Kitabı oxu: «Le Chasseur de plantes»

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Thomas Mayne Reid

Le Chasseur de plantes


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066333140

Table des matières

LE CHASSEUR DE PLANTES

I UN CHASSEUR DE PLANTES.

II KARL LINDER.

III GASPARD, OSSARO ET FRITZ.

IV EST-CE DU SANG?

V LES OISEAUX PÊCHEURS.

VI LE TÉRAÏ.

VII MISE EN PERCE DU PALMIER.

VIII LE SAMBOUR

IX UN MARAUDEUR NOCTURNE

X QUELQUES MOTS SUR LES TIGRES

XI UN TIGRE PRIS A LA GLU

XII UN RADEAU PEU COMMUN

XIII LA PLUS GRANDE HERBE QU’IL Y AIT AU MONDE

XIV LES MANGEURS D’HOMMES

XV ATTAQUE DU MANGEUR D’HOMMES

XVI AVENTURE DE KARL AVEC UN OURS AUX GRANDES LÈVRES

XVII OSSARO DANS UNE POSITION CRITIQUE

XVIII L’AXIS ET LA PANTHÈRE

XIX LE FLÉAU DES TROPIQUES

XX LE PORTE-MUSC

XXI LE GLACIER

XXII LE GLISSEMENT DU GLACIER

XXIII LES TROIS CHASSEURS A LA RECHERCHE D’UN PASSAGE

XXIV LA VALLÉE SOLITAIRE

XXV LES VACHES GROGNANTES

XXVI LE YAK

XXVII BOUCANAGE DE LA VIANDE

XXVIII LA SOURCE D’EAU CHAUDE

XXIX DÉCOUVERTE ALARMANTE

XXX PROJETS D’ÉVASION

XXXI LA CREVASSE EST MESURÉE

XXXII LA CABANE

XXXIII LE CERF ABOYEUR

XXXIV L’ARGUS

XXXV TOUJOURS A LA RECHERCHE DES YAKS

XXXVI SUITE DE LA CHASSE DE GASPARD

XXXVII FACE A FACE AVEC UN TAUREAU FURIEUX

XXXVIII SUITE DE L’AVENTURE DE GASPARD

XXXIX LE SÉROU

XL OSSARO ATTAQUÉ PAR LES CHIENS SAUVAGES

XLI VENGEANCE D’OSSARO

XLII LA PASSERELLE

XLIII PASSAGE DE LA CREVASSE

XLIV NOUVELLES ESPÉRANCES

XLV NOUVELLE INSPECTION DE LA FALAISE

XLVI SUITE DE L’EXPLORATION DE KARL

XLVII KARL SUR LE REBORD DU HOCHER

XLVIII L’OURS DU THIBET

XLIX DESCENTE DE LA CORNICHE

L UN MONSTRE MYSTÉRIEUX

LI LE BANG

LII LE FILET EST POSÉ

LIII SUITE DE LA PÊCHE D’OSSARO

LIV GASPARD ÉPROUVE LE BESOIN D’AVOIR DE LA GRAISSE D’OURS

LV CHASSE A L’OURS

LVI COMBAT

LVII AU MILIEU DES TÉNÈBRES

LVIII SÉJOUR DANS LA CAVERNE

LIX EXPLORATION DE LA CAVERNE

LX CONSERVE DE VIANDE D’OURS

LXI RÊVE

LXII ESPÉRANCE

LXIII LUMIÈRES AU MILIEU DES TÉNÈBRES

LXIV CONCLUSION

PAR

LE CAPITAINE MAYNE-REID

TRADUIT DE L’ANGLAIS

PAR Mme HENRIETTE LOREAU

ET ILLUSTRÉ DE12VIGNETTES

PARIS

LIBRAIRIE DE L. HACHETTE ET Cie

BOULEVARD SAINT-GERMAIN, No77

1868

Droits de propriété et de traduction réservés.


LE
CHASSEUR DE PLANTES

Table des matières

I
UN CHASSEUR DE PLANTES.

Table des matières

«Qu’est-ce qu’un chasseur de plantes? Nous avons bien entendu parler des chasseurs de lions, d’ours, de renards, de buffles, de chasseurs d’enfants, mais jamais d’un chasseur de plantes.

–Attendez-donc! j’y suis: les truffes sont des végétaux, on emploie des chiens pour les trouver, et celui qui les recueille prend le nom de chasseur de truffes; c’est peut-être cela que veut dire le capitaine.

— Non, cher enfant, vous n’y êtes pas ; mon chasseur de plantes n’a rien de commun avec celui qui fouille la terre pour y chercher des truffes. Sa mission est plus noble que celle de contribuer simplement à flatter les caprices de la gourmandise. Toutes les nations civilisées tiennent du chasseur de plantes des richesses et des bienfaits sans nombre; vous-mêmes, enfants, vous lui devez bien des jouissances, et il a droit aux élans de votre gratitude. C’est grâce à lui que vos jardins offrent un aspect si brillant et si varié; la pivoine éclatante, les dahlias aux vives couleurs qui composent les massifs, l’élégant camélia que vous admirez dans la serre, les rhododendrons, les géraniums, les kalmias, les jasmins, les azalées, et mille autres fleurs qui décorent vos parterres, vous ont été données par le chasseur de plantes. C’est grâce à son courage et à sa persévérance que la froide et brumeuse Albion possède aujourd’hui plus d’espèces de fleurs que les contrées les plus favorisées du globe, et que les plantes de ses collections nombreuses surpassent en beauté celles qui font la gloire de la vallée de Cachemire. Une grande partie des arbres qui embellissent le paysage, la plupart des arbustes qui forment nos bosquets, et que nous regardons avec tant de plaisir de la fenêtre de nos maisons de campagne, nous ont été rapportés par le chasseur de plantes. Sans lui nous n’aurions jamais goûté à la plupart des fruits et des légumes dont nos tables sont couvertes et qu’il a rapprochés de nos lèvres; ayons donc pour ses travaux toute la reconnaissance qu’ils méritent.

«Et, maintenant, je vais vous dire ce que j’entends par un chasseur de plantes: c’est un homme dont la profession consiste à recueillir des fleurs et des plantes rares; en un mot, un homme qui consacre à cette occupation tout son temps et toute son intelligence. Ce n’est pas ce qu’on appelle un botaniste pur e simple, bien qu’il soit indispensable qu’il connaisse la botanique. Jusqu’à présent, on l’a désigné sous le nom de botaniste collecteur. Mais, en dépit du rang modeste qu’il occupe aux yeux du monde scientifique, et malgré la supériorité qu’affecte à son égard le savant de cabinet, j’ose affirmer que le plus humble de ces collecteurs de plantes a rendu plus de services au genre humain que le grand Linnée lui-même. Ce sont des botanistes d’une véritable valeur, ceux-là qui non-seulement nous ont fait connaître les richesses du monde végétal, mais encore nous en ont apporté les échantillons les plus rares et nous ont fait respirer des fleurs qui, sans eux, seraient restées inconnues et verseraient inutilement leurs parfums au désert.

«Ne croyez pas, toutefois, que je veuille rabaisser le mérite incontestable des hommes éminents qui s’occupent de théorie botanique; je suis bien loin d’en avoir l’intention; mais je désire mettre en lumière des services que le monde, suivant moi, n’a pas suffisamment appréciés; services que lui a rendus et que lui rend encore chaque jour le collecteur botaniste, que nous appellerons chasseur de plantes.

«Il est possible, même, que vous n’ayez jamais su qu’il existât une pareille profession; et pourtant il s’est trouvé des hommes qui l’ont suivie, dès l’enfance des sociétés humaines. Dans le siècle de Pline, il y avait de ces collecteurs qui enrichissaient les jardins d’Herculanum et de Pompéi. Les mandarins chinois, les sybarites de Delhi et de Cachemire avaient à leur service des chasseurs de plantes à une Poque où nos ancêtres, encore à demi barbares, se contentaient des fleurs sauvages de leurs forêts natales. En Angleterre même, la profession de collecteur de plantes est bien loin d’être nouvelle; son origine remonte à la découverte de l’Amérique, et les Tradescant, les Bartram, les Catesby, qui furent de véritables chasseurs de plantes, occupent un rang vénéré dans les annales de la botanique. C’est à eux que nous devons les tulipiers, les magnolias, les érables, les platanes, les acacias, et une foule d’autres arbres que nous admirons dans nos futaies et qui se partagent maintenant, avec nos espèces indigènes, le droit d’occuper notre territoire.

«Mais à aucune époque le nombre des chasseurs de plantes n’a été aussi grand qu’aujourd’hui. Croiriez-vous qu’il y a des centaines d’individus qui, à l’heure où nous sommes, parcourent le monde afin de remplir les devoirs de cette noble et utile carrière? Toutes les nations de l’Europe sont représentées parmi eux: les Allemands s’y trouvent en plus grand nombre; mais on y compte des Suédois aussi bien que des Russes, des Français, des Danois, des Anglais, des Espagnols, des Portugais, des Suisses, des Italiens. On les rencontre s’acquittant de leur mission, dans tous les coins de la terre: au fond des gorges les plus désertes des montagnes Rocheuses, au milieu des prairies sans limites, dans les vallées profondes des Cordillères, au sein des forêts inextricables de l’Amazone et de l’Orénoque, dans les steppes de la Sibérie, les jungles du Bengale, au versant glacé de l’Himalaya; enfin dans tous les lieux sauvages où l’inconnu les attire et où la solitude leur promet de nouvelles richesses végétales. Errant sans cesse, le regard attaché sur chaque feuille, examinant chaque plante, gravissant les montagnes, parcourant les vallées, escaladant les rocs, traversant les marécages, passant à gué les torrents, se frayant un chemin au milieu des fourrés épineux, dormant en plein air, souffrant de la faim, de la soif, le chasseur de plantes ne brave pas seulement l’ardeur du soleil ou l’âpreté de la bise, il expose sa vie au milieu des bêtes féroces et des hommes, parfois plus cruels que les bêtes.

«Figurez-vous maintenant les obstacles qu’il surmonte et les épreuves qu’il subit.

«Mais quel motif, me direz-vous, peut déterminer ces hommes à choisir une profession qui offre à la fois tant de misères et de périls?

«Cela dépend; les motifs sont variés: quelques-uns sont entraînés par l’amour de la science, les autres par la passion des voyages; il en est qui sont envoyés au loin par de nobles patrons ou de savants florimanes. Un grand nombre est chargé de faire de nouvelles découvertes pour les jardins publics et royaux; enfin, quelques autres, d’un nom plus obscur ou possédant des ressources plus limitées, sont aux gages de certains pépiniéristes, et n’en ont pas moins de zèle pour leur profession chérie.

«Vous seriez-vous imaginé que cet homme grossièrement vêtu, qui demeure au bout de la ville, dans une maison bien noire et chez qui vous achetez vos oignons de tulipes et de jacinthes, vos griffes de renoncules et vos graines de reines-marguerites, avait à sa solde un état-major de botanistes, occupés sans cesse à fouiller le monde dans tous les sens, afin de découvrir un arbre ou une fleur qui puissent charmer nos yeux ou accroître nos richesses?

«Ai-je besoin de vous répéter que la vie de ces botanistes est remplie d’aventures périlleuses? Vous en jugerez vous-mêmes lorsque vous aurez lu quelques-uns des chapitres suivants, où vous trouverez une partie des dangers qui assaillirent un jeune chasseur de plantes nommé Karl Linden. pendant une expédition qu’il fit dans la chaîne gigantesque des monts Himalaya.»

II
KARL LINDER.

Table des matières

Notre chasseur de plantes était bavarois. Né sur les confins de la haute Bavière et du Tyrol, Karl était loin d’avoir une illustre origine, car son père était simplement jardinier; mais il avait été bien élevé et possédait une instruction profonde, ce qui, à l’époque où nous vivons, a plus de valeur que tous les titres de noblesse. Le fils d’un jardinier, un jardinier lui-même, peut être un gentleman, car ce titre, qui est parfois si mal porté, a plusieurs acceptions, et Karl Linden se montrait gentleman dans le véritable sens du mot: il était bon, généreux, plein de délicatesse et d’honneur; il possédait, malgré son humble naissance, une éducation parfaite, son père, qui ne savait même pas lire, avait l’esprit ambitieux; il connaissait par expérience combien il est fâcheux de ne rien savoir, et il avait résolu d’épargner à son fils le malheur d’être ignorant.

L’instruction est considérée, dans la plus grande Partie de l’Allemagne, comme un bienfait inappréciable: on y recherche avec ardeur tous les moyens d’apprendre qui sont mis généreusement à la portée de tout le monde, et les Allemands sont peut-être les hommes les plus instruits de l’univers. Ils joignent à un savoir étendu l’énergie patiente et laborieuse du travailleur, et c’est à cela qu’ils doivent la place qu’ils ont acquise dans les arts et dans les sciences. Je ne veux pas dire que la nation allemande soit la plus intelligente de toutes les nations de l’Europe, mais seulement l’une des plus instruites.

Arrivé à l’âge de dix-neuf ans, Karl Linden trouva que son pays ne jouissait pas d’une liberté suffisante. Il se jeta dans une de ces conspirations enthousiastes et mal combinées qu’ourdissent de temps à autre les étudiants allemands.

Bientôt exilé à Londres, ou plutôt réfugié, comme on dit aujourd’hui, Karl Linden se demanda ce qu’il allait devenir; sa famille n’était pas assez riche pour lui envoyer de l’argent; d’ailleurs, son père n’approuvait pas sa conduite et le traitait de rebelle. Karl n’avait donc rien à espérer des siens, du moins jusqu’à l’époque où la mauvaise humeur de son père serait complétement apaisée.

Mais d’ici là comment faire? Notre exilé trouvait l’hospitalité anglaise un peu froide; il était libre, mais cela signifiait qu’il pouvait se promener dans les rues et y mendier son pain.

Heureusement qu’il s’avisa d’une ressource à laquelle tout d’abord il n’avait pas songé. Il lui était arrivé plusieurs fois de travailler au jardin avec son père; il savait bêcher, planter, semer, ratisser; il connaissait la taille des arbres et la manière de propager les fleurs, il était au courant de tous les soins qu’il faut donner à l’orangerie, à la serre chaude, et entendait à merveille la confection des couches; il possédait en outre des connaissances très-étendues sur les plantes, dont il savait le nom, les caractères, les propriétés: il avait eu l’occasion de s’en instruire de très-bonne heure chez un homme fort riche, dont son père cultivait les jardins; et depuis lors, ayant pris goût à cette étude attrayante, il était devenu un savant botaniste.

Il pensa donc qu’il pourrait trouver de l’ouvrage comme garçon jardinier; cela vaudrait toujours mieux que de vagabonder par les rues et de mourir de faim, au milieu des richesses dont il était environné

Bien résolu de mettre ce projet à exécution, notre jeune réfugié alla frapper à la grille de l’un de ces magnifiques jardins-pépinières qui sont si nombreux à Londres; il raconta son histoire, et fut immédiatement employé.

L’intelligent propriétaire du jardin où travaillait Karl ne fut pas longtemps sans découvrir les connaissances que possédait le jeune Bavarois; il avait besoin d’un botaniste plein de zèle et de savoir, et Karl était précisément l’individu qu’il lui fallait. De nombreux chasseurs de plantes parcouraient pour son compte l’Amérique du Nord et celle du Sud, l’Afrique et l’Australie; mais il désirait se procurer des fleurs de l’Himalaya, dont on se préoccupait beaucoup, en raison des admirables végétaux que venaient de découvrir, dans ces montagnes, les voyageurs Royle et Hooker.

Depuis quelque temps on avait décrit les pins magnifiques, les arums, les différentes espèces de bambous, les magnoliers et les rhododendrons qui croissent dans les vallées de l’Himalaya; un certain nombre étaient déjà même parvenus en Europe; ces plantes faisaient fureur, et notre pépiniériste cherchait un jeune homme instruit et courageux qu’il pût envoyer dans les Indes.

Ce qui rendait encore ces arbres splendides plus précieux et plus intéressants pour tout le monde, c’est qu’originaires d’une contrée qui, par l’effet de son élévation, possède une température analogue à celle du nord de l’Angleterre, ils pouvaient supporter facilement les intempéries de notre climat.

Plus d’un chasseur de plantes fut donc, à cette époque, chargé d’explorer la chaîne des Alpes indiennes, qui, par son étendue, offre un champ sans limites aux plus vastes découvertes; et parmi ces chasseurs de plantes se trouvait Karl Linden, le héros de notre histoire.

III
GASPARD, OSSARO ET FRITZ.

Table des matières

Un navire .anglais transporta notre chasseur de plantes à Calcutta, d’où ses bonnes jambes le conduisirent au pied de l’Himalaya. Il aurait pu employer, pour s’y rendre, une foule d’autres moyens; car je ne crois pas qu’il y ait de pays au monde où l’on ait autant de manières différentes de voyager que dans l’Inde; mais les fonds dont Karl Linden pouvait disposer n’étaient pas ceux du trésor public: c’était l’argent d’un particulier, et ses appointements étaient assez minimes. Toutefois ce n’était pas une raison pour que ses découvertes en fussent moins importantes. Plus d’une expédition pompeusement organisée est revenue sans avoir fait autre chose que de gaspiller à tort et à travers les sommes considérables qui lui avaient été allouées, tandis que les voyages les plus remarquables, en fait de découvertes, ceux qui ont le plus contribué aux progrès des sciences et de la géographie, ont été faits avec la plus grande simplicité de moyens; l’exploration des côtes septentrionales de l’Amérique, par exemple, après avoir coûté des sommes énormes et la vie de tant de braves marins, ne s’est exécutée que par la compagnie de la baie d’Hudson, qui, pour obtenir ce résultat, n’a eu besoin que de l’équipage d’une barque, et a dépensé moins d’argent pendant toute la durée du trajet, que nos vaisseaux qui l’avaient précédée dans cette voie n’en absorbaient en huit jours.

Notre chasseur de plantes voyage donc de la façon la plus modeste; pas d’équipement dispendieux, pas d’escorte inutile, d’animaux ni de valets. Il se dirige à pied vers les monts de l’Himalaya et compte bien les gravir et traverser leurs vallées rocailleuses, sans avoir recours à d’autres porteurs que ses jambes infatigables.

Cependant il n’est pas seul: Karl est accompagné de son frère Gaspard, l’être qu’il aime le mieux au monde, de Gaspard qui a été le rejoindre en exil, et qui partage maintenant ses travaux et ses dangers.

Il y a peu de différence entre eux sous le rapport de la taille, bien que Gaspard ait deux années de moins que son frère; mais l’étude n’a pas entravé sa croissance; il arrive de ses montagnes, et son corps vigoureux, son teint frais et vermeil, contrastent vivement avec la pâleur et les formes grêles du botaniste.

Le costume des deux frères est en rapport avec leurs habitudes et leur physionomie. Karl est vêt des couleurs sombres et de l’habit du savant, tandis que sa tête est couverte du chapeau des patriotes. La toilette de Gaspard est beaucoup moins sérieuse; il porte un frac vert, une casquette de la même nuance, un pantalon de velours marron se boutonnant sur le côté, et des bottes à la Blücher.

Tous les deux sont armés d’un fusil et pourvus de divers objets qui forment l’équipement du chasseur. Le fusil de Gaspard est une canardière à deux coups; celui du botaniste, une longue carabine qui porte le nom de yager ou chasseur suisse.

Gaspard a passé sa vie à chasser. A peine sorti de l’enfance, il a fréquemment suivi le chamois sur les cimes vertigineuses des Alpes tyroliennes. Il est peu lettré, car il n’est pas resté longtemps à l’école; mais il serait difficile de rencontrer un tireur plus habile. Joyeux et brave, Gaspard a la vue perçante, l’oreille fine, le coup d’œil juste, le pied ferme, la jambe infatigable, et Karl n’eût pas trouvé, du nord au sud de l’Inde, un meilleur auxiliaire.

Mais ce n’est pas tout, un autre personnage accompagne encore le botaniste. Il faudrait un chapitre pour vous dépeindre Ossaro, que nos deux frères ont engagé comme guide, et Ossaro a bien assez de valeur pour qu’on fasse son portrait d’une façon détaillée; mais nous laisserons à ses actes le soin de le faire connaître. Qu’il me suffise de vous dire qu’Ossaro est un Hindou aux proportions admirables, au teint brun, aux grands yeux noirs, à la chevelure épaisse, qui caractérisent les hommes de sa nation. Il appartient à la classe des Shikarris, c’est-à-dire à celle des chasseurs, et l’on ne trouverait pas, dans tout le Bengale, un tueur de tigres plus courageux et surtout plus adroit. Sa renommée s’étend au loin, car il possède un courage, une force et une activité bien rares parmi ses indolents compatriotes: aussi est-il vanté, glorifié par tout le monde; c’est un véritable héros, le Nemrod de sa province.

Son costume n’a rien de commun avec celui des deux frères: il se compose d’une tunique de cotonnade blanche; d’un large pantalon serré à la taille par une écharpe écarlate, d’un turban à carreaux et d’une paire de sandales. Quant à son équipement de chasse, il ne diffère pas moins de celui de Gaspard que son turban ne s’éloigne de la casquette du Bavarois. Le Shikarri tient une lance légère à la main, il porte sur le dos un arc de bambou et un carquois rempli de flèches; un long couteau est passé dans sa ceinture; il a au côté un sac de cuir, et différents objets, suspendus à son cou et retombant sur sa poitrine, complètent son attirail.

Ossaro n’a jamais gravi les monts Himalaya; il est né dans la plaine, c’est un chasseur des jungles; s’il a été engagé par notre collecteur de plantes, ce n’est pas en qualité de guide proprement dit, puisqu’il ne connaît pas la région qu’il s’agit d’explorer; c’est comme ingénieux camarade, habitué à coucher en plein air, connaissant mieux qu’un autre les difficultés et les ressources de la vie errante au milieu des solitudes de l’Inde, et pouvant, par cela même, être d’un grand secours à nos deux voyageurs et les assister d’une manière efficace dans leur périlleuse entreprise.

Et puis cette expédition comble les vœux du Shikarri; de la plaine éloignée qu’il parcourait chaque jour, il regardait depuis longtemps cette chaîne de Himalaya qui renferme les montagnes les plus élevées du globe; il contemplait ces dômes couverts de neige, ces pics étincelants qui s’élèvent au-dessus des nuages, et il avait rêvé plus d’une fois au bonheur d’y aller faire une de ces belles parties de chasse qui durent toute une année; mais l’occasion ne s’était jamais présentée pour lui de parcourir ces montagnes imposantes, et ce fut avec une joie bien vive qu’il accepta les offres du jeune botaniste et qu’il se joignit aux deux frères pour les accompagner dans leur expédition.

Enfin, un quatrième individu, également de la race des chasseurs, complète notre petite caravane; il a autant de passion pour la chasse qu’Ossaro ou Gaspard: c’est un beau chien de la taille d’un grand dogue, mais dont les oreilles pendantes et la robe noire marquée de taches fauves annoncent que, loin d’être de la famille des mâtins, il fait partie de celle des limiers; ses mâchoires puissantes ont étranglé plus d’un cerf et ont eu raison de maint sanglier des forêts bavaroises. C’est un chien valeureux que le bel et bon Fritz; il appartient à Gaspard, qui connaît son mérite, et qui ne le donnerait pas pour le meilleur éléphant des quatre présidences de l’Inde.

IV
EST-CE DU SANG?

Table des matières

Karl avait terminé le jour même ses arrangements avec le Shikarri, et c’était la première fois qu’ils voyageaient ensemble. Nos trois compagnons avaient sur le dos leur havre-sac et leur couverture; et comme ils se servaient à eux-mêmes de domestique et de bête de somme, ils n’emportaient, en fait de bagages, que le strict nécessaire. L’Hindou marchait un peu en avant, Karl et Gaspard cheminaient côte à côte, à moins que le sentier ne fût trop étroit pour le permettre; derrière eux trottinait Fritz qui, néanmoins, de temps en temps, passait à l’avant-garde et rejoignait Ossaro, comme si son instinct lui avait dit que c’était un grand chasseur; ils avaient eu, du reste, fait bientôt connaissance, et Fritz était déjà le favori du jeune Hindou.

Tandis qu’ils cheminaient gaiement, l’attention de Gaspard fut attirée par quelques taches qui, à différents intervalles, rougissaient la surface du sentier; ces taches étaient humides, très-apparentes sur l’herbe rase que foulaient nos voyageurs, et il y avait certes peu de temps qu’elles avaient été faites.

«C’est du sang, fit observer Karl, dont ces taches avaient également frappé les yeux.

–Je n’en doute pas, répondit Gaspard; mais je me demande s’il vient d’un homme ou seulement d’un animal.

–Ce doit être celui d’une bête, et d’une bête assez volumineuse, reprit le jeune botaniste, car il y a plus d’un mille que j’ai remarqué la première de ces taches; il faut que ce soit un éléphant qui ait été blessé; il aurait été impossible à un homme de supporter, sans s’évanouir, une pareille hémorrhagie.

–Mais nous verrions la piste de l’éléphant, répliqua Gaspard; je n’en aperçois aucune, ou du moins je n’en vois pas qui soit fraîche, et le sang qui nous occupe est nouvellement répandu.

–Tu as raison, Gaspard; on ne voit aucune empreinte qui annonce le passage d’un éléphant ou d’un chameau; et pourtant d’où viennent ces taches, évidemment sanglantes?»

A cette question, les deux jeunes gens parcoururent du regard le sentier qui se déployait devant eux, dans l’espoir d’y trouver l’explication de l’énigme qu’ils cherchaient à comprendre. Ils ne découvrirent que l’Hindou, qui marchait avec aisance et qui ne paraissait pas avoir la plus légère blessure. Ce n’était point le sang du Shikarri, on ne pouvait en douter.

Cependant, comme les deux frères allaient détourner leurs regards, qui s’étaient fixés sur le guide, ils virent Ossaro pencher la tête et cracher sur l’herbe du sentier; ils remarquèrent la place où avait dû tomber la salive du chasseur, et quel ne fut pas leur étonnement quand, arrivés à cet endroit, ils observèrent une tache rouge exactement pareille à celles dont ils cherchaient l’origine! Cette découverte les fit trembler pour l’existence de leur guide; on ne pouvait pas s’y méprendre, Ossaro crachait le sang.

Voulant s’assurer du fait, Karl et Gaspard attendirent quelques instants; mais à peine avaient-ils fait cent pas, qu’ils virent un nouveau crachat rouge s’élancer des lèvres du malheureux jeune homme.

«Pauvre Ossaro! s’écrièrent-ils; sa mort est prochaine; comment pourrait-il vivre après avoir perdu tant de sang!»

Et les deux frères coururent après leur guide en lui criant de s’arrêter.

L’Hindou pirouetta sur ses talons et regarda les deux Bavarois avec un air de surprise; il détacha son arc et posa une flèche sur la corde, s’imaginant qu’ils étaient poursuivis par un ennemi quelconque. Fritz lui-même avait pris l’alarme en entendant crier son maître, et l’avait rejoint immédiatement.

«Ossaro, mais qu’avez-vous? s’écrièrent à la fois Karl et Gaspard.

–Moi, Sahibs! moi rien avoir, je vous assure.

–Mais qu’est-ce qui vous fait mal, à quel endroit souffrez-vous?

–Moi, pas souffrir; moi, pas malade. Pourquoi, seigneurs, demandez cela?

–Comment se fait-il que vous crachiez du sang?» répondit Karl en désignant les taches rouges que l’on voyait sur l’herbe.

En entendant ces mots, l’Hindou éclata de rire, non pas avec l’intention de manquer de respect aux jeunes Sahibs, mais parce qu’il lui fut impossible de s’en empêcher, lorsqu’il vit la méprise où les deux frères étaient tombés.

«Paunie, Sahibs,» dit-il en prenant dans l’espèce de carnier qu’il portait en bandoulière un petit rouleau pareil à une carotte de tabac; il coupa avec ses dents un petit morceau de paunie, et le mâcha devant les deux Bavarois, pour leur montrer que c’était cela qui donnait à sa salive la couleur rouge qui les avait inquiétés.

Karl et Gaspard comprirent aussitôt la méprise qu’ils avaient faite; la substance que leur montrait le Shikarri était tout simplement du bétel, et Ossaro n’avait d’autre infirmité que d’être un mâcheur de paunie, comme il appelait sa chique; infirmité qu’il partageait avec des millions de ses compatriotes et avec la plupart des habitants du pays de Siam, de l’État d’Assam, de la Chine, de la Cochinchine, de la presqu’île de Malacca, des Philippines et de presque tout l’archipel Indien.

Karl et Gaspard demandèrent alors au Shikarri quelques détails sur le bétel, et celui-ci leur donna l’explication suivante:

Le bétel, ou paun, ainsi que le nomment les Hindous, est composé d’une feuille, d’une noix et d’une petite quantité de chaux vive. La feuille est cueillie sur un arbrisseau toujours vert, que l’on cultive dans l’Inde, uniquement à l’intention des mâcheurs de bétel, et qu’on place autant que possible à l’abri du soleil; on va même, en général, jusqu’à construire un hangar de bambou au-dessus de l’endroit où il se trouve, et à l’entourer de palissades très-élevées. Il demande beaucoup de chaleur, une atmosphère humide, et non-seulement les rayons du soleil et les vents secs en flétriraient les feuilles, mais ils leur feraient perdre la saveur piquante qui fait tout leur mérite. La culture de cet arbrisseau est des plus délicates: il faut chaque jour le nettoyer avec soin, et, comme l’endroit où il pousse est un lieu de retraite favori pour les serpents venimeux, il en résulte que cette visite quotidienne est une opération qui n’est pas sans danger. Mais la culture du bétel est si avantageuse, que le bénéfice de la récolte fait oublier le travail et mépriser le péril. Ossaro avait par hasard, dans son petit sac de cuir, quelques-unes de ces feuilles qui n’avaient pas été préparées; il les montra au botaniste en lui disant: «Tenez, Sahib, voulez-vous voir les feuilles de paun?» Karl reconnut immédiatement qu’elles appartenaient à une plante rare que, chez nous, on cultive en serre chaude, et qui est une pipérinée, c’est-à-dire une plante de la famille des poivres, Le bétel, effectivement, n’est pas autre chose qu’un poivrier. Très-proche parent de l’arbrisseau sarmenteux qui donne le poivre ordinaire, il a, comme celui-ci, des feuilles ovales, d’un vert foncé, et qui se terminent par une pointe ort aiguë. Le siriboa, une autre espèce de poivre, se cultive aussi dans l’Inde, où l’on s’en sert également pour confectionner la chique orientale dont Ossaro nous donne la composition, et qui se nomme bétel, du nom de la feuille de poivre qui est l’un de ses éléments.

«Regardez là-haut, Sahibs, continua le Shikarri, en désignant la cime d’un arbre, vous verrez la noix du paun.»

Les deux jeunes gens levèrent les yeux et aperçurent un bouquet de palmiers dont chacun pouvait avoir seize ou dix-sept mètres d’élévation; leur tronc, ou plutôt leur stipe, car c’est ainsi que l’on appelle la tige des palmiers, était uni et cylindrique, et portait à son sommet une belle touffe de feuilles pinnées, c’est-à-dire ayant la forme d’une plume; chacune de ces feuilles était longue de plusieurs mètres, et chacune des folioles dont elles étaient composées avait elle-même à peu près un mètre de longueur. Immédiatement au-dessous de l’endroit où ses palmes s échappaient du stipe, dont elles formaient le couronnement, on voyait une grappe énorme de fruits d’une nuance aurore et de la grosseur d’un œuf de poule. C’étaient les fameuses noix du bétel, dont il est question depuis si longtemps dans les récits des voyageurs, et l’arbre qui les portait, et qui est l’un des plus beaux palmiers de l’Inde, est connu sous le nom d’arec ou d’aréquier catéchou.

Il existe encore deux autres espèces d’aréquiers: l’une est également originaire de l’Inde, et la seconde, qui croît en Amérique, est encore plus célèbre que l’aréquier catéchou: c’est le grand palmiste des Indes occidentales, l’arec oléracé, qui, n’ayant pas plus de cinquante à cinquante-cinq centimètres de circonférence, atteint plus de soixante mètres de hauteur. On abat souvent cette belle colonne pour se procurer les feuilles naissantes qui forment le bourgeon terminal de la cime, et dont vous avez entendu parler plus d’une fois sous la désignation de chou-palmiste.

Mais revenons au bétel. A propos de la propriété qu’il a de rougir la salive et de lui donner toutes les apparences du sang, le Shikarri, pour montrer aux chasseurs de plantes que la méprise où ils étaient tombés à son égard n’avait rien de surprenant, leur conta l’anecdote suivante.

Un jeune docteur en médecine, tout nouvellement sorti de l’école, venait de débarquer dans l’une de& grandes villes de l’Inde. Le lendemain de son arrivée, il se promenait sur la voie publique aux environs d’un faubourg, lorsqu’il rencontra une jeune Indienne qui lui parut cracher le sang. Il se détourna du chemin qu’il voulait prendre afin de suivre cette jeune fille dont la position l’intéressait, et qui, presque à chaque pas, rejetait un crachat sanglant. De plus en plus alarmé de l’état de cette pauvre fille, il crut de son devoir de déclarer à ses parents que la malade courait le plus grand danger, et que, d’après les sympômes que le hasard venait de lui permettre d’observer, il était probable qu’elle n’avait pas plus de quelques minutes à vivre. La famille, dans son effroi, car elle ne doutait pas de l’habileté du docteur, donna cours à ses lamentations, fit coucher la prétendue agonisante et envoya chercher un prêtre qui arriva trop tard: la jeune fille venait d’expirer lorsqu’il se rendit auprès d’elle; non pas qu’elle fut poitrinaire, comme le médecin l’avait imaginé; c’était de peur qu’elle était morte; mais ni les parents, ni le prêtre, ni le médecin lui-même ne s’en doutèrent. Le docteur fut persuadé plus que jamais qu’elle avait succombé à un affreux crachement de sang, et les autres restèrent dans l’ignorance des symptômes qui lui avaient permis d’établir son fâcheux pronostic.

Toutefois il avait eu raison, du moins en apparence; la nouvelle s’en répandit au loin, on ne parla plus que de l’habileté du jeune docteur; les malades accoururent en foule auprès de lui, et sa fortune s’accroissait rapidement. Il n’avait pas tardé, comme vous pensez bien, à découvrir la nature des symptômes que lui avaient offerts la jeune fille, puisque la plupart des habitants de la ville mâchaient également du bétel. Si, profitant de cette découverte, il avait eu assez de discrétion pour n’en rien dire, il aurait pu conserver sa clientèle et même se rendre digne de la confiance qui lui était accordée, en cherchant à augmenter son savoir par de nouvelles études. Malheureusement pour lui, notre jeune homme était plus bavard que studieux; il ne put pas s’empêcher de raconter à ses camarades l’histoire de la jeune fille: et comme la vie d’une Indienne est peu de chose, en général, aux yeux des Européens, il osa plaisanter sur la singulière méprise dont la malheureuse enfant avait été victime.

Mais l’aventure ne fut pas longtemps plaisante pour notre joyeux docteur. Ses paroles circulèrent de bouche en bouche; elles revinrent aux oreilles des parents de la jeune fille, qui jurèrent de venger la pauvre défunte en proclamant l’ignorance et le manque de cœur du médecin. Les clients s’éloignèrent aussi vite qu’ils étaient accourus; et le docteur, afin d’échapper au scandale et aux mauvais traitements dont il était menacé, fut trop heureux de s’embarquer sur le vaisseau qui l’avait amené d’Europe, et de retourner dans son pays, où nous espérons qu’il fut plus sage.

V
LES OISEAUX PÊCHEURS.

Table des matières

Nos voyageurs suivaient les bords d’une rivière qui, prenant sa source dans la chaîne des monts Himalaya, se dirige vers le sud et va se jeter dans le Burrampouter, auprès de l’endroit où ce fleuve commence à décrire son énorme circuit. L’intention de notre chasseur de plantes était de pénétrer dans la région montagneuse du Boutan; cette contrée lui offrait d’autant plus d’intérêt qu’aucun botaniste ne l’a encore parcourue et qu’elle possède une flore aussi riche que variée. Quant à Présent, notre petite caravane traversait un pays habité, où l’on cultive le riz, la canne à sucre, le bananier et différents palmiers, les uns pour leurs noix, comme le cocotier et l’aréquier, les autres, tel que le caryota à grandes feuilles, pour le vin qu’ils produisent.

Ils voyaient encore, sur leur passage, de vastes champs de pavots somnifères dont on extrait l’opium, des mangoustans, des poivriers aux tiges sarmenteuses qui s’attachaient aux palmiers, des jacquiers aux fruits énormes, des figuiers, des micocouliers, des pins, des euphorbes et diverses espèces d’orangers.

Parmi les arbres et les plantes qu’il trouvait sur sa route, notre jeune botaniste en reconnaissait un grand nombre qui appartiennent à la flore chinoise; et non-seulement les plantes, mais la plupart des objets qui attiraient ses regards, lui appelaient immédiatement tout ce qu’il avait lu sur la Chine. Il était alors près de la frontière de l’État d’Assam; et cette partie de l’Inde en effet ressemble beaucoup à l’empire chinois, tant par ses productions naturelles que par ses mœurs et ses coutumes. Enfin, la culture du thé, que l’on a depuis quelque temps introduite dans cette province, où elle réussit à merveille, ajoute encore à la ressemblance dont Karl était frappé. L’étonnement du jeune homme à cet égard augmentait à chaque pas, et la scène dont il fut témoin, lorsqu’il eut pénétré un peu plus avant dans le pays, lui fit croire un instant qu’il se trouvait en Chine.

Après avoir suivi la lisière d’un petit bois, nos voyageurs, ayant fait un brusque détour, aperçurent un lac d’une moyenne étendue. Il y avait sur ce lac, à peu de distance de la rive, un petit bateau fort léger dans lequel se trouvait un homme; celui-ci était debout et dirigeait son canot vers le milieu du lac au moyen d’une longue perche qui lui servait de gaffe. Le bateau portait de chaque côté de son bordage une rangée d’oiseaux à peu près de la grosseur d’une oie; ces oiseaux, dont la gorge et la poitrine étaient blanches, le dos et les ailes tachetés d’un brun foncé, avaient de longs cous, un large bec jaune et une grande queue arrondie à son extrémité.

Bien que le batelier agitât sa longue perche et qu’il la plaçât tantôt à gauche tantôt à droite, en la passant par-dessus la tête des oiseaux, ceux-ci ne bougeaient pas le moins du monde et ne semblaient même pas faire attention aux manœuvres de leur maître; ils n’étaient pourtant point attachés sur le bord de l’esquif, où ils perchaient librement. De temps à autre, ils allongeaient le coup pour regarder dans l’eau, tournaient la tête comme s’ils avaient examiné quelque chose, et reprenaient leur première attitude. Jamais on n’avait vu d’oiseaux qui fussent aussi apprivoisés. Karl et Gaspard se retournèrent du côté d’Ossaro pour lui demander l’explication de ce fait étrange.

«Il va pêcher, répondit le jeune Hindou.

–C’est un pêcheur? s’écria le botaniste.

–Oui, Sahib; vous bien voir tout à l’heure.»


Oiseaux pécheurs. (Page24.)

Ces paroles suffisaient aux deux frères; ils se souvenaient maintenant d’avoir lu quelque part que les Chinois ont dressé les cormorans à la pêche. Ceux-ci appartenaient à l’espèce que l’on désigne sous le nom, passablement barbare, de phalacrocorax sinensis, et, bien qu’ils présentassent quelque différence avec le cormoran ordinaire, ils possédaient tous les traits qui caractérisent leur famille: un corps plat et allongé, la .poitrine saillante, le bec droit et recourbé vers la pointe, de manière à former un crochet, et la queue large et arrondie.

Curieux d’assister à cette pêche, dont la singularité les intéressait vivement, Karl et Gaspard se rapprochèrent du lac. Il était évident que le pêcheur ne faisait que d’arriver et que son opération n’était Pas commencée.

Dès que l’Indien eut gagné le centre de la nappe d’eau, il mit de côté sa perche de bambou et s’occupa des cormorans; il leur adressa la parole, absolument comme un chasseur le fait à ses chiens pour les envoyer dans telle ou telle direction. Les oiseaux parurent l’écouter et le comprendre; ils déployèrent leurs grandes ailes, quittèrent le bord de l’esquif, volèrent pendant quelques instants à la surface du lac, puis l’un d’eux s’abattit sur l’eau, et toute la bande ne tarda pas à l’imiter.

Une scène étrange se passa dès lors sous les yeux de nos voyageurs. Ici l’un des oiseaux nageait en sondant du regard l’eau transparente qui se trouvait au-dessous de lui; un autre, à demi-plongé dans le lac, ne montrait plus que sa large queue, dressée verticalement au-dessus de l’eau; un troisième avait disparu un peu plus loin et ne révélait sa présence que par les rides qu’il imprimait à la surface de l’onde: un quatrième luttait avec un gros poisson qui étincelait dans son bec; un cinquième s’élevait dans l’air avec sa proie, qu’il rapportait au batelier; enfin, les douze cormorans travaillaient avec une incroyable activité. Le lac, dont les eaux tranquilles étaient tout à l’heure unies comme un miroir, se trouvait maintenant couvert de rides, de bulles d’air et d’écume, dans tous les endroits où les oiseaux nageaient, plongeaient, battaient des ailes en se précipitant sur le poisson. En vain celui-ci cherchait-il à éviter l’ennemi qui le poursuivait; les pêcheurs s’élançaient avec la rapidité de la flèche, et les cormorans ont la faculté de nager entre deux eaux, tout aussi bien qu’à la surface; leur poitrine, dont la forme est semblable à la carène d’un navire, fend l’onde avec aisance; leurs ailes puissantes et leurs pieds palmés leur servent de rames; leur grande queue fait l’office de gouvernail, et leur permet de se tourner de côté et d’autre, ou de s’élancer en avant avec une extrême vitesse.

Un fait singulier frappa nos voyageurs; lorsque l’un des oiseaux avait saisi un poisson d’un volume qui dépassait la grosseur ordinaire, et qui ne lui permettait pas de le rapporter au bateau, plusieurs de ses camarades se précipitaient vers lui, afin de lui prêter assistance et de l’aider à transporter cette proie énorme.

Vous vous demanderez comment il se fait que les cormorans, qui sont destinés à manger du poisson, n’avalent pas celui qu’ils prennent, et consentent à le rapporter à leur maître. En effet, quand ils sont jeunes, ou lorsqu’ils n’ont Pas été suffisamment dressés, il arrive que ces oiseaux, dévorent le poisson qu’ils ont trouvé; mais, dans ce cas-là, on adopte à leur égard une certaine mesure qui ne leur permet pas de commettre cette infraction à la règle, et qui consiste à leur mettre un collier assez étroit pour les empêcher d’avaler une proie quelconque, tout en étant assez large pour ne pas les étrangler. Mais cette précaution n’est pas nécessaire avec les vieux cormorans dont l’éducation est achevée; quelle que que soit la faim qu’ils éprouvent, ils n’en rapportent pas moins à leur maître la totalité de leur pêche, et se contentent, pour toute récompense, du plus mince et du plus mauvais de tous les poissons qu’ils ont pris.

Quelquefois l’un de ces oiseaux s’abandonne à la paresse et vogue tranquillement sur le lac ou sur la rivière sans faire aucun effort pour accomplir sa tâche; en pareille occasion, le pêcheur fait approcher sa barque, il frappe avec sa perche un grand coup dans l’eau, près de l’endroit où l’insolent se repose et gronde le paresseux; il est rare que cette semonce ne produise pas l’effet que le pêcheur en attend, et que l’oiseau, réveillé tout à coup par la voix de son maître, ne se remette pas à la besogne avec une nouvelle énergie.

Quand cette pêche a duré plusieurs heures, les cormorans fatigués ont la permission de venir se reposer sur le bord du bateau; ceux qui ont des colliers en sont immédiatement délivrés, et toute la bande est caressée par le maître, qui lui abandonne le fretin pour la payer de son travail.

Nos chasseurs de plantes n’avaient pas attendu jusque-là pour continuer leur voyage.

VI
LE TÉRAÏ.

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Lorsque, venant des bords de la mer, vous approchez des grandes montagnes qui forment une chaîne importante, vous avez à traverser une région plus ou moins étendue, composée de hautes collines et de vallées étroites et profondes que sillonnent de nombreux torrents et des rivières rapides; cette région est proportionnée à l’importance de la chaîne qu’elle avoisine, et, quand il s’agit de montagnes de premier ordre, sa largeur est ordinairement de quarante à quatre-vingts kilomètres. Il existe une région de cette nature de chaque côté des Cordillères, dans l’Amérique du Sud; on en trouve une pareille aux abords des montagnes Rocheuses et des monts Alléghanys, et celle des Alpes, que l’on rencontre en Italie, est bien connue sous le nom significatif de Piémont.

La chaîne de l’Himalaya présente également cette particularité géologique; son versant méridional, celui qui regarde les plaines de l’Hindoustan, est longé par une ceinture d’environ quatre-vingts kilomètres de largeur, composée de rochers, de montagnes abruptes, de ravines profondes, de torrents écumeux, de gorges et de défilés d’un accès difficile, et présente par conséquent un aspect à la fois sauvage et pittoresque.

La partie inférieure de cette région, c’est-à-dire celle qui touche aux plaines fertiles de l’Inde, est appelée Téraï par les Européens. C’est une bande irrégulière, qui a parfois quarante-cinq kilomètres de large, et parfois seulement une quinzaine; elle s’étend depuis la frontière du haut Assam jusqu’aux rives du Sutledge, et ne ressemble ni aux plaines de l’Hindoustan ni aux montagnes de l’Himalaya. Ses animaux et ses plantes diffèrent essentiellement de la flore et de la faune des deux régions qui la circonscrivent; son climat est l’un des plus dangereux du globe, d’où il résulte que le Téraï est presque entièrement désert; on n’y trouve qu’un petit nombre d’habitants à demi sauvages, dispersés de loin en loin, et qui portent le nom de Mechs.

Toutefois, si le mauvais air qui fait du Téraï un séjour mortel en a éloigné les hommes, il semble, au contraire, attirer les bêtes féroces, qui ont choisi pour retraite favorite les forêts et les jungles épaisses dont cette région est couverte. Le lion, le tigre, la panthère, le léopard et divers autres félins de grande espèce habitent ces halliers impénétrables; l’éléphant, le gyal, le rhinocéros, vivent à l’ombre de ses forêts, et le sambour et l’axis pâturent dans ses vallées herbeuses. On y trouve des serpents sans nombre, d’affreux lézards, d’horribles chauves-souris, mais en même temps de beaux papillons et d’admirables oiseaux.

Quelques jours de marche suffirent à nos voyageurs pour franchir la partie cultivée des Indes et pour arriver à la lisière des jungles. Ils avaient pénétré dans la région que nous venons de décrire, et, comme ils étaient partis de fort grand matin, le soleil n’était pas couché lorsqu’ils arrivèrent à l’endroit où ils devaient camper. Il leur eût été facile de prolonger leur étape; mais, ravi des formes nouvelles que la végétation offrait partout à ses regards, le jeune botaniste résolut de s’arrêter dans ces lieux et d’y passer plusieurs jours.

Vous connaissez de nom, tout au moins, le figuier des banians, cet arbre merveilleux dont les branches, après s’être déployées de manière à constituer une ramée touffue, s’abaissent vers la terre où elles s’implantent. y prennent racine et forment de nouvelles tiges, qui poussent de nouvelles branches, et ainsi de suite.

Un seul arbre suffit dès lors à couvrir un espace de terrain assez grand pour que l’on puisse y caserner un régiment tout entier, ou y faire asseoir les membres d’une assemblée nombreuse. L’arbre des banians est un figuier, mais il ne produit pas les figues que vous trouvez si bonnes; il est cependant de la même famille que le figuier ordinaire, et appartient, comme lui, au genre que l’on appelle ficus. Que de végétaux d’aspects différents se trouvent réunis dans cette famille! Quelques-uns d’entre eux sont des lianes grimpantes et s’attachent aux rochers et aux arbres comme le lierre qui tapisse nos murailles; tandis qu’il en est d’autres, ainsi que le banian des Indes, qui sont rangés parmi les arbres les plus gros que l’on connaisse. Tous les figuiers possèdent plus ou moins la faculté remarquable de se multiplier en implantant leurs branches dans le sol, comme nous l’avons dit plus haut à l’occasion du banian, et il arrive parfois qu’ils entourent complètement d’autres arbres, de manière à cacher le tronc de ceux-ci à l’œil du spectateur. Celui dont la feuillée abritait le Shikarri et les deux Bavarois offrait précisément cette Particularité; ce n’était pas l’un des plus gros qu’on pût voir, car il était encore jeune; mais du milieu de sa cime, déjà fort touffue, s’élevaient les grandes feuilles en éventail d’un magifique palmier (borassus flagelliformis). On n’apercevait pas du tout le stipe du Palmier dont les frondes se déployaient au-dessus du banian, et si Karl n’avait pas été botaniste et n’avait pas connu les habitudes singulières du figuier qui les abritait, il n’aurait jamais pu s’expliquer le fait qu’il avait sous les yeux. Rien n’était plus différent que la nature de ces deux cimes qui semblaient sortir du même tronc; les feuilles ovales du banian, un peu en forme de cœur, contrastaient vivement avec les larges rondes radiées et rigides du palmier, et l’on reconnaissait au premier coup d’œil qu’elles appartenaient àdes arbres d’espèces tout opposées.

Mais comment ce phénomène avait-il pu se produire?

Si le fait bizarre que nos voyageurs avaient sous les yeux eût été le seul du même genre qui se fût jamais rencontré, on aurait pu croire que le palmier avait été planté par quelqu’un dans la position où le voyaient les chasseurs; mais il est tellement commun dans les forêts de l’Inde, et cela dans des régions complètement inhabitées, qu’il était impossible que ce fût l’œuvre d’un homme. Comment expliquer, dès lors, cette union des deux arbres?

De nos trois voyageurs, après tout, Gaspard était le seul qui fût intrigué par cette énigme; Karl et Ossaro pouvaient l’un et l’autre expliquer ce phénomène, et Karl se chargea de le faire comprendre à son frère.

«Le palmier, dit-il, ne s’est pas développé sur le figuier; c’est au contraire le banian qui est le véritable parasite. Un oiseau, un pigeon sauvage, ou un mainate, ayant pris une baie de figuier, l’aura déposée dans l’aisselle de l’une des frondes du palmier; les plus petits oiseaux peuvent accomplir ce transfert, puisque le fruit de banian est de la grosseur d’une merise. Une fois à la place où l’oiseau l’a laissée choir, la graine a germé, un petit figuier en est sorti, dont les racines ont longé le stipe du palmier jusqu’au moment où elles ont gagné la terre; puis elles se sont multipliées autour du palmier, qu’elles ont enveloppé complètement, à l’exception du bouquet de palmes qui se trouvait au-dessus de leur point de départ; le figuier ensuite a poussé des branches latérales qui ont masqué tout à fait le corps du palmier et qui lui ont donné l’air d’être le soutien de l’arbre nourricier dont il puise la séve.»

Effectivement c’était ainsi que la chose avait eu lieu. Ossaro ajouta que les Hindous ont une vénération profonde pour l’union de ces deux arbres, qu’ils considèrent comme sacrée. Quant à lui, qui ne se piquait pas d’être un fervent sectateur de Brahma, sous aucune de ses formes nombreuses, il se moquait de cette croyance, qu’il appelait une mystification.

VII
MISE EN PERCE DU PALMIER.

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L’une des premières choses que fit Ossaro, dès qu’il eut mis par terre ses armes et ses bagages, fut de grimper au banian. Cet exploit n’avait rien de difficile, car le tronc de cette espèce de figuier présente une foule de saillies qui permettent de l’escalader sans Peine; d’ailleurs Ossaro grimpait aux arbres tout aussi bien qu’un chat.

Mais qu’allait-il chercher à la cime du banian? les figues n’étaient pas mûres; et même, quand elles sont parvenues à leur entière maturité, c’est un triste régal. Peut-être allait-il cueillir les fruits du palmier? Encore moins; car ceux-ci n’étaient pas même formés; la spathen’était point encore ouverte, et les fleurs commençaient à peine de déchirer leur enveloppe. Si les noix avaient été faites et qu’on les eût prises avant que l’amande eût vieilli, elles auraient constitué un aliment délicat et d’une assez grande importance. En effet, les fruits du palmier sont de la grosseur de la tête d’un enfant; ils présentent une masse triangulaire, dont les angles sont arrondis, et se composent d’une écorce épaisse, jaunâtre et succulente, qui renferme trois amandes, chacune de la dimension d’un œuf d’oie. Ce sont ces amandes que l’on mange à l’époque où elles sont encore pulpeuses; arrivées à maturité, elles bleuissent, deviennent très-dures, perdent complètement leur saveur, et ne sont plus du tout mangeables. Mais ce n’était pas pour en avoir les noix qu’Ossaro avait fini par atteindre la cime du palmier, puisque les fleurs étaient encore enfermées dans la spathe qui leur servait de berceau.

Gaspard se demandait quelle pouvait être l’intention du Shikarri; le botaniste croyait l’avoir devinée, mais il n’en suivait pas moins d’un œil aussi attentif queson frère tous les mouvements de l’Indien. Celui-ci commença par couper un morceau de bambou, qui, fermé par un nœud à l’une de ses extrémités, pouvait contenir un peu plus d’un litre; il l’emporta dans son ascension, atteignit le bouquet d’énormes feuilles qui couronnait le palmier, et s’introduisit au milieu de ces larges frondes. Les deux frères le virent alors saisir fortement l’une des spathes qui renfermait les fleurs, et la courber en l’appuyant contre la tige du palmier; puis, faisant usage d’une pierre dont il s’était pourvu et qu’il avait prise pour lui servir de marteau, l’Hindou en frappa vivement les jeunes fleurs du palmier; lorsqu’il les eut écrasées, ce qui ne lui donna pas beaucoup de peine, il tira le couteau qu’il portait à sa ceinture et détacha la première moitié du régime, qu’il laissa tomber par terre avec indifférence.

Une fois cette opération terminée, il attacha son bambou à la spathe, après y avoir introduit l’extrémité du régime dont il avait enlevé la partie inférieure; il fixa l’un et l’autre au pétiolede l’une des frondes du palmier, de manière que le bambou fût placé verticalement; puis il jeta la pierre qui lui avait servi de marteau, remit son coutelas dans sa ceinture et vint retrouver ses compagnons.

«Vous attendre une heure, Sahibs, leur dit-il en arrivant auprès d’eux, et vous, après cela, boire du Campagne indien.»

Lorsqu’une heure se fut écoulée, Ossaro alla chercher son bambou et le rapporta aux deux Bavarois. Karl et Gaspard le trouvèrent rempli d’une liqueur fraîche et transparente, dont ils burent immédiatement, et qu’ils déclarèrent aussi bonne que le meilleur vin de Champagne. En effet, il n’existe pas dans Inde de boisson plus délicieuse que la séve du palmier; elle a seulement le défaut d’être beaucoup trop enivrante, et les indigènes en font, par malheur, un usage trop copieux.

On peut également fabriquer du sucre avec cet admirable palmier: il suffit, pour cela, d’en faire bouillir la séve, que l’on se procure ainsi que nous venons de le voir; mais il est indispensable de mettre un peu dé chaux dans le vase où on la recueille, afin de l’empêcher de fermenter, ce qui nuirait à la formation du sucre.

Ossaro avait saisi d’autant plus vite l’occasion de faire goûter à nos chasseurs l’excellent breuvage qu’il venait de leur procurer, que le figuier banian lui avait offert un moyen facile d’arriver au palmier. Il eût été, sans cela, fort malaisé d’atteindre le régime vinifère, car le stipe d’un palmier s’élève à dix ou douze mètres sans offrir la moindre inégalité. Mais, grâce au banian, lorsque le bambou fut vide, le Shikarri alla de nouveau l’ajuster à l’endroit où il l’avait placé d’abord; il savait bien que la séve continuerait de couler, et cela pendant plusieurs jours, sans qu’il eût besoin de faire autre chose que de pratiquer une nouvelle incision à l’extrémité du régime.

Bien que, pendant le jour, il eût fait assez chaud, l’air devint tellement frais, lorsque la nuit approcha, que nos trois voyageurs se virent dans l’obligation de faire du feu.

Karl, dont l’œil cherchait sans cesse quelque plante inconnue, observa que le bois dont ils alimentaient leur feu ressemblait beaucoup au chêne. Il ramassa l’une des branches qu’il avait apportées, en coupa un morceau et vit avec surprise que c’était bien ce qu’il avait cru d’abord; il n’y avait pas à s’y méprendre, il reconnaissait le grain et la fibre du géant de nos forêts. Il s’attendait certainement à rencontrer des chênes sur les deux versants des monts Himalaya, mais non pas à les voir dans la région des palmiers. Karl ne savait pas encore, et le fait est généralement ignoré, que la zone torride possède différentes espèces de chênes qui croissent dans les contrées, brûlantes, au niveau même de l’Océan. Et, chose assez bizarre, on n’en trouve pas dans la région tropicale de l’Afrique et de l’Amérique du Sud, non plus qu’à Ceylan, ni dans la partie inférieure de la presqu’île de l’Inde, tandis qu’à l’est du Bengale, aux Moluques et dans l’archipel indien, il en existe peut-être un plus grand nombre de variétés que dans aucune autre partie du monde.

La vue de cette ancienne connaissance eut un heureux effet sur l’esprit de nos Bavarois: il semblait à Gaspard qu’il ne serait plus dépaysé, dès l’instant qu’il reverrait des chênes; Karl en éprouvait une joie non moins vive, et il aurait déjà voulu être au lendemain pour aller à la découverte, afin de confirmer le fait étrange qu’il venait d’observer.

Quant à présent, c’était l’heure de dormir, et nos deux frères se disposaient à s’envelopper dans leurs couvertures, lorsqu’un incident inattendu prolongea leur veillée pendant une heure ou deux.

VIII
LE SAMBOUR

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«Regarde donc! s’écria Gaspard dont la vue était plus perçante que celle du botaniste, regarde là-bas, ne vois-tu pas deux étincelles?

–Parfaitement, répondit Karl, deux points ronds et lumineux; mais qu’est-ce que cela peut être?

–Un animal sauvage, reprit le chasseur; quelque bête fauve, je l’affirmerais au besoin.»

Cette apparition n’était pas sans causer un certain malaise aux deux frères, car ils savaient que la région où ils étaient alors est peuplée d’animaux féroces.

«C’est peut-être un tigre, dit Karl après un instant de silence.

–Ou une panthère, ajouta Gaspard.

–Il faut espérer que non, répliqua le botaniste, car je ne sais vraiment pas....»

Le guide l’interrompit et d’un seul mot rassura les deux frères:

«Sambour,» dit-il.

Karl et Gaspard comprirent le Shikarri, et la joie la plus vive remplaça leur frayeur. Les deux points lumineux qui les avaient alarmés n’étaient pas autre chose que les yeux d’un cerf, appelé sambour par les Européens, et dont la prunelle réfléchissait la lumière de leur foyer. Comment nos amis n’auraient-ils pas été joyeux? Au plaisir de la chasse, qui leur promettait d’être heureuse, se joignait la perspective de manger une tranche de venaison, perspective attrayante et qu’ils savaient apprécier. Mais d’abord il fallait réussir. Les deux frères et le Shikarri étaient trop bons chasseurs pour agir avec précipitation; le moindre mouvement aurait effrayé le sambour, qui, en deux ou trois bonds, eût disparu dans la forêt: il n’avait pas même besoin de cela, il lui suffisait de tourner la tête pour se perdre au milieu des ténèbres, car ses yeux brillants étaient la seule chose qui révélât sa présence et qui pût aider les chasseurs à diriger leurs coups; s’il avait fermé ses paupières, il pouvait rester à la même place jusqu’au lendemain matin, sans courir le moindre risque.

Mais la curiosité du pauvre animal ne lui permettait pas d’adopter cette mesure; il donnait au contraire à ses grands yeux toute l’extension qu’ils pouvaient acquérir.

Gaspard recommanda tout bas à ses deux compagnons de ne pas faire le moindre geste et de ne pas dire un mot. Il se baissa graduellement afin de saisir sa canardière, et l’amena sans bruit au niveau de son épaule; puis, ayant bien visé, il appuya sur la délente, et, guidé par les deux points brillants qu’il apercevait dans l’ombre, il déchargea l’un de ses deux coups. Toutefois, n’ayant pas de balles, il fut assez prudent pour ne pas l’envoyer entre les deux yeux du sambour, dont le crâne épais eût fort bien résisté au plomb qui chargeait son fusil. Au lieu donc de viser au front de la bête, Gaspard tira au moins à trente ou quarante centimètres plus bas, avec l’intention de frapper l’animal en pleine poitrine.

Au moment où la détonation éclata, les yeux brillants s’éteignirent comme une bougie sur laquelle on a soufflé. Gaspard n’en tira pas moins un second coup à l’aventure: peine inutile, car le premier avait atteint son but; au bruit qu’on entendait parmi les feuilles sèches, il était facile de juger que le sambour n’avait pas pu s’enfuir, et qu’il se débattait contre les approches de la mort. Fritz, le chien de Gaspard, s’était déjà élancé vers l’endroit où le cerf était tombé, et n’avait pas attendu l’arrivée des chasseurs pour terminer l’agonie de la pauvre bête.

Karl, Gaspard et Ossaro, ayant fait une torche avec les branches d’un arbre résineux, allèrent rejoindre le limier qui était resté près du cerf, et rapportèrent celui-ci à leur bivouac. Ce fut tout ce qu’ils purent faire que de le traîner jusque-là, car le sambour est l’un des plus grands animaux de l’espèce cervine, et celui qu’ils venaient de tuer se trouvait être précisément un vieux mâle, dont le front était couronné d’un bois énorme qui, je n’en doute pas, avait fait son orgueil.

Le sambour est l’un des plus beaux cerfs qui existent; bien que pour la taille il soit inférieur au wapiti (cervus canadensis), il est beaucoup plus grand que le cerf commun d’Europe. C’est un animal agile, audacieux et méchant, et qui devient un adversaire dangereux pour le chasseur et pour les chiens, lorsqu’il est réduit aux abois. Sa robe est d’un brun grisâtre et composée d’un poil roide et serré, qui s’allonge et s’ébouriffe autour du cou, principalement sur la ligne médiane de la gorge, où il forme une longue barbe analogue à celle du wapiti; une crinière s’étend également sur la région supérieure du col, et ajoute à la physionomie pleine de hardiesse de l’animal; le mufle est cerclé d’une bande presque noire, et la tache qui entoure la queue est petite et jaunâtre.

Cette description est celle de l’hippélaphe ou sambour ordinaire, que les Anglo-Indiens appellent tout bonnement cerf. Mais on trouve plusieurs variétés de sambours dans les différentes parties de l’Asie. Les naturalistes les classent en général dans un groupe de l’espèce cervine, qu’ils ont appelé roussa, et dont il existe divers représentants dans chacune des provinces de l’Inde, depuis l’île de Ceylan jusqu’à l’Himalaya, et depuis l’Indus jusqu’aux îles de l’archipel Indien. Ils habitent les forêts, où ils choisissent de préférence le voisinage des eaux.

IX
UN MARAUDEUR NOCTURNE

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Le Shikarri eut bientôt dépouillé le sambour, dont il coupa la chair par morceaux, qu’il suspendit aux branches d’un arbre. Bien que nos voyageurs eussent déjà soupe, les émotions de la chasse et le mouvement qu’ils s’étaient donné avaient réveillé leur appétit: ils coupèrent une belle tranche de venaison qu’ils placèrent au-dessus de leur brasier de chêne et qui, lorsqu’elle fut cuite à point, leur parut délicieuse. Ils l’arrosèrent d’une nouvelle libation de leur excellent vin de palmier, formèrent auprès du feu une couche épaisse de mousse appartenant à la famille des usnées, s’enveloppèrent de leurs couvertures, s’étendirent sous les branches du banian, et furent bientôt plongés dans un profond sommeil.

Ils dormaient depuis quelques heures, lorsqu’ils furent réveillés tout à coup par les aboiements de Fritz, dont la voix irritée et les démonstrations hostiles annonçaient qu’un ennemi s’était approché du bivouac. En effet, lorsque les dormeurs s’éveillèrent, ils crurent entendre marcher auprès d’eux, et comme le grondement sourd de quelque bête féroce. Toutefois, il était difficile de distinguer la nature des sons qui frappaient leur oreille: car, à cette heure avancée de la nuit, les forêts des tropiques sont pleines de bruits divers, et parfois tellement forts, qu’il est impossible d’entendre la personne avec qui vous parlez. On est assourdi par le craquettement des cigales, le coassement des grenouilles, le tintement des crapauds, le houhoulement des hiboux, les cris des engoulevents et des singes qui unissent leurs vociférations aux rugissements des carnassiers.

Les trois voyageurs cherchèrent pendant quelques instants à discerner, au milieu de ce concert infernal, quelle était la cause de la fureur de Fritz; mais le bruit des pas qu’ils avaient cru entendre n’arrivait plus jusqu’à eux; les aboiements du limier cessèrent, et les voyageurs se rendormirent jusqu’au lendemain matin.

A peine le jour commençait-il à poindre que nos trois jeunes gens étaient debout et s’occupaient de leur déjeuner; ils avaient été ramasser des branches de chêne, Karl préparait le feu devant lequel devait bientôt rôtir une tranche de venaison, et le Shikarri escaladait le figuier banian pour aller tirer du vin au palmier, tandis que l’ami Gaspard allait chercher la viande.

Les quartiers de cerf avaient été suspendus, comme nous l’avons dit, à un arbre qui pouvait être à cinquante pas du feu des voyageurs.

Un cri violent de Gaspard attira bientôt les deux autres chasseurs à la place où la venaison avait été mise la veille.

«Voyez donc! s’écria le jeune homme dès que son frère et l’Hindou furent à portée de l’entendre, l’un des quartiers du cerf a disparu.

–Ah! je comprends, répondit Karl, ce sont des voleurs qui cette nuit ont fait aboyer Fritz.

–Nous avons été volés, reprit Gaspard, cela ne fait pas le moindre doute; mais le voleur n’est point un homme, c’est quelque bête sauvage qui nous a pris notre viande.

–Oui, Sahib; vous dire la vérité, ajouta le Shikarri; c’est une bête féroce, très-féroce, un gros tigre qui a volé le morceau.»

Les deux frères tressaillirent en entendant ces paroles, et regardèrent avec une vive inquiétude le fourré qui les environnait. Ossaro lui-même témoignait d’une certaine frayeur. Penser qu’ils avaient dormi à la belle étoile dans le voisinage d’un tigre, c’est-à-dire de l’animal le plus féroce de toute la terre! et cela dans l’Inde, où l’on entend sans cesse parler des ravages exercés par ce terrible habitant des jungles.

«Vous croyez que c’est un tigre? s’écria le botaniste en interrompant l’Hindou.

–Bien sûr! regardez plutôt, Sahib.»

Et le Shikarri désignait les pas dont la berge sableuse du ruisseau avait gardé l’empreinte. C’était bien certainement la piste d’un animal de grande taille, et, en l’examinant de plus près, il était facile de reconnaître que cet animal appartenait à la famille des chats. La patte de velours du félin avait laissé dans le sable la marque des coussinets dont ses doigts étaient garnis, et l’on voyait à peine la trace légère que les griffes y avaient faite: car le tigre, dont les ongles tranchants sont énormes, a la faculté, comme tous les animaux de son espèce, de rentrer ses griffes entre ses doigts coussinés, ce qu’il fait toujours en marchant. Les empreintes que nos chasseurs avaient sous les yeux étaient trop larges pour qu’on pût les attribuer au léopard ou bien à la panthère; elles ne pouvaient provenir que d’un tigre ou d’un lion; mais Ossaro avait trop d’expérience pour se tromper à cet égard: il savait parfaitement distinguer les deux pistes et déclara, sans hésiter, que le voleur dont on voyait les pas était bel et bien un tigre.

Cette assertion donnait à réfléchir, et nos trois voyageurs se consultèrent pour savoir quelle mesure il leur restait à prendre. Devaient-ils abandonner leur bivouac et aller s’établir à une certaine distance? Karl voulait passer deux jours à l’endroit où ils étaient campés; il avait la certitude de pouvoir y découvrir quelques plantes d’une espèce inconnue; mais le repos devenait impossible en songeant à un pareil voisinage. Le tigre ne manquerait point de revenir; il ne s’éloignerait pas d’un endroit où il avait trouvé la table mise, et l’on ne pouvait douter de sa visite aussitôt qu’il ferait nuit. Peut-être valait-il mieux partir et aller camper dans un endroit où ils seraient plus tranquilles.

Cette question importante fut débattue à déjeuner par nos trois voyageurs. Gaspard, entraîné par l’amour de la chasse, éprouvait le désir de faire connaissance avec le tigre; mais Karl était plus prudent, peut-être plus timide, et opinait pour un départ immédiat. Cependant il finit par céder à Gaspard et surtout à Ossaro, qui, disait-il, se chargeait de tuer leur voleur de viande, s’ils consentaient à passer au même endroit seulement la nuit prochaine.

«A coups de flèches? demanda Gaspard au Shikarri; les vôtres sont donc empoisonnées?

–Non, jeune Sahib, répondit Ossaro.

–Je ne crois pas alors que vous ayez beaucoup de chances de tuer un tigre avec de pareilles armes; comment ferez-vous pour tenir votre promesse?

–Que le Sahib consente à rester ici jusqu’à demain et Ossaro vous montrera; lui tuera le tigre, et lui d’abord l’avoir pris tout vivant.»

Évidemment le Shikarri était sûr du moyen qu’il voulait employer; Gaspard n’en était que plus curieux d’apprendre la méthode qui devait lui réussir et, comme l’Hindou affirmait que son procédé n’avait rien de périlleux, le botaniste voulut bien différer son départ et permettre que l’épreuve fût tentée.

Ossaro apprit alors aux deux frères le plan qu’il méditait; la curiosité de Gaspard n’en devint qu’un peu plus vive; Karl lui-même ne pouvait s’empêcher de prendre intérêt à la chose, et, aussitôt que le déjeuner fut terminé, chacun se mit à l’œuvre pour mener à bonne fin le projet du Shikarri.

Les trois jeunes gens coupèrent d’abord un grand nombre de tiges de bambous qu’ils se procurèrent dans un fourré voisin; nous avons déjà vu, à l’occasion du palmier, que ces tiges sont creuses et qu’elles peuvent servir de vase, en laissant à l’une de leurs extrémités l’un des nœuds qu’elles contiennent de loin en loin. Ossaro coupa ensuite l’écorce des jeunes branches du figuier des banians, et introduisit, dans les entailles qu’il venait de faire, ses tiges de bambou, de façon à recueillir la séve du figuier, séve qui est épaisse et qui ressemble à du lait. Aussitôt que les bambous furent remplis de ce liquide, le Shikarri en versa le contenu dans la marmite, qu’il suspendit au-dessus d’un feu très-doux; il remua la séve, en ajouta de nouvelle de temps en temps, et la laissa réduire jusqu’à ce qu’elle eût acquis la consistance de la glu. C’est, en effet, avec cette glu particulière, tout aussi bonne que la nôtre, que les Indiens prennent les oiseaux.

Pendant ce temps-là, Karl et Gaspard, d’après les indications d’Ossaro, avaient cueilli une énorme quantité de feuilles qu’ils avaient également prises aux plus jeunes rejetons du figuier. Chacune de ces feuilles, qui sont de la dimension d’une soucoupe de tasse à thé, présente un duvet laineux qui la recouvre et qui est particulier aux feuilles des jeunes arbres; à mesure que le banian prend des années, ses feuilles deviennent pins consistantes et plus lisses.

Le monceau de feuilles que les deux frères avaient récoltées ayant été remis à l’Hindou, et la glu étant bien préparée, nos trois chasseurs se rendirent vers l’endroit où la venaison avait été suspendue. Ils y laissèrent, comme appât, les deux quartiers de cerf qui leur restaient encore; seulement ils les attachèrent un peu plus haut, afin qu’il fût impossible au tigre de les emporter immédiatement.

Une fois la venaison placée comme il le désirait, Ossaro nettoya, sur un assez grand espace, le terrain qui s’étendait autour de l’arbre où la viande se trouvait attachée. Aidé par Karl et Gaspard, il en ôta les broussailles, le bois mort et les feuilles, qu’il amoncela dans un coin; puis il s’occupa de la dernière partie de son stratagème. Cette opération importante, qui ne dura pas moins de deux heures, consistait à poser une couche de glu sur toutes les feuilles de banian qui avaient été cueillies par les deux frères, et dont Ossaro joncha l’espace de terrain qu’il avait nettoyé; de cette façon, il était impossible d’approcher de l’endroit où se trouvaient les morceaux de viandes, sans marcher sur ces feuilles barbouillées de glu; le Shikarri avait eu le soin de mettre un peu de cette matière collante au revers des feuilles engluées, pour qu’elles pussent adhérer légèrement à l’herbe qui couvrait la terre, afin que le vent ne les dérangeât pas de la place où il les avait étalées.

X
QUELQUES MOTS SUR LES TIGRES

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Je n’ai pas besoin de vous faire la description d’un tigre; il n’est personne qui n’en ait vu plus d’une fois, quand ce ne serait qu’en peinture. L’animal que l’on appelle ainsi est rayé; les grands félins tachetés sont des jaguars, des panthères et des léopards; il est donc impossible de confondre le tigre avec ses congénères. C’est le plus grand de tous les félins, si l’on en excepte le lion, et même on a vu des tigres qui, pour la taille, égalaient celui-ci. La crinière qui couvre les épaules et le cou du lion le fait paraître plus gros qu’il ne l’est réellement; dépouillez-le, ainsi que le tigre, et vous aurez deux animaux d’égale grosseur.

De même que chez le lion, la forme du tigre et la nuance de sa robe offrent peu de variétés; la nature ne se fait pas un jeu de ces moules puissants, et ne déploie les fantaisies de sa palette que sur des animaux d’une moins grande importance. On peut trouver des tigres dont le pelage soit d’un jaune plus ou moins clair, et qui soient marqués de rayures plus ou moins noires; mais l’aspect ne change pas, et il suffit d’un coup d’œil pour reconnaître l’espèce.

Le domaine du tigre est beaucoup moins étendu que celui du lion; tout le continent africain et toute la partie méridionale de l’Asie sont habités par ce dernier, tandis que l’on ne rencontre le tigre que dans la région asiatique du sud-est et dans quelques-unes des grandes îles de l’archipel Indien. L’Indus limite son habitat au sud-ouest, et l’on n’est pas certain de l’endroit où il s’arrête vers le nord. En effet, nous avons, du reste, la preuve que de nos jours il se trouve dans la partie septentrionale de la Chine et dans la Mongolie.

Mais le véritable séjour de cet animal féroce est la région brûlante des jungles qui couvrent une partie de l’Hindoustan, du royaume de Siam, de la presqu’île de Malacca et des provinces méridionales de la Chine. C’est là qu’il règne sans conteste, en souverain du hallier; parfois on rencontre le lion dans ces parages, où il existe également; mais le fait est bien plus rare, et les indigènes parlent peu de celui-ci, qui leur inspire moins d’effroi.

Nous qui vivons bien loin de ces terribles carnivores, nous pouvons à peine nous figurer la terreur qu’ils répandent dans le pays qu’ils habitent. Chaque voyageur, en s’éloignant de chez lui, frissonne à l’idée qu’un tigre peut le surprendre au passage; et cette crainte n’est malheureusement que trop fondée. Chaque village a ses récits authentiques des meurtres que les tigres ont commis sur son territoire; chaque établissement a sa liste des morts, ou tout au moins des blessures qui résultèrent d’une rencontre avec cet effroyable ennemi. Vous ne croiriez jamais, et pourtant c’est un fait avéré, que des provinces entières, où le sol était fertile, ont été désertées par l’effet de la terreur qu’inspiraient aux habitants les tigres et les panthères dont le pays est infesté. La même cause a fait abandonner certaines régions de l’Amérique du Sud, où le jaguar exerce ses ravages.

Dans quelques parties de l’Inde, on n’essaye même pas d’opposer de résistance aux attaques réitérées du monstre; la superstition vient en aide à sa férocité; les indigènes le considèrent comme étant doué d’un pouvoir surnaturel, et comme envoyé de Dieu pour accomplir ici-bas une œuvre de vengeance, et, persuadés que la lutte serait à la fois inutile et impie, ces infortunés s’abandonnent à la mort, sans chercher à vaincre leur terrible adversaire.

Mais, en d’autres lieux, où la population est plus énergique et moins superstitieuse, on chasse le tigre avec ardeur, et l’on emploie, à cet effet, différents stratagèmes. Quelquefois c’est une flèche empoisonnée que l’on place sur un arc tendu; un appât est mis à terre, et correspond, au moyen d’une corde, à la ficelle de l’arc, d’où il résulte qu’en approchant du morceau de viande qu’il veut saisir, le tigre appuie sur la corde et fait partir la flèche qui ne peut manquer de l’atteindre. On se sert également d’un fusil disposé de la même manière, et dont l’animal fait partir la détente.

L’énorme trébuchet employé par les Américains pour détruire l’ours noir est également en usage au Bengale pour se défaire du tigre; il consiste en un tronc d’arbre ajusté sur un poteau, et qui écrase, en tombant, l’animal qui veut saisir l’appât dont le piège est amorcé.

On chasse aussi le tigre avec des éléphants; mais ce plaisir royal n’est à la portée que des rajahs ou princes hindous et des officiers anglais de la Compagnie des Indes, pour lesquels l’existence d’une vingtaine de misérables n’est pas plus précieuse que celle d’un animal.

Peut-être pensez-vous que la méthode du Shikarri n’est pas meilleure que le piège au miroir dont se servaient les anciens et qu’emploient les Chinois. Il est certain que les compagnons d’Ossaro eux-mêmes trouvèrent la chose assez étrange, pour ne pas dire absurde, lorsque ce dernier leur dévoila quelle était son intention.

XI
UN TIGRE PRIS A LA GLU

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Le procédé du Shikarri fut mis à l’épreuve un peu plus tôt que ne s’y attendaient nos voyageurs. Ils ne croyaient pas que le tigre dût revenir avant le coucher du soleil, et ils avaient formé le projet de passer la nuit au milieu des branches du figuier banian, afin de se préserver de tout danger. Le tigre pouvait avoir la fantaisie de s’approcher de leur bivouac; et, bien qu’en général ces bêtes féroces aient peur du feu, on cite plusieurs circonstances où des tigres ont attaqué des hommes qui étaient assis à côté d’une flamme brillante. Ossaro en connaissait plusieurs exemples, et c’est pour cela qu’il avait proposé aux deux frères d’aller s’établir dans l’épaisse ramée du banian aussitôt que la nuit serait arrivée. Le tigre, il est vrai, a la faculté de grimper aux arbres, et celui que nos voyageurs attendaient pouvait, sans peine, escalader le tronc rugueux du figuier; mais, à moins d’attirer son attention par un bruit quelconque, il n’était pas probable qu’il découvrit nos chasseurs au milieu du feuillage. Ceux-ci avaient eu la précaution d’y établir une espèce de plate-forme, qu’ils avaient faite avec des bambous, et où ils devaient être assez à l’aise pour rester immobiles.

La plate-forme était finie: les chasseurs en étaient descendus avec l’intention de n’y remonter qu’un peu plus tard, et ils étaient assis auprès de leur feu, quand un bruit particulier vint frapper leurs oreilles; ce bruit avait quelque chose d’analogue au ronflement d’une machine à battre, que vous avez pu entendre si vous avez passé, l’automne, dans le voisinage d’une ferme. Toutefois, le grondement qui parvenait à l’oreille de nos amis n’était pas continu comme celui de la machine; il ne se produisait que par intervalles, et cessait complètement après avoir duré quelques secondes.

L’Hindou fut le seul des trois voyageurs que ces sons alarmèrent; les deux autres furent tout simment curieux d’en apprendre la cause; mais ils partagèrent bientôt l’anxiété du Shikarri, lorsque ce dernier les informa que ce bruit insolite n’était ni plus ni moins que le feulement d’un tigre.

Ossaro leur fit cette terrible communication à voix basse; dès qu’il eut proféré ces paroles, il se glissa du côté du banian, et fit signe aux deux frères de le suivre en toute hâte.

Karl et Gaspard obéirent au Shikarri; tous les trois escaladèrent le figuier et s’établirent sur leur plate-forme, où ils gardèrent le plus profond silence.

De l’endroit où ils étaient placés, nos chasseurs apercevaient, à travers le feuillage, les quartiers de venaison et les feuilles engluées dont ils avaient tapissé le terrain, au-dessous de la branche qui supportait la viande.

Soit que le morceau qu’il avait pris la veille ne lui eût pas suffi pour le rassasier complètement, soit qu’il eût ressenti la faim plus tôt qu’à l’ordinaire, le tigre avait quitté sa retraite avant la chute du jour, et l’Hindou, qui connaissait parfaitement les habitudes de ce voleur à peau zébrée, était loin de penser qu’il reviendrait aussitôt; il ne s’attendait à le voir que quand la nuit serait arrivée. Mais le ronflement sonore qui retentissait à travers les jungles, et qui à chaque instant devenait de plus en plus distinct, prouvait assez que l’énorme félin s’approchait de l’endroit où campaient les voyageurs.

Tout à coup, ceux-ci aperçurent le tigre au moment où il sortait des broussailles qui couvraient le bord opposé du ruisseau; sa poitrine blanche se détachait vivement sur le vert sombre du feuillage; il s’accroupit dans l’herbe exactement comme le chat domestique, lorsque celui-ci guette un oiseau qui ne le voit pas. Le corps allongé, les pattes étendues, l’œil en feu, le tigre contempla les morceaux de viande qui pendaient à la branche; puis il se ramassa sur lui-même, franchit d’un bond la petite rivière qui le séparait de sa proie, et se dirigea vers l’arbre où elle était fixée.

Nous avons dit qu’Ossaro avait placé la viande à une certaine élévation; la partie inférieure du morceau qui descendait le plus bas était au moins à quatre mètres du sol, et, bien que le tigre, en bondissant, puisse franchir une surface d’une très-grande étendue, sa conformation ne lui permet pas, lorsqu’il saute verticalement, d’atteindre à une hauteur comparable au point où il serait arrivé sur un plan horizontal: aussi notre voleur fut-il assez désappointé lorsqu’il trouva les quartiers de cerf attachés un peu Plus haut qu’ils ne l’étaient la veille. Cependant, après avoir exprimé son mécontentement d’une manière significative, il s’accroupit de nouveau, et s’élança dans l’air. Vain effort, il retomba sans avoir atteint la viande, et un grondement prolongé témoigna de son dépit. Il renouvela sa tentative quelques instants après, et cette fois, ayant mieux calculé la distance, il frappa la venaison, qui se balança vivement sans se détacher néanmoins. Ossaro l’avait fixée d’une manière trop solide pour qu’elle tombât sous l’impulsion qu’elle venait de recevoir.

Mais ce nouvel échec étonna la bête féroce, habituée à saisir tout ce que sa griffe parvenait à effleurer; cette circonstance éveilla donc l’attention du tigre et l’appela sur un fait qui augmenta la surprise du félin; quelque chose était collé à ses pattes; il releva l’une d’elles, et vit que deux ou trois feuilles s’y trouvaient attachées. Qu’est-ce que cela voulait dire? Elles paraissaient humides; mais il n’a jamais vu les feuilles mouillées s’attacher à ses pattes; d’où provenait ce fait étrange? Peut-être étaient-ce ces feuilles qui l’avaient empêché de réussir? Dans tous les cas elles le gênaient, et il fallait d’abord qu’il s’en débarrassât, avant de chercher une troisième fois à s’emparer de la venaison. Il secoua sa patte; mais les feuilles ne tombèrent pas; il la secoua plus violemment, les feuilles restèrent encore; il n’y comprenait rien. Il lui était arrivé bien souvent, dans sa vie, de marcher sur des feuilles de figuier, sans que jamais pareille chose se fût encore produite!

Le tigre s’obstinait à secouer ses pattes, mais sans obtenir de résultat plus heureux; quelque substance, d’une incroyable ténacité, retenait les feuilles à la place où elles se trouvaient fixées; les unes lui garnissaient les doigts et lui formaient des gants; les autres lui constituaient des guêtres: c’était à en perdre l’instinct! Mais, puisqu’il était impossible de se délivrer de ces maudites feuilles en secouant la patte de toute sa force, il fallait chercher un autre moyen, et le seul qu’il eût jamais employé pour se nettoyer les doigts consistait à se les frotter contre la tête ou bien à les lécher. Il porta donc une patte à son oreille et la ramena jusqu’au bout du museau; le moyen n’était pas mauvais, relativement à la patte; car le tigre était parvenu, de cette façon, à enlever la plupart des feuilles qui lui couvraient les doigts; mais, à son grand chagrin, ces maudites feuilles collaient maintenant à ses oreilles, à ses mâchoires; il en avait sur le nez, où elles le gênaient encore plus qu’au bout des ongles. Il fallait bien les arracher, et, pour cela, faire usage de sa griffe; mais, au lieu d’ôter celles qui s’y trouvaient déjà, il ne fit qu’en ajouter davantage; il essaya d’une autre patte, et le nombre de ces feuilles malencontreuses dont il se barbouillait la face parut encore augmenter; quelques-unes même, en s’attachant à ses paupières, commençaient à l’aveugler: c’était désespérant. Toutefois, il lui restait un moyen d’arracher ce masque Poisseux, du moins il le croyait; c’était de se rouler par terre en s’y frottant la tète.


Tigre pris à la glu. (Page55.)

A peine cette idée lumineuse avait-elle frappé son esprit, que le tigre, appuyant sa joue sur l’herbe et se servant de l’une de ses pattes de derrière, se frictionna avec ardeur, puis il se retourna pour en faire autant de l’autre côté, et se roula bel et bien, jusqu’au moment où il découvrit que la situation était de plus en plus fâcheuse; un énorme emplâtre lui couvrait les deux yeux, et, de la tête à la croupe, il se sentait enfermé dans une espèce de gaîne qui augmentait d’épaisseur à chacun de ses mouvements.

Le pauvre tigre était exaspéré; il ne songeait plus guère au morceau de viande qu’il était venu chercher, et ne pensait qu’à sortir de cette atroce position. Il bondissait à l’aventure, se heurtait contre les arbres en poussant des cris affreux, et recommençait à se rouler par terre, oubliant que par ce moyen il aggravait son supplice.

Karl et Gaspard avaient la plus grande envie de rire, et ne l’osaient pas néanmoins, dans la crainte de compromettre le succès de l’entreprise. Le moment d’ailleurs était venu de s’occuper d’une chose plus sérieuse que de rire de l’embarras du tigre; Ossaro descendit de la plate-forme, et, prenant sa lance, il appela les deux jeunes gens qui l’accompagnèrent, chacun avec son fusil.

L’Hindou pouvait approcher de la bête et la tuer sans péril; mais un coup de fusil était plus sûr; nos Bavarois d’ailleurs n’étaient pas fâchés de pouvoir dire qu’ils avaient chassé le tigre. L’instant d’après, une balle avait mis fin aux contorsions de la bête féroce, qui, frappée au cœur, gisait sur l’herbe sans mouvement et sans vie.

En l’examinant de près, nos chasseurs trouvèrent l’animal tellement enveloppé de feuilles que ses griffes lui auraient été parfaitement inutiles, et n’auraient pas même offert de danger à la personne qui se serait approchée de lui pour le tuer à coups de poignard.

Une fois le tigre bien mort, nos trois jeunes gens purent donner cours à leurs bruyants éclats de rire; jamais ils n’avaient été de plus belle humeur. N’est-il pas bizarre, en effet, non-seulement d’avoir songé, mais encore d’avoir réussi à prendre un tigre royal au moyen d’un gluau!

XII
UN RADEAU PEU COMMUN

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Ossaro ne manqua pas de dépouiller le tigre et de manger à son souper une belle tranche de viande qu’il avait enlevée aux côtes charnues de la bête. Karl et Gaspard ne voulurent point goûter de sa cuisine, bien que le Shikarri leur affirmât que le bifteck de tigre est supérieur même à la grillade de sambour.

Ossaro pouvait avoir raison, car il est avéré que la chair de certains carnivores est une excellente chose. La saveur et la délicatesse de la viande, comme le prouve le cochon domestique, n’est pas toujours en rapport avec le genre de nourriture de l’animal qui la fournit.

On peut faire la même remarque à propos des volatiles: divers oiseaux de proie sont fort bons à manger; le faucon des poulets, si avidement recherché par les nègres des plantations américaines, est peut-être meilleur que l’oiseau de basse-cour dont il fait sa nourriture.

Toutefois, ce n’était pas pour s’en procurer la chair que le Shikarri avait dépouillé le tigre, mais bien pour en avoir la peau, qui par elle-même n’a cependant pas beaucoup de prix dans l’Inde. Si notre Hindou avait tué un léopard ou une panthère, la dépouille de ces animaux lui aurait été plus productive, car elle se serait vendue plus cher; mais celle du tigre avait une valeur indirecte assez considérable, Ossaro ne l’ignorait pas: il savait qu’une prime de dix roupiesest allouée à chaque individu qui a tué un tigre, et que, pour l’obtenir, il est nécessaire de montrer la dépouille de l’animal. C’est, il est vrai, la compagnie des Indes qui donne cette prime, et seulement pour les tigres qui sont tués sur son territoire. Celui-ci n’était pas mort à l’ombre du pavillon anglais; mais la chose n’importait guère; une peau de tigre est toujours une peau de tigre; le Shikarri espérait bien un jour ou l’autre parcourir les rues de Calcutta, et dans ces prévisions il grimpa jusqu’au haut du figuier banian, afin d’y cacher sa peau de tigre au milieu des branches, avec l’intention de la reprendre en revenant de la montagne.

Les deux jours suivants furent passés au même endroit, où notre botaniste fit une récolte précieuse. Il fut assez heureux pour recueillir la graine d’un certain nombre de plantes rares, parmi lesquelles il s’en trouvait de complètement inconnues. Il les mit en lieu sûr, comme le Shikarri l’avait fait de sa peau de tigre, se promettant bien de déposer ainsi à différentes places, où il les retrouverait plus tard, tous les objets dont il voudrait faire collection, et qu’à son retour il ferait transporter à Calcutta par des indigènes, dont il espérait alors pouvoir payer les services.

Le quatrième jour de leur entrée dans le Téraï, nos voyageurs se mirent en route et marchèrent directement vers le Nord afin de gagner les montagnes. Ils n’avaient pas pris de guide et suivaient le bord de la rivière, sachant bien qu’ils arriveraient ainsi dans la région qu’ils voulaient explorer.

Il était environ midi lorsqu’ils virent devant eux l’un des affluents de la rivière qu’ils suivaient depuis le matin. C’était un cours d’eau rapide, assez large, et qu’il fallait nécessairement franchir, puisqu’il coulait en travers de leur chemin; les ponts n’existent pas dans cette contrée déserte, et cette rivière était trop profonde pour qu’on pût la passer à pied. Nos chasseurs firent un mille ou deux sur ses bords, afin de voir s’ils ne trouveraient pas un endroit qui leur offrît un gué; mais ils marchèrent pendant deux heures, et la rivière n’était ni moins large, ni surtout moins profonde.

Gaspard et Ossaro, qui nageaient à merveille, ne s’en seraient pas inquiétés s’ils avaient été seuls; mais Karl n’avait jamais nagé, et c’était à propos de lui qu’Ossaro et Gaspard ne savaient comment faire: le courant était trop rapide pour qu’ils pussent se charger du botaniste; il fallait déjà être excellent nageur pour franchir, sans fardeau, cette rivière torrentielle. Comment parvenir sur le bord opposé?

Ils s’étaient assis sous un arbre pour débattre cette question, et je suis certain qu’Ossaro n’eût pas tardé à proposer un expédient quelconque, si un moyen imprévu ne s’était offert à nos trois voyageurs.

En face d’eux, sur l’autre rive, se trouvait une prairie étroite, qui se déployait entre la berge et la lisière d’une épaisse forêt.

Tout à coup, un homme sortit du bois, traversa la prairie et se dirigea du côté de la rivière. Son teint basané, ses cheveux noirs et touffus qui retombaient négligemment sur ses épaules, son vêtement grossier qui consistait en une simple draperie serrée à la taille par une ceinture de cuir, ses jambes nues, ses pieds garnis de sandales, prouvaient suffisamment que c’était l’un des indigènes de cette contrée presque déserte.

Son apparition causa une vive surprise aux deux frères; quant à Ossaro, j’imagine qu’il avait déjà vu pareille chose. Ce n’était pas d’ailleurs l’air sauvage ni le singulier costume du nouvel arrivant qui surprenaient Karl et Gaspard; quiconque a voyagé pendant quelque temps dans l’Inde ne s’étonne plus ni d’un vêtement bizarre ni d’une figure étrange. Mais cet homme portait un buffle sur son dos, un buffle tout entier, c’est-à-dire un animal de la taille et du poids d’un taureau d’Angleterre. L’échine de l’énorme bête reposait sur celle du porteur, sa tête et ses cornes surmontaient les épaules de l’Indien, ses quatre jambes se roidissaient dans l’air et sa queue traînait sur l’herbe.

Comment un homme pouvait-il ne pas fléchir sous un pareil fardeau? Voilà ce que nos chasseurs ne pouvaient pas comprendre. Et non-seulement l’Indien n’était pas écrasé par sa charge, mais il la portait avec aisance et traversait la prairie d’un pas aussi léger que s’il n’avait eu qu’un sac de plumes sur les épaules.

A cette vue, Karl et Gaspard avaient poussé un cri de surprise; ils se retournèrent vivement du côté d’Ossaro et lui adressèrent une foule de questions à propos de ce fait étrange. Pour toute réponse l’Hindou les regarda en souriant d’une manière significative: il était évident que ce phénomène n’avait pour lui rien que de fort ordinaire; mais il s’amusait trop de la surprise de ses compagnons pour ne pas la prolonger, autant, toutefois, que les convenances pouvaient le lui permettre.

Ce n’est pas tout: un second indigène sortit bientôt de la forêt, puis un troisième, puis un autre; bref une demi-douzaine de Mechs (vous vous rappelez qu’on nomme ainsi les habitants du Téraï) apparurent à la suite les uns des autres, portant, comme le premier, un buffle sur leur dos.

Pendant ce temps-là, celui qui les précédait avait gagné la rive; et c’est alors que l’étonnement de Karl et de Gaspard atteignit son apogée. Le Mech posa par terre l’animal qu’il avait sur les épaules; il le prit ensuite dans ses bras, le plaça sur l’eau et l’enfourcha comme il eût fait d’un cheval. L’instant d’après il était au milieu de la rivière, où, faisant usage de ses pieds et de ses mains en guise de rames, il poussa rapidement sa monture vers le bord sur lequel se trouvaient nos voyageurs.

Les cinq individus qui le suivaient agirent précisément de la même façon, et toute la bande eut bientôt abordé.

Mais ce ne fut qu’au moment où le premier indigène, ayant mis le pied sur la rive, tout à côté de nos Bavarois, reprit son buffle et le replaça sur ses épaules, que les deux frères comprirent le fait qui les surprenait tant. Ils s’aperçurent alors qu’au lieu d’un buffle, ainsi qu’ils l’avaient cru jusqu’à présent, c’était tout simplement la peau de cet animal, qui était remplie d’air, et que les habitants primitifs de cette contrée déserte employaient comme un radeau.

On fait usage du même moyen dans le Punjaub et dans quelques autres parties de l’Inde, où il n’y a pas de ponts, et où il est très-rare que les rivières puissent être passées à gué. Pour construire cette espèce de radeau, les indigènes prennent la dépouille d’un buffle à laquelle ils ont laissé la tête, les cornes et les pieds, afin qu’elle soit plus maniable; ils recousent la peau avec soin, et la remplissent d’air comme un ballon. Ainsi gonflée, cette dépouille ressemble tellement à l’animal qui la portait jadis, que les chiens s’y méprennent et qu’on les voit aboyer après elle, comme après un buffle vivant. La quantité d’air que cette peau renferme est plus que suffisante pour supporter le poids d’un homme et pour lui permettre de traverser un fleuve sans enfoncer dans l’eau. Quand on veut transporter des marchandises, ou certains objets d’un poids considérable, on attache ensemble plusieurs de ces buffles artificiels, et l’on possède alors un excellent radeau; ce qui eut lieu précisément à l’occasion de nos voyageurs. Bien que les Mechs soient à demi sauvages, ils n’en sont pas moins remplis de politesse et de complaisance à l’égard des étrangers. Quelques paroles d’Ossaro, accompagnées d’un peu de tabac qu’y joignit le chasseur de plantes, suffirent pour que les Indiens consentissent à faire passer la rivière aux trois jeunes gens. Ils réunirent leurs peaux de buffle, comme nous l’avons dit plus haut, et se chargèrent de les manœuvrer, et une demi-heure après, Karl, Gaspard et le Shikarri avaient abordé sur l’autre rive, et poursuivaient leur voyage en se félicitant d’avoir rencontré ces bons Mechs, dont le radeau leur paraissait extrêmement ingénieux.

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Yaş həddi:
0+
Litresdə buraxılış tarixi:
16 yanvar 2025
Həcm:
297 səh. 13 illustrasiyalar
ISBN:
4064066333140
Naşir:
Müəllif hüququ sahibi:
Bookwire
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