Kitabı oxu: «Histoire de Napoléon Ier»

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Théodore Bachelet

Histoire de Napoléon Ier


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066318024

Table des matières

CHAPITRE I.

CHAPITRE II.

CHAPITRE III.

CHAPITRE IV.

CHAPITRE V.

CHAPITRE VI.

CHAPITRE VII.

CHAPITRE VIII.

CHAPITRE IX.

CHAPITRE X.

CHAPITRE I.

Table des matières

Origine, éducation et jeunesse de Napoléon Bonaparte.

Les Bonaparte, dont le nom s’écrivait indifféremment Buonaparte ou Bonaparte avant que Napoléon Ier en fixât l’orthographe, ont joué un rôle distingué dans les annales de l’Italie. Dès l’année 1178, un Jean Bonaparte était célèbre à Trévise. Au XIIIe siècle, on distinguait trois branches de cette famille noble: 1° la branche de Trévise, qui fournit plusieurs podestats à Vérone, et s’éteignit en 1397 avec Servadius Bonaparte, prieur des chevaliers Gaudenti; 2° la branche de Florence, à laquelle se rattachaient les Bonaparte de San-Miniato-al-Tedesco, et qui finit vers 1570, dans la personne de Jean Bonaparte, gentilhomme attaché aux Orsini; 3° la branche de Sarzane, dans le territoire de Gênes, la plus illustre et la seule survivante, et dont un membre, Louis-Marie-Fortuné Bonaparte, se fixa à Ajaccio en 1612.

La famille Bonaparte était inscrite à Venise sur le Livre d’or. Un portrait de la galerie des Médicis représente une Bonaparte mariée à un membre de cette famille. La mère du pape Paul V était, dit-on, une Bonaparte. Au siècle dernier, pendant les guerres d’Italie, les Bolonais présentèrent au général Bonaparte de vieux titres qui unissaient sa famille à d’autres maisons historiques.

Les Bonaparte ne furent point étrangers à la littérature. En 1592, Nicolas Bonaparte de San-Miniato publia à Florence une comédie intéressante, la Vedova (la Veuve), réimprimée à Paris en 1803. Un autre Nicolas Bonaparte, savant illustre, fut le fondateur, à l’université de Pise, d’une chaire de jurisprudence. Son neveu, Jacques Bonaparte, écrivit une curieuse Relation historique de la prise et du sac de Rome en l’année 1527 ( par le connétable de Bourbon), publiée en italien à Cologne en 1756, traduite en français par Hamelin en 1809, et rééditée en 1830, à Florence, par Napoléon-Louis Bonaparte.

L’empereur Napoléon Ier traita toujours fort légèrement les adulations par lesquelles on essayait de donner à sa famille une antiquité et une illustration fabuleuses. Dans les dernières années du Consulat, quand on voulait rattacher son nom aux vieilles royautés de l’Europe, il disait: «Ma noblesse ne date que de Montenotte.» Lors de son mariage avec Marie-Louise, l’empereur d’Autriche, François, père de cette archiduchesse, se fit présenter tous les titres de la famille Bonaparte. «Je ne lui donnerais pas ma fille, disait-il, si je n’étais convaincu que sa famille est aussi noble que la mienne.» Napoléon répondait encore en 1812 à ce souverain, qui lui rappelait ses titres, «qu’il n’attachait pas le moindre prix à ces choses-la; qu’au contraire il tenait à être le Rodolphe de Habsbourg de sa race.»

On ne peut donc accorder qu’une médiocre confiance aux travaux de généalogistes entraînés par l’enthousiasme ou aux ingénieuses flatteries de courtisans avides de plaire. Ainsi, en 1800, l’Italien Césaris prétendit prouver les alliances des Bonaparte avec la maison d’Est, Welf ou Guelf, désignée comme tige de la ligne allemande qui gouverne aujourd’hui l’Angleterre. D’autres firent descendre Napoléon des Comnène, empereurs grecs de Constantinople. Si l’on devait en croire quelques écrivains, les Bonaparte appartiendraient à ces familles de Maïnotes qui, abandonnant la Grèce aux XIVe et XVe siècles, vinrent fonder en Corse une colonie. Ou bien encore, il résulterait de manuscrits conservés à Majorque que les Bonaparte sont une famille d’origine provençale ou languedocienne, transplantée en Espagne. Enfin il s’est trouvé quelqu’un qui a sérieusement débité que Napoléon descendait en ligne directe de l’homme au masque de fer. Toutes ces prétentions problématiques rappellent les luttes des villes grecques se disputant l’honneur d’avoir donné le jour à Homère.

Au XVIIIe siècle, les Bonaparte de Corse n’étaient plus représentés que par deux descendants mâles: Lucien Bonaparte, archidiacre, prêtre pieux et tolérant, et Charles-Marie Bonaparte, assesseur à la juridiction d’Ajaccio. Celui-ci épousa en 1767 Lætitia Ramolino, dont il eut huit enfants: Joseph, roi de Naples et puis d’Espagne; Napoléon, dont nous écrivons l’histoire; Lucien, prince de Canino; Elisa, princesse de Lucques et de Piombino; Louis, roi de Hollande, père de l’empereur actuel; Marie-Pauline, princesse Borghèse; Caroline, épouse de Murat, roi de Naples; et Jérôme, roi de Westphalie. L’archidiacre Lucien, un moment avant de mourir, et après avoir exhorté tous ses neveux réunis autour de son lit, disait à Joseph: «Tu es l’aîné de la famille, mais souviens-toi toujours que Napoléon en est le chef,» Il avait entrevu dans son jeune neveu des germes de grandeur.

Charles-Marie Bonaparte s’était vivement opposé à la réunion de la Corse à la France, et avait pris parti pour Paoli. Quand les troupes françaises, victorieuses à Ponte-Novo, marchèrent sur Corte, siége de la résistance, il s’enfuit avec un grand nombre de familles dans les chaînes de Monte-Rotondo. Lætitia, alors enceinte de sept mois, subit des privations de toute espèce, des angoisses de toutes les heures. La famille Bonaparte s’était à peine résignée à accepter la domination française et à rentrer dans Ajaccio, lorsque Napoléon vint au monde, le jour de l’Assomption, 15 août 1769. Il naissait au moment où les malheurs mêmes de sa famille lui donnaient le titre de Français.

Parlant plus tard de ses premières années, Napoléon disait: «Je n’étais qu’un enfant obstiné et curieux.» Cette curiosité devait bientôt se transformer en un vif besoin de connaître les hommes et les choses, et cette obstination en une énergique volonté, capable de réaliser les plus hautes conceptions. Un naturel bouillant, promptement réprimé par la vigoureuse autorité de sa mère, un amour exalté de l’indépendance, un orgueil opiniâtre à cacher ses larmes ou à ne demander aucune grâce, une générosité de sentiment qui le portait, soit à taire les fautes de ses frères et de ses sœurs, soit à en supporter le châtiment immérité, tels furent les caractères de l’enfance de Napoléon. La duchesse d’Abrantès raconte une anecdote qu’elle dit tenir de Napoléon lui-même. L’archidiacre Lucien avait envoyé à la famille une corbeille de raisins, de figues et de cédrats. Les fruits disparurent, et Napoléon, qui avait alors sept ans, fut accusé de les avoir dérobés et mangés. Comme il nia, il fut fouetté. Ne voulant pas demander grâce, puisqu’il n’était pas coupable, il reçut encore les verges. Pendant trois jours, où il n’eut à manger que du pain et du fromage, il ne versa pas une larme. Enfin, sa sœur Elisa vint s’accuser.

Il aimait à se retirer dans un pavillon situé au milieu d’une grotte voisine de la maison de campagne où sa famille passait l’été, à deux kilomètres d’Ajaccio. Dans cette retraite solitaire, il agitait déjà peut-être les plus brillants rêves d’avenir.

Le comte de Marbœuf, gouverneur de la Corse, s’intéressait à la famille Bonaparte. Comme il entrait, d’ailleurs, dans la politique de la France de s’attacher les principaux habitants de l’île conquise, Napoléon, âgé de dix ans, fut admis à l’Ecole militaire de Brienne, et Elisa à la maison royale de Saint-Cyr.

Sa physionomie étrangère, son accent italien, son nom même, l’exposèrent, au milieu de ses condisciples, à des railleries auxquelles son caractère décidé mit bientôt un terme. Fier et silencieux, réservé dans ses sympathies et ses amitiés, ne se mêlant aux jeux ordinaires que pour les diriger, se plaisant surtout à ceux qui simulaient des combats, il ne tarda pas même à prendre dans l’école une certaine autorité. Docile à ses maîtres, non par crainte, mais par réflexion et par intelligence du devoir, il était aussi humilié d’une pénitence que d’une injure. Condamné un jour à dîner à genoux, revêtu d’un habit de pénitence, il fut pris d’une attaque de nerfs si violente, qu’il fallut l’exempter de cette réparation.

Le jeune Napoléon montra peu d’aptitude à l’étude des langues: rebelle au latin, il ne parvint même qu’à une orthographe imparfaite du français. Mais il travailla avec ardeur aux mathématiques, et y fit de notables progrès; il avait pour maître le P. Patrault, de l’ordre des Minimes, et pour répétiteur Pichegru, le futur conquérant de la Hollande.

A sa sortie de Brienne en 1783, il fut recommandé au ministre de la guerre par M. de Keralio, inspecteur des écoles militaires. Voici la note singulière qui lui valut une dispense d’âge pour entrer à l’Ecole militaire de Paris:

«M. de Bonaparte, taille de quatre pieds dix pouces dix lignes, a fait sa quatrième; de bonne constitution, santé excellente, caractère soumis, honnête et reconnaissant; conduite très-régulière; s’est toujours distingué par son application aux mathématiques; il sait très-passablement son histoire et sa géographie; il est assez faible dans les exercices d’agrément et pour le latin; ce sera un excellent marin; mérite de passer à l’Ecole de Paris.»

Dans sa nouvelle position, Napoléon se fit encore remarquer par ses succès dans les sciences exactes. Il prenait aussi un plaisir infini à la lecture de Plutarque; la vie des héros grecs et romains, les grandes expéditions militaires de l’antiquité, excitaient son enthousiasme. De pareilles dispositions, jointes au goût assez altéré de l’époque et entretenues par la nature hardie et quelque peu sauvage de son esprit, donnèrent à ses exercices littéraires un certain cachet de pompe emphatique. Son professeur de belles-lettres, Domairon, disait, en parlant de ses amplifications, que «c’était du granit chauffé au feu des volcans.»

L’Ecole militaire de Paris n’était guère ouverte qu’à des jeunes gens de riches familles, élevés dans des habitudes de luxe et de prodigalité. Napoléon, qui était boursier, ne pouvait partager ces folles dépenses; et pour ne point être amené à un aveu de pauvreté, qui lui eût été pénible, il évitait toute liaison et vivait dans un sombre isolement.

En 1785, il perdit son père à Montpellier. Lorsque, sous le Consulat, les notables de cette ville voulurent lui élever un monument, Napoléon, tout en les remerciant avec effusion, leur dit: «Ne troublons pas le repos des morts. J’ai perdu aussi mon grand-père et mon arrière-grand-père, pourquoi ne ferait-on rien pour eux? Voyez! ce que vous m’offrez mène loin. Si c’était hier que j’eusse perdu mon père, je serais fort reconnaissant que l’on voulût bien accompagner mon deuil de quelques hautes marques d’intérêt; mais un événement qui date de vingt ans est fini et étranger à la France.» Néanmoins, quelques années plus tard, Louis Bonaparte fit transporter le corps de son père à Saint-Leu, dans la vallée do Montmorency, où un monument lui est consacré.

Un ami de la famille, M. de Permon, établi à Paris, quai de Conti, faisait venir chez lui Napoléon aux jours de congé. Souvent il vit éclater son indignation concentrée contre le luxe dont il était blessé à l’Ecole militaire. On lit dans les Mémoires de Mme d’Abrantès quelques scènes caractéristiques. M. de Permon avait appris qu’un déjeuner devait être offert par les élèves de l’Ecole à un de leurs maîtres. Remarquant chez Napoléon une tristesse plus grande que de coutume et en devinant la cause, il lui offrit la petite somme dont il avait besoin. Celui-ci rougit, et refusa sèchement. M. de Permon recourut alors à un subterfuge; il assura au jeune homme qu’à la mort de son père il avait reçu de lui quelque argent. «Il me regarda fixement, dit-il en racontant cette anecdote, et avec un œil si scrutateur, que j’en fus presque intimidé. — Puisque cet argent vient de mon père, répondit-il, je l’accepte; mais si c’eût été à titre de prêt, je n’aurais pu le recevoir. Ma mère n’a déjà que trop de charges; je ne dois pas les augmenter par des dépenses, surtout lorsqu’elles me sont imposées par la folie stupide de mes camarades.»

Sa sœur se trouva dans un embarras semblable, à l’occasion d’un goûter d’adieu que les demoiselles de Saint-Cyr donnaient à une de leurs amies. Il était allé la voir avec Mme de Permon et son frère, M. de Comnène; recevant la confidence d’une humiliation qu’il partageait, il rougit de colère et frappa violemment du pied, Dès qu’on fut remonté en voiture, il éclata en invectives contre Saint-Cyr et l’Ecole militaire, et accusa en termes si amers la mauvaise organisation de ces maisons royales, que M. de Comnène l’interrompit vivement. «Tais-toi! lui dit-il; il ne t’appartient pas, étant élevé par la charité du roi, de parler ainsi que tu le fais. — Je ne suis pas élève du roi, reprit Napoléon tremblant de colère, je suis élève de l’Etat. — Tu as trouvé là une belle distinction! ajouta M. de Comnène, qui ne comprenait pas cette hardiesse d’opinion. Mais que tu sois élève du roi ou de l’Etat, il n’importe. Le roi n’est-il pas l’Etat d’ailleurs? Et puis, je ne veux pas que tu parles ainsi de ton bienfaiteur devant moi. — Je ne dirai rien qui vous déplaise, poursuivit le jeune homme; permettez-moi seulement d’ajouter que si j’étais le maître de rédiger les règlements, ils le seraient autrement pour le bien de tous.»

Lorsque Napoléon devint en effet le maître, il introduisit l’égalité la plus parfaite dans le régime intérieur des écoles militaires; s’il y eut des riches et des pauvres, aucun des élèves ne dut s’en apercevoir.

Les blessures que reçut son amour-propre à l’Ecole militaire durent exercer de l’influence sur ses premières opinions politiques; il était naturel qu’il accueillît avec ardeur tout ce qui tendait à effacer les supériorités de rang et de fortune qui l’avaient tant fait souffrir, et qu’il se fît le disciple des philosophes du XVIIIe siècle. Sa correspondance avec ses parents, ouverte et quelquefois brûlée par les professeurs de l’Ecole, contenait d’irrévérencieuses paroles envers le roi. Sous le Consulat, il reçut souvent à la Malmaison M. de l’Éguille, qui lui avait enseigné l’histoire; il lui disait un jour: «De toutes vos leçons, celle qui m’a laissé le plus d’impression, c’est la révolte du connétable de Bourbon; mais vous aviez tort de me dire que son plus grand crime avait été de faire la guerre à son roi. Son véritable crime fut d’être venu attaquer la France avec les étrangers.» C’était encore une de ces distinctions que la révolution de 1789 a fait passer de la théorie dans les faits.

Napoléon passa ses examens de sortie en 1785. A peine âgé de seize ans, il obtint une lieutenance en second au régiment de la Fère, et bientôt après fut promu au grade de lieutenant dans un corps d’artillerie en garnison à Valence.

CHAPITRE II.

Table des matières

Bonaparte officier d’artillerie. — 13 et 14 vendémiaire.

Bonaparte était à Valence, lorsque s’ouvrirent les états généraux (5 mai 1789): il se trouva, dès le commencement, mêlé aux passions du temps dans cette province du Dauphiné qui en fut si violemment agitée. Il était loin de prévoir encore jusqu’où le mèneraient ces événements.

Nommé par droit d’ancienneté capitaine au 4e régiment d’artillerie à pied, le 6 février 1791, il obtint peu après un congé. Etant alors allé en Corse, il trouva cette île profondément divisée entre le parti de l’indépendance, que soutenait l’Angleterre, et le parti français, que défendait faiblement Paoli. Pour lui, il se montra ce qu’il devait être toute sa vie, énergique et résolu; et ayant fait contre la garde nationale d’Ajaccio une vigoureuse sortie, il se vit accusé à Paris, par les mécontents, comme complice des troubles qu’il venait de réprimer. Cette accusation eut pour lui l’heureux résultat de le ramener à Paris; là, témoin des journées du 20 juin et du 10 août, il assista à ces premières tempêtes populaires après lesquelles lui seul, un jour, devait ramener le calme et la sérénité. Ayant vu, le 20 juin, le roi Louis XVI forcé de paraître à une des fenêtres des Tuileries, le bonnet rouge sur la tête: «Che coglione, s’écria-t-il à la vue de cette populace se ruant dans la demeure de ses rois, comment a-t-on pu laisser entrer cette canaille? Il fallait en balayer quatre ou cinq cents avec le canon, et le reste courrait encore .»

Le 10 août, il put être témoin des mêmes excès d’un côté, et de la même faiblesse de l’autre; il souffrait comme homme et comme soldat de voir victorieuses ces masses indisciplinées du peuple qu’il eût voulu faire rentrer dans l’ordre.

Son heure n’était pas encore venue. Vivant obscur à Paris, obligé, de mettre sa montre en gage , il eut alors à supporter avec courage et résignation ces épreuves difficiles qui attendent tout homme au commencement de sa carrière, fût-il un homme de génie.

Forcé de retourner en Corse, où il lui était plus facile de vivre au milieu de sa famille, il continua de s’y montrer défenseur zélé du parti français. Il attaqua Paoli, qui venait de faire défection, gagné par l’or et par les agents de l’Angleterre; mais il échoua deux fois contre Ajaccio, qu’il ne put reprendre. Pendant que sa famille, frappée d’un décret de bannissement, s’embarquait pour Nice, et peu après allait se fixer à Marseille, il se rendait à Paris, où le rappelait sans cesse son activité dévorante. Cette activité allait trouver enfin l’occasion de se satisfaire: c’était le moment où les Girondins, vaincus à Paris, soulevaient les départements, et Toulon venait d’être livré aux Anglais par les fédérés. L’armée de la Convention assiégeait la ville; Bonaparte fut envoyé par le comité de salut public pour diriger l’artillerie du siége, en qualité de commandant en second.

Arrivé au quartier général, le 12 septembre, il fut frappé tout d’abord de l’imperfection et de l’insuffisance des mesures déjà prises. Le 15 octobre, dans un conseil de guerre présidé par un représentant du peuple, il osa combattre un plan d’attaque envoyé par le comité de salut public, et en proposer un nouveau, qui consistait avant tout à s’emparer du Petit-Gibraltar. «Toulon est là, disait-il; soixante-douze heures après la prise de ce fort, nous serons maîtres de la ville.» Habile dans le conseil, il n’était pas moins brave dans l’action; après avoir commandé en général, il marchait en soldat, sachant bien que, pour dominer et entraîner les hommes, rien n’égale l’autorité de l’exemple. Un jour, un artilleur ayant été tué devant lui, il lui prit des mains le refouloir et chargea lui-même la pièce plusieurs fois; il y gagna une violente maladie de peau dont ce soldat avait été affecta; sa santé en fut altérée, mais son courage n’en fut pas diminué. Peu de temps après, dans une action très-vive où le général anglais O’Hara fut fait prisonnier, il recevait à la cuisse un coup de baïonnette qui fit craindre un instant la nécessité d’une amputation.

Chose peut-être plus merveilleuse encore, il savait communiquer aux autres ce courage dont il était rempli. Les canonniers ayant hésité un instant à servir une batterie exposée au feu de l’ennemi, il fit placer en avant un écriteau portant ces mots en gros caractères: «Batterie des hommes sans peur.» Le courage étant toujours, dans le soldat français, mêlé d’un grain de vanité, on s’envia aussitôt ce poste tout à l’heure tant redouté et que refusaient les plus braves. Lui-même, debout sur un parapet, resta exposé pendant trois jours à tous les dangers, du 14 décembre au 17; mais le Petit-Gibraltar fut pris, et il put alors dire à son vieux général accablé de fatigue: «Allez vous reposer maintenant; nous venons de prendre Toulon, vous y coucherez demain.» Ses prévisions étaient justes: le 19 décembre, péndant que la flotte anglaise, humiliée et vaincue, brûlait en vain nos vaisseaux et croyait détruire notre marine, l’armée républicaine faisait son entrée. La nouvelle de ce succès inespéré arriva à Paris, qui ne s’y attendait guère, au moment même où une lettre des représentants à l’armée d’Italie, datée du 15 décembre, conseillait de lever le siége et d’attendre jusqu’au printemps. Ce fut une acclamation générale et un applaudissement universel; le 25 décembre, la Convention elle-même, ordonnait une fête nationale.

En vain on eût voulu oublier le jeune commandant d’artillerie auquel était due une si grande victoire. «Récompensez et avancez ce jeune homme,» écrivait son général, capable de l’apprécier, sinon de commander mieux que lui; il aurait même ajouté, si l’on en croit les Mémoires de Napoléon, publiés par MM. de Montholon et Gourgaud: «Car si on était ingrat envers lui, il s’avancerait tout seul.»

Le grade de général de brigade fut donné à Bonaparte six semaines après, le 6 février 1794; et il fut chargé de diriger l’armement des côtes de la Méditerranée, puis de se rendre à l’armée d’Italie, pour y commander l’artillerie. Accusé de fédéralisme et dénoncé à la Convention, il échappa à ces dangers intérieurs, et s’acquitta glorieusement au dehors de la mission difficile qui lui avait été confiée. Les armées françaises, grâce à lui, occupèrent tous les ports de Marseille à Gênes, et elles se virent à l’entrée de l’Italie, dont les barrières étaient déjà même franchies. Lui-même, un matin, après une nuit passée sur le col de Tende, put voir au soleil levant ces belles plaines de la Péninsule, où peut-être déjà il brûlait de descendre.

De nouveaux dangers faillirent l’arrêter alors dans ses rêves de gloire. La révolution du 9 thermidor venait de renverser Robespierre, et tout homme soupçonné d’avoir été partisan du dictateur était accusé et condamné ; il se vit, comme tel, mis en état d’arrestation par les nouveaux représentants auprès de l’armée d’Italie, parmi lesquels était Salicetti, son jeune compatriote. Arrêté, il refusa les offres de Junot, son aide de camp, qui lui proposait de l’enlever de vive force aux gendarmes qui le gardaient; il aima mieux réclamer par les voies légales, en adressant aux représentants une note dans laquelle il lui était aisé de se justifier. Du reste, cette poursuite fut aussi promptement abandonnée qu’elle avait été légèrement entreprise.

Rendu à la liberté, Bonaparte fit, pendant les premiers mois de 1795, plusieurs voyages à Toulon et à Marseille, pour inspecter les arsenaux et les batteries; c’est alors qu’à Toulon il se distingua par un trait de générosité, comme il s’y était distingué autrefois par des traits de bravoure et des actions d’éclat. Un corsaire français avait pris un navire espagnol et trouvé à bord plusieurs émigrés, qui furent provisoirement conduits à la prison. Alors se forment dans les rues des rassemblements tumultueux, demandant la mort de ces infortunés; vainement les représentants eux-mêmes cherchent à calmer cette multitude ignorante et passionnée comme toujours. «A la lanterne, s’écrie-t-on, à la lanterne les protecteurs des émigrés!» Heureusement Bonaparte a reconnu parmi les chefs de l’émeute plusieurs canonniers qui avaient autrefois servi sous lui; il reprend sur eux tout son ascendant. La foule se retire, dans l’espérance que le lendemain, au point du jour, ceux qu’elle considère comme ses ennemis seront traduits devant une commission extraordinaire; mais, la nuit à peine venue, leur généreux libérateur les enferme dans des caissons et les fait sortir comme un convoi d’artillerie: la générosité et la clémence conviennent aux grands courages et aux nobles cœurs.

Celui qui sauvait ainsi les autres allait se voir lui-même persécuté et poursuivi de nouveau. La réaction girondine continuait depuis le 9 thermidor; Bonaparte fut destitué de son commandement et porté sur le tableau des généraux d’infanterie. Comme le ministre girondin Aubry, auquel il était venu adresser ses réclamations et ses plaintes, lui opposait sa jeunesse: «On vieillit vite, dit-il, sur le champ de bataille, et j’en arrive.» C’était une vive épigramme à l’adresse du ministre, qui, bien que n’ayant jamais vu le feu, venait de se créer de sa propre autorité général de division et inspecteur d’artillerie. Mais une pareille réponse n’était pas faite pour lui obtenir justice; aussi, n’ayant pas voulu se mettre en Vendée à la tête d’une guerre civile, ni surtout passer de l’artillerie dans l’infanterie, ce qu’il regardait comme une disgrâce et presque comme un déshonneur, il se trouva de nouveau refoulé dans l’obscurité et dans l’inaction.

Rentré à Paris, lui, le vainqueur de Toulon, l’organisateur de l’armée d’Italie, il vivait avec son aide de camp Junot dans un modeste hôtel garni, où les deux amis avaient une bourse commune et de communes privations. Il se trouva forcé de vendre, pour vivre, une collection précieuse d’ouvrages militaires qu’il avait rapportés de Marseille, malgré les faibles secours qui leur arrivaient parfois de leur famille. «Souvent, dit un historien, le général et son aide de camp, entièrement dénués de ressources, attendaient avec anxiété des nouvelles de la Bourgogne, séjour de la famille de Junot, pour savoir s’ils pourraient dîner.»

Accablé et fatigué de son oisiveté, comme d’autres l’eussent été du travail, Bonaparte se tourna alors un instant vers l’Orient, le pays des merveilles et des rêves; il voulait aller en Turquie former au service de l’artillerie les troupes du sultan, et il adressa à ce sujet une note au comité de la guerre. Nécessairement ces brillantes fantaisies d’un esprit amoureux des prodiges furent peu goûtées de ceux qui naguère avaient fermé l’oreille à de justes réclamations. Il fut donc obligé de rester à Paris, spectateur silencieux des luttes et des déchirements de la Convention, dont les membres se décimaient eux-mêmes et s’envoyaient à la mort les uns après les autres. Ces révolutions tumultueuses et souvent sanglantes devaient lui laisser l’espoir d’un changement prochain et d’un retour de fortune.

Parfois cependant il semblait oublier ces rêves d’une ambition contenue, pour s’abandonner tout entier à des émotions plus douces et presque pastorales. Junot connaissait Daubenton, qui, avec quelques savants non moins modestes et non moins heureux que lui, vivait au jardin des Plantes, monument de paix et de gloire au milieu des ruines de toute sorte. Bonaparte allait souvent entendre la parole du tranquille vieillard, parcourir les serres et goûter un instant, lui aussi, les consolantes douceurs de la retraite et de l’étude; c’est surtout vers le soir qu’il aimait à s’enfoncer sous de frais ombrages, jusqu’à ce que la nuit, le chassant de cette paisible retraite, vînt le rappeler malgré lui au sentiment d’une triste réalité.

Du reste, même au sein de déplorables événements, il avait le secret de demeurer grand et généreux. Salicetti, qui l’avait accusé autrefois malgré son innocence, compromis à son tour dans la conspiration de prairial, avait été décrété d’accusation; il aurait pu se venger de lui, il ne le fit pas; il lui reprocha seulement de s’être retiré chez Mme de Permon, au risque de faire tomber la tête de sa généreuse et imprudente protectrice. Il alla même chez cette dame, et accusa en termes violents la lâcheté de son compatriote. Mme de Permon nia qu’il fût venu lui demander un asile; cependant, quelques jours après, elle partait avec sa famille pour Bordeaux, emmenant Salicetti déguisé en domestique. A la première poste après Paris, au moment où l’on changeait de chevaux, une lettre lui fut remise. Voici ce qu’elle contenait:

«Je n’ai jamais voulu être pris pour dupe; je le serais à vos yeux, si je ne vous disais que je. sais, depuis plus de vingt jours, que Salicetti est caché chez vous. Rappelez-vous mes paroles, madame de Permon, le jour même du 1er prairial. J’en avais la certitude presque morale. Maintenant je le sais positivement. Salicetti, tu le vois, j’aurais pu te rendre le mal que tu m’as fait, et, en agissant ainsi, je me serais vengé, tandis que toi tu m’as fait du mal sans que je t’eusse offensé. Quel est le plus beau rôle en ce moment, du mien ou du tien? Oui, j’ai pu me venger, et je ne l’ai pas fait. Peut-être diras-tu que ta bienfaitrice te sert de sauvegarde. Il est vrai que cette considération est puissante. Mais seul, désarmé et proscrit, ta tête eût été sacrée pour moi. Va, cherche en paix un asile où tu puisses revenir à de meilleurs sentiments pour ta patrie. Ma bouche sera fermée sur ton nom et ne s’ouvrira jamais. Repens-toi, et surtout apprécie mes motifs. Je le mérite, car ils sont nobles et généreux.

«Madame de Permon, mes vœux vous suivent ainsi que votre enfant. Vous êtes deux êtres faibles, sans nulle défense. Que la Providence et les prières d’un ami soient avec vous. Soyez surtout-prudente, et ne vous reposez jamais dans les grandes villes. Adieu, recevez mes amitiés.»

«Cette lettre était sans signature, dit l’historien auquel nous empruntons ces détails, mais on en devina l’auteur. La générosité de Bonaparte fut d’autant plus admirée, que l’on connaissait toute la violence de son ressentiment.»

Malgré tant de véritable héroïsme, de dures épreuves lui étaient encore réservées; attaché un instant au comité topographique, il avait pu par une note réparer les fautes de Kellermann, et diriger de loin, une fois encore, cette armée d’Italie à laquelle on l’avait arraché. Mais au moment même où il semblait reprendre son ancienne position, un coup inattendu vint le frapper: un arrêté du comité de salut public le raya de la liste des officiers généraux. Il était donc victime d’hommes médiocres et impuissants qui l’outrageaient, qui le réduisaient même à la misère. Aussi déclamait-il avec autant de violence contre les élégants du jour qu’on appelait muscadins que contre les fautes répétées de la Convention; c’est alors qu’il s’écriait, en se frappant le front: «Et je n’ai pas vingt-six ans !»

Le moment approchait cependant où il allait paraître et pour ainsi dire éclater au sein de la tempête, le 13 et le 14 vendémiaire. Bien que, dans ces célèbres journées, la Convention, aux prises avec la population de Paris, eût nommé Barras commandant en premier, ce fut Bonaparte, commandant en second, qui gagna la victoire; ce fut lui qui, dans la rue Saint-Honoré, près de Saint-Roch, commanda le feu et dispersa les sections. Barras lui-même en convenait: «C’est à ses dispositions savantes et promptes, avait-il dit, qu’on doit la défense de cette enceinte, autour de laquelle il avait distribué les postes avec beaucoup d’habileté.» Quant à lui, Bonaparte, laissant ainsi à d’autres le soin de célébrer son triomphe, il s’occupait alors de faire absoudre le général Menou, voulant bien s’être montré plus habile que lui, mais sans pour cela le faire condamner à mort.

Il était désormais l’homme du nouveau gouvernement, le Directoire, qui venait de remplacer la Convention. Nommé général de division le 22 vendémiaire, il fut peu après appelé au commandement en chef de l’armée de l’intérieur. La position était difficile, car la famine régnait à Paris, et la faim ne s’apaise ni par la persuasion ni par la force; souvent cependant il fit plus par une repartie heureuse qu’un autre n’eût pu faire par le canon. Un jour, une femme du peuple, monstrueusement grasse, s’écriait, en apostrophant un groupe d’officiers: «Tout ce tas d’épauletiers se moquent de nous; pourvu qu’ils mangent et qu’ils s’engraissent bien, il leur est fort égal que le pauvre peuple meure de faim.» Bonaparte, qui était d’une maigreur extrême, l’interpelle: «Bonne femme, regarde-moi bien; quel est le plus gras de nous deux?» Lé peuple a ri et il est désarmé.

A cette époque, un matin, se présenta chez le général en chef un jeune garçon de douze ans; il venait redemander l’épée de son père, mort général de la république, et le lendemain, sa mère, Joséphine Beauharnais, venait elle-même remercier Bonaparte. Ce fut un grand moment dans la vie de ce dernier; car il aima dès lors celle qui devait être regardée comme son bon génie. Joséphine avait alors trente ans; fille d’un riche planteur de Saint-Domingue, elle était amie de Mme Tallien; par sa naissance, par ses relations, elle était donc digne de celui dont elle devait faire le bonheur. Le mariage fut célébré le 9 mars; douze jours après, Bonaparte quittait la capitale. Nommé général en chef de l’armée d’Italie, il allait enfin retourner dans ce beau pays, qu’il n’avait jamais perdu de vue dans ses projets et dans ses rêves. Il voulait un triomphe complet ou une complète disgrâce, et, en prenant congé d’un ami, il lui adressait ces mots, qui renfermaient toute sa pensée: «Dans trois mois je serai à Milan ou à Paris.» Avant de tenter cette grande entreprise, il voulut aller à Marseille visiter sa famille et embrasser sa mère: simplicité héroïque et touchante, qui fait aimer celui qu’on admire. Enfin, le 27 mars, il arriva au quartier général de Nice.

L’état-major, composé d’officiers en général plus âgés que lui, était peu favorablement disposé à son égard; dès la première entrevue, il sut se faire accorder le respect qu’on semblait prêt à lui refuser. «Au moment où les généraux se présentèrent chez lui pour le saluer, dit un historien à qui cette anecdote a été souvent racontée par le baron Desgenettes, il était occupé à consulter ses cartes, debout dans la chambre et tête nue; plongé dans ses méditations, il ne les avait pas entendus entrer. Dès qu’il les aperçut auprès de lui, il courut vers son chapeau qui était resté sur une chaise, le plaça vivement sur sa tête, et se retourna vers eux pour leur donner audience. La rapidité de son mouvement, la fierté de son regard, la hauteur de ses manières, produisirent sur eux une stupéfaction profonde; ils comprirent que ce jeune homme avait la conscience de son rang. Aucun ne fut tenté de mettre son autorité à l’épreuve.»

Peu de jours auparavant, la même chose était arrivée à Toulon. Decrès s’y trouvait alors, et, ayant beaucoup connu Bonaparte à Paris, il se croyait tout à fait libre avec lui. «Aussi, quand nous apprenons, raconte-t-il lui-même, que le nouveau général est sur le point d’arriver, je m’offre aussitôt à tous les camarades pour les présenter, en me faisant valoir de mes liaisons. Je cours plein d’empressement, de joie; le salon s’ouvre; je vais m’élancer, quand l’attitude, le regard, le son de voix suffisent pour m’arrêter; il n’y avait pourtant en lui rien d’injurieux, mais c’en fut assez; à partir de là, je n’ai jamais été tenté de franchir la distance qui m’avait été imposée .»

CHAPITRE III.

Table des matières

Bonaparte général en chef de l’armée d’Italie. — 18 fructidor.

L’Italie, où Bonaparte était envoyé comme général en chef, n’était guère en mesure de lui résister. Partagée en divers sens par des fleuves et des montagnes, elle n’a jamais pu atteindre, comme d’autres Etats de l’Europe, l’unité politique, condition première de toute grandeur et de toute force. Toujours elle a été divisée en royaumes trop souvent ennemis les uns des autres, et dont la rivalité funeste a été pour les conquérants étrangers un encouragement et une espérance. Comme l’a dit plus tard Bonaparte lui-même, ce sont ces divisions intestines qui ont forgé les fers de l’Italie et qui ont ouvert une voie facile aux conquérants, déjà attirés par la fertilité du sol et la douceur du climat.

L’armée était pauvre et mal entretenue; mais voici en quels termes le général savait soutenir son courage et ranimer ses espérances:

«Soldats!

«Vous êtes nus, mal nourris; le gouvernement vous doit beaucoup, il ne peut rien vous donner. Votre patience, le courage que vous montrez au milieu de ces rochers sont admirables, mais ils ne vous procurent aucune gloire; aucun éclat ne rejaillit sur vous. Je veux vous conduire dans les plus fertiles plaines du monde: de riches provinces, de grandes villes seront en votre pouvoir; vous y trouverez honneur, gloire et richesses. Soldats d’Italie, manqueriez-vous de courage ou de constance?»

Avec un pareil langage, il était sûr de les enflammer d’ardeur et de les entraîner sur ses pas; mais il fallait avant tout s’ouvrir une entrée, et là était la difficulté ; car les Alpes se dressaient de toute leur hauteur comme d’infranchissables barrières. On sait ce que le passage de ces montagnes avait coûté de temps, d’efforts et de peines à Annibal dans les temps anciens, et plus tard à François Ier. C’est précisément la perle de temps qu’il fallait éviter; l’armée avait besoin de vivre, et pour vivre, il lui fallait vaincre, et vaincre promptement. Bonaparte l’a compris. Il s’était avancé le long de la Méditerranée, jusqu’au point de jonction des Alpes et des Apennins, à peu de distance de Savone dans les Etats sardes, sur le golfe de Gênes. Le 11 avril 1796, il battit les Piémontais au col de Montenotte, et cette première affaire eut pour résultat immense de les séparer tout d’abord des Autrichiens, leurs alliés. Le 13 il les défit de nouveau à Millesimo. Ce fut alors qu’ayant franchi l’Apennin et pénétré en Piémont, il put dire, saisi d’un légitime orgueil: «Annibal a forcé les Alpes, nous les avons tournées.» Ce n’était pas encore assez. Il se mit immédiatement à la poursuite des Piémontais; et le 21 avril, il acheva de les détruire à Mondovi.

Ainsi, ni les Alpes ni trois armées n’avaient pu arrêter le nouveau général qui s’avançait comme la foudre, se jouant pour ainsi dire des forcés de la nature comme des forces humaines. Qu’allait faire le vieux roi de Piémont, Victor-Amédée III? Allait-il attendre que le vainqueur vînt l’assiéger dans Turin, sa capitale, et peut-être renverser sa monarchie? Malgré les conseils imprudents et peu désintéressés de l’Angleterre et de l’Autriche, il consentit à un armistice. Cet armistice, déclaré le 23 avril, fut, le 15 mai 1796, changé en un traité connu sous le nom de traité de Cherasco et signé à Paris le même jour. Alexandrie et Coni étaient remises aux Français; Suze, la Brunette, Exilles étaient démolies; de toutes les forteresses sardes, il ne restait plus que Turin et le fort de Bard. Un royaume entier avait été conquis en quinze jours, et une paix glorieuse ouvrait à la république française toutes les avenues des Alpes. Le premier aide de camp, le colonel Murat, fut envoyé pour présenter solennellement au Directoire vingt et un drapeaux pris sur l’ennemi, et, par son enthousiasme, la capitale tout entière sembla prendre aussi sa part de la victoire.

Quant au général Bonaparte, il adressait à ses soldats une proclamation magnifique, moins encore pour les remercier de ce qu’ils avaient fait que pour leur montrer ce qui restait à faire.

«Soldats!

«..... La patrie a droit d’attendre de vous de grandes choses: justifierez-vous son attente? Les plus grands obstacles sont franchis sans doute; mais vous avez encore des combats à livrer, des villes à prendre, des rivières à passer. En est-il d’entre vous dont le courage s’amollisse? En est-il qui préféreraient retourner sur les sommets de l’Apennin et des Alpes, essuyer patiemment les injures de cette soldatesque esclave? Non, il n’en est pas parmi les vainqueurs de Montenotte, de Millesimo et de Mondovi: tous brûlent de porter au loin la gloire du peuple français; tous veulent humilier ces rois orgueilleux qui osaient méditer de vous donner des fers; tous veulent dicter une paix glorieuse et qui indemnise la patrie des sacrifices immenses qu’elle a faits; tous veulent, en rentrant dans leurs villages, pouvoir dire avec fierté : «J’étais de l’armée conquérante de l’Ita-

«lie.»

«Amis, je vous la promets, cette conquête; mais il est une condition qu’il faut que vous juriez de remplir: c’est de respecter les peuples que vous délivrez; c’est de réprimer les pillages horribles auxquels se portent des scélérats suscités par vos ennemis; sans cela vous ne seriez pas les libérateurs des peuples, vous en seriez le fléau; vous ne seriez pas l’honneur du peuple français, il vous désavouerait: vos victoires, votre courage, vos succès, le sang de vos frères morts aux combats, tout serait perdu, même l’honneur et la gloire. Quant à moi et aux généraux qui ont votre confiance, nous rougirions de commander à une armée sans discipline, sans frein, qui ne connaîtrait de loi que la force. Mais, investi de l’autorité nationale, fort de la justice et de la loi, je saurai faire respecter à ce petit nombre d’hommes, sans courage et sans cœur, les lois de l’humanité et de l’honneur qu’ils foulent aux pieds. Je ne. souffrirai pas que des brigands souillent vos lauriers. Je ferai exécuter à la rigueur le règlement que j’ai fait mettre à l’ordre: les pillards seront impitoyablement fusillés; déjà plusieurs l’ont été ; j’ai eu lieu de remarquer avec plaisir l’empressement avec lequel les bons soldats de l’armée se sont portés pour faire exécuter mes ordres.

«Peuples de l’Italie, l’armée française vient pour rompre vos chaînes: le peuple français est l’ami de tous les peuples. Venez avec confiance au-devant de nos drapeaux: vos propriétés, votre religion et vos usages seront religieusement respectés.

«Nous ferons la guerre en ennemis généreux, et nous n’en voulons qu’aux tyrans qui vous asservissent.»

En même temps il adressait une note au Directoire pour l’informer de ses nouveaux projets:

«..... Je marche demain sur Beaulieu, je l’oblige à repasser le Pô. Je le passe immédiatement après; je m’empare de toute la Lombardie, et, avant un mois, j’espère être sur les montagnes du Tyrol, trouver l’armée du Rhin, et porter de concert avec elle la guerre dans la Bavière. Ce projet est digne de vous, de l’armée et des destinées de la France. Ordonnez que 15,000 hommes de l’armée des Alpes viennent me rejoindre; cela me fera une armée de 45,000 hommes, dont il sera possible que j’envoie une partie à Rome. Si vous me continuez votre confiance, et que vous approuviez ces projets, je suis sûr de la réussite; l’Italie est à vous.»

Paris était dans l’enthousiasme. C’est alors qu’on fit frapper pour la première fois une médaille en l’honneur du vainqueur de Montenotte. D’un côté, se dessinait la figure maigre de Bonaparte avec ses cheveux plats et tombants; au revers, on voyait la Victoire, volant sur les Alpes, portant une branche de palmier, une couronne de laurier et une épée nue.

Pour bien comprendre la nouvelle campagne contre la Lombardie, il faut se rappeler la situation de ce pays coupé par deux fleuves, le Pô et l’Adige, et adossé aux montagnes du Tyrol, qui étaient le point d’appui de l’armée autrichienne.

Les Autrichiens opposèrent successivement à Bonaparte quatre armées et quatre généraux, Beaulieu, Wurmser, Alvinzi et l’archiduc Charles; ils employèrent 200,000 hommes contre ses 50,000 soldats; cependant il fut constamment vainqueur, et finit par dicter la paix, à vingt-cinq lieues de Vienne. Cette campagne est son chef-d’œuvre.

Au commencement de mai 1796, il passa le Pô à Plaisance. Aussitôt des envoyés du duc de Parme vinrent solliciter sa protection. Un armistice fut accordé, et les conditions en étaient très-avantageuses pour l’armée. Le prince régnant, Ferdinand d’Autriche, payait 2,000,000 fr., fournissait des chevaux et s’engageait à faire les frais dès routes militaires et des hôpitaux qui seraient établis dans ses Etats. Une autre contribution d’un nouveau genre lui était imposée: il devait céder pour le musée de Paris vingt tableaux de maîtres, au choix des commissaires français. C’était une grande idée que d’ennoblir la guerre par ses précieuses conquêtes, et de perpétuer ainsi le souvenir des victoires par des trophées durables. Peu de temps après, le duc de Modène subissait des conditions à peu près semblables.

Cependant Bonaparte marchait à la rencontre de Beaulieu. Le 9 mai 1796, il le vainquit à Lodi, sur l’Adda. C’est là qu’au milieu des joyeux propos du bivouac, les soldats imaginèrent de lui donner le nom de petit caporal, si célèbre depuis et tant de fois répété. C’est alors aussi qu’une nuit, dans un bivouac de prisonniers, il rencontra un vieil officier hongrois qu’il se plut à questionner. «Ça va très-mal, lui dit l’officier sans le connaître; nous n’y comprenons plus rien; nous avons affaire à un jeune général qui est tantôt devant nous, tantôt sur notre queue, tantôt sur nos flancs; on ne sait jamais comment il faut se placer. Sa manière de faire la guerre est insupportable et viole tous les usages.» On ne pouvait exprimer plus naïvement et plus vivement en même temps toute la hardiesse et toute la nouveauté des plans et des conceptions du jeune général, qui, en effet, dédaignant l’esprit de routine, ne suivait guère la tactique des généraux de l’ancien régime.

Le Directoire, jaloux de ses succès, voulut alors diviser son armée en deux corps, et donner le commandement d’un de ces corps à Kellermann. Bonaparte osa offrir sa démission, si on persistait à exiger ce partage dangereux et presque injurieux, après tant de succès remportés par lui seul. Il écrivit au Directoire: «Si vous affaiblissez vos moyens en partageant vos forces, si vous rompez en Italie l’unité de la pensée militaire, je vous le dis avec douleur, vous aurez perdu la plus belle occasion d’imposer des lois à l’Italie.»

Il envoya une lettre particulière à Carnot:

«Que je fasse la guerre ici ou ailleurs, cela m’est indifférent; servir la patrie, mériter de la postérité une feuille dans notre histoire, voilà toute mon ambition; mais réunir Kellermann et moi en Italie, c’est vouloir tout perdre. Le général Kellermann a plus d’expérience que moi et fera mieux la guerre que moi; mais tous deux ensemble nous la ferons mal. Je ne puis servir volontiers avec un homme qui se croit le premier général de l’Europe; et d’ailleurs je crois qu’il faut plutôt un mauvais général que deux bons.»

En attendant, il allait entrer victorieux dans Milan, le 15 mai 1796. L’archiduc Ferdinand et la duchesse quittèrent leur capitale, non sans verser des larmes, mais au milieu d’un peuple qui ne leur témoignait ni sympathie ni regrets. Un arc de triomphe s’élevait, au contraire, aux portes de la ville, dont la population se pressait au-devant du général victorieux. On n’avait pas oublié qu’il appartenait à l’Italie par ses ancêtres et par son nom, et on se flattait que l’Italie lui devrait son indépendance.

Pour lui, il associait à ses triomphes ses compagnons d’armes.

«Soldats, vous vous êtes précipités comme un torrent du haut de l’Apennin. Vous avez culbuté, dispersé tout ce qui s’opposait à votre marche. Le Piémont, délivré de la tyrannie autrichienne, s’est livré à ses sentiments naturels de paix et d’amitié pour la France. Milan est à vous, et le pavillon républicain flotte dans toute la Lombardie. Les ducs de Parme et de Modène ne doivent leur existence politique qu’à votre générosité ; l’armée qui vous menaçait avec orgueil ne trouve plus de barrière qui la rassure contre votre courage; le Pô, le Tessin, l’Adda, n’ont pu vous arrêter un seul jour: ces boulevards vantés de l’Italie ont été insuffisants; vous les avez franchis aussi rapidement que l’Apennin. Tant de succès ont porté la joie dans le sein de la patrie: vos représentants ont ordonné une fête dédiée à vos victoires, célébrée dans toutes les communes de la république. Là, vos pères, vos mères, vos épouses, vos sœurs se réjouissent de vos succès et se vantent avec orgueil de vous appartenir. Oui, soldats, vous avez beaucoup fait.... Mais ne vous reste-t-il plus rien à faire? Dira-t-on de nous que nous avons su vaincre, mais que nous n’avons pas sù profiter de la victoire? La postérité nous reprochera-t-elle d’avoir trouvé Capoue dans la Lombardie? Mais je vous vois déjà courir aux armes; un lâche repos vous fatigue, les journées perdues pour la gloire le sont pour votre bonheur. Eh bien! partons; nous avons encore des marches forcées à faire, des ennemis à soumettre, des lauriers à cueillir, des injures à venger. Que ceux qui ont aiguisé les poignards de la guerre civile, qui ont lâchement assassiné nos ministres, incendié nos vaisseaux à Toulon, tremblent.... L’heure île la vengeance a sonné !

«Mais que les peuples soient sans inquiétudes. Nous sommes amis de tous les peuples et plus particulièrement des descendants des Brutus, des Scipion et des grands hommes que nous avons pris pour modèles. Rétablir le Capitole, y placer avec honneur les statues des héros qui le rendirent célèbre, réveiller le peuple romain engourdi par plusieurs siècles d’esclavage, tel sera le fruit de nos victoires; elles feront époque dans la postérité ! Vous aurez la gloire immortelle de changer la face de la plus belle partie de l’Europe. Le peuple français libre, respecté du monde entier, donnera à l’Europe une paix glorieuse, qui l’indemnisera des sacrifices de toute espèce qu’il a faits depuis six ans. Vous rentrerez alors dans vos foyers, et vos concitoyens diront en vous montrant: «Ils étaient de l’armée

«d’Italie.»

Le Directoire finit par comprendre qu’il ne pouvait pas arracher un tel général à une pareille armée; aussi Bonaparte reçut-il une réponse datée du 21 mai, où on lui disait: «Vous paraissez désireux, citoyen général, de continuer à conduire toute la suite des opérations militaires de la campagne actuelle en Italie. Le Directoire a mûrement réfléchi sur cette proposition, et la confiance qu’il a dans vos talents et dans votre zèle républicain a décidé cette question en faveur de l’affirmation.»

L’armée française avait été bien accueillie à Milan, mais surtout par la haute noblesse et par les classes moyennes; les partisans de l’Autriche exerçaient encore quelque influence sur les paysans des campagnes et sur la population des villes. Pavie se souleva, mais sa révolte fut sévèrement réprimée.

Le soir, on publia dans Milan la proclamation suivante, qui fut affichée dans la nuit aux portes de la ville révoltée: «Une multitude égarée, sans moyens réels de résistance, se porte aux derniers excès dans plusieurs communes, méconnaît la république et brave l’armée triomphante des rois. Ce délire inconcevable est digne de pitié ; l’on égare ce pauvre peuple pour le conduire à sa perte. Le général en chef, fidèle au principe qu’a adopté sa nation de ne pas faire la guerre aux peuples, veut bien laisser une porte ouverte au repentir; mais ceux qui, sous vingt-quatre heures, n’auront pas posé les armes, seront traités comme rebelles, leurs villages seront brûlés. Que l’exemple terrible de Binasco leur fasse ouvrir les yeux! Son sort sera celui de toutes les communes qui s’obstineront à la révolte.»

Cette proclamation resta sans effet. Dès lors la prudence, dit Bonaparte lui-même, prescrivait la témérité. Avec 1,800 hommes et six pièces de campagne, il brusque l’attaque contre une ville de 30,000 âmes. Les portes sont enfoncées à coups de canon et de hache, les grenadiers entrent au pas de charge, les paysans se réfugient dans la campagne, où un grand nombre fut sabré par la cavalerie. Tout rentra dans l’ordre. Seulement, une fois entré sur le territoire de Venise, pour rassurer les populations après cet acte de rigueur, Bonaparte fit afficher dans Brescia la proclamation suivante:

«C’est pour délivrer la plus belle contrée de l’Europe du joug de fer de l’orgueilleuse maison d’Autriche, que l’armée française a bravé les obstacles les plus difficiles à surmonter. La victoire, d’accord avec la justice, a couronné ses efforts. Les débris de l’armée ennemie se sont retirés au delà du Mincio. L’armée française passe, pour les poursuivre, sur le territoire de la république de Venise; mais elle n’oubliera pas qu’une longue amitié unit les deux républiques. La religion, le gouvernement, les propriétés, les usages seront respectés. Que les peuples soient sans inquiétude, la plus sévère discipline sera maintenue. Tout ce qui sera fourni à l’armée sera exactement payé en argent. Le général en chef engage les officiers de la république de Venise, les magistrats et les prêtres, à faire connaître ses sentiments aux peuples, afin que la confiance cimente l’amitié qui, depuis si longtemps, unit les deux nations. Fidèle dans le chemin de l’honneur comme dans celui de la victoire, le soldat français n’est terrible que pour les ennemis de la liberté et de son gouvernement.»

Cependant Beaulieu s’était replié sur l’Adige, et avait opéré sa jonction avec Wurmser. Bonaparte marcha contre eux, et s’empara de la ligne de l’Adige par le combat de Borghetto. C’est après ce combat que des coureurs autrichiens pénétrèrent jusqu’au quartier général et parvinrent jusqu’au logement de Bonaparte. Averti au dernier moment par le piquet d’escorte, qui n’eut que le temps de fermer la porte et de crier aux armes, il réussit à grand’peine à se sauver par les jardins de derrière. Ce danger lui fit sentir la nécessité d’avoir une garde d’hommes d’élite, chargés de veiller spécialement à sa sûreté, et il créa un corps auquel il donna le nom de guides; la plupart de ces guides servirent ensuite de noyau aux chasseurs de la garde impériale.

Bonaparte ne passa pas encore l’Adige; il se replia sur le Mincio et attaqua Mantoue, occupé par une garnison autrichienne. Wurmser s’avance pour délivrer cette ville; mais, le 5 août de l’année 1796, il est vaincu à Castiglione. Bonaparte franchit l’Adige, le 3 septembre; le combat de Roveredo lui ouvre le chemin de Trente; il s’empare de tout le Tyrol italien et détruit l’armée de Wurmser aux deux combats de Bassano et de Saint-Georges le 8 septembre. Il avait gagné en grande partie les Tyroliens par une de ces proclamations qu’il ne négligeait jamais d’adresser aux peuples pour les effrayer ou les rassurer au besoin.

«Tyroliens!

«Vous sollicitez la protection de l’armée française; il faut vous en rendre dignes. Puisque la majorité d’entre vous est bien intentionnée, contraignez le petit nombre d’hommes opiniâtres à se soumettre. Leur conduite insensée tend à attirer sur leur patrie les fureurs de la guerre. La supériorité de nos armes est aujourd’hui constatée. Les ministres de l’empereur, achetés par l’or de l’Angleterre, le trahissent; ce malheureux prince ne fait pas un pas qui ne soit une faute. Vous voulez la paix! Les Français combattent pour elle. Nous ne passons sur votre territoire que pour obliger la cour de Vienne de se rendre au vœu de l’Europe désolée, et d’entendre le cri de ses peuples. Nous ne venons pas ici pour nous agrandir: la nature a tracé nos limites au Rhin et aux Alpes, dans le même temps qu’elle a posé au Tyrol les limites de la maison d’Autriche. Tyroliens! quelle qu’ait été votre conduite passée, rentrez dans vos foyers; quittez des drapeaux tant de fois battus et impuissants pour vous défendre. Ce ne sont pas quelques ennemis de plus que peuvent redouter les vainqueurs des Alpes et de l’Italie; mais c’est quelques victimes de moins que la générosité de la nation m’ordonne de chercher à épargner. Nous nous sommes rendus redoutables dans les combats, mais nous sommes les amis de ceux qui nous reçoivent avec hospitalité.»

Paris apprenait avec enthousiasme et reconnaissance tant de victoires et de triomphes. Marmont venait d’y arriver, apportant les drapeaux pris aux batailles de Roveredo, de Bassano et de Saint-Georges. Sa venue fut l’occasion de fêtes solennelles, et, en le présentant au Directoire, le ministre de la guerre résuma ainsi lui-même la campagne:

«Dans le cours d’une seule campagne, l’Italie a été entièrement conquise, trois grandes armées détruites, plus de cinquante drapeaux ont été les trophées du vainqueur; 40,000 Autrichiens ont mis bas les armes; et ce qui n’est pas le moins surprenant dans tout cela, c’est que ces hauts faits ont été accomplis par une armée française de 30,000 hommes au plus, commandée par un général à peine âgé de vingt-six ans.»

A ce moment néanmoins, l’armée française manquait de tout, et Bonaparte, de retour à Milan, écrivait au Directoire:

«Peut-être sommes-nous à la veille de perdre l’Italie. Aucun des secours attendus n’est arrivé ; la 83e demi-brigade ne part pas; tous les secours venant des départements sont arrêtés à Lyon et surtout à Marseille. On croit qu’il est indifférent de les arrêter huit ou dix jours; on ne songe pas que les destinées de l’Italie et de l’Europe se décident ici pendant ce temps-là. Tout l’empire a été en mouvement et y est encore. L’activité de notre gouvernement, au commencement de la guerre, peut seule donner une idée de la manière dont on se conduit à Vienne. Il n’est pas de jour où il n’arrive cinq mille hommes, et depuis plus de deux mois qu’il est évident qu’il faut des secours ici, il n’est encore arrivé qu’un bataillon de la 40e, mauvaise troupe et non accoutumée au feu, tandis que toutes nos vieilles milices de l’armée d’Italie languissent en repos dans la 8e division. Je fais mon devoir, l’armée fait le sien; mon âme est déchirée, mais ma conscience est en repos. Des secours! envoyez-moi des secours! Mais il ne faut plus s’en faire un jeu; il faut, non de l’effectif, mais du présent sous les armes.

«.... Les blessés sont l’élite de l’armée: tous nos officiers supérieurs, tous nos généraux d’élite sont hors de combat; tout ce qui m’arrive est si inepte! et ils n’ont pas la confiance du soldat. L’armée d’Italie, réduite à une poignée de monde, est épuisée. Les héros de Lodi, de Millesimo, de Castiglione et de Bassano, sont morts pour leur patrie ou sont à l’hôpital; il ne reste plus aux corps que leur réputation et leur orgueil. Joubert, Lannes, Lanusse, Victor, Murat, Charlet, Dupuis, Rampon, Piglon, Menard, Chabran, sont blessés; nous sommes abandonnés au fond de l’Italie. La présomption de mes forces nous était utile; on publie à Paris, dans des discours officiels, que nous ne sommes que trente mille hommes. J’ai perdu dans cette guerre peu de monde, mais tous des hommes d’élite qu’il est impossible de remplacer. Ce qui me reste de braves voit la mort infaillible, au milieu de chances si continuelles et avec des forces si inférieures; peut-être l’heure du brave Augereau, de l’intrépide Masséna, de Berthier, est près de sonner. Alors! alors! que deviendront ces braves gens? Cette idée me rend réservé ; je n’ose plus affronter la mort, qui serait un sujet de découragement et de malheur pour qui est l’objet de mes sollicitudes.

Dans une autre lettre, à cette époque de transactions politiques avec tous les États d’Italie et de correspondance active avec le Directoire, il osait dévoiler sa pensée tout entière:

«Tant que votre général ne sera pas le centre de tout en Italie, tout ira mal. Il serait facile de m’accuser d’ambition, mais je n’ai que trop d’honneurs; je suis malade, je puis à peine me tenir à cheval, il ne me reste que du courage, ce qui est insuffisant pour le poste que j’occupe.»

Ce n’est pas, on le voit, le subordonné qui reçoit des instructions, il en donne. Il fut autorisé, grâce à ce ton d’autorité auquel on ne pouvait rien refuser, à traiter avec le saint-siége, à former la république Cispadane, composée des trois duchés de Modène, de Reggio, de la Mirandole, et des légations de Bologne et de Ferrare, enfin à faire rentrer de la domination anglaise sous la domination française la Corse, sa patrie. La France n’eut plus l’humiliation de voir aux mains de ses ennemis la province qui fut le berceau de son plus grand capitaine. D’ailleurs, les Corses eux-mêmes, fiers de leur jeune compatriote, aspiraient à combattre sous le même drapeau que lui et à se voir associés à la même patrie.

Mais la guerre allait recommencer; le maréchal Alvinzi arrivait avec une armée nouvelle de 60,000 hommes contre 36,000 déjà fatigués de vaincre. Ces braves se sentirent un instant ébranlés, ils avaient fait retraite devant Vicence, et leur général dut, pour la première fois, leur adresser des paroles sévères: «Soldats, je ne suis pas content de vous; vous n’avez montré ni discipline, ni constance, ni bravoure; aucune position n’a pu vous rallier; vous vous êtes abandonnés à une terreur panique. Vous vous êtes laissé chasser de positions où une poignée de braves devait arrêter une armée. Soldats de la 39e et de la 85e, vous n’êtes pas des soldats français. Général chef d’état-major, faites écrire sur les drapeaux: «Ils ne sont plus de l’armée d’Italie.» Aussitôt de grosses larmes tombent sur les joues de ces vétérans, et ils s’écrient: «Général, on nous a calomniés; mettez-nous à l’avant-garde, et vous verrez si la 39e et la 85e sont de l’armée d’Italie.»

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11 oktyabr 2024
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4064066318024
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Müəllif hüququ sahibi:
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