Kitabı oxu: «Histoire de la peinture en Italie»
Stendhal
Histoire de la peinture en Italie

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066079215
Table des matières
INTRODUCTION
LIVRE PREMIER RENAISSANCE ET PREMIERS PROGRÈS DES ARTS VERS L'AN 1300 (DE 450 A 1349)
CHAPITRE PREMIER. DES PLUS ANCIENS MONUMENTS DE LA PEINTURE.
CHAPITRE II. NICOLAS PISANO.
CHAPITRE III. PREMIERS SCULPTEURS.
CHAPITRE IV. PROGRÈS DE LA MOSAÏQUE.
CHAPITRE V. PREMIERS PEINTRES.
CHAPITRE VI. SUITE DES PREMIERS PEINTRES.
CHAPITRE VII. CIMABUE.
CHAPITRE VIII. GIOTTO.
CHAPITRE IX. SUITE DE GIOTTO.
CHAPITRE X. ÔTER LE PIÉDESTAL.
CHAPITRE XI. SUITE DE GIOTTO.
CHAPITRE XII. LA BEAUTÉ MÉCONNUE.
LIVRE DEUXIÈME PERFECTIONNEMENT DE LA PEINTURE, DE GIOTTO A LÉONARD DE VINCI (DE 1349 A 1466)
CHAPITRE XIII. CIRCONSTANCES GÉNÉRALES.
CHAPITRE XIV. CONTEMPORAINS DE GIOTTO.
CHAPITRE XV. DU GOÛT FRANÇAIS DANS LES ARTS.
CHAPITRE XVI. ÉCOLE DE GIOTTO.
CHAPITRE XVII. ESPRIT PUBLIC A FLORENCE.
CHAPITRE XVIII. DE LA SCULPTURE A FLORENCE.
CHAPITRE XIX. PAOLO UCCELLO ET LA PERSPECTIVE.
CHAPITRE XX. MASACCIO.
CHAPITRE XXI. SUITE DE MASACCIO.
CHAPITRE XXII. DÉFINITIONS.
CHAPITRE XXIII. DE LA PEINTURE APRÈS MASACCIO.
CHAPITRE XXIV. FRÈRE PHILIPPE.
CHAPITRE XXV. L'HUILE REMPLACE LA PEINTURE EN DÉTREMPE.
CHAPITRE XXVI. INVENTION DE LA PEINTURE A L'HUILE.
CHAPITRE XXVII. LA CHAPELLE SIXTINE.
CHAPITRE XXVIII. DU GHIRLANDAJO ET DE LA PERSPECTIVE AÉRIENNE.
CHAPITRE XXIX. PRÉDÉCESSEURS IMMÉDIATS DES GRANDS HOMMES.
CHAPITRE XXX. ÉTAT DES ESPRITS.
CHAPITRE XXXI. REVUE.
CHAPITRE XXXII. LES CINQ GRANDES ÉCOLES.
CHAPITRE XXXIII. ÉPREUVE SOUS LA STATUE D'ISIS.
CHAPITRE XXXIV. UN ARTISTE.
CHAPITRE XXXV. CARACTÈRE DES PEINTRES DE FLORENCE.
CHAPITRE XXXVI. LA FRESQUE A FLORENCE.
CHAPITRE XXXVII. DIFFÉRENCE ENTRE FLORENCE ET VENISE.
LIVRE TROISIÈME VIE DE LÉONARD DE VINCI
CHAPITRE XXXVIII. SES PREMIÈRES ANNÉES. (1452.)
CHAPITRE XXXIX. LES ÉPOQUES DE SA VIE.
CHAPITRE XL. SES PREMIERS OUVRAGES.
CHAPITRE XLI. DES TROIS STYLES DE LÉONARD.
CHAPITRE XLII. LÉONARD A MILAN.
CHAPITRE XLIII. VIE PRIVÉE DE LÉONARD A LA COUR DE LUDOVIC.
CHAPITRE XLIV. SA VIE D'ARTISTE.
CHAPITRE XLV. LÉONARD AU COUVENT DES GRACES.
CHAPITRE XLVI. EXÉCUTION.
CHAPITRE XLVII. NOMS DES PERSONNAGES.
CHAPITRE XLVIII. ÉPOQUE OU LE CÉNACLE FUT FAIT.
CHAPITRE XLIX. VESTIGE DES ÉTUDES FAITES PAR LÉONARD POUR LE TABLEAU DE LA CÈNE.
CHAPITRE L.
CHAPITRE LI. MALHEURS DE CE TABLEAU.
CHAPITRE LII.
CHAPITRE LIII. EXTRAIT DU JOURNAL DE SIR W. E.
CHAPITRE LIV. DE LA VÉRITÉ HISTORIQUE.
CHAPITRE LV.
CHAPITRE LVI. LÉONARD DE RETOUR EN TOSCANE.
CHAPITRE LVII. MALHEURS DE LÉONARD.
CHAPITRE LVIII. LÉONARD A ROME.
CHAPITRE LIX. LÉONARD ET RAPHAEL.
CHAPITRE LX.
CHAPITRE LXI. ÉTUDES ANATOMIQUES DE LÉONARD.
CHAPITRE LXII. IDÉOLOGIE DE LÉONARD.
CHAPITRE LXIII.
CHAPITRE LXIV.
CHAPITRE LXV.
CHAPITRE LXVI. QUE DANS CE QUI PLAIT NOUS NE POUVONS ESTIMER QUE CE QUI NOUS PLAIT.
LIVRE QUATRIÈME DU BEAU IDÉAL ANTIQUE
CHAPITRE LXVII. HISTOIRE DU BEAU.
CHAPITRE LXVIII. PHILOSOPHIE DES GRECS.
CHAPITRE LXIX. MOYEN SIMPLE D'IMITER LA NATURE.
CHAPITRE LXX. OU TROUVER LES ANCIENS GRECS?
CHAPITRE LXXI. DE L'OPINION PUBLIQUE CHEZ LES SAUVAGES.
CHAPITRE LXXII. LES SAUVAGES, GROSSIERS POUR MILLE CHOSES, RAISONNENT FORT JUSTE.
CHAPITRE LXXIII. QUALITÉS DES DIEUX.
CHAPITRE LXXIV. LES DIEUX PERDENT L'AIR DE LA MENACE.
CHAPITRE LXXV. DE LA RÈGLE RELATIVE A LA QUANTITÉ D'ATTENTION.
CHAPITRE LXXVI. CHOSE SINGULIÈRE, IL NE FAUT PAS COPIER EXACTEMENT LA NATURE.
CHAPITRE LXXVII. INFLUENCE DES PRÊTRES.
CHAPITRE LXXVIII. CONCLUSION.
CHAPITRE LXXIX. DIEU EST-IL BON OU MÉCHANT?
CHAPITRE LXXX. DOULEUR DE L'ARTISTE.
CHAPITRE LXXXI. LE PRÊTRE LE CONSOLE.
CHAPITRE LXXXII. IL S'ÉLOIGNE DE PLUS EN PLUS DE LA NATURE.
LIVRE CINQUIÈME SUITE DU BEAU ANTIQUE
CHAPITRE LXXXIII. CE QUE C'EST QUE LE BEAU IDÉAL.
CHAPITRE LXXXIV. DE LA FROIDEUR DE L'ANTIQUE.
CHAPITRE LXXXV. LE TORSE, PLUS GRANDIOSE QUE LE LAOCOON.
CHAPITRE LXXXVI. DÉFAUT QUE N'A JAMAIS L'ANTIQUE.
CHAPITRE LXXXVII. DU MOYEN DE LA SCULPTURE.
CHAPITRE LXXXVIII.
CHAPITRE LXXXIX. UN SCULPTEUR.
CHAPITRE XC. DIFFICULTÉ DE LA PEINTURE ET DE L'ART DRAMATIQUE.
CHAPITRE XCI. RÉFLÉCHIR L'HABITUDE.
CHAPITRE XCII. SIX CLASSES D'HOMMES
CHAPITRE XCIII. DU TEMPÉRAMENT SANGUIN.
CHAPITRE XCIV. DU TEMPÉRAMENT BILIEUX.
CHAPITRE XCV. LES TROIS JUGEMENTS.
CHAPITRE XCVI. LE FLEGMATIQUE.
CHAPITRE XCVII. DU TEMPÉRAMENT MÉLANCOLIQUE.
CHAPITRE XCVIII. TEMPÉRAMENTS ATHLÉTIQUES ET NERVEUX.
CHAPITRE XCIX. SUITE DE L'ATHLÉTIQUE ET DU NERVEUX.
CHAPITRE C. INFLUENCE DES CLIMATS.
CHAPITRE CI. COMMENT L'EMPORTER SUR RAPHAEL?
CHAPITRE CII. L'INTÉRÊT ET LA SYMPATHIE.
CHAPITRE CIII. DE LA MUSIQUE.
CHAPITRE CIV. LEQUEL A RAISON?
CHAPITRE CV. DE L'ADMIRATION.
CHAPITRE CVI. L'ON SAIT TOUJOURS CE QU'IL EST RIDICULE DE NE PAS SAVOIR.
CHAPITRE CVII. ART DE VOIR.
CHAPITRE CVIII. DU STYLE DANS LE PORTRAIT.
CHAPITRE CIX. QUE LA VIE ACTIVE ÔTE LA SYMPATHIE POUR LES ARTS.
CHAPITRE CX. OBJECTION TRÈS-FORTE.
LIVRE SIXIÈME DU BEAU IDÉAL MODERNE
CHAPITRE CXI. DE L'HOMME AIMABLE.
CHAPITRE CXII. DE LA DÉCENCE, DES MOUVEMENTS CHEZ LES GRECS.
CHAPITRE CXIII. DE L'ÉTOURDERIE ET DE LA GAIETÉ DANS ATHÈNES.
CHAPITRE CXIV. DE LA BEAUTÉ DES FEMMES.
CHAPITRE CXV. QUE LA BEAUTÉ ANTIQUE EST INCOMPATIBLE AVEC LES PASSIONS MODERNES.
CHAPITRE CXVI. DE L'AMOUR.
CHAPITRE CXVII. L'ANTIQUITÉ N'A RIEN DE COMPARABLE A LA MARIANNE DE MARIVAUX.
CHAPITRE CXVIII. NOUS N'AVONS QUE FAIRE DES VERTUS ANTIQUES.
CHAPITRE CXIX. DE L'IDÉAL MODERNE.
CHAPITRE CXX. REMARQUES.
CHAPITRE CXXI. EXEMPLE: LA BEAUTÉ ANGLAISE.
CHAPITRE CXXII. LES TOILES SUCCESSIVES.
CHAPITRE CXXIII. LE BEAU ANTIQUE CONVIENT AUX DIEUX.
CHAPITRE CXXIV. SUITE DU MÊME SUJET.
CHAPITRE CXXV. RÉVOLUTION DU VINGTIÈME SIÈCLE.
CHAPITRE CXXVI. DE L'AMABILITÉ ANTIQUE.
CHAPITRE CXXVII. LA FORCE EN DÉSHONNEUR.
CHAPITRE CXXVIII. QUE RESTERA-T-IL DONC AUX ANCIENS?
CHAPITRE CXXIX. LES SALONS ET LE FORUM
CHAPITRE CXXX. DE LA RETENUE MONARCHIQUE.
CHAPITRE CXXXI. DISPOSITIONS DES PEUPLES POUR LE BEAU MODERNE.
CHAPITRE CXXXII. LES FRANÇAIS D'AUTREFOIS.
CHAPITRE CXXXIII. QU'ARRIVERA-T-IL DU BEAU MODERNE, ET QUAND ARRIVERA-T-IL?
LIVRE SEPTIÈME VIE DE MICHEL-ANGE
CHAPITRE CXXXIV. PREMIÈRES ANNÉES.
CHAPITRE CXXXV. IL VOIT L'ANTIQUE.
CHAPITRE CXXXVI. BONHEUR UNIQUE DE L'ÉDUCATION DE MICHEL-ANGE.
CHAPITRE CXXXVII. ACCIDENTS DE LA MONARCHIE.
CHAPITRE CXXXVIII. VOYAGE A VENISE, IL EST ARRÊTÉ A BOLOGNE.
CHAPITRE CXXXIX. VOULUT-IL IMITER L'ANTIQUE?
CHAPITRE CXL. IL FAIT COMPTER ET NON SYMPATHISER AVEC SES PERSONNAGES.
CHAPITRE CXLI. SPECTACLE TOUCHANT.
CHAPITRE CXLII. CONTRADICTION.
CHAPITRE CXLIII. EXPLICATIONS.
CHAPITRE CXLIV. QU'IL N'Y A POINT DE VRAIE GRANDEUR SANS SACRIFICE.
CHAPITRE CXLV. MICHEL-ANGE, L'HOMME DE SON SIÈCLE.
CHAPITRE CXLVI. LE DAVID COLOSSAL.
CHAPITRE CXLVII. L'ART D'IDÉALISER REPARAÎT APRÈS QUINZE SIÈCLES.
CHAPITRE CXLVIII. JULES II.
CHAPITRE CXLIX. TOMBEAU DE JULES II.
CHAPITRE CL. DISGRACE.
CHAPITRE CLI. RÉCONCILIATION, STATUE COLOSSALE A BOLOGNE.
CHAPITRE CLII. INTRIGUE, MALHEUR UNIQUE.
CHAPITRE CLIII. CHAPELLE SIXTINE.
CHAPITRE CLIV. SUITE DE LA SIXTINE.
CHAPITRE CLV. EN QUOI PRÉCISÉMENT IL DIFFÈRE DE L'ANTIQUE.
CHAPITRE CLVI. FROIDEUR DES ARTS AVANT MICHEL-ANGE.
CHAPITRE CLVII. SUITE DE LA SIXTINE.
CHAPITRE CLVIII. EFFET DE LA SIXTINE.
CHAPITRE CLIX. SOUS LÉON X, MICHEL-ANGE EST NEUF ANS SANS RIEN FAIRE.
CHAPITRE CLX. DERNIER SOUPIR DE LA LIBERTÉ ET DE LA GRANDEUR FLORENTINES.
CHAPITRE CLXI. STATUES DE SAINT LAURENT.
CHAPITRE CLXII. FIDÉLITÉ AU PRINCIPE DE LA TERREUR.
CHAPITRE CLXIII. MALHEUR DES RELATIONS AVEC LES PRINCES.
CHAPITRE CLXIV. LE MOÏSE A SAN PIETRO IN VINCOLI.
CHAPITRE CLXV. SUITE DU MOÏSE.
CHAPITRE CLXVI. LE CHRIST DE LA MINERVE.—LA VITTORIA DE FLORENCE.
CHAPITRE CLXVII. MOT DE MICHEL-ANGE SUR LA PEINTURE A L'HUILE.
CHAPITRE CLXVIII. LE JUGEMENT DERNIER.
CHAPITRE CLXIX. SUITE DU JUGEMENT DERNIER.
CHAPITRE CLXX. SUITE DU JUGEMENT DERNIER.
CHAPITRE CLXXI. JUGEMENT DES ÉTRANGERS SUR MICHEL-ANGE.
CHAPITRE CLXXII. INFLUENCE DU DANTE SUR MICHEL-ANGE.
CHAPITRE CLXXIII. FIN DU JUGEMENT DERNIER.
CHAPITRE CLXXIV. FRESQUES DE LA CHAPELLE PAULINE.
CHAPITRE CLXXV. MANIÈRE DE TRAVAILLER.
CHAPITRE CLXXVI. TABLEAUX DE MICHEL-ANGE.
CHAPITRE CLXXVII. MICHEL-ANGE ARCHITECTE.
CHAPITRE CLXXVIII. HISTOIRE DE SAINT-PIERRE.
CHAPITRE CLXXIX. UN GRAND HOMME EN BUTTE A LA MÉDIOCRITÉ.
CHAPITRE CLXXX. CARACTÈRE DE MICHEL-ANGE.
CHAPITRE CLXXXI. SUITE DU CARACTÈRE DE MICHEL-ANGE.
CHAPITRE CLXXXII. L'ESPRIT, INVENTION DU DIX-HUITIÈME SIÈCLE.
CHAPITRE CLXXXIII. HONNEURS RENDUS A LA CENDRE DE MICHEL-ANGE.
CHAPITRE CLXXXIV. LE GOÛT POUR MICHEL-ANGE RENAÎTRA.
ÉPILOGUE
COURS DE CINQUANTE HEURES
APPENDICE
TABLE CHRONOLOGIQUE DES ARTISTES LES PLUS CÉLÈBRES.
ARTISTES VIVANTS
COMPOSITEURS CÉLÈBRES
COMPOSITEURS VIVANTS
LISTE DES GRANDS PEINTRES
CINQ ÉCOLES.
INTRODUCTION
Table des matières
Vous savez que, vers l'an 400 de notre ère, les habitants de l'Allemagne et de la Russie, c'est-à-dire les hommes les plus libres, les plus intrépides et les plus féroces dont l'histoire fasse mention, eurent l'idée de venir habiter la France et l'Italie[2].
Voici un trait de leur caractère:
Sur la côte de Poméranie, Harald, roi de Danemark, avait fondé une ville qu'il nomma Julin ou Jomsbourg. Il y avait envoyé une colonie de jeunes Danois, sous la conduite de Palna-Toke, un de ses guerriers.
Ce gouverneur, dit l'histoire, défendit d'y prononcer le nom de la peur, même au milieu des dangers les plus imminents. Jamais un citoyen de Jomsbourg ne pouvait céder au nombre, quelque grand qu'il fût; il devait se battre intrépidement sans reculer d'un pas, et la vue d'une mort certaine n'était pas une excuse.
Quelques jeunes guerriers de Jomsbourg, ayant fait une irruption dans les États d'un puissant seigneur norwégien, nommé Haquin, furent surpris et vaincus, malgré l'opiniâtreté de leur résistance.
Les plus distingués ayant été faits prisonniers, les vainqueurs les condamnèrent à mort, conformément à l'usage du temps.
Cette nouvelle, loin de les affliger, fut pour eux un sujet de joie; le premier se contenta de dire, sans changer de visage et sans donner le moindre signe d'effroi: «Pourquoi ne m'arriverait-il pas la même chose qui est arrivée à mon père? Il est mort, et je mourrai.» Un guerrier nommé Torchill, qui leur tranchait la tête, ayant demandé au second ce qu'il pensait, il répondit qu'il se souvenait trop bien des lois de Julin pour prononcer quelque parole qui pût réjouir ses ennemis. A la même question, le troisième répondit qu'il se trouvait heureux de mourir avec sa gloire, et qu'il préférait son sort à une vie infâme comme celle de Torchill.
Le quatrième fit une réponse plus longue et plus singulière: «Je souffre la mort de bon cœur, et cette heure m'est agréable; je te prie seulement, ajouta-t-il en s'adressant à Torchill, de me trancher la tête le plus prestement qu'il te sera possible, car c'est une question que nous avons souvent agitée à Julin, de savoir si l'on conserve quelque sentiment après avoir été décapité; c'est pourquoi je vais prendre ce couteau d'une main: si, la tête tranchée, je le porte contre toi, ce sera une marque que je n'ai pas entièrement perdu le sentiment; si je le laisse tomber, ce sera la preuve du contraire. Hâte-toi de décider la question.» Torchill, ajoute l'historien, se hâta de lui trancher la tête, et le couteau tomba. Le cinquième montra la même tranquillité, et mourut en raillant ses ennemis. Le sixième recommanda à Torchill de le frapper au visage. «Je me tiendrai immobile, et tu observeras si je ferme seulement les yeux; car nous sommes habitués, à Jomsbourg, à ne pas remuer, même en recevant le coup de la mort; nous nous exerçons à cela entre nous.» Il mourut en tenant sa promesse. Le septième était un jeune homme d'une grande beauté, et à la fleur de l'âge; sa longue chevelure blonde flottait en boucles sur ses épaules. Torchill lui ayant demandé s'il redoutait la mort: «Je la reçois volontiers, dit-il, puisque j'ai rempli le plus grand devoir de la vie, et que j'ai vu mourir tous ceux à qui je ne puis survivre; je te prie seulement qu'aucun esclave ne touche mes cheveux, et que mon sang ne les salisse point.»
Ces guerriers du Nord avaient un second principe de grandeur: ils étaient libres; mais, une fois qu'ils eurent occupé la France et l'Italie, et se furent partagé les vaincus comme des troupeaux de bétail, on ne vit plus que des tyrans et des esclaves. Toute justice, toute vertu, toute tranquillité, disparurent de dessus la surface de la malheureuse Europe.
Les Barbares y opérèrent si bien pendant cinq siècles, et, vers le commencement du onzième, la société féodale était devenue un tel tissu d'horreurs, de violences et d'injustices légales, que tous, tyrans comme esclaves, désirèrent un changement. La vie si misérable des sauvages de l'Amérique leur eût fait envie, et avec raison.
Vers l'an 900, les villes d'Italie, profitant de la position du pays que la mer environne, tentèrent un peu de commerce avec Alexandrie d'Égypte et Constantinople. A peine les Italiens eurent-ils quelque idée de la propriété, qu'on les vit aimer la liberté avec la passion des anciens Romains. Cet amour s'accrut avec leurs richesses, et vous savez que, pendant les douzième et treizième siècles, tout le commerce d'Europe fut entre les mains des Lombards. Tandis qu'ils s'enrichissaient au dehors, leur pays se couvrait d'une foule de républiques.
C'est aux papes qu'il faut attribuer la sagacité italienne. Par là ils jetèrent les semences de l'esprit républicain. Les marchands des villes d'Italie comprirent tout de suite qu'il est inutile d'amasser des richesses lorsqu'on a un maître pour en dépouiller.
Dans le moyen âge, comme de nos jours, la force faisait tous les droits; mais aujourd'hui la puissance cherche à donner à ses actions l'apparence de la justice. Il y a mille ans que l'idée même de justice existait à peine dans la tête de quelque baron puissant, qui, confiné dans son château, pendant les longues journées d'hiver, s'était quelquefois avisé de réfléchir. Le commun des hommes réduits à l'état de brute ne songeait chaque jour qu'à se procurer les aliments nécessaires à sa subsistance. Les papes, dont la puissance ne consistait que dans celle de quelques idées, avaient donc, au milieu de ces sauvages dégradés, le rôle du monde le plus difficile à jouer. Comme il fallait ou périr ou être habile, là, comme ailleurs, le talent naquit de la nécessité. Sous ce rapport, plusieurs papes du moyen âge ont été des hommes extraordinaires.
On sent bien qu'il ne s'agit ici ni de religion, ni à plus forte raison de morale. Ils ont su, sans force physique, dominer sur des animaux féroces, qui ne connaissaient que l'empire de la force: voilà leur grandeur.
Pour être riches et puissants, ils n'eurent qu'à bien établir qu'il y avait un enfer, que certaines fautes y conduisaient, et qu'ils avaient le pouvoir d'effacer ces fautes. Tout le reste de la religion fut forcé de servir d'appui à ce petit nombre de vérités.
Nous rions aujourd'hui des moines qui allaient vendre leurs indulgences dans les cabarets; mais nous sommes moins conséquents que ceux qui les achetaient. Une absolution d'assassinat coûtait vingt écus[3]. Le seigneur d'une ville avait-il besoin de se défaire d'une vingtaine de citoyens récalcitrants, il faisait une dépense de quatre cents écus, et, son indulgence dans la poche, leur faisait couper la tête sans nulle crainte de l'enfer. Comment lui en serait-il resté? Celui qui lui vendait l'indulgence n'avait-il pas le pouvoir de lier et de délier sur la terre[4]? Le prêtre qui donnait l'absolution pouvait avoir tort; mais elle était bonne pour celui qui la recevait, ou il n'y a plus de catholicisme. C'est à la ferme croyance dans le sacrement de la pénitence et dans les indulgences qu'il faut attribuer les mœurs si sanguinaires et si énergiques des républiques italiennes. Il y avait aussi des indulgences pour des péchés plus aimables, et vous apercevez dans le lointain la renaissance des beaux-arts.
Chaque année, l'Italie voyait quelqu'une de ses villes passer sous le joug d'un tyran, ou le chasser de ses murs. Cet état de république naissante, ou de tyrannie mal affermie, faisant la cour aux riches, qui fut celui de toutes les cités pendant les deux ou trois siècles qui précédèrent les arts, donne un singulier ensemble de civilisation. Les passions des gens riches, excitées par le loisir, l'opulence et le climat, ne peuvent trouver de frein que dans l'opinion publique ou la religion. Or, de ces deux liens, le premier n'existe pas encore, et le second s'évanouit au moyen d'indulgences achetées et de confesseurs à gages. C'est en vain qu'on demanderait à la froide expérience de nos jours l'image des tempêtes qui agitaient ces âmes italiennes. Le lion rugissant a été enlevé à ses forêts et réduit au vil état domestique. Pour le revoir dans toute sa fierté, il faut pénétrer dans les Calabres[5].
Les nerfs des peuples du midi leur font concevoir vivement les tourments de l'enfer. Rien ne borne leur libéralité envers les choses ou les personnes qu'ils regardent comme sacrées.
Telle est la troisième cause de l'éclat extraordinaire que jetèrent les arts en Italie. Il fallait un peuple riche, rempli de passions, et souverainement religieux. Un enchaînement de hasards uniques fit naître ce peuple, et il lui fut donné de recevoir les plaisirs les plus vifs par quelques couleurs étendues sur une toile.
«La patrie, dit Platon, nom si tendre aux Crétois.» Il en est de même de la beauté au delà des Alpes. Après trois siècles de malheurs, et quels malheurs! les plus affreux, ceux qui avilissent, on n'entend encore prononcer nulle part comme en Italie: «O Dio, com'è bello[6]!»
En Europe, l'éclipse des lumières de l'antiquité avait été complète. Les moines que les croisades conduisirent en Orient prirent quelques idées chez les Grecs de Constantinople et chez les Arabes, peuples subtils qui faisaient consister la science plutôt dans la finesse des aperçus que dans la vérité des observations. C'est ainsi que nous est venue la théologie scolastique, dont on se moque tant aujourd'hui; théologie qui n'est pas plus absurde qu'une autre, et qui exige, pour être apprise comme la savait un moine du treizième siècle, une force de tête, un degré d'attention, de sagacité et de mémoire qui n'est peut-être pas très-commun parmi les philosophes qui s'en moquent, parce qu'il est de mode de s'en moquer. Ils feraient mieux de nous expliquer comment cette éducation de la fin du moyen âge, si ridicule dans ce qu'elle enseignait, mais qui obligeait ses élèves à une telle force d'attention[7], a produit la chose la plus étonnante que présente l'histoire: la réunion des grands hommes qui, au seizième siècle, se présentèrent à la fois pour remplir tous les rôles sur la scène du monde.
C'est en Italie que ce phénomène éclate dans toute sa splendeur. Quiconque aura le courage d'étudier l'histoire des nombreuses républiques qui en ce pays cherchèrent la liberté, à l'aurore de la civilisation renaissante, admirera le génie de ces hommes, qui se trompèrent sans doute, mais dans la recherche la plus noble qu'il soit donné à l'esprit humain de tenter. Elle a été découverte depuis, cette forme heureuse de gouvernement; mais les hommes qui arrachèrent à l'autorité royale la constitution d'Angleterre étaient, j'ose le dire, fort inférieurs en talents, en énergie et en véritable originalité aux trente ou quarante tyrans que le Dante a mis dans son enfer, et qui vivaient en même temps que lui vers l'an 1300[8].
Telle est, dans tous les genres, la différence du mérite de l'ouvrage à celui de l'ouvrier. J'avouerai sans peine que les peintres les plus remarquables du treizième siècle n'ont rien fait de comparable à ces estampes coloriées que l'on voit modestement étalées à terre dans nos foires de campagne, et que le paysan achète pour s'agenouiller devant elles. L'amplification du moindre élève de rhétorique l'emporte de beaucoup sur tout ce qui nous reste de l'abbé Suger ou du savant Abailard. En conclurai-je que l'écolier du dix-neuvième siècle a plus de génie que les hommes marquants du douzième? Cette époque, dont l'histoire découvre des faits si étranges, n'a laissé de monuments frappants pour tous les yeux que les tableaux de Raphaël et les vers de l'Arioste. Dans l'art de régner, celui de tous qui frappe le plus le commun des hommes, parce que les hommes du commun n'admirent que ce qui leur fait peur; dans l'art d'établir et de conduire une grande puissance, le seizième siècle n'a rien produit. C'est que chacun des hommes extraordinaires qui font sa gloire se trouva contenu par d'autres hommes aussi forts.
Voyez l'effet que Napoléon vient de produire en Europe. Mais, tout en rendant justice à ce qu'il y avait de grand dans le caractère de cet homme, voyez aussi l'état de nullité où se trouvaient plongés, à son entrée dans le monde, les souverains du dix-huitième siècle.
Vous voyez l'étonnement du vulgaire et l'admiration des âmes ardentes faire la force de l'empereur des Français; mais placez un instant, par la pensée, sur les trônes de l'Allemagne, de l'Italie et de l'Espagne, des Charles-Quint, des Jules II, des César Borgia, des Sforce, des Alexandre VI, des Laurent et des Côme de Médicis; donnez-leur pour ministres les Moron, les Ximénès, les Gonzalve de Cordoue, les Prosper Colonne, les Acciajuoli, les Piccinino, les Caponi, et voyez si les aigles de Napoléon voleront avec la même facilité aux tours de Moscou, de Madrid, de Naples, de Vienne et de Berlin.
Je dirais aux princes modernes, si glorieux de leurs vertus, et qui regardent avec un si superbe mépris les petits tyrans du moyen âge:
«Ces vertus, dont vous êtes si fiers, ne sont que des vertus privées. Comme prince, vous êtes nul; les tyrans d'Italie, au contraire, eurent des vices privés et des vertus publiques. Ces caractères donnent à l'histoire quelques anecdotes scandaleuses, mais lui épargnent à raconter la mort cruelle de vingt millions d'hommes. Pourquoi le malheureux Louis XVI n'a-t-il pu donner à son peuple la belle constitution de 1814? J'irai plus loin; ces chétives vertus même dont on nous parle avec tant de hauteur, vous y êtes forcés. Les vices d'Alexandre VI vous jetteraient hors du trône en vingt-quatre heures. Reconnaissez donc que tout homme est faible à la tentation du pouvoir absolu, aimez les constitutions, et cessez d'insulter au malheur.»
Aucun de ces tyrans que je protége ne donna de constitution à son peuple; à cette faute près[9], on admire, malgré soi, la force et la variété des talents qui brillèrent dans les Sforce de Milan, les Bentivoglio de Bologne, les Pics de la Mirandole, les Cane de Vérone, les Polentini de Ravenne, les Manfredi de Faenza, les Riario d'Imola. Ces gens-là sont peut-être plus étonnants que les Alexandre et les Gengis, qui, pour subjuguer une part de la terre, eurent des moyens immenses. Une seule chose ne se trouve jamais chez eux, c'est la générosité d'Alexandre prenant la coupe du médecin Philippe. Un autre Alexandre, un peu moins généreux, mais presque aussi grand homme, dut rire de bien bon cœur lorsque son fils César le sollicita en faveur de Pagolo Vitelli. C'était un seigneur ennemi de César, que, sous les promesses les plus sacrées, celui-ci avait engagé à une conférence près de Sinigaglia, de compagnie avec le duc de Gravina. A un signal donné, le duc et Pagolo Vitelli furent jetés à ses pieds percés de coups de poignards; mais Vitelli, en expirant, supplie César d'obtenir pour lui, du pape son père et son complice, une indulgence in articulo mortis. Le jeune Astor, seigneur de Faenza, était célèbre par sa beauté; il est forcé de servir aux plaisirs de Borgia; on le conduit ensuite au pape Alexandre, qui le fait périr par la corde. Je vous vois frémir; vous maudissez l'Italie: oubliez-vous que le chevaleresque François Ier laissait commettre des crimes à peu près aussi atroces[10]?
César Borgia, le représentant de son siècle, a trouvé un historien digne de son esprit, et qui, pour se moquer de la stupidité des peuples, a développé son âme. Léonard de Vinci fut quelque temps ingénieur en chef de son armée.
De l'esprit, de la superstition, de l'athéisme, des mascarades, des poisons, des assassinats, quelques grands hommes, un nombre infini de scélérats habiles et cependant malheureux[11], partout des passions ardentes dans toute leur sauvage fierté: voilà le quinzième siècle.
Tels furent les hommes dont l'histoire garde le souvenir; tels furent sans doute les particuliers qui ne purent différer des princes qu'en ce que la fortune leur offrit moins d'occasions.
Des hauteurs de l'histoire veut-on descendre aux détails de la vie privée, supprimez d'abord toutes ces idées raisonnables et froides sur l'intérêt des sociétés qui font la conversation d'un Anglais pendant les trois quarts de sa journée. La vanité ne s'amusait pas aux nuances; chacun voulait jouir. La théorie de la vie n'était pas avancée; un peuple mélancolique et sombre n'avait pour unique aliment de sa rêverie que les passions et leurs sanglantes catastrophes.
Ouvrons les confessions de Benvenuto Cellini, un livre naïf, le Saint-Simon de son âge; il est peu connu, parce que son langage simple et sa raison profonde contrarient les écrivains phrasiers[12]. Il a cependant des morceaux charmants: par exemple, le commencement de ses relations avec une grande dame romaine nommée Porzia Chigi[13]; cela est comparable, pour la grâce et le naturel divin, à l'histoire de cette jeune marchande que Rousseau trouva à Turin[14], madame Basile.
On connaît le Décaméron de Boccace. Le style, imité de Cicéron, est ennuyeux; mais les mœurs de son temps ont trouvé un peintre fidèle. La Mandragore de Machiavel est une lumière qui éclaire au loin; il n'a manqué à cet homme pour être Molière qu'un peu plus de gaieté dans l'esprit.
Prenons au hasard un recueil d'anecdotes du seizième siècle.
Je dis indifféremment dans tout ceci le quinzième siècle ou le seizième; les chefs-d'œuvre de la peinture sont du commencement du seizième siècle, où tout le monde était encore gouverné par les habitudes du quinzième[15].
Côme Ier, qui régna dans Florence peu après les grands peintres, passait pour le prince le plus heureux de son temps; aujourd'hui l'on plaindrait ses malheurs. Il eut, le 14 avril 1542, une fille nommée Marie, qui, en avançant en âge, parut ornée de cette rare beauté, apanage brillant des Médicis. Elle fut trop aimée d'un page de son père, le jeune Malatesti de Rimini. Un vieux Espagnol, nommé Médiam, qui gardait la princesse, les surprit un matin dans l'attitude du joli groupe de Psyché et l'Amour[16].