Kitabı oxu: «Les deux paradis d'Abd-Er-Rhaman»
Jules Tellier
Les deux paradis d'Abd-Er-Rhaman

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066083250
Table des matières
Abd-er-Rhaman
I
II
III
IV
V
VI
VII
VIII
IX
JUSTIFICATION DU TIRAGE
Abd-er-Rhaman
Table des matières
I
Table des matières
ien n'est plus triste que certains jours d'hiver dans la montagne algérienne. À Constantine, il est des moments où l'on pourrait se croire dans les pays du Nord. Les rues sont noires et l'atmosphère pâle; on a autour de soi le brouillard et sous ses pieds la boue; on patauge et on grelotte. Mille choses pourtant vous rappellent que vous êtes en Afrique: des burnous blancs circulent, accompagnés parfois d'un parapluie vert; des indigènes, plus soucieux de leur chaussure que de leur personne, marchent pieds nus, avec leurs sandales à la main; des Kabyles, juchés sur leurs mulets, vous crient «Bâlek!» d'une voix ennuyée; ça et là, un troupeau de chèvres, guidé par un vieillard biblique, défile avec lenteur devant les cafés où les Roumis s'absinthent, protégés par les portes bien closes; et là-haut, sur le minaret dont la partie supérieure se perd dans la brume blanche, un muezzin qu'on ne voit pas hurle mélancoliquement aux quatre coins de l'horizon...
II
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C'était le soir d'un de ces jours-là. On était en décembre; la nuit était tombée, et le temps était brumeux et froid. Pourtant le vieux tâleb Abd-er-Rhaman-Ben-Lounis se promenait seul, par les ruelles tortueuses du quartier arabe; et il ne semblait pas qu'il se souciât du froid ni de la brume. Il allait lentement, le vieux tâleb, appuyé sur son bâton, son visage disparaissant à demi sous le capuchon du burnous, sa longue barbe grise tombant sur sa poitrine, pareil ainsi aux derviches qu'on voit dans les images. Les ruelles où il passait étaient étroites, raboteuses, mal ou point éclairées, avec des pentes subites et des angles brusques, tantôt couvertes et tantôt non. Çà et là on distinguait de vagues formes blanches, accroupies dans l'enfoncement des portes ou couchées sur le rebord des hânoutts. Le vieux tâleb, marchant toujours, arriva à cette rue, parallèle au ravin, qui traverse le quartier dans toute sa longueur, et il la suivit; mais après avoir fait quelques pas dans la direction de l'antique porte Bâb-el-Gebiâ, il s'arrêta devant une maison basse blanchie à la chaux, ressemblante à toutes les autres.
"C'est bien là", murmura-t-il; et, tandis que de très vieux souvenirs lui revenaient à l'esprit, il demeura longtemps immobile, les yeux fixés sur cette maison dans ces ténèbres.
III
Table des matières
C'était bien dans cette maison, en effet, que soixante ans plus tôt le viel Abd-er-Rhaman avait été à l'école pour la première fois, avec une foule d'autres enfants à la tête rasée, gravement vêtus déjà du burnous blanc à capuchon, pareils à de petites caricatures gracieuses et solennelles.
Abd-er-Rhaman était un enfant aux cheveux blonds et aux yeux bleus, un de ces Berbères dont le type témoigne clairement d'anciennes immigrations celtiques dans l'Afrique du Nord. De tous les écoliers qui venaient là il était le plus curieux de savoir. Aussi, plus tard, il étudia sous bien d'autres maîtres, et il apprit bien d'autres choses. Et comme il était riche, parvenu à l'âge d'homme, il ne fut point forcé de pratiquer un métier pour vivre, et pendant de longues années il continua paisiblement ses lectures et ses études.
Mais les Français entrèrent un jour à Constantine, et ces nouveaux venus firent perdre à Abd-er-Rhaman toute la paix de son esprit. Son éducation les lui faisait haïr, et cependant on ne sait quelle sympathie l'attirait vers eux. Il apprit leur langue et lut leurs livres. Jusque-là, il avait cru au Koran d'une foi absolue; même il avait à peine imaginé qu'on pût n'y point croire. Sans doute, il avait de tout temps connu des juifs; mais les juifs n'étaient pas pour lui des hommes. Les chrétiens le troublèrent profondément. Leurs opinions s'emparèrent de sa pensée, et n'en sortirent plus. Chaque jour il conçut quelque doute nouveau; et à la fin il ne resta presque plus rien en lui de la foi du temps jadis.
IV
Table des matières
Ce soir-là le vieux tâleb était plus que jamais tourmenté par ses doutes; et c'est pourquoi le désir lui était venu de revoir la maison où, tout enfant, il avait commencé à apprendre la parole du prophète. Mais cette vue ne fit que l'attrister davantage, et, en reprenant sa marche, il ne put s'empêcher de retomber dans ses réflexions.
Avant de sortir, il avait relu la belle et étrange page du Koran sur Marie, mère de Jésus: "Fais mention de Myriam quand elle s'éloigna de sa famille, et qu'elle se dirigea du côté oriental..." Malgré lui, il songeait à cet Aïssa que les juifs avaient crucifié et qu'adoraient les chrétiens. Ne pouvait-il être vraiment le fils de Dieu? D'après le Koran même, un ange annonça sa naissance à Myriam, et elle le conçut par une opération surnaturelle. Allah avait-il jamais autant fait pour un autre prophète? Et une telle faveur ne révélait-elle pas un être unique, supérieur à tout le reste des hommes?
La mission de Mohammed, après tout, n'était pas si bien prouvée. Lui-même dans le Koran déclarait à vingt reprises qu'il n'avait pas reçu d'Allah le don des miracles. Aïssa le possédait, lui. Il guérissait les lépreux et les aveugles de naissance; et même, avec un peu de boue, il façonna un oiseau qui se mit à voler.
Passe encore qu'Allah eût refusé le don des miracles à Mohammed; mais lui avait-il vraiment accordé celui de connaître l'avenir? Les prédictions du prophète ne se vérifiaient plus. "Si les infidèles vous combattent, avait-il dit, ils ne tarderont pas à prendre la fuite; ils ne trouveront ni secours ni protecteur." Or, les chrétiens avaient vaincu les croyants dans presque toutes les batailles; ils étaient en Afrique depuis cinquante ans, et on n'espérait point les en chasser de sitôt. La parole de Mohammed était donc convaincue de fausseté,—à moins pourtant qu'Allah ne voulût, en donnant la victoire aux chrétiens, punir son peuple de ses fautes, ou peut-être éprouver sa fermeté dans la foi.
Comment sortir de tous ces doutes? Plus Abd-er-Rhaman méditait, plus il lui semblait difficile de décider entre les deux religions. La question était grave, pourtant. L'Évangile le menaçait de l'enfer s'il doutait de la divinité de Jésus; le Koran le menaçait du Gehennam s'il ne croyait point à la mission de Mahomet.
En songeant à tout cela, le vieux tâleb continuait sa promenade. Rien ne le rappelait au logis, car jamais il n'avait pris de femme, et il n'était attendu que de ses serviteurs. Aussi, du quartier Arabe, il monta jusqu'à la rue Nationale, et de la rue Nationale jusqu'à la rue de France. C'était, en un quart d'heure, passer, pour ainsi dire, d'un monde à un autre. Tout à l'heure, dans les ruelles barbares, voisines du ravin, il eût pu se croire encore aux temps de son enfance, ou même, s'il eût voulu, au siècle du Sultan Haroun-er-Raschid. Maintenant, il était, dans une ville tout européenne. Les Français, toujours pressés d'aller on ne sait où, le coudoyaient sur l'asphalte du trottoir, éclairé par des réverbères disposés à distances égales. Au milieu du brouillard, brillaient les étalages des "magasins de nouveautés" et les bocaux rouges et verts des pharmacies à l'instar de Paris. Il arriva sur la place Nemours. Des nacres stationnaient devant le théâtre. Comme c'était l'entr'acte, il y avait foule sur les marches de l'édifice, inauguré depuis peu. Une grande affiche rouge lui apprit qu'on représentait Madame Favard.
Pulsuz fraqment bitdi.