paroisse aucune affectation: mais que les objets se trouvent ainsi situez naturellement&comme par hazard. 3. Par les accidens d’une lumiere supposée. Et4. enfin par la nature&le corps des couleurs que le Peintre peut donner aux objets sans en alterer le caractére. Cette partie de la Peinture est le plus grand moyen dont le Peintre se puisse prévaloir pour donner de la force à ses ouvrages,&pour rendre ses objets sensibles tant en general qu’en particulier.

Je ne vois pas que l’artifice du Clair-obscur ait été connu dans l’Ecole Romaine avant Polydore de Caravage, qui le trouva&qui s’en fit un principe: &je suis étonné que les Peintres qui l’ont suivi ne se soient pas aperçus que le grand effet de ses ouvrages vient des repos qu’il a observez d’espace en espace, en groupant ses lumieres d’un côté &ses ombres d’un autre, ce qui ne se fait que par l’intelligence du Clair-obscur. Je fuis étonné, dis-je, qu’ils ayent laissé échaper cette partie si nécessaire, sans s’en apercevoir. Cela n’empeche pas neamoins qu’il n’y ait quelques Ouvrages parmi ceux des Peintres Romains, où il se trouve du Clair-obscur: mais on doit regarder cela comme un bon moment du Genie, ou comme l’effet du hazard plûtôt que d’un principe bien établi.

André Boscoli Peintre Florentin a eu de forts pressentimens du Clair-obscur, comme on le voit par ses Ouvrages: mais on doit au Giorgion le rétablissement de ce principe, dont le Titien son Competiteur s’étant aperçu, il s’en est prévalu dans tout ce qu’il a fait depuis.

Dans la Flandre, Otho Venius en jetta des fondemens solides&les communiqua à Rubens son Eléve: celuy-ci les rendit plus sensibles,&en fit telle. ment connoître les avantages&la necessité, que les meilleurs Peintres Flamans qui l’ont suivi, se sont rendus recommandables par cette partie: car sans elle, tous les soins qu’ils ont pris d’imiter si fidélement les objets particuliers de la Nature, ne seroient d’aucune considération.

L’accord des Couleurs.

Que dans la distribution de ses couleurs il y ait un accord qui fasse le meme effet pour les yeux, que la Musique pour les oreilles.

Unité d’objet.

Que s’il y a plusieurs groupes de Clair. obscur dans un Tableau, il y en ait un qui soit plus sensible,&qui domine sur les autres, en sorte qu’il y ait unité d’objet, comme dans la Composition, unité de sujet.

Le Pinceau.

Que le Pinceau soit hardi&léger s’il est possible; mais soit qu’il paroisse uni, comme celuy du Corrége, ou qu’il soit inégal&raboteux, comme celuy de Rembrant, il doit toûjours être moëlleux.

Les Licences.

Et enfin que si l’on est contraint de prendre des licences, qu’elles soient imperceptibles, judicieuses, avantageuses, &autorisées; les trois premiéres especes sont pour l’Art du Peintre,&la derniére regarde l’Histoire.

La Grace.

Un Peintre qui posséde son Art dans tous les détails que l’on vient de réprésenter, peut à la vérité s’assurer d’être habile,&de faire infailliblement de belles choses: mais ses Tableaux ne pourront être parfaits si la Beauté qui s’y trouve n’est accompagnée de la Grace.

La Grace doit assaisonner toutes les parties dont on vient de parler, elle doit suivre le Genie; c’est elle qui le soutient&qui le perfectionne: mais elle ne peut, ni s’aquerir à fond, ni se démontrer.

Un Peintre ne la tient que de la Nature, il ne sçait pas même si elle est en luy, ni à quel degré il la posséde, ni comment il la communique à ses Ouvrages: elle surprend le Spectateur qui en fent l’effet sans en pénétrer la véritable cause: mais cette Grace ne touche son cœur que selon la disposition qu’il y rencontre. On peut la définir, ce qui plaît, &ce qui gagne le cœur sans passer par L’esprit.

La Grace&la Beauté, sont deux choses différentes: la Beauté ne plaît que par les régles,&la Grace plaît sans les régles. Ce qui est beau n’est pas toûjours gracieux,&ce qui est gracieux n’est pas. toujours beau; mais la Grace jointe à la Beauté, est le comble de la Perfection.

On a donne cette Idée du Peintre parfait le plus en abrégé qu’on a pû, pour ne point ennuyer ceux qui n’ont aucun doute sur les choses qu’elle con-contient. Mais pour ceux qui en desirent des preuves, on a tâché de les satisfaire dans les Remarques suivantes, dans lesquelles les uns&les autres trouveront qu’on a traité plusieurs matiéres qui se sont présentées naturelle. ment,&qui ne leur seront peut-être pas indifférentes.

Les Remarques suivantes répondent par Chapitres aux parties qui composent l’Idée du Peintre parfait, desquelles on a parlé dans le précédent Abrégé,&le Lecteur doit supposer ces parties dans les Chapitres qui en traitent pour les éclaircir.


Remarques&Eclaircissemens sur la précédente Idée.

CHAPITRE PREMIER.

Table des matières

LES hommes ont beau travailler pour surmonter les obstacles qui les empêchent d’atteindre à la perfection, s’ils ne sont nez avec un talent particulier pour les Arts qu’ils ont embrassez, ils seront toûjours dans l’incertitude d’arriver à la fin qu’ils se proposent. Les régles de l’Art&les exemples des autres peuvent bien leur montrer les moyens d’y parvenir: mais ce n’est point assez que ces moyens soient surs, il faut encore qu’ils soient faciles&agréables.

Or cette facilité ne se rencontre que dans ceux, qui avant de s’instruire des régles,&de voir les Ouvrages d’autruy, ont consulté leur inclination,& ont examiné s’ils étoient attirez par une lumiére intérieure à la profession qu’ils vouloient suivre. Car cette lumiére de l’esprit, qui n’est autre chose que le Génie, nous montrant toûjours le chemin le plus court&le plus facile, nous rend infalliblement heureux,&dans les moyens,&dans la fin.

Le Génie est donc une lumière de l’esprit, laquelle conduit à la fin par des moyens faciles.

C’est un présent que la Nature fait aux hommes dans le moment de leur naissance,&quoy qu’elle ne les donnent ordinairement que pour une chose en particulier, elle est quelquefois assez libérale pour le rendre général dans un seul homme. On en a vû plusieurs de cette sorte,&ceux qui sont assez heureux pour avoir reçû cette plénitude d’influences, font avec facilité tout ce qu’ils veulent faire,&c’est assez pour eux de s’appliquer pour réüssir. Il est vray que le Génie particulier n’étend pas ainsi son pouvoir sur toutes fortes de connoissances: mais il pénétre ordinairement plus avant dans celle qui est de sa domination.

Il faut donc du Génie, mais un Génie éxercé par les régles, par les réfléxions,&par l’assiduité du travail. Il faut avoir beaucoup vû, beaucoup lû& beaucoup étudié pour diriger ce Génie, &pour le rendre capable de produire des choses dignes de la posterité.

Cependant comme le Peintre ne peut, ni voir, ni étudier toutes les choses qui seroient à souhaiter pour la perfection de son Art, il est bon qu’il se serve sans fcrupule des études d’autruy.

CHAPITRE II.

Table des matières

IL n’est pas possible de bien réprésenter les objets, non seulement qu’on n’a point vûs, mais qu’on n’a point dessinez. Si un Peintre n’a point vû de Lion, il ne sçauroit peindre un Lion; &s’il en a vû, il ne peut réprésenter cet animal qu’imparfaitement à moins qu’il ne l’ait dessiné ou peint d’après Nature, ou d’aprés l’Ouvrage d’un autre.

Sur ce pied on ne doit pas blâmer un Peintre, qui n’ayant jamais vû ni étudié l’objet qu’il a à représenter, se sert des études d’un autre, plutôt que de faire de son caprice quelque chose de faux: il est nécessaire enfin qu’il ait ses études, ou dans sa mémoire, ou dans son porte-feüille; les siennes, dis-je, ou celles d’autruy.

Aprés que le Peintre a rempli son esprit de la vûë des belles choses, il y ajoûte ou diminuë selon son goût&selon la portée de son jugement:&ce changement se fait en comparant les Idées de ce qu’on a vû,&en choisissant ce que l’on en trouve de bon. Raphaël, par exemple, qui dans sa jeunesse n’avoit chez le Pérugin son Maître que les Idées des Ouvrages de ce Peintre, les ayant ensuite comparez avec ceux de Michelange&avec l’Antique, a choisi ce qui luy a semblé de meilleur,&s’est fait un Goût épuré, tel que nous le voyons dans ses Ouvrages.

Le Génie se sert donc de la mémoire comme d’un vase où il met en réserve les Idées qui se présentent; il les choisit avec l’aide du jugement,&en fait un magasin dont il se sert dans l’occasion: il en tire ce qu’il y a mis,&n’en peut tirer autre chose. C’est ainsi que Raphaël a tiré de son magasin, (pour me servir de ce mot) les hautes Idées qu’il a prises de l’Antique, de même qu’Albert&Lucas ont tiré du leur les Idées Gottiques que la pratique de leur tems&la nature de leur païs leur avoient fourni.

Un homme qui a du Génie peut inventer un sujet en général: mais s’il n’a fait l’étude des objets particuliers, il sera embarassé dans l’execution de son Ouvrage, à moins qu’il n’ait recours aux études que les autres en ont faites.

Il est même fort vray-semblable que si un Peintre n’a, ni le tems, ni la commodité de voir la Nature,&qu’il ait un beau Genie, il pourra étudier d’après les Tableaux, les Desseins,&les Estampes des Maîtres qui ont sû choisir les beaux endroits,&les mettre en œuvre avec intelligence; tel, par exemple, qui voudra faire du Païsage,&qui n’aura jamais vû, ou qui n’aura pas assez observé les païs propres à être peins par leur bizarrerie, ou par leur agréement, fera trés-bien de profiter des Ouvrages de ceux qui ont étudié ces païs-là, ou qui ont représenté dans leurs païsages des effets extraordinaires de la Nature. Il pourra regarder les productions de ces habiles Peintres, comme s’il regardoit la Nature,&les faire servir dans la suite à inventer quelque chose de luy-même.

Il trouvera même deux avantages en étudiant d’abord d’aprés les Ouvrages les habiles Maîtres : Le premier est, qu’il verra la Nature débarassée de beaucoup le choses qu’on est obligé de rejetter quand on la copie: le second est, qu’il apprendra par là à faire un bon chois de la Nature, à n’en prendre que le beau, & à rectifier ce qu’elle a de défectueux. Ainsi un Génie bien réglé&soûtenu de la Téorie, sert à mettre utilement en usage, non seulement ses Etudes propres, mais encore celles des autres.

Leonard de Vinci a écrit que les taches qui se trouvent sur un vieux mur, formans des Idées confuses de différens objets, peuvent exciter le Génie,&l’aider à produire. Quelques-uns ont crû que cette proposition faisoit tort au Génie, sans en donner de bonnes raisons. Il est certain cependant que sur un tel mur, ou sur telle autre chose maculée, non seulement il y a lieu de concevoir des Idées en général, mais chacun en conçoit de différentes selon la diversité des Génies,&que ce qui ne s’y voit que confusément, se débroüille &se forme dans l’esprit selon le Goût de celuy en particulier qui la regarde. En sorte que l’un voit une Composition belle&riche&les objets conformes à son Goût, parce que son Genie est fertile&son Goût bon;&l’autre n’y voit au contraire rien que de pauvre&de mauvais Goût, parce que son Génie est froid,&son Goût mauvais.

Mais de quel caractére que soient les esprits, chacun peut trouver sur cet objet de quoy exciter son imagination,& produire quelque chose qui luy appartienne. L’imagination s’échauffant ainsi peu à peu, se rendra capable par la vûë de quelques figures, d’en concevoir un grand nombre,&d’enrichir la scene de son sujet par quelques objets indécis qui y donneront lieu. Il pourra même facilement arriver que l’on enfantera par ce moyen des idées extraordinaires, qui d’ailleurs ne seroient pas venuës dans L’esprit.

Ainsi ce que dit Leonard de Vinci ne fait aucun tort au Génie, il peut au contraire servir à ceux qui en ont beaucoup, comme à ceux qui n’en n’ont gueres. J’ajoûterois seulement à ce que dit cet Auteur: Que plus on a de Génie,&plus on voit de choses dans ces sortes de taches ou de lignes confuses.

CHAPITRE III.

Table des matières

LA Nature n’est pas feulement détournée par les accidens qui se rencontrent dans les productions actuelles: mais encore par les habitudes que contractent les choses produites. On peut donc considérer les actions de la Nature de deux maniéres, ou lorsqu’elle agit elle-même de son bon gré, ou lorsqu’elle agit par habitude au gré des autres.

Les actions purement de la Nature, font celles que les hommes feroient, si dés leur enfance on les laissoit agir selon leur propre mouvement;&les actions d’habitude&d’éducation, sont celles que les hommes sont en conséquence des instructions&des exemples qu’ils ont reçûs. De celles-cy il y en a autant que de Nations différentes,&elles sont tellement mêlées parmi les actions purement naturelles, qu’il est à mon sens tres-difficile d’en connoître la différence. C’est néanmoins ce que les Peintres doivent tâcher de faire, car ils ont souvent des sujets à traiter, où ils doivent suivre la pure Nature, ou en tout, ou en partie. Il est bon qu’ils n’ignorent pas les actions différentes dont les principales Nations ont revêtu la Nature: mais comme leur différence vient de quelque affectation, qui est un voile qui déguise la vérité, la principale étude du Peintre doit être de débroüiller&de connoître en quoy consiste le vray, le beau&le simple de cette même Nature, laquelle tire toutes ses beautez&toutes ses graces du fond de sa pureté&de sa simplicité.

Il est visible que les anciens Sculpteurs ont recherché cette simplicité naturelle, &que Raphaël a puisé dans leurs Ouvrages avec le bon Goût, celle qu’il a répanduë dans ses figures. Mais quoy que la Nature soit la source de la Beauté, l’Art, dit-on communément, la surpasse; plusieurs Auteurs en ont parlé dans ces termes,&c’est un Problême qu’il est bon de résoudre.

CHAPITRE IV.

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LA Nature doit être considérée de deux maniéres, ou dans les objets particuliers, ou dans les objets en général,&en elle-même. La Nature est ordinairement défectueuse dans les objets particuliers, dans la formation desquels elle est, comme nous venons de dire, détournée par quelques accidens contre son intention, qui est toûjours de faire un Ouvrage parfait. Mais si on la considere en elle-même dans son intention& dans le général de ses productions, on la trouvera parfaite.

C’est dans ce général que les anciens Sculpteurs ont puisé la perfection de leurs Ouvrages,&d’où Polycléte a tiré les belles proportions de la Statuë qu’il fit pour la posterité,&qu’on appella la Régle. Il en est de même des Peintres. Les effets avantageux de la Nature leur ont donné envie de les imiter,&une expérience heureuse a réduit peu à peu ces mêmes effets en Préceptes. Ainsi ce n’est pas d’un seul objet, mais de plusieurs que les Régles de l’Art se sont établies.

Si l’on compare l’Art du Peintre, qui a été formé sur la Nature en général, avec une production particuliére de cette même Nature, il sera vray de dire que l’Art est au dessus de la Nature: mais si on le compare avec la Nature en elle-même, qui est son modéle, cette proposition se trouvera fausse.

En effet, à bien considérer les choses, quelque soin que les Peintres ayent pris jusqu’icy d’imiter cette Maîtresse des Arts, on trouvera qu’elle leur a laissé encore beaucoup de chemin à faire pour arriver jusqu’à elle,&qu’elle contient une source de beautez qu’ils n’épuiseront jamais. C’est ce qui fait dire que dans les Arts on apprend encore tous les jours, parce que l’expérience&les réflexions découvrent sans cesse quelque chose de nouveau dans les effets de la Nature, qui sont sans nombre&toûjours différens les uns des autres.

CHAPITRE V.

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ON apelle de ce mot tous les Ouvrages de Peinture, de Sculpture, &d’Architecture qui ont été faits tant en Egypte qu’en Gréce&en Italie depuis le tems d’Alexandre le Grand jusqu’à l’invasion des Gots, qui par leur fureur&leur ignorance firent périr tous les beaux Arts. Le mot d’Antique néanmoins est plus particuliérement en usage pour signifier les Sculptures de ces tems-là, tant Statuës&bas Reliefs, que Médailles&Pierres gravées. Tous ces Ouvrages ne sont pas également bons: mais dans les médiocres même, il y a un certain caractére de beauté qui fait que les Connoisseurs les distinguent des Ouvrages modernes.

Ce n’est pas de ces Sculptures modernes que l’on entend parler icy, c’est des Sculptures Antiques les plus parfaites,& que l’on ne regarde qu’avec étonnement. Les anciens Auteurs les ont mises au dessus de la Nature,&ne loüoient la beauté des hommes qu’autant, qu’elle avoit de conformité avec les belles Statuës.

Usque ab ungulo ad capillum summum est festivissima.

Est ne? Considera: vide signum pictum pulchrè videris.

Je pourrois citer une infinité d’autoritez des Anciens, pour prouver ce que j’avance, mais pour ne rien répéter, je renvois le Lecteur à ce que j’ay dit touchant l’Antique dans le Commentaire sur l’Art de Peinture de Charles-Alfonse du Fresnoy,&je me contenteray de rapporter icy ce que disoit un Peintre moderne, qui avoit beaucoup pénétré dans la connoissance de l’Antique, c’est le fameux Poussin: Raphaël, disoit-il, est un Ange comparé aux autres Peintres; c’est un Asne comparé aux Auteurs des Antiques. L’expression est un peu forte: je me serois contenté de dire que Raphaël est autant au dessous des Anciens: que les Modernes sont au dessous de luy, mais j’examineray cette pensée plus exactement dans la vie de Raphaël.

Il est certain que peu de personnes sont capables de découvrir toute la finesse qui est dans les Sculptures Antiques; parce qu’il faut pour cela un esprit proportionné à ceux des Sculpteurs qui les ont faites,&que ces hommes avoient le Goût sublime, la Conception vive,& l’Exécution éxacte&spirituelle. Ils ont donné à leurs Figures des proportions conformes à leur caractére,&ont désigné les Divinitez par des contours plus coulans, plus élégans,&d’un plus grand Goût que ceux des hommes ordinaires. Ils ont fait un chois épuré de la belle Nature,&ils ont éxcellemment remédié à l’impuissance où la matiére qu’ils employoient, les mettoit de tout imiter.

Le Peintre ne sçauroit donc mieux faire que de tâcher à pénétrer l’éxcellence de ces Ouvrages, pour connoître mieux la pureté de la Nature,&pour dessiner plus doctement&plus élégamment. Néanmoins comme il y a dans la Sculpture plusieurs choses qui ne conviennent point à la Peinture,&que le Peintre a d’ailleurs des moyens d’imiter la Nature plus parfaitement, il faut qu’il regarde l’Antique comme un Livre qu’on traduit dans une autre Langue dans laquelle il suffit de bien rapporter le sens &l’esprit, sans s’attacher servilement aux paroles.

CHAPITRE VI.

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L’On a vû dans la définition que j’ay donnée du grand Goût par rapport aux Ouvrages de Peinture, qu’il ne s’accommode point des choses ordinaires. Or le médiocre ne se peut souffrir tout au plus que dans les Arts qui sont nécessaires à l’usage ordinaire,&non dans ceux qui n’ont été inventez que pour l’ornement du monde&pour le plaisir. Il faut donc dans la Peinture quelque chose de grand, de piquant&d’éxtraordinaire, capable de surprendre, de plaire &d’instruire,& c’est ce qu’on appelle le grand Goût: c’est par luy que les choses communes deviennent belles,& les belles, sublimes&merveilleuses; car en Peinture le grand Goût, le Sublime&le Merveilleux ne sont que la même chose: le langage en est muet à la vérité, mais tout y parle.


CHAPITRE VII.

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NOUS avons dit que la Peinture étoit un Art, qui par le moyen du Dessein&de la Couleur, imite sur une superficie plate tous les objets visibles. C’est ainsi à peu prés que la définissent tous ceux qui en ont parlé,& personne ne s’est avisé jusqu’aujourduy de trouver à redire à cette définition. Elle contient trois parties, la Composition, le Dessein,&le Coloris, qui font l’Essence de la Peinture, comme le Corps, l’Ame,&la Raison font l’Essence de l’Homme. Et de même que ce n’est que par ces trois derniéres parties que l’Homme fait paroître plusieurs propriétez&plusieurs convenances qui ne sont pas de son Essence, mais qui en sont l’ornement, comme par éxemple, les Siences&les Vertus: tout de même aussi ce n’est que par les parties essentielles de son Art que le Peintre fait connoître une infinité de choses qui relévent le prix de ses Tableaux, quoy qu’ elles ne soient point de l’Essence de la Peinture; telles sont les propriétez d’instruire&de divertir. Sur quoy l’on peut faire cette question assez considérable.

CHAPITRE VIII.

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IL paroît que la Composition, qui est une partie essentielle de la Peinture, comprend les objets qui entrent dans l’Histoire,&qui en font la fidélité, que par conséquent cette fidélité doit être essentielle à la Peinture,&que le Peintre est dans la derniére obligation de s’y conformer.

A quoy on répond, que si la fidélité de l’Histoire étoit essentielle à la Peinture, il n’y auroit point de Tableau où elle ne dut se rencontrer: Or il y a une infinité de beaux Tableaux qui ne réprésentent aucune Histoire; comme sont les Tableaux Allégoriques, les Païsages, les Animaux, les Marines, les Fruits, les Fleurs,&plusieurs autres qui ne sont qu’un effet de l’imagination du Peintre.

Il est vray cependant que le Peintre est obligé d’être fidéle dans l’Histoire qu’il réprésente,&que par la recherche curieuse des circonstances qui l’accompagnent, il augmente la beauté&le prix de son Tableau; mais cette obligation n’est pas de l’Essence de la Peinture, elle est seulement une bien-séance indispensable, comme la Vertu&la Sience le sont dans l’Homme. Et de même que l’homme n’en est pas moins Homme pour être ignorant&vicieux; le Peintre n’en est pas moins Peintre pour ignorer l’Histoire. Et s’il est véritable que les Vertus&les Siences sont les ornemens des Hommes, il est aussi trés-certain que les Ouvrages des Peintres sont d’autant plus estimables qu’ils font paroître de fidelité dans les sujets historiques qu’ils réprésentent; supposé d’ailleurs qu’il n’y manque rien de l’imitation de la Nature, qui est leur Essence.

Ainsi un Peintre peut être fort habile dans son Art,&fort ignorant dans l’Histoire. Nous en voyons presque autant d’éxemples qu’il y a de Tableaux du Titien, de Paul Veronése, du Tintoret, des Bassans,&de plusieurs autres Vénitiens qui ont mis leur principal soin dans l’Essence de leur Art; c’est-à-dire dans l’imitation de la Nature,&qui se font moins appliquez aux choses accessoires qui peuvent être ou n’être point, sans que l’Essence en soit altérée. Il semble que ce soit dans ce sens que les Curieux regardent les Tableaux des Peintres que je viens de nommer, puisqu’ils les achétent au poids de l’or,&que ces Ouvrages sont du nombre de ceux qui tiennent le premier rang dans leurs Cabinets.

Il est sans doute que si cette Essence dans les Tableaux des Peintres Vénitiens avoit été accompagnée des ornemens qui en relévent le prix, je veux dire de la fidélité de l’Histoire&de la Chronologie, ils en seroient beaucoup plus estimables: mais il est certain aussi que ce n’est que par cette Essence que les Peintres doivent nous instruire,&que nous devons chercher dans leurs Tableaux l’imitation de la Nature préférablement à toutes choses. S’ils nous instruissent, à la bonne heure, s’ils ne le sont pas, nous aurons toûjours le plaisir d’y voir une espece de création qui nous divertit,&qui met nos passions en mouvement.

Que si je veux apprendre l’Histoire, ce n’est point un Peintre que je consulteray, il n’est Historien que par accident; mais je liray les Livres qui en traitent expressément,&dont l’obligation essentielle n’est pas seulement de raconter les faits, mais de les raconter fidélement.

Cependant on ne prétend pas icy excuser un Peintre en ce qu’il est mauvais Historien, car l’on est toûjours blâmable de faire mal ce que l’on entreprend. Si un Peintre ayant à traiter un sujet historique, ignore les objets qui doivent entrer dans sa Composition pour la rendre fidéle, il doit soigneusement s’en instruire, ou par les Livres, ou par le moyen des Sçavans;&l’on ne peut nier que la négligence qu’il apportera en cela ne soit inéxcusable. J’en éxcepte néanmoins ceux qui ont peins des sujets de dévotion, où ils ont introduits des Saints de différens tems&de différens païs, non pas de leur chois, mais par une complaisance forcée pour les personnes qui les faisoient travailler,& dont la trop grande simplicité ne leur permettoit pas de faire réflexion sur les choses accessoires qui peuvent contribuer à l’ornement de la Peinture.

L’Invention, qui est une partie essentielle de cet Art, consiste seulement à trouver les objets qui doivent entrer dans un Tableau, selon que le Peintre se l’imagine, faux ou vrais, fabuleux ou historiques. Et si un Peintre s’imaginant qu’Aléxandre sûr vêtu comme nous le sommes aujourd’huy,&qu’il représentât ce Conquérant avec un Chapeau&une Perruque comme font les Comédiens, il feroit sans doute une chose trés-ridicule,&une faute trés-grossiére: mais cette faute seroit contre l’Histoire,&non pas contre la Peinture; supposé d’ailleurs que les choses réprésentées le fussent selon toutes les Régles de cet Art.

Mais quoy que le Peintre réprésente la Nature par Essence,&l’Histoire par Accident, cet Accident ne luy doit pas être de moindre considération que l’Essence, s’il veut plaire à tout le monde, &sur tout aux gens de Lettres,&à ceux, qui considérant un Tableau plûtôt par l’esprit que par les yeux, font principalement consister sa perfection à réprésenter fidélement l’Histoire,&à exprimer les passions.

CHAPITRE IX.

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IL y a peu de personnes qui ayent une Idée bien nette de la Peinture, j’y comprens les Peintres mêmes, dont plusieurs mettent toute l’Essence de leur Art dans le Dessein,&d’autres ne la sont consister que dans la Couleur. La plûpart des personnes qui ont à soûtenir dans le monde un caractére spirituel, &entr’autres les gens de Lettres, ne conçoivent d’ordinaire la Peinture que par l’Invention,&comme un pur effet de l’imagination du Peintre. Ils éxaminent cette Invention, ils en font l’anatomie,&selon qu’elle leur paroît plus ou moins ingénieuse, ils louënt plus ou moins le Tableau, sans en considérer l’effet, ni à quel dégré le Peintre a porté l’imitation de la Nature. C’est dans ce sens que Saint Augustin dit que la connoissance de la Peinture&de la Fable est superfluë, quoy que dans le même endroit ce Pére louë les Siences profanes.

C’est en vain pour ces sortes de personnes que Titien, Géorgien&Paul Veronése se sont épuisez,&qu’ils ont pris tant de peine pour porter si loin l’imitation de la Nature,&que les habiles Peintres regardent leurs Ouvrages, &les conseillent comme les Exemplaires les plus parfaits. C’est inutilement qu’on leur fait voir des Tableaux, puisque les Estampes correctes pourroient suffire pour éxercer leur jugement,& pour remplir l’étenduë de leur connoissance.

Je reviens à Saint Augustin,&je dis que s’il avoit eu la véritable Idée de la Peinture, qui n’est autre que l’imitation du vray,&qu’il eût fait réfléxion que par cette imitation on peut élever en mille façons le cœur des Fidéles à l’A mour Divin, il auroit fait le Panégyrique de ce bel Art avec d’autant plus de chaleur qu’il étoit luy-même trés-sensible à tout ce qui peut porter à Dieu.

Un autre Pére avoit une Idée de la Peinture plus juste, c’est Saint Grégoire de Nice, qui aprés avoir fait une déscription du Sacrifice d’Abraham, dit ces paroles: J’ay souvent jetté les jeux sur un Tableau qui représente ce spectacle digne de pitié,&je ne les ay jamais retirez sans larmes, tant la Peinture à su réprésenter la chose, comme si elle se passoit effectivement.

CHAPITRE X.

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J’AY fait voir cy-dessus que l’Essence de la Peinture consistoit dans une fidéle imitation, à la faveur de laquelle les Peintres pourraient instruire&divertir selon la mesure de leur Génie. J’ay parlé ensuite des fausses Idées de la Peinture,&je tâcheray dans ce Chapitre de montrer comment ces Idées imparfaites se sont glissées jusqu’à nous.

La Peinture comme les autres Arts n’a été connuë que par le progrés qu’elle a fait dans l’esprit des hommes. Ceux qui commencèrent à la renouveller en Italie,&qui par conséquent n’en pouvoient avoir que de foibles Principes, ne laissérent pas de s’attirer de l’admiration par la nouveauté de leurs Ouvrages;&à mesure que le nombre des Peintres s’augmenta,&que l’émulation leur donna des lumiéres, les Tableaux augmentérent de prix&de beauté, il se forma des Amateurs&des Connoisseurs,&les choses étant venuës à un certain point, on commença à croire qu’il étoit comme impossible que le Pinceau pût faire rien de plus parfait que ce qu’on admiroit dés ces tems-là.

Les grans Seigneurs visitoient les Peintres, les Poëtes chantoient leurs loüanges,&dés l’an1300. Charles I. Roy de Naples, passant par Florence, alla voir Cimabué, qui étoit en réputation;&Côme de Médicis étoit tellement charmé des Ouvrages de Philippe Lippi, qu’il mit tout en usage pour vaincre la bizarrerie&la paresse de ce Peintre, afin d’en avoir des Tableaux.

Cependant il est aisé de juger par les restes de ces premiers Ouvrages, que la Peinture de ce siécle-là étoit trés-peu de chose, si nous la comparons à celle que nous voyons aujourd’huy de la main des bons Maîtres. Car non seulement les parties qui dépendent de la Composition &du Dessein n’étoient pas encore assaisonnées du bon Goût, qui leur est venu depuis: mais celle du Coloris étoit absolument ignorée,&dans la Couleur des objets en particulier, qu’on appelle Couleur Locale,&dans l’intelligence du Clair-obscur,&dans l’harmonie du tout-ensemble. Il est vray qu’ils employoient des Couleurs, mais la route qu’ils tenoient en cela étoit triviale,&ne servoit pas tant à réprésenter la vérité des objets, qu’à nous en faire ressouvenir.

Dans cette ignorance du Coloris, où les Peintres avoient été élevez, ils ne concevoient pas le pouvoir de cette partie enchanteresse, ni à quel degré elle étoit capable de faire monter leurs Ouvrages. Ils ne juroient encore que sur la parole de leurs Maîtres,&n’étant occupez qu’à s’aplanir le chemin qu’on leur avoit montré, l’Invention&le Dessein faisoit toute leur étude.

Enfin aprés plusieurs années, le bon Génie de la Peinture suscita de grans Hommes dans la Toscane,&dans le Duché d’Urbain, qui par la solidité de leur Esprit, par la bonté de leur Génie, &par l’assiduité de leurs Etudes, élevérent les Idées des connoissances qu’ils avoient reçûës de leurs Maîtres,&les portérent à un degré de perfection, qui fera l’admiration de la Postérité.

Ceux à qui on est principalement redevable de cette perfection, sont, Léonard de Vinci, Michelange,&Raphaël: mais ce dernier, qui s’est élevé au dessus des autres, a aquis tant de parties dans son Art,&les a portées à un dégré si haut, que les grandes loüanges qu’on luy en a données, ont fait croire que rien ne luy manquoit,&ont fixé en sa Personne toute la perfection de la Peinture.

Comme il est nécessaire dans la Profession de cet Art de commencer par le Dessein,&qu’il est constant que la source du bon Goût&de la Correction se trouve dans les Sculptures Antiques &dans les Ouvrages de Raphaël qui en ont tiré leur plus grand mérite, la plûpart des jeunes Peintres ne manquent pas d’aller à Rome pour y étudier, d’en rapporter du moins l’estime générale des Ouvrages qu’on y admire,&de la transmettre à tous ceux qui les écoûtent. C’est ainsi qu’un grand nombre de Curieux&d’Amateurs de la Peinture ont conservé sur la foy d’autruy, ou sur l’autorité des Auteurs cette prémiére Idée qu’ils ont reçûë; savoir, que toute la perfection de la Peinture étoit dans les Ouvrages de Raphaël.

Les Peintres Romains sont aussi demeurez la plûpart dans cette opinion, &l’ont insinuée aux Etrangers, ou par l’amour de leur païs, ou par la négligence pour le Coloris qu’ils n’ont jamais bien connu, ou par la préférence qu’ils donnérent aux autres parties de la Peinture, lesquelles étant en grand nombre les occupent le reste de leur vie.

On ne s’étoit donc attaché jusques-là qu’à ce qui dépend de l’Invention&du Dessein:&quoy que Raphaël ait inventé trés-ingénieutement, qu’il ait dessîné d’une Correction&d’une Elégance achevée, qu’il ait éxprimé les passions de l’ame avec une force&une grace infinie, qu’il ait traité ses sujets avec toute la convenance&toute la noblesse possible,&qu’aucun Peintre ne luy ait disputé l’avantage de la primauté dans le grand nombre des parties qu’il a possedées; il est constant néanmoins qu’il n’a pas pénétré dans le Coloris assez avant pour rendre les objets bien vrais &bien sensibles, ni pour donner l’Idée d’une parfaite imitation.

C’est pourtant cette imitation&cette sensation parfaite qui fait l’essentiel de la Peinture, comme je l’ay fait voir. Elle vient du Dessein&du Coloris;&si Raphaël&les habiles de son tems n’ont eu cette derniére partie qu’imparfaitement, l’Idée de l’Essence de la Peinture qui vient de l’effet de leurs Ouvrages, doit être imparfaite, aussi-bien que celle qui s’est introduite successivement dans l’esprit de quelques personnes, d’ailleurs même trés-éclairées.

Les Ouvrages du Titien&des autres Peintres qui ont mis au jour leurs pensées à la faveur d’une fidéle imitation, devroient ce semble avoir détruit les mauvais restes dont nous parlons,& avoir redressé les Idées selon que la Nature&la Raison l’éxige d’un esprit juste. Mais comme la Jeunesse, ainsi que nous l’avons dit, n’apporte de Rome à Venise qu’un esprit&des yeux prévenus,&qu’ils ne font pour l’ordinaire dans cette derniére Ville que peu de séjour, ils n’y voyent que comme en passant les beaux Ouvrages qui pourroient leur donner une juste Idée, bien loin d’y contracter une habitude du bon Coloris, qui feroit valoir les Etudes qu’ils auroient faites à Rome,&qui les rendroit irréprochables sur toutes les parties de leur Profession.

Mais ce qui est étonnant, c’est que certains Curieux qui ont des restes de cette sausse Idée:&qui étant épris eux-mêmes de la beauté des Tableaux Vénitiens, les payent, comme de raison, d’un grand prix, quoy que ces Tableaux n’ayent presque point d’autre mérite que par l’Idée, que j’ay établie de L’Essence de la Peinture.

CHAPITRE XI.

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ON ne s’est servi jusqu’icy que du mot d’Invention pour signifier la prémiére Partie de la Peinture: plusieurs l’ont même confonduë avec le Génie, d’autres avec une fertilité de pensées, d’autres avec la disposition des objets: mais toutes ces choses sont différentes les unes des autres. J’ay crû que pour donner une Idée nette de la prémiére Partie de la Peinture, il falloit l’appeller Composition,&la diviser en deux, l’invention&la Disposition. L’Invention trouve seulement les objets du Tableau,&la Disposition les place. Ces deux Parties sont différentes à la vérité: mais elles ont tant de liaison entr’elles, qu’on peut les comprendre sous un même nom.

L’Invention se forme par la lecture dans les sujets tirez de l’Histoire ou de la Fable: elle est un pur effet de l’Imagination dans les sujets Métaphoriques: elle contribuë à la fidélité de l’Histoire; comme à la netteté des Allégories,& de quelque maniére que l’on s’en serve, elle ne doit point tenir en suspend l’Esprit du Spéctateur par aucune obscurité. Mais quelque fidéllement ou ingénieusement que soient choisis les objets qui entrent dans le Tableau, ils ne feront jamais un bon effet, s’ils ne sont disposez avantageusement selon que l’œconomie&les regles de l’Art le demandent; &c’est le juste assemblage de ces deux Parties que j’appelle Composition.

CHAPITRE XII.

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LE bon Goût&la Correction du Dessein sont si nécessaires dans la Peinture, qu’un Peintre qui en est dépourvû est obligé de faire des miracles d’ailleurs pour s’attirer quelque estime; &comme le Dessein est la base&le fondement de toutes les autres Parties, que c’est luy qui termine les Couleurs &qui débroüille les objets, son élégangance&sa correction ne sont pas moins nécessaires dans la Peinture que la pureté du langage dans l’Eloquence.

Les Peintres qui réduisent par habitude toutes leurs Figures sous un même air&sous une même proportion, n’ont jamais bien conçû que la Nature n’est pas moins admirable dans la variété que dans la beauté de ses productions,&que par un mélange discret de l’une&de l’autre ils arriveroient à une parfaite imitation.

CHAPITRE XIII.

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DANS les Attitudes la Pondération &le Contraste sont fondez dans la Nature. Elle ne fait aucune action qu’elle ne fasse voir ces deux parties,&si elle, y manquoit, elle seroit, ou privée de mouvement, ou contrainte dans son action.

CHAPITRE XIV.

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LES Expressions sont la pierre de touche de l’esprit du Peintre. Il montre par la justesse dont il les distribuë, sa pénétration&son discernement: mais il faut le même esprit dans le Spéctateur pour les bien apercevoir, que dans le Peintre pour les biens éxécuter.

On doit considérer un Tableau comme une Scene, où chaque Figure jouë son rôlle. Les Figures bien dessinées&bien coloriées sont admirables à la vérité: mais la plûpart des gens d’esprit, qui n’ont pas encore une Idée bien juste de la Peinture, ne sont sensibles à ces parties, qu’autant qu’elles sont accompagnées de la vivacité, de la justesse&de la délicatesse des Expressions. Elles sont un des plus rares talens de la Peinture, &celuy qui est assez heureux pour les bien traiter, y intéresse non seulement les parties du visage, mais encore toutes celles du corps,&fait concourir à l’Expression généralle du sujet les objets mêmes les plus inanimez, par la maniére dont il les expose.

CHAPITRE XV.

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COMME les Extrémitez, c’est à dire, la tête, les pieds,&les mains, sont plus connues ce plus remarquées, que ce sont elles qui nous. parlent dans les Tableaux, elles doivent être plus terminées que les autres choses, supposé que l’action où elles seront, les disposent&les placent d’une manière à être bien vûës.

CHAPITRE XVI.

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ON dit en terme de Peinture, jetter une Draperie, pour dire habiller une Figure,&luy donner une Draperie Ce mot de jetter me paroît d’autant plus expressif, que les Draperies ne doivent point être arangées comme les habits dont on se sert dans le monde: mais qu’en suivant le caractere de la pure Nature, laquelle est éloignée de toute affectation, les plis se trouvent comme par hazard au tour des membres, qu’ils les fassent paroître ce qu’ils sont;&que par un artifice industrieux ils les contrastent en les marquant,&qu’ils les caressent, pour ainsi dire, par leurs tendres sinüositez,&par leur molesse.

Les anciens Sculpteurs, qui n’avoient pas l’usage des différentes Couleurs, parce qu’ils travailloient le même Ouvrage sur une même matiére, ont évité la grande étenduë des plis, de peur, qu’étant an tour des membres, ils n’attirassent les yeux,&n’empêchassent de voir-en repos le nud de leurs Figures. Ils se sont très-souvent servis de linges moüillez pour draper, ou bien ils ont multiplié les mêmes plis, afin que cette répétition fît une espéce de hachûre, qui par son obscurité, rendit plus sensibles les membres qu’elles entourent. Ils ont observé cette derniére méthode plus ordinairement dans les Bas-reliefs. Mais dans l’une&dans l’autre maniére dont ils ont traité leurs Draperies, ils ont observé un merveilleux ordre de placer les plis.

Le Peintre, qui par la diversité de ses Couleurs&de ses lumiéres, doit ôter l’équivoque des membres d’avec les Draperies, peut bien se régler sur le bon ordre des plis de l’Antique, sans en imiter le nombre,&peut varier ses étofes selon le caractére de ses Figures. Les Peintres, qui n’ont point connu la liberté qu’ils avoient en cela, se sont faits autant de tort, en suivant les Sculptures Antiques, que les Sculpteurs en voulant suivre les Peintres.

La raison pour laquelle les plis doivent marquer le nud, c’est que la Peinture est une superficie plate, qu’il faut anéantir en trompant les yeux,&en ne laissant rien d’équivoque. Le Peintre est donc obligé, de garder cet ordre dans toutes ses Draperies, de quelque nature qu’elles puissent être, fines, ou grosses, travaillées, ou simples; mais qu’il préfére sur tout la majesté des plis à la richesse des étofes, qui ne conviennent que dans les Histoires dans lesquelles elle a été, ou pourroit être vrai-semblablement employée selon les tems&les coûtumes.

Comme le Peintre doit éviter la dureté&la roideur dans les plis,&empêcher qu’ils ne sentent, comme on dit, le manequin, il doit de même user avec prudence des Draperies volantes. Car elles ne peuvent être agitées que par le vent dans un lieu où l’on peut raisonnablement supposer qu’il souffle; ou par la compression de l’air, quand la Figure est supposée en mouvement. Ces sortes de Draperies sont avantageuses, parce qu’elles contribuënt à donner de la vie aux Figures par le contraste: mais il faut bien prendre garde que la cause en soit naturelle&vrai-semblable,&de ne pas faire dans un même Tableau des Draperies volantes de côtez différens, lorsqu’elles ne peuvent être agitées que par le vent,&lorsque la Figure est en repos; défaut dans lequel sont tombez sans y penser plusieurs habiles Peintres.

CHAPITRE XVII.

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SI la Peinture est une espece de création, elle en donne des marques encore plus sensibles dans les Tableaux de Païsages que dans les autres. On y voit plus généralement la Nature sortie de son cahos,&les Elémens plus débroüillez; la Terre y est parée de ses différentes productions,&le Ciel de ses météores. Et comme ce genre de Peinture contient en racourci tous les autres, le Peintre qui l’éxerce, doit avoir une connoissance universelle des parties de son Art. Si ce n’est pas dans un si grand détail que ceux qui peignent ordinairement l’Histoire, du moins spéculativement&en général. Et s’il ne termine pas tous les objets en particulier qui composent son Tableau, ou qui accompagnent son Païsage, il est obligé du moins d’en spécifier vivement le goût &le caractére,&de donner d’autant plus d’esprit à son Ouvrage qu’il sera moins fini.

Je ne prétens pas néanmoins exclur de ce talent l’exactitude du travail, au contraire, plus il sera recherché,&plus il sera précieux. Mais quelque terminé que soit un Païsage, si la comparaison des objets ne les fait valoir,&ne conserve leur caractére, si les sites n’y sont bien choisis, ou n’y sont supléez par une belle intelligence du Clair-obscur, si les touches n’y sont spirituelles, si l’on ne rend les lieux animez par des Figures, par des Animaux, ou par d’autres objets, qui sont pour l’ordinaire en mouvement, &si l’on ne joint au bon Goût de Couleur&aux sensations extraordinaires la vérité&la naïveté de la Nature, le Tableau n’aura jamais d’entrée dans l’estime, non plus que dans le Cabinet des véritables Connoisseurs.


CHAPITRE XVIII.

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QUELQUE Auteur a dit, que Perspective&Peinture étoient la même chose, parce qu’il n’y avoit point de Peinture sans Perspective. Quoy que la proposition soit fausse, absolument parlant, d’autant que le corps qui ne peut être sans ombre, n’est pas pour cela la même chose que l’ombre; néanmoins elle est véritable dans ce sens, que le Peintre ne peut se passer de Perspective dans toutes les opérations,&qu’il ne tire pas une Ligne,&ne donne pas un coup de Pinceau qu’elle n’y ait part, du moins habituellement. Elle régle la mesure des formes&la dégradation des Couleurs en quelque lieu du Tableau qu’elles se rencontrent. Le Peintre est forcé d’en connoître la nécessité,&quoy qu’il en ait, comme il doit, une habitude consommée, il s’exposera souvent à faire de grandes fautes contre cette sience, s’il est paresseux de la consulter de nouveau, du moins dans les endroits plus visibles, &de prendre la Régle&le Compas pour ne rien hazarder,&ne point s’exposer à la censure.

Michelange a été blâmé pour avoir négligé la perspective,&les plus grans Peintres d’Italie ont été tellement persuadez que sans elle on ne pouvoit rendre une Composition réguliére, qu’ils l’ont voulu savoir à fond. On voit même dans quelques Desseins de Raphaël, une Echelle de dégradation, tant il étoit régulier sur ce Point.

CHAPITRE XIX.

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LA maniére peu convenable dont plusieurs de nos Peintres parloient du Coloris me fit entreprendre sa défense par un Dialogue que je fis imprimer il y a vingt-quatre ans;&n’ayant rien de meilleur à dire aujourd’huy que ce qui est contenu dans ce petit Ouvrage, je prie le Lecteur d’y avoir recours. J’ay tâché d’y faire voir le mérite du Coloris&ses prérogatives le plus nettement qu’il m’a été possible.


CHAPITRE XX.

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IL y a une harmonie&une dissonance dans les especes de Couleurs, comme il y en a dans les tons de lumiére, de même que dans une Composition de Musique, il ne faut pas seulement que les Notes y soient justes, mais encore que dans l’éxécution les Instrumens soient d’accord. Et comme les Instrumens de Musique ne conviennent pas toûjours les uns aux autres, par éxemple, le Luth avec le Haut bois, ni le Clavessin avec la Muzette: de la même maniére, il y a des Couleurs qui ne peuvent demeurer ensemble sans offen ser la vuë, comme le Vermillon avec les Verds, les Bleus&les Jaunes. Mais aussi comme les Instrumens les plus aigus se sauvent parmi une quantité d’autres,&font quelquefois un tres-bon effet; ainsi les Couleurs les plus opposées, étant placées bien à propos entre plusieurs autres qui sont en union, rendent certains endroits plus sensibles, lesquels doivent dominer sur les autres & attirer les regards.

Titien (comme je l’ay remarqué ailleurs) en a usé ainsi dans le Tableau qu’il a fait du Triomphe de Baccus, où ayant placé Ariadne sur un des côtez du Tableau,&ne pouvant pour cette raison la faire remarquer par les éclats de la lumière qu’il a voulu conserver dans le milieu, luy a donné une Echarpe de Vermillon sur une Draperie Bleuë, tant pour la détacher de son fond, qui est déja une mer Bleuë, qu’à cause que c’est une des principales Figures du sujet sur laquelle il veut que l’œil soit attiré. Paul Véronése dans sa Nôce de Cana; parce que le Christ, qui est la principale Figure du sujet, est un peu enfoncé dans le Tableau,&qu’il n’a pû le faire remarquer par le brillant du Clair-obscur, l’a vêtu de Bleu&de Vermillon, afin que la vuë se portât sur cette Figure.

CHAPITRE XXI.

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LE terme de Pinceau se prend quelquefois pour la source de toutes les parties de la Peinture, comme lorsqu’on dit, que le Tableau de la Transfiguration de Raphaël est le plus bel Ouvrage qui soit sorti de son Pinceau:&quelquefois il s’entend de l’Ouvrage même,& l’on dit par exemple, de tous les Peintres de l’Antiquité, le plus savant Pinceau est celuy d’Apelle. Mais icy le mot de Pinceau signifie simplement la façon extérieure dont il a été manié pour employer les Couleurs:&lorsque ces mêmes Couleurs n’ont point été trop agitées,&, comme on dit, trop tourmentées par le mouvement d’une main pésante,&qu’au contraire le mouvement en paroît libre, promt&léger, on dit que l’Ouvrage est d’un bon Pinceau. Mais ce Pinceau libre est peu de chose si la tête ne le conduit,&s’il ne sert à faire connoître que le Peintre posséde l’intelligence de son Art. En un mot le beau Pinceau est à la Peinture ce qu’est à la Musique une belle voix; l’un& l’autre sont estimez à proportion du grand effet&de l’harmonie qui les accompagne.

CHAPITRE XXII.

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LES Licences sont si nécessaires, qu’il y en a dans tous les Arts. Elles sont contre les Régles à prendre les choses à la lettre, mais à les pren dre selon l’esprit, les Licences servent de Régles quand elles sont prises bien à propos. Or il n’y a personne de bon sens qui ne les trouve à propos, lorsque l’Ouvrage dans lequel on les employe fait plus d’effet,&que par leur moyen le Peintre arrive plus efficacement à sa fin, qui est d’imposer à la vuë. Mars il n’est pas donné à tous les Peintres de les employer utilement. Il n’y a que les grans Génies qui soient au dessus des Régles,&qui sachent se servir ingénieusement des Licences; soit qu’ils les employent pour l’essence de leur Art, soit qu’elles regardent l’Histoire. Celles-cy méritent plus d’attention,&l’on en va parler dans l’Article suivant.

CHAPITRE XXIII.

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L’ECRITURE nous parle en plusieurs endroits des Apparitions de Dieu aux hommes, ou réellement par le ministére des Anges, ou en vision par des songes&des éxtases. Il y a une belle description de Dieu sous la forme d’un Vieillard dans le septiéme Chapitre de Daniel, vers. 9. La même Ecriture nous parle aussi de plusieurs Apparitions d’Anges sous des formes humaines; c’est pourquoy l’Eglise dans le Concile de Nicée n’a point fait de difficulté de permettre aux Peintres de réprésenter Dieu le Pére sous la forme d’un Auguste Vieillard, &les Anges sous des formes humaines.

Il paroît aussi que le Peintre est en droit de peindre comme vivantes les choses mêmes inanimées, quand il ne fait en cela que suivre l’Idée que l’Ecricriture sainte nous en donne:&le Spéctateur ne doit pas se scandaliser facilement quand il voit dans quelques Tableaux des sujets saints mêlez avec quelques fictions Poëtiques, comme si les fictions&c la Poësie étoient indispensablement quelque chose de profane. Le Livre de Job, les Pseaumes de David& l’Apocalypse sont tous Poëtiques& pleins d’expressions figurées, sans comter toutes les Paraboles qui sont dans le reste de l’Ecriture. Ainsi, c’est suivant le Texte sacré que Raphaël dans le passage du Jourdain a peint sous une Figure humaine ce Fleuve, qui repousse ses eaux du côté de leur source. Il est autorisé en cela par l’Ecriture sainte, qui, pour se pro portionner à l’intelligence des hommes, a coutume d’exprimer les choses Divines sous la figure des choses humaines, &qui pour l’instruction des Fidéles, se sert d’idées&de comparaisons palpables&sensibles. Nous en avons même un passage au sujet des Fleuves, dans le97e. Pseaume, où il est dit, que les fleuves battront des mains,&que les montagnes tressailleront de joye en la présence du Seigneur. Le Peintre qui a la même intention d’instruire&d’édifier, ne sauroit suivre un meilleur modéle.

Le Poussin, qui dans son Tableau de Moïse trouvé, a tenu la même conduite pour réprésenter le Fleuve du Nil, en a été blâmé par quelques personnes,& voicy la raison qu’ils en apportent.

Ils disent qu’il ne faut point mêler les faux Dieux avec les choses de nôtre Réligion; que les fleuves sont de fausses divinitez qui étoient adorées par les Païens, lesquelles ne doivent point être introduites dans les Histoires saintes:& de plus, qu’il suffit au Peintre de réprésenter un fleuve simplement,&non en figure.

A quoy il est aisé de répondre, que de la même façon que l’Ecriture sainte, en introduisant des fleuves sous des figures humaines, n’a point eu intention de parler de ceux que les Païens adoroient,& que pouvant s’expliquer naturellement &simplement, elle s’est néanmoins servie d’un stile figuré, sans crainte de séduire les Fidéles: tout de même aussi, le Peintre Chrétien, qui doit imiter l’Ecriture, est fort éloigné de vouloir altérer la vérité de l’Histoire, il veut au contraire, en se conformant à son Original, la faire entendre plus vivement &plus élégamment, non à un Infidéle, mais à un Chrétien comme luy, qui étant prévenu contre les fausses divinitez, ne doit point chercher d’autre sens que celuy de la sainte Ecriture.

Mais à l’égard des divinitez Païennes qui sont introduites comme telles,& avec les caractéres qui les font connoître, il y a plus de difficulté à les admettre dans les Compositions. De Savans hommes ont agité cette matiére par rapport à la Poësie,&le Procés en est encore à juger. Mais le Peintre, qui n’a pas d’autre langage pour s’exprimer que ces sortes de figures, bien loin d’être blâmé de s’en servir, sera toûjours applaudi des Savans qui les verront ingénieusement&prudemment employées.

Car les fausses divinitez peuvent être considérées de deux manières, ou comme dieux, ou comme figures symboliques. Comme dieux, le Peintre ne les peut réprésenter que dans les sujets purement profanes, où il en est question en cette qualité:&comme figures symboliques, il peut s’en servir avec discrétion en toute autre rencontre où il les jugera nécessaires.

Rubens, qui de tous les Peintres s’est le plus ingénieusement&le plus doctement servi de ces symboles, comme on le peut voir par le Livre de l’Entrée du Cardinal Infant dans la Ville d’Anvers; &par les Tableaux de la Galerie de Luxembourg, a été censuré par quel ques-uns, pour avoir introduit dans ses Compositions ces figures allégoriques, &pour avoir, dit-on, mêlé la fable avec la vérité.

A quoy l’on peut répondre que par l’usage qu’en a fait Rubens, il n’a point confondu la fable avec la vérité, mais plutôt que pour éxprimer cette même vérité, il s’est servi des symboles de la fable. En effet, dans la Peinture de la Naissance de Louïs XIII. il a réprésenté au haut du Tableau sur des nüées un peu éloignées, Castor sur son Cheval aîlé, &à côté Apollon dans son Char qui monte en haut, pour marquer que ce Prince est né le matin,&que l’accouchement fut heureux.

D’où l’on peut insérer que le Peintre l’a point eu la pensée de réprésenter des dieux comme dieux, mais seulement de peindre Castor comme une constellation qui rend heureux les événemens,&le Char d’Apollon qui va en haut, pour signifier le tems du matin.

Et si le Peintre, dans la vuë de s’exprimer, a jugé à propos de réprésenter des divinitez de la fable parmi les figures historiques, il faut considérer ces symboles comme invisibles,&comme n’y étant que par leur signification.

C’est dans ce sens que le deuxiéme Concile de Nicée, autorisé en cela par l’Ecriture, a permis de réprésenter aux yeux des Fidéles Dieu le Pére&les Anges sous des figures humaines. Car il y auroit encore plus d’inconvénient à peindre les Personnes de la sainte Trinité& ses Anges, qu’il n’y en a à introduire dans la scéne d’un Tableau des divinitez païennes. Et les Chrétiens, étant suffisamment prévenus contre ces apparences, qui ne sont que pour leur instruction, doivent, pour en profiter, entrer dans l’esprit du Peintre,&les regarder comme n’y estant point.

L’autorité de peindre des aîles aux Anges se peut tirer de ceux de l’Arche d’Alliance,&du9e. Chapitre de Daniel v. 21. Mais ces passages n’obligent pas à donner indispensablement des aîles aux Anges, puisqu’il est certain qu’ils ont apparu toûjours sans aîles. Le Peintre néanmoins peut en user indifféremment, selon que son Art, le bon sens,&l’instruction des Fidéles l’éxigeront.

Mais tout ce qui est permis n’étant pas toûjours à propos, le Peintre doit user avec modération de l’autorité qu’il tire de l’Ecriture sainte,&prendre garde, qu’en voulant ménager l’avantage de son Art, il n’altére la vérité&la sainteté du sujet qu’il auroit à traiter.

CHAPITRE XXIV.

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LES Peintres&les Sculpteurs qui sont fort savans dans le Dessein, cherchent ordinairement les occasions de faire du nud, pour s’attirer de l’estime &de la distinction,&en cela ils sont très-loüables, pourvû qu’ils demeurent dans les bornes de la vérité de l’Histoire, de la vrai-semblance,&de la modestie. Il y a des sujets qui sont plus favorables à réprésenter du nud les uns que les autres;&l’on s’en peut servir par éxemple, dans les Fables, dans la supposition des païs chauds, desquels nous n’avons point de rélation sur les modes,&parmi les Ouvriers des anciens tems. Caton le Censeur, au rap port de Plutarque, travailloit tout nud parmi ses Ouvriers lorsqu’il étoit revenu du Senat;&Saint Pierre étoit nud lorsque Nôtre-Seigneur s’apparut à luy aprés sa Résurrection,&qu’il le trouva pêchant avec d’autres Apôtres.

On se peut encore servir du nud dans la réprésentation des sujets allégoriques, dans celle des dieux& des Héros de l’Antiquité Païenne:&enfin dans les autres rencontres où l’on peut supposer la simple Nature,&où le froid&la malignité ne régnent point. Car les habits n’ont été inventez que pour garantir les hommes du froid&de la honte.

Il y a encore aujourd’huy beaucoup de Peuples qui vont tout nuds, parce qu’ils habitent des païs chauds, où l’habitude les a mis à couvert de l’indécence &de la honte. Enfin la régle générale qu’on doit suivre en cela, est, comme nous avons dit, qu’il n’y ait rien contre la modestie&le vrai-semblable.

Les Peintres réprésentent la plûpart de leurs Figures la tête&les pieds nuds,&cela se doit toûjours selon les loix de la simple Nature, qui à l’égard de ces deux parties s’accoûtume facilement à la nudité. Nous en voyons de éxemples, non seulement dans les païs chauds, mais encore au milieu des plus froides montagnes des Alpes, où les en sans mêmes vont pieds nuds, l’Eté parmi les pierres&les cailloux, l’Hyver parmi La néige&les glaçons.

Mais si on a égard à la vérité de l’Histoire, on trouvera que le nud est une licence dont les Peintres se sont mis en possession,&de laquelle ils se servent utilement pour l’avantage de leur Art; mais aussi dont ils abusent assez souvent. Je n’en éxcepte, ni Raphaël, ni le Poussin. Ils ont réprésenté les Apôtres pieds nuds contre ce qui est dit formellement dans l’Evangile, où Nôtre-Seigneur leur ordonnant de ne prendre aucune précaution pour leurs habits, leur dit positivement de se contenter des souliers qu’ils avoient aux pieds, sans en porter d’autres. Et dans les Actes des Apôtres, quand l’Ange délivra Saint Pierre, il luy dit de mettre sa ceinture,&d’attacher ses souliers: d’où l’on doit inférer qu’ils en avoient ordinairement.

Il en est de même de Moïse, qui dans la vision du Buisson ardent, fut averti de quitter ses souliers,&qui cependant est réprésenté par Raphaël pieds nuds dans les autres actions de sa vie, comme si Moïse n’avoit eu de chaussure que dans le temps qu’il gardoit les troupeaux de son beau-pére. On pourroit rapporter icy quantité d’éxemples où Raphaël &plusieurs autres Peintres aprés luy ont fait des Figures sans chaussure, contre l’Histoire&la vrai-semblance.

On remarque que les Sculpteurs Grecs ont fait plus ordinairement des Figures nuës que les Romains: je n’en say pas d’autre raison, sinon que les Grecs ont choisi des sujets plus convenables au désir qu’ils avoient de faire admirer la profondeur de leur Sience dans la construction&dans l’assemblage des parties du corps humain. Ils réprésentoient dans leurs Statuës plutôt des dieux que des hommes,&dans leurs Bas-reliefs, plutôt des baccanales&des sacrifices, que des histoires. Les Romains au contraire, qui vouloient par leurs Statuës&par leurs Bas-reliefs transmettre à la posté rité la mémoire de leurs Empereurs, se sont trouvez indispensablement obligez, pour ne rien faire contre l’Histoire, d’habiller leurs Figures selon la mode de leurs tems.

CHAPITRE XXV.

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LA nécessité de la Grace dans la Peinture, généralement parlant, est une chose qui n’a besoin d’aucunes preuves. il se rencontre seulement une difficulté sur ce point: Savoir si cette Grace est nécessaire dans toutes sortes de sujets; dans les Combats, comme dans les Fêtes; dans les soldats, comme dans les femmes.

Je conclus pour l’affirmative:&la raison que j’en donne est, que bien que la Grace se laisse d’abord appercevoir sur le visage, ce n’est pas néanmoins dans cette seule partie qu’elle paroît résider, elle consiste principalement dans le tour que le Peintre sait donner à ses objets pour les rendre agréables, même ceux qui sont inanimez: d’où il s’enfuit que non seulement il peut y avoir de la Grace dans la fiérté d’un Soldat, par le tour qu’on aura donné à son air&à son attitude, mais qu’il y en peut avoir aussi dans une Draperie ou dans quelqu’autre chose, par la maniére dont elle sera disposée.

Aprés cette Idée que je viens de donner du Peintre parfait,&les preuves que j’ay apportées de chacune de ses parties, il ne reste plus que d’en faire l’application aux Ouvrages de Peinture, &de les mettre comme dans la balance, non pour en rejetter entiérement ceux qui n’auront pas toutes les qualitez que l’on vient d’établir, mais pour les estimer selon leur poids.

L’on peut au reste se servir de cette même Idée pour juger des Desseins des différens Maîtres; j’entens du dégré de leur bonté. Car pour connoître l’originalité d’un Dessein,&le nom du Peintre qui en est l’Auteur, il est comme impossible d’en donner des Régles,& difficile d’en parler avec justesse. J’hazarderay néanmoins d’éxposer icy ce que j’ay pensé sur ce sujet, dans l’espérance que cette témérité suscitera dans la fuite quelque personne éclairée, qui redressera&qui augmentera le peu que j’en auray dit.


CHAPITRE XXVI.

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LES Desseins dont on veut parler icy sont les pensées que les Peintres éxpriment ordinairement sur du papier pour l’exécution d’un Ouvrage qu’ils méditent. On doit encore mettre au nombre des Desseins les Etudes des grans Maîtres, c’est-à-dire, les Parties qu’ils ont dessinées d’aprés Nature; comme des têtes, des mains, des pieds, &des Figures entiéres: des Draperies, des Animaux, des Arbres, des Plantes, des Fleurs;&enfin tout ce qui peut entrer dans la Composition d’un Tableau. Car, soit que l’on considére un bon Dessein, par rapport au Tableau dont il est l’Idée, ou par rapport à quelque Partie dont il est l’Etude, il mérite toûjours l’attention des Curieux.

Quoy que la connoissance des Desseins ne soit pas si estimables ni si étenduë que celle des Tableaux, elle ne laisse pas d’être délicate&piquante, à cause que leur grand nombre donne plus d’occasion à ceux qui les aiment, d’éxercer leur critique,&que l’Ouvrage qui s’y rencontre est tout esprit; les Desseins marquent davantage le caractére du Maître,&font voir si son Génie est vif ou pesant; si ses pensées sont élevées ou communes;&enfin s’il a une bonne habitude&un bon Goût de toutes les parties qui peuvent s’éxprimer sur le papier. Le Peintre qui veut finir un Tableau, tâche de sortir, pour ainsi dire, de luy-même, afin de s’attirer les loüanges qu’on donne aux parties dont il sent bien qu’il est dépourvû: mais en faisant un Dessein, il s’abandonne à son Génie,&se fait voir tel qu’il est. C’est pour cette raison que dans les Cabinets des Grans, on y voit non feulement des Tableaux, mais que l’on y conserve encore les Desseins des bons Maîtres.

Cependant il y a peu de Curieux de Desseins,&parmi ces Curieux, s’il y en a qui connoissent les manières, il y en a bien peu qui en connoissent le fin. Les Demi-Connoisseurs n’ont point de passion pour cette curiosité, parce que ne pénétrant pas encore assez avant dans l’esprit des Dessins, ils n’en peuvent goûter tout le plaisir,&font plus sensibles à celuy que donnent les Estampes qui ont été gravées avec soin d’aprés les bons Tableaux; cela peut venir aussi par la crainte d’être trompez,&de prendre, comme il arrive assez souvent, des Copies pour des Originaux, faute d’éxpérience.

Il y a trois choses en général à remarquer dans les Desseins: la Sience, l’Esprit,&la Liberté. Par la Sience, j’entens une bonne Composition, un Dessein correct&de bon Goût, avec une loüable intelligence du Clair-obscur: sous le terme d’Esprit, je comprens, L’éxpression vive &naturelle du sujet en général,&des objets en particulier: &la Liberté, n’est autre chose qu’une habitude que la main a contractée pour éxprimer promtement&hardiment l’Idée que le Peintre a dans l’esprit:& selon qu’il y entre de ces trois choses dans un Dessein, il en est plus ou moins estimable.

Quoy que les Desseins libres portent ordinairement beaucoup d’Esprit avec eux, tous les Desseins librement faits ne sont pas pour cela spirituellement touchez;&si les Desseins savans n’ont pas toûjours de la Liberté, il s’y rencontre ordinairement de l’Esprit.

Je pourrois nommer icy quantité de Peintres, dont les Desseins ont beaucoup de Liberté sans aucun Esprit, où dont la main hardie ne produit que des éxpressions vagues. J’en pourrois nommer aussi de fort habiles, dont les Desseins paroissent estantez, quoy que savans&spirituels; parce que leur main étoit retenuë par leur jugement, & qu’ils se sont attachez préférablement à toutes choses, à la justesse de leurs contours,&à l’éxpression de leur sujet. Mais je croy qu’il est mieux de ne nommer personne,&d’en laisser le jugement aux autres.

On peut dire à la loüange de la Liberté, qu’elle est si agréable, qu’elle couvre souvent,&fait éxcuser beaucoup de défauts, lesquels on attribuë plutôt à une impétuosité de veine, qu’à l’insuffisance. Mais il faut dire aussi que la Liberté de main ne paroît presque plus Liberté, quand elle est renfermée dans les bornes d’une grande régularité, encore qu’elle y soit effectivement. C’est ainsi que dans les Desseins de Raphaël les plus arrêtez, il y a une Liberté délicate qui n’est bien sensible qu’aux yeux savans.

Enfin il y a des Desseins où il se rencontre peu de correction, qui ne laissent pas d’avoir leur mérite; parce qu’il y a beaucoup d’Esprit&de Caractére. On peut mettre sous cette espéce les Desseins de Guillaume Baur, ceux de Rembrant, ceux du Bénédétte,&de quelques autres.

Les Desseins touchez&peu finis ont plus d’Esprit,&plaisent beaucoup davantage que s’ils étoient plus achevez, pourvû qu’ils ayent un bon Caractére, &qu’ils mettent l’Idée du Spéctateur dans un bon chemin: la raison en est que l’imagination y supplée toutes les parties qui y manquent, ou qui n’y sont pas terminées,&que chacun les voit selon son Goût. Les Desseins des Maîtres qui ont plus de Génie que de Sience, donnent souvent occasion de faire l’éxpérience de cette vérité. Mais les Desseins des Excellens Maîtres, qui joignent la Solidité à un beau Génie, ne perdent rien pour être finis; aussi doit-on estimer les Desseins à mesure qu’ils sont terminez, supposé que les autres choses y soient également.

Quoy que l’on doive préférer les Desseins dans lesquels il se trouve plus de parties, l’on ne doit pas rejetter pour cela ceux où il ne s’en rencontreroit qu’une seule, pourvû qu’elle y soit d’une maniére à faire voir quelque Principe, ou qu’elle porte avec soy une singularité spirituelle, qui plaise, ou qui instruise.

On ne doit pas non plus rejetter ceux qui ne sont qu’ésquissez,&où l’on ne voit qu’une tres-légére Idée,&comme l’essay de l’imagination: parce qu’il est curieux de voir de quelle maniére les habiles Peintres ont conçû d’abord leurs pensées avant que de les digérer,& que les ésquisses font encore connoître de quelle touche les grans Maîtres se servoient pour caractériser les choses avec peu de trais. Ainsi pour satisfaire pleinement à la curiosité, il seroit bon d’avoir d’un même Maître des Desseins de toutes les façons; c’est-à-dire, non seulement de sa prémiére, seconde& derniére maniére, mais encore des ésquisses tres-légers, aussi-bien que des Desseins tres-finis. J’avouë cependant que les Curieux, purement spéculatifs, n’y trouveront pas si-bien leur comte que ceux, qui, ayant aussi de la pratique manuelle, sont plus capables de goûter cette curiosité.

Il y a une chose, qui est le Sel des Desseins,&sans laquelle je n’en ferois que peu ou point du tout de cas,&je ne puis la mieux éxprimer que par le mot de Caractére. Ce Caractére donc consiste dans la maniére dont le Peintre pense les choses, c’est le Cachet qui le distingue des autres,&qu’il imprime sur ses Ouvrages comme la vive image de son Esprit. C’est ce Caractére qui remuë nôtre imagination;&c’est par luy que les habiles Peintres, après avoir étudié sous la Discipline de leurs Maîtres, ou d’aprés les Ouvrages des autres, se sentent forcez par une douce violence à donner l’effort à leur Génie, &à voler de leurs propres aîles.

J’excluë donc du nombre des bons Desseins ceux qui sont insipides,&j’en trouve de trois sortes. Prémiérement ceux des Peintres, qui, bien qu’ils produissent de grandes Compositions,& qu’ils ayent de l’éxactitude&de la correction, répandent néanmoins dans leurs Ouvrages une froideur qui transit ceux qui les regardent. Secondement, les Desseins des Peintres, qui ayant plus de mémoire que de Génie, ne travaillent que par la reminiscence des Ouvrages qu’ils ont vûs, ou qui se servent avec trop peu d’industrie,&trop de servitude de ceux qu’ils ont présens. Et troisiémement, ceux des Peintres qui s’attachent à la maniére de leurs Maîtres sans en sortir, ni sans l’enrichir.

La connoissance des Desseins, comme celle des Tableaux, consiste en deux choses; à découvrir le nom du Maître, & la bonté du Dessein.

Pour connoître si un Dessein est d’un tel Maître, il faut en avoir vû beaucoup d’autres de la même main avec attention,&avoir dans l’Esprit une Idée juste du Caractére de son Génie,&du Caractére de sa Pratique. La connoissance du Caractére du Génie demande une grande étenduë,&une grande netteté d’Esprit pour retenir les Idées sans les confondre;&la connoissance du Caractére de la Pratique dépend plus d’une grande habitude, que d’une grande capacité:&c’est pour cela que les plus habiles Peintres ne sont pas toûjours ceux qui décident avec plus de justesse en cette matiére. Mais pour connoître si un Dessein est beau,&s’il est Original ou Copie, il faut avec le grand usage beaucuup de délicatesse&de pé nétration; je ne croy pas même qu’on le puisse faire sans avoir outre cela quelque Pratique manuelle du Dessein, encore peut-on s’y laisser surprendre.

Il me paroît qu’il est aisé d’inférer de tout ce que l’on vient de lire, que la comparaison des Ouvrages de Peinture avec l’Idée que l’on a établie du Peintre parfait, est le meilleur moyen pour bien connoître le degré d’estime qui leur est dû; mais comme on n’a pas ordinairement un assez grand nombre de Tableaux en sa disposition, ni de Desseins assez finis pour éxercer sa critique,&pour s’aquérir en peu de tems une habitude de bien juger, les bonnes Estampes pourront tenir lieu de Tableaux; car à la réserve de la Couleur Locale, elles sont suscéptibles de toutes les parties de la Peinture. Et outre qu’elles abrégeront le tems, elles sont tres-propres à remplir l’Esprit d’une infinité de connoissances. Le Lecteur ne sera peut-être pas fâché de trouver icy ce qui m’a paru sur cette matiére.

CHAPITRE XXVII.
De l’utilité des Estampes,&de leur usage.

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L’HOMME naît avec un désir de savoir,&rien ne l’empêche tant de s’instruire, que la peine qu’il y a d’apprendre,&la facilité qu’il a d’oublier; deux choses dont la plûpart des hommes se plaignent avec beaucoup de raison: car depuis que l’on recherche les Siences&les Arts,&que pour les pénétrer on a mis au jour une infinité de Volumes, on nous a mis en même tems devant les yeux un objet terrible&capable de reburer nôtre esprit&nôtre mémoire. Cependant nous avons plus que jamais besoin de l’un&de l’autre, ou du moins, de trouver les moyens de les aider dans leurs fonctions. En voicy un tres-puissant,&qui est une des plus heureuses productions des derniers siécles. C’est l’invention des Estampes.

Elles sont arrivées dans nôtre siécle à un si haut degré de perfection,&les bons Graveurs nous en ont donné un si grand nombre sur toutes sortes de matiéres, qu’il est vray de dire qu’elles sont devenuës les dépositaires de tout ce qu’il y a de plus beau&de plus curieux dans Le monde.

Leur Origine est de1460. Elle vient d’un nommé Maso Finiguérra Orfévre de Florence, qui gravoit sur ces Ouvrages,&qui en les moulant avec du souffre fondu, s’apperçût que ce qui sortoit du moule marquoit dans ses empreintes les mêmes choses que la graveure, par le noir que le souffre avoit tiré des tailles. Il essaya d’en faire autant sur des bandes d’argent avec du papier humide, en passant un rouleau bien uni par dessus, ce qui luy réüssit. Cette nouveauté donna envie à un autre Orfévre de la même Ville, nommé Baccio Baldini d’en essayer,&le succés luy fit graver plusieurs planches de l’Invention&du Dessein de Sandro Botticello;&sur ces Epreuves André Man teigne, qui étoit à Rome, se mit aussi à graver plusieurs de ses propres Ouvrages

La connoissance de cette Invention ayant passé en Flandres, Martin d’An vers, qui étoit alors un Peintre fameux, grava quantité de Planches de son Inven tion,&en envoya plusieurs Estampes en Italie, lesquelles étoient marquées de cette façon, M.C. Vasari, dans la Vie de Marc-Antoine en rapporte la plûpart des sujets, dont il y en a un entr’autres, (c’est la Vision de Saint Antoine) que Michelange, encore fort jeune trouva d’une Invention si extraordinaire, qu’il voulut la colorier. Aprés Martin d’Anvers, Albert Dure commença à paroître,&nous a donné une infinité de belles Estampes, tant en bois qu’au burin, qu’il envoya ensuite à Venise pour les faire vendre. Marc-Antoine qui s’y trouva pour lors, fut si émerveillé de la beauté de ces Ouvrages, qu’il en copia trente-six pieces, lesquelles réprésentent la Passion de Nôtre-Seigneur:&ces Copies furent reçûës dans Rome avec d’autant plus d’admiration, qu’elles étoient plus belles que les Originaux. Dans ce même tems Ugo du Carpi, Peintre Italien, d’une capacité médiocre, mais d’un Ésprit inventif, trouva par le moyen de plusieurs Planches de bois la maniére de faire des Estampes qui ressemblassent aux Desseins de Clair-obscur. Et quelques années aprés on découvrit l’Invention des Estampes à l’eau-forte, que le Parmésan mit aussitôt en usage.

Ces prémiéres Estampes attirérent par leur nouveauté l’admiration de tous ceux qui les virent,&les habiles Peintres qui travailloient pour la gloire, voulurent s’en servir pour faire part au monde de leurs Ouvrages. Raphaël entr’autres employa le burin du fameux Marc-Antoine pour graver plusieurs de ses Tableaux&de ses Desseins;&ces admirables Estampes ont été autant de Renommées, qui ont porté le nom de Raphaël par toute la Terre. Depuis Marc-Antoine un grand nombre de Graveurs se sont rendus recommandables, en Allemagne, en Italie, en France,&dans les Païs-Bas,&ont mis au jour, tant au burin, qu’à l’eau-forte une infinité de sujets de tous genres, Histoires, Fables, Emblêmes, Devises, Médailles, Animaux, Païsages, Fleurs, Fruits,& généralement toutes les Productions visibles de l’Art&de la Nature.

Il n’y a personne de quelque Eat& de quelque Profession qu’il soit, qui n’en puisse tirer une grande utilité: les Théologiens, les Réligieux, les Gens dévots, les Philosophes, les hommes de Guérre, les Voyageurs, les Géographes, les Peintres, les Sculpteurs, les Architéctes, les Graveurs, les Amateurs des beaux Arts, les Curieux de l’Histoire&de l’Antiquité,&enfin ceux, qui, n’ayant point de profession particuliére que celle d’être honnêtes gens, veulent orner leur Esprit des connoissances qui peuvent les rendre plus estimables.

On ne prétend pas que chaque personne soit obligée de voir tout ce qu’il y a d’Estampes pour en tirer de l’utilité, au contraire leur nombre presque infini &qui présenteroit tout à la fois tant d’Idées différentes, seroit plutôt capable de dissiper l’Esprit, que de l’éclairer. Il n’y a que ceux, qui en naissant, l’ont apporté d’une grande étenduë&d’une grande netteté, ou qui l’ont éxercé quelque tems dans la vuë de tant de diverses choses, qui puissent en profiter,& les voir toutes sans confusion.

Mais chaque particulier peut choisir seulement des sujets qui luy soient propres, &qui puissent, ou rafraîchir sa mémoire, ou fortifier ses connoissantes,&suivre en cela l’inclination qu’il a pour les choses de son Goût&de sa profession.

Aux Théologiens, par éxemple, rien n’est plus convenable qeu les Estampes qui regardent la Réligion&les Mystéres, les Histoires saintes,&tout ce qui découvre les prémiers Exercices des Chrêtiens&leur persécution, les Bas-reliefs Antiques, qui instruisent en beaucoup d’endroits des Cérémonies de la Réligion Païenne,&enfin tout ce qui a rapport à la nôtre, soit saint, soit profane.

Aux Dévots, les sujets qui élévent l’Esprit à Dieu,&qui peuvent l’entretenir dans son Amour.

Aux Réligieux, les Histoires sacrées en général,&ce qui concérne leur Ordre en particulier.

Aux Philosophes, toutes les Figures démonstratives qui regardent non seulement les expériences de Phisyque, mais toutes celles qui peuvent augmenter les connoissances qu’ils ont des chofes naturelles.

A ceux qui suivent les Armes, les Plans&les Elévations des Places de guerre, les Ordres de Batailles,&les Livres de Fortification, dont les Figures démonstratives font la plus grande partie.

Aux Voyageurs, les Vuës particulié res des Palais, des Villes,&des lieux considérables, pour les préparer aux choses qu’ils ont à voir, ou pour en conserver les Idées quand ils les auront vûës.

Aux Géographes, les Cartes de leu Profession.

Aux Peintres, tout ce qui peut les fortifier dans les parties de leur Art comme les Ouvrages Antiques, ceux de Raphaël&du Carrache pour le bon Goût, pour la correction du Dessein, pour la grandeur de maniére, pour le chois des airs de Tête, des passions de l’Ame,&des Attitudes: ceux du Corrége pour la grace&pour la finesse des expressions: ceux du Titien, du Bassan&des Lombards pour le caractére de la vérité,&pour les naïves éxpressions de la Nature,&sur tout pour le Goût du Païsage: ceux de Rubens pour un caractére de grandeur& de magnificence dans ses Inventions,& pour l’artifice, du Clair-obscur: ceux enfin, qui, bien que défectueux dans quelque partie, ne laissent pas de contenir quelque chose de singulier&d’éxtraordinaire. Car les Peintres peuvent tirer un avantage considérable de toutes les différentes maniéres de ceux qui les ont précédez, lesquelles sont autant de fleurs dont ils doivent ramasser, à la maniére des Abeilles, un suc, qui, ayant passé en leur propre substance, produira des Ouvrages utiles&agréables.

Aux Sculpteurs, les Statues, les Bas-Reliefs, les Médailles,&les autres Ouvrages Antiques: ceux de Raphaël, de Polydore,&de toute l’Ecole Romaine.

Aux Architéctes, les Livres qui concérnent leur Profession,&qui sont pleins de Figures démonstratives de l’Invention de leurs Auteurs, ou copiées d’aprés l’Antique.

Aux Graveurs, un chois de Piéces de différentes maniéres, tant au burin qu’à l’eau-forte. Ce chois leur doit servir aussi pour voir le progrés de la Graveure depuis Albert Dure jusqu’aux Ouvriers de nôtre tems, en passant par les Ouvrages de Marc-Antoine, de Corneille Cort, des Carraches, des Sadelers, de Goltius, de Muler, de Vostermans, de Pontius, de Bolsvert, de Vischer,&enfin par un grand nombre d’autres que je ne nomme point, qui ont eu un Caractére particulier,&qui par différentes voyes se sont tous efforcez d’imiter, ou la Nature, quand ils ont fait de leur Invention, ou les Tableaux de differentes maniéres, quand ils ont eu pour fin la fidé lité de leur imitation. En comparant: ainsi l’Ouvrage de tous ces Maîtres, ils peuvent juger lesquels ont mieux entendu La conduite des Tailles, le ménagement de la Lumière,&la valeur des tons pa rapport au Clair-obscur; lesquels on sû le mieux accorder dans leur burin la délicatesse avec la force&l’esprit de chaque chose avec l’éxtréme exactitude; afin que, profitant de ces Lumiéres, ils ayent la loüable ambition d’égaler ces habiles Maîtres, ou de les surpasser.

Aux Curieux de l’Histoire&de l’Antiquité, tout ce que l’on voit de gravé de l’Histoire Sainte&Profane,&de la Fable; les Bas-Reliefs Antiques, les Colonnes Trajanne&Antonine, les Livres de Médailles&de Piérres gravées,& plusieurs Estampes qui ont du rapport à la connoissance qu’ils veulent s’aquérir, ou se conserver.

A ceux enfin, qui, pour être plus heureux&plus honnêtes gens, veulent se former le Goût aux bonnes choses,& avoir une teinture raisonnable des beaux Arts, rien n’est plus nécessaire que les bonnes Estampes. Leur vue avec un peu de réfléxion les instruira promtement& agréablement de tout ce qui peut éxercer la raison,&fortifier le jugement. Elles rempliront leur mémoire des choses curieuses de tous les tems&de tous les Païs:&en leur apprenant les différentes Histoires, elles leur apprendront les diverses manières dans la Peinture. Ils en jugeront promtement par la facilité qu’il y a de feüilleter quelques papiers, &de comparer ainsi les Productions d’un Maître avec celles d’un autre:&de cette façon, en épargnant le tems, elles épargneront encore la dépense. Car il est presque impossible d’amasser en un même lieu des Tableaux des meilleurs Peintres dans une quantité suffisante, pour se former une Idée complete sur l’Ouvrage de chaque Maître:&quand avec beaucoup de dépense on auroit rempli un Cabinet spacieux de Tableaux de différentes maniéres, il ne pourroit y en avoir que deux ou trois de chacune; ce qui ne suffit pas pour porter un jugement bien précis du Caractére du Peintre, ni de l’étenduë de sa capacité. Au lieu, que par le moyen des Estampes, vous pouvez sur une table voir sans peine les Ouvrages des différens Maîtres, en former une Idée, en iuger par comparaison, en faire un chois,&contracter par cette pratique une habitude du bon Goût&des bonnes manières, sur tout, si cela se fait en présence de quelqu’un qui ait du discernement dans ces fortes de choses,&qui en sache distin guer le bon d’avec le médiocre.

Mais pour ce qui est des Connoisseurs &des Amateurs des beaux Arts, on ne peut leur rien préscrire, tout est soû mis, pour ainsi parler, à l’empire de leur connoissance; ils l’entretiennent par la vuë, tantôt d’une chose,&tantôt d’une autre, à cause de l’utilité qu’ils en reçoivent&du plaisir qu’ils y prennent Ils ont entr’autres celuy de voir dans ce qui a été gravé d’après les Peintres fameux, l’origine, le progrés&la per fection des Ouvrages; ils les suivent depuis le Giotto&André Manteigne, jusqu’à Raphaël, au Titien&aux Caraches. Ils éxaminent les différentes Ecoles de ces tems-là, ils voyent en com bien de branches elles se sont partagées par la multiplicé des Disciples,&en combien de façons l’Esprit humain est ca pable de concevoir une même chose, qui eft l’Imitation,&que de là font venuës tant de diverses maniéres, que les Païs les Tems, les Esprits,&la Nature par leur diversité nous ont produites.

Entre tous les bons effets qui peuvent venir de l’usage des Estampes, on s’est icy contenté d’en rapporter six, qui se ront juger facilement des autres.

Le premier est de divertir par l’imitation,&en nous réprésentant par leur Peinture les choses visibles.

Le2e. est de nous instruire d’une maniére plus forte&plus promte que par la parole. Les choses, dit Horace, qui entrent par les oreilles prennent un chemin bien plus long,&touchent bien moins que celles qui entrent par les yeux, lesquels sont des témoins plus sûrs&plus fidéles.

Le3e. D’abréger le tems que l’on em ployeroit à relire leschosesqui sont échapées de la mémoire,&de la rafraîchir en un coup d’œil.

Le4e. De nous réprésenter les choses absentes comme si elles étoient devant nos yeux,&que nous ne pourrions voir que par des voyages pénibles,& par de grandes dépenses.

Le5e. De donner les moyens de comparer plusieurs choses ensemble facilement, par le peu de lieu que les Estampes occupent, par leur grand nombre, & par leur diversité.

Et le6e. De former le Goût aux bonnes choses,&de donner au moins une teinture des beaux Arts, qu’il n’est pas permis aux honnêtes gens d’ignorer.

Ces effets sont généraux: mais chacun en peut sentir de particuliers selon ses lumiéres&son inclination;&ce n’est que par ces effets particuliers que chacun peut régler la collection qu’il en doit faire.

Car il est aisé de juger, que dans la diversité des conditions dont on vient de parler, la curiosité des Estampes, l’ordre,&le chois qu’il y faut tenir dé pendent du Goût&des vuës d’un chacun.

Ceux qui aiment l’Histoire, par éxemple, ne recherchent que les sujets qui y sont renfermez,&pour ne laisser rien échaper à leur curiosité, ils y tiennent cet ordre, qu’on ne peut assez louër. Ils suivent celuy des Païs,&des Tems:&tout ce qui regarde chaque Etat en particulier est contenu dans un ou dans plusieurs Porte-feüilles, dans lefquels on trouve:

Prémiérement les Portraits des Souverains qui ont gouverné un Païs, les Princes&Princesses qui en sont descendus, ceux qui ont tenu quelque rang considérable dans l’Etat, dans l’Eglise dans les Armes, dans la Robe: ceux qui se sont rendus recommandables dans les différentes Professions,&les Particuliers qui ont quelque part dans le Evénemens historiques. Ils accompagnent ces Portraits de quelques lignes d’écriture, qui marquent le caractére de la Personne, sa Naissance, ses Actions remarquables,&le tems de sa Mort.

2. La Carte générale&les particulières de cet Etat, les Plans&les Elévations des Villes, ce qu’elles enferment de plus considérable; les Châteaux, les Maisons Royalles,&tous les lieux particuliers qui ont mérité d’être donnez au Public.

3. Tout ce qui a quelque rapport à l’Histoire: comme les Entrées de Ville, les Carouzels, les Pompes Funébres, les Catafalques, ce qui regarde les Cérémonies, les Modes&les Coutumes; &enfin toutes les Estampes particulières qui sont historiques.

Cette recherche qui est faite pour un Etat est continuée pour tous les autres avec la même suite&la même œconomie. Cet ordre est ingénieusement inventé,&l’on en est redevable à un Gentilhomme, assez connu d’ailleurs par son mérite extraordinaire,&par le nombre de ses Amis.

Ceux qui ont de la passion pour les beaux Arts en usent d’une autre manière. Ils font des Recueils par rapport aux Peintres&à leurs Eléves. Ils mettent, par exemple, dans l’Ecole Romaine, Raphaël, Michelange, leurs Disciples. &leurs Contemporains. Dans celle de Venise, Giorgion, le Titien, les Bassans Paul Véronése, Tintoret,&les autres Vénitiens. Dans celle de Parme, le Corrége, le Parmésan,&ceux qui ont suivi leur Goût. Dans celle de Bologne, les Caraches, le Guide, le Dominiquain, l’Albane, Lanfranc,&le Guarchin, Dans celle d’Allemagne, Albert Dure. Holbens, les petits Maîtres, Guillaume Baure,&autres. Dans celle de Flandres, Otho-Vénius, Rubens, Vandeik, &ceux qui ont pratiqué leurs maximes: ainsi de l’Ecole de France,&de celles des autres Païs.

Quelques-uns assemblent leurs Estampes par rapport aux Graveurs, sans avoir égard aux Peintres; d’autres par rapport aux sujets qu’elles réprésentent, d’autres d’une autre façon,&il est juste de laisser à un chacun la liberté d’en user selon ce qui luy semblera plus utile&plus agréable.

Quoy qu’on puisse en tout tems&à tout âge tirer de l’utilité de la vuë des Estampes, néanmois celuy de la jeunesse y est plus propre qu’un autre: parce que le fort des enfans est la mémoire, &qu’il faut pendant qu’on le peut se servir de cette partie de l’ame, pour en faire comme un magasin,&pour les instruire des choses qui doivent contribuer à leur former le jugement.

Mais si l’usage des Estampes est utile à la Jeunesse, il est d’un grand plaifir &d’un agréable entretien à la Vieillesse. C’est un tems propre aU repos&aux réfléxions,&dans lequel, n’étans plus dissipez par les amusemens des prémiers âges, nous pouvons avec plus de loisir goûter les agrémens que les Estampes font capables de nous donner; soit qu’elles nous apprennent des choses nouvelles, soit qu’elles nous rappellent les Idées de celles qui nous étoient déjà connues; fait qu’ayant du Goût pour les Arts, nous jugions des différentes Productions que les Peintres&les Graveurs nous ont laissées; soit que n’ayant point cette connoissance, nous soyons flattez de l’epérance de l’aquérir; soit enfin que nous ne cherchions dans ce plaisir, que celuy d’exciter agréablement nôtre attention par la beauté&par la singularité des objets que les Estampes nous offrent. Car nous y trouvons les Païs, les Villes, &les lieux considérables que nous avons lûs dans les Histoires, ou que nous avons vûs nous-mêmes dans nos Voyages. De maniére que la grande variété, &le grand nombre des choses rares qui s’y rencontrent, peuvent même servir de Voyage, mais d’un Voyage commode &curieux à ceux qui n’en ont jamais fait, ou qui ne sont pas en état d’en faire.

Ainsi il est constant par tout ce que l’on vient de dire, que la vûë des belles. Estampes, qui instruit la jeunesse, qui rappelle&qui affermit les connoissances de ceux qui sont dans un âge plus avancé,&qui remplit si agréablement le loisir de la Vieillesse, doit être utile à tout le monde.

On n’a point crû devoir entrer dans le détail de tout ce qui peut rendre recommandable l’usage des Estampes; l’on croit que le peu qu’on en a dit est fusfisant pour induire le Lecteur à tirer des conséquences conformes à ses vuës&à fes bésoins.

Si les Anciens avoient eu en cela le même avantage que nous avons aujourd’huy,&qu’ils eussent par le moyen des Estampes transmis à la Postérité tout ce qui étoit chez eux de beau&de curieux, nous connaîtrions distinctement une infinité de belles choses dont les Historiens ne nous ont laissé que des idées confuses. Nous verrions ces fupérbes Monumens de Memphis&de Babylone, ce Temple de Jerusalem que Salomon avoit bâti dans sa magnificence. Nous jugerions des Edifices d’Athénes, de Corinthe&de l’ancienne Rome, avec plus de fondement encore&de certitude, que par les seuls fragmens qui qui nous en sont restez. Pausanias, qui nous fait une si éxacte déscription de la Gréce,&qui nous y conduit en tous lieux comme par la main, auroit accompagné ses Discours de Figures démonstratives, qui seroient venuës jusqu’à nous,&nous aurions le plaisir de voir, non selement les Temples&les Palais tels qu’ils étoient dans leur perfection, mais nous aurions aussi hérité des anciens Ouvriers l’Art de les bien bâtir. Vitruve, dont les démonstrations ont été perduës, ne nous auroit pas laissé ignorer tous les instrumens&toutes les machines qu’il nous décrit,&nous ne trouverions pas dans son Livre tant de lieux obscurs, si les Eftampes nous avoient confervé les Figures qu’il avoit faites,&dont il nous parle luy-même. Car en fait d’Arts, elles sont les lumières du Discours,& les véritables moyens par où les Auteurs se communiquent: C’est encore par le manque de ces moyens que nous avons perdu les Machines d’Archiméde&de Héron l’Ancien,&la connoissance de beaucoup de Plantes de Dioscoride, de baucoup d’Animaux,&de beaucoup de Productions curieuses de la Nature, que les veilles&les méditations des Anciens nous avoient découvertes. Mais sans nous arrêter à regretter des choses perduës, profitons de celles que les Estampes nous ont sauvées,&qui nous sont présentes.

L’IDÉE que je viens d’éxposer du Peintre parfait, peut à mon avis aider les Curieux dans le jugement qu’ils feront de la Peinture: mais comme la Connoissance des Tableaux demande encore quelque chose de plus pour être tout-à-fait complette, j’ay crû être obligé de dire icy ce qui me paroît sur cette matière.


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