Kitabı oxu: «L'escargot bleu»

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Tristan Derème

L'escargot bleu


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066300791

Table des matières

PRÉFACE

LES PANTOUFLES DU POÈTE ET SON CHEVAL

DESTIN DES POÈTES

TOUTE LA VÉRITÉ SUR ŒDIPE...

LES NOIX DORÉES

MIDI

LA RIME

L’ACTUALITÉ

L’OPTIMISTE ET L’HUITRE

POÉSIE DE L’INDICATEUR

D’UNE MACHINE A MESURER LA BEAUTÉ

MIROIRS

D’UN RÊVE DE BONHEUR

LE CHIEN QUI SE TAIT

DE LA COULEUVRE AU TÉLÉPHONE

LE POISSON DU DOCTEUR

AHMED ET SA LIONNE

LA SIRÈNE

PETIT BALLET DU TEMPS ET DE L’ESPACE

LES POÈTES SOUS L’ARC-EN-CIEL

LE MOUTON VERT DE PATACHOU

LE POISSON VOLANT DE PATACHOU

L’ALPHABET DE PATACHOU

LARCINS D’UN POÈTE

LE POISSON QUI SE NOIE

LUMINEUSE TÉNÈBRE ET SONORE SILENCE

D’UN NEZ CRUEL

LA TRAGEDIE DES BRAS

CHANSONS DE L’ENFANCE

POISSON D’AVRIL

DOLÉANCES DU MOIS DE MAI

GLAÇON DE JUIN

PEUT-ÊTRE, AVANT QUE L’HEURE...

L’HEURE QUI RIME ET L’ÉCUREUIL

L’IMPROMPTU DU MÉTRO

MYSTÈRE DES BOUTS-RIMÉS

DES SIÈCLES BREFS

DE QUELQUES SIGNES TYPOGRAPHIQUES

DE QUELQUES INCONNUS PERDUS AU FOND DES SIÈCLES

D’UN MILLE-PATTES QUI MOURUT

DÉPARTEMENT DU BONHEUR

PETIT BALLET DES SENS

D’UNE TERRIBLE MACHINE DE GUERRE

D’UN CERTAIN PÈRE NOËL

PRÉFACE

Table des matières

Les remerciements qu’à la première page de mon livre, j’exprimais, l’an dernier, à la critique et au public, en songeant à l’accueil qu’ils avaient fait, en1934, au Poisson Rouge, il m’est bien agréable de les leur renouveler sur le propos du Violon des Muses, en souhaitant que leur bienveillance maintenant se mue, si je l’ose dire, en une feuille de laitue tendre et choisie, pour les délices de l’Escargot Bleu que je leur confie.

J’avais songé, je l’avoue, à vous donner cette année, un recueil d’élégies; mais il y faudrait encore beaucoup de loisirs, car les vers nais sent lentement et quand ils sont venus au monde, leur père doit encore s’occuper d’eux et pendant plusieurs saisons et pour tout dire, les corrigeant avec douceur et avec amour, les élever ainsi que des enfants, avant de leur ouvrir les grandes portes où il leur dit adieu. De ce recueil dont je rêve, je voudrais pourtant transcrire une page ici que je vous demanderais d’entendre:

Vous savez de ces cœurs tristes et langoureux;

Je connais leurs secrets voluptueux et sombres:

Le soleil ni l’amour ne brillent plus pour eux,

Et pour rêver encor d’un paysage heureux,

Ils évoquent des Ombres.

Un fleuve s’attardait sous les coteaux fleuris

Et les roses riaient à leurs jeunes journées.

Ce n’est plus aujourd’hui que guirlandes fanées

Et lierre morose où leurs songes sont pris.

La mer les fait penser à d’obscures tempêtes,

Aux rêves dont l’orage arrache les lambeaux;

Et dans les tourbillons des plus brillantes fêtes,

Ils voient leurs souvenirs éteindre les flambeaux.

Le printemps qui revient n’a plus pour eux de charmes;

Ce sont de vieux avrils que couve sa chaleur;

Egarés dans le monde ils se plaisent aux larmes,

Et dans la solitude emportent leur douleur.

Adieu, Mélancolie! et qu’une corde neuve

Bruisse en souriant sous un ballet de mots;

Qu’Amour brille en mes vers comme se mire au fleuve

La fleur qui bourdonne aux rameaux.

Je ne sais s’il convient de remuer plus longtemps des pensées qui ne réussissent guère à sourire et l’on connaît assez, au demeurant, que les élégies ont accoutumé de n’être point de gais poèmes. Elles peuvent fleurir aux climats les plus divers et jusqu’en cette Ville où nous nous sentons à peu près tous exilés et dont nous rêvons pourtant avec je ne sais quel bonheur dès que nous sommes à quarante lieues d’elle. N’est-elle pas toute pleine de féeries ou, du moins, de songes nocturnes?

Tandis que d’un luth j’accorde

La triple ou quadruple corde

En rêvant à des chansons,

Sous le pont de la Concorde

Bondissent mille poissons.

Ce sont poissons volants qui jaillissent des ondes, Ouvrant leurs ailes à mes vers,

Et frôlant l’Obélisque et planant à l’envers,

Par l’ombre, sur Paris, ils mènent d’amples rondes,

Et dans le fleuve enfin ne reviennent fourbus

Qu’à l’heure où l’on entend les premiers autobus.

Beaux songes de la nuit dont le vol se balance!

D’une aile transparente ils battent le silence,

Effleurent Montparnasse et glissent dans le ciel,

Cependant que montant des profondeurs du monde

La lune se suspend comme une rose ronde

Au sommet de la Tour Eiffel.

Mais voici l’Escargot Bleu, et je ne vous parlerai point de ce livre puisqu’aussi bien il est déjà dans votre main, mais je vous avouerai que durant de longues semaines, j’ai bien cru qu’il s’appellerait:

ENTRE LA ROSE ET LA PEAU D’OURS.

J’ai renoncé à ce titre qui semblait tenir du bizarre et que j’eusse pourtant aisément expliqué, si l’on m’en eût prié, car il me paraissait très bien fait pour servir de marque à des propos qui vont vous être rapportés et qui ont été tenus sous la rose à la fin des festins ou, s’il vous plaît mieux: sub rosa. Quant à l’ours ou, pour mieux dire, à sa peau, vous verrez que cette fourrure, par quelque caprice, pouvait trouver sa place au même décor, puisqu’aussi bien Chactas, revenu chez les Natchez, nous confie qu’il retrouva ses compagnons qui le menèrent à leur hutte d’écorce: «J’y passai la nuit avec eux, dit-il. Nous y racontâmes sur la peau d’ours beaucoup de choses...»

Je ne sais point si, dans les repas, votre siège est couvert de peau d’ours, de tigre ou de panthère; au surplus, il n’importe guère et je vous demande seulement de faire bon accueil à cet Escargot Bleu. Dans le tumulte contemporain, cet animal est silencieux et, du moins, il ne parle ici qu’à voix basse. Je crois qu’il vous entretiendra de divers objets où je souhaite que vous preniez du plaisir, qu’il s’agisse d’un mouton couleur d’herbe, des larcins d’un poète, des noix dorées, de l’art de composer les vers alexandrins ou des songes nouveaux du jeune Patachou.

T.D.

2juin1936.


LES PANTOUFLES DU POÈTE ET SON CHEVAL

Table des matières

à Louis Vitalis.

JE connais un poète en retraite, à qui l’homme survit. Il n’a jamais fait de beaux vers. Il le sait, hélas! et s’en console comme il peut, mais assez mal, en considérant que s’il n’a point foulé la haute et double cime du Parnasse, il est du moins, quand il le constate, excellent juge de soi-même. Il essaye de trouver un refuge dans cette magistrature amère. Mais il aime à composer des vers et se plaît parmi les livres, où il butine, comme une abeille assez délicate, mais fort gloutonne et qui ne ferait point de miel. Il s’appelle M. Rémi Lapomme. Il a écrit une trentaine de quatrains sur son nom, où, pour le faire entendre, il évoque trois notes de musique et puis un fruit. C’est d’un esprit qui se contente aisément. Il aime aussi les madrigaux et, singulièrement, les acrostiches, où il excelle. Mais on le voit pleurer en lisant de beaux vers. Accordez ces goûts, comme il vous plaira.

Il est grand, maigre, sec, un peu jaune. Il fait songer à un roseau,–pensant, vous alliez, en riant, le dire. Mais il a bon cœur; peut-être est-il utile de le préciser, si vous avez la malice de rêver à l’expression béarnaise co de canabère, cœur de roseau, qu’on applique aux gens qui n’ont pas de cœur; et l’on n’ignore pas que les roseaux sont creux.

M. Lapomme a des cheveux rares et gris, autour d’un crâne pointu. Son nez est souple et fort long; il rappelle assez bien la trompe, modérée, d’un petit éléphant mélancolique. Il ne peut lire dans un courant d’air, car il est myope et si, au souffle des zéphyres, son nez mollement se balance, son binocle n’est plus en face de ses yeux. Il habite, en Auteuil, une petite maison et, dans le jardin, jouent ou rêvent deux grandes chiennes: Diane et Mirabelle. Elles ne se couchent pas, le soir, avant qu’il ait regagné le logis, et dès qu’elles reconnaissent son pas sur le trottoir nocturne, elles aboient. Il ouvre; il entre; Diane et Mirabelle montent l’escalier derrière lui et s’étendent, pour la nuit, devant la porte, à côté de ses souliers.

Il allume sa lampe; il regarde sa chambre, elle est pleine de livres. Ce sont des pyramides chancelantes sur les tables, sur les chaises, sur le parquet. On en voit même sous le lit. C’est là que M. Lapomme souvent glisse, avant d’éteindre, l’ouvrage qu’il a lu. Un amas de volumes enfle, entre le plancher et le sommier. Le lit s’élève doucement. M. Lapomme, pour se coucher, devra bientôt user d’une petite échelle; et sa vieille gouvernante, quelque matin, le trouvera, vaincu par les livres, étouffé entre l’oreiller et le plafond. Pour le moment, elle dort, car Rame line n’attend pas, le soir, le retour de son maître. Elle murmure que c’est un original et que la nuit est faite pour se reposer et le jour pour travailler. Elle se couche à l’heure des poules. Je ne sais pas si je vous ai dit qu’elle s’appelle Rameline parce qu’elle est née le jour des Rameaux.

M. Lapomme grogne: tandis qu’il se déshabille, il ne trouve pas ses pantoufles. Avez-vous remarqué que des personnes en grand nombre estiment que les pantoufles sont des objets honteux? On ne sait pas bien pourquoi. Toujours est-il qu’elles les cachent. Si, du moins, elles les dissimulaient toujours au même endroit! Voici M. Lapomme à quatre pattes et rugissant– mais faiblement, pour ne pas éveiller la bonne Rameline. Il glisse sous les meubles son parapluie, dont la poignée est recourbée; il cherche dans la pénombre et trouve enfin ses pantoufles sous l’armoire à glace. Il les avait pêchées, hier soir, sous la grande bibliothèque.

–Rameline, dira-t-il demain matin, quelle est cette manie, dont je vous ai mille fois gourmandée, et qui pourtant demeure la vôtre, et continuerez-vous de me contraindre à faire, tous les soirs, la chasse sous les meubles, à l’heure ou je songe, comme il est naturel, à mettre mes pantoufles? Considérez-vous que ces objets innocents puissent blesser la vue ou qu’ils insultent à la pudeur? Je ne parviens point à comprendre comment ce vêtement de mes pieds doit être, selon vos doctrines obscures, écarté de mes regards, qui volontiers se poseraient sur lui. Pendant deux jours, jadis, vous m’aviez obéi et je ne manquai point de louer votre zèle. Durant ces deux journées, cet hommage dix fois je me plus à le rendre: un si charmant discours ne se peut trop entendre; mais, soucieuse de bien faire, vos méditations eurent bientôt formé, couvé, puis fait éclore l’étonnante idée d’enfoncer si profondément l’une de mes pantoufles en l’autre, que je dus, pour les séparer, afin de les pouvoir chausser, prendre leur couple à deux mains et tirer si violemment que j’en pensai perdre le souffle. Entendez-moi, de grâce, et comprenez enfin que ce n’est pas avec les mains que, selon mes caprices éclairés, j’entends prendre mes pantoufles. Je veux, et ce n’est pas l’heure de vos sourires narquois, je veux directement et négligemment, et sans y penser le moins du monde, enfoncer en elles la pointe distraite de mes pieds. Mettez-les, je vous en prie et vous l’ordonne depuis longtemps, Rameline, l’une à côté de l’autre, et non point la semelle tournée vers le plafond, sous la chaise qui est à mon chevet, et que leur pointe soit tournée vers la muraille, car c’est ainsi seulement qu’elles présenteront à mon pied leur ouverture bienveillante.

Cette chaise, comme toutes les chaises en cette chambre, supporte une montagne de livres. Le lendemain, les pantoufles sont bien à la place dite et tournées dans le sens prescrit. M. Lapomme enfonce un pied dans la première, mais elle ne le suit pas, à l’instant que, d’un orteil qui frémit, il pense l’emporter. Horreur! chaque pantoufle est fixée sous un pied de la chaise et tout le poids des livres empêche qu’elle ne bouge.

–Monsieur, dira Rameline, vos chiennes s’amusent, du matin au soir, avec vos pantoufles et je passe mon temps à les leur tirer de la gueule. Grâce au poids de la chaise et des livres, Diane ni Mirabelle ne pouvaient plus les emporter...

Laissons gémir cet homme infortuné. Il voudrait que tous les petits actes de sa vie matérielle fussent si parfaitement réglés, qu’il les pût accomplir sans même y songer. Et pourquoi donc? Pour penser à autre chose qui lui plaît mieux, sans doute, et même qui l’enchante.

Je l’ai vingt fois entendu gémir parce que la blanchisseuse lui rapportait des chemises soigneusement boutonnées.

–C’est son travail, dit Rameline.

–Quelle honte! crie M. Lapomme. Comment veut-elle que j’entre dans ma chemise! Et pourquoi la boutonne-t-elle, si c’est pour me donner la peine de la déboutonner? J’ai rencontré autrefois, chez des amis, une domestique... On portait alors des bottines à boutons; et, pour se montrer zélée, elle me rapporta les miennes, le matin, toutes boutonnées. Je passai un grand quart d’heure à les déboutonner, pour y pouvoir pénétrer. J’avais les mains pleines de cirage.

–Que Monsieur est injuste, dit Rameline, et y a-t-il du cirage sur ces plastrons?

M. Lapomme veut si bien échapper à la vie quotidienne qu’il se heurte, sans cesse, aux mille petits ennuis, tracas et tribulations, que vous acceptez en souriant, qui même parfois vous amusent et qui sont, au demeurant, la trame de nos journées.

Il hait le téléphone et se hérisse à la pensée qu’un importun le puisse appeler, sans plus de façons qu’il n’en met lui-même à crier: Diane! ou Mirabelle! Il voudrait, si l’ordre des choses en donnait licence, qu’on lui téléphonât d’abord, pour lui demander si on peut lui téléphoner... Je déjeunais l’autre jour chez lui. Il avait mis le téléphone sur la table, à côté de la carafe, et il me fit soudain ce petit discours:

–Faut-il, pour nos repas nous cacher dans quelque île,

Et chercher sur la terre un endroit écarté

Où de manger en paix on ait la liberté?

Quel jour pourrai-je à table être une heure tranquille

Sans que personne songe à me téléphoner!

Celui-ci d’un bon mot me voudrait étonner;

Cet autre d’un sonnet me vient assassiner:

Un poème jamais ne valut un dîner.

Faut-il, pour les entendre, expirer de famine,

Et de me restaurer n’aurai-je le moyen?

Rien ne doit déranger l’honnête homme qui dîne;

Un dîner réchauffé ne valut jamais rien.

–Je reconnais bien, lui dis-je, dans vos propos, deux vers de Berchoux, un de Boileau, un distique de Molière, que vous avez accommodé à votre caprice, que sais-je encore? Mais ce que je ne comprends pas, c’est que, si vous haïssez, comme je l’entends, cet appareil, vous le vouliez garder si près de vous que vous le posiez sur la nappe à l’instant du déjeuner.

–C’est, me répondit-il, pour me donner un plaisir aisé; car si vous le voulez bien considérer un instant, vous verrez que son fil est coupé et que tous les importuns de Paris peuvent bien m’appeler à la fois... Je n’entends même pas le tumulte de leur impatience et de leur colère. Cris impuissants! Fureurs bizarres! Tandis que ces monstres barbares poussent d’effroyables clameurs, pour châtier leur insolence, je verse un torrent de silence sur ces bruyants blasphémateurs.

–Etes-vous assuré, lui dis-je, que les personnes soient si nombreuses et si criardes qui tentent de vous téléphoner en ce moment?

Il se mit à rire.

–Nul, sans doute, reprit-il, à l’instant qu’il est, ne se soucie de moi; mais, par ce moyen, je l’ignore; et l’hypothèse m’est ainsi permise qu’une foule me harangue, suspendue à ce fil comme une grappe énorme et bourdonnante. La vie heureuse, continua-t-il, doit être nourrie de ces illusions que j’appellerai bienfaisantes; et il convient, si l’on ne veut point souffrir, de se tenir assez éloigné de la réalité, qui est rarement aimable. Quand j’avais votre âge, monsieur, et que je publiais des recueils de vers, je lisais tous les journaux, tant j’étais avide de gloire, et je n’y trouvais mon nom qu’une fois l’an, et pour me voir rangé parmi les poètes mineurs. Je ne vous apprendrai rien en vous disant qu’au temps où nous sommes, mineur est le bienveillant synonyme de médiocre. J’ai donc renoncé à ces lectures quotidiennes; je ne lis plus que des ouvrages qui aient au moins cent ans, et ne saurais donc m’étonner si je ne rencontre en leurs pages aucun jugement sur mes poésies. Quelquefois, je rêve et je me dis: Peut-être, parle-t-on de mes livres... Peut-être, les loue-t-on en des articles émus? Je ne sais; et vous pensez bien que je ne vais pas me reprendre à lire les journaux, pour vérifier cette hypothèse, qui est un songe délicieux. Je crois qu’on a déjà dit: Sur les ailes du Temps la tristesse s’envole; je voudrais dire que le bonheur sourit sur les ailes du doute... Mais je ne sais comment faire le vers; et puis, les ailes servent à s’envoler et à voler, et non pas à sourire. La Fontaine avait raison. Mais goûtez de ce vin.

C’était une bouteille ancienne de ce jurançon que Toulet, autrefois, aimait.

–On me l’a fait porter hier, dit M. Lapomme; j’ai attendu votre présence pour la déboucher, mais j’ai envoyé, dès ce matin, à ma voisine, une dame béarnaise, qui m’en avait fait don, un madrigal, où vous verrez, puisque nous sommes tous deux à table et que la cire est encore intacte sur le bouchon, que les poètes ne disent pas toujours la vérité:

Ce flacon, d’un trait je le bois,

Veuillez, madame, en tirer gloire,

Car s’il me plaît d’ainsi le boire,

C’est afin de vous voir deux fois;

Et ne faut-il qu’un cœur se trouble

Et fleurisse en vœux hasardeux,

Quand devant lui l’Unique est double,

Vénus est deux?

Vénus... Ne sied-il pas toujours, lorsque l’on parle aux dames, ou quand on leur écrit, de les comparer ou, pour mieux dire, de les égaler à Vénus? Mais est-ce encore suffisant de leur déclarer que nous les voyons, brûlant au feu charmant de transports inconnus, surpasser Cléopâtre et balancer Vénus? Mirabelle jamais n’est rassasiée de sucre, et l’encens, plus encore que le sucre, est sans doute délicieux.

Ma voisine au reste n’a pas été dupe. Elle m’a répondu sur l’heure que ce n’était qu’au dernier de mes vers que j’avais pu voir double, si je l’avais cru aussi long que les autres, encore qu’il s’en manquât de la moitié.

Il dit, et tristement but un grand verre d’eau.

–J’ai fait, reprit-il, beaucoup de ces petits vers pour elle. Je me rappelle...

Iris, dahlia, lis, tulipe et renoncule,

Et le souci qui s’ouvre avec le crépuscule,

Je les voyais fleurir et je voyais grimper

Un liseron candide au seuil du vestibule.

Pour en parer la table où vous deviez souper,

J’aimais jusqu’à ces fleurs que je faisais couper...

–J’ai bien reconnu: dahlia, lis, tulipe et renoncule, qui est un vers de Verlaine; mais je vous assure, et vous vous en doutez, que Néron n’a point parlé comme vous, et qu’il a dit, dans Britannicus:

J’aimais jusqu’à ces pleurs que je faisais couler.

Nous quittâmes la table pour le jardin; Diane et Mirabelle nous suivaient silencieusement, et au fond, sous un petit hangar, je vis un étrange animal. C’était un cheval, qui avait l’air très vieux et qui, fort petit, était à peu près de la taille d’un bouc. Sur son dos, à droite et à gauche, deux touffes de longues plumes, un peu fripées, remuaient mollement, tandis que nous le regardions. Il essaya de hennir; ses grosses lèvres tremblaient et nous entendîmes à peine une sorte de gémissement tout plein d’une affreuse mélancolie.

–Le voilà! dit M. Lapomme.

–Qu’est-ce?...

–Eh! ne savez-vous pas à quoi, dans les familles, on reconnaît un jour qu’un enfant est poète?... Un beau matin, on voit dans l’écurie un des chevaux qui laisse de son dos jaillir deux flots de plumes et qui doucement ouvre ses ailes. C’est ainsi qu’est née, à l’usage du vulgaire, la fable de Pégase...

–Si je vous entends bien, une famille qui ne posséderait aucun cheval, ne saurait avoir un enfant poète?

–Quelle erreur! Mon Pégase était d’abord un pauvre petit bouc. On baissait les yeux pour le regarder. Les forces d’Apollon ont su l’accommoder.

–Tout le monde n’a pas un bouc...

–Tout animal est bon, pourvu qu’il soit vivant, pour porter le symbole et marquer le poète. L’un de mes amis fut éveillé, la nuit, comme il avait dix ans, par un grand fracas dans sa chambre, au huitième étage, sous le toit. On alluma la lampe et l’on vit une bête fort exiguë, qui battait des ailes et menait un vacarme étonnant, en frappant le plancher de ses sabots de corne. C’était une mite. Elle a grandi depuis lors; elle s’est encore mieux transformée: c’est un grand coursier robuste aux vastes ailes blanches; et notre confrère, qui est aujourd’hui fameux, a l’un des plus beaux Pégases que l’on connaisse. Ce sera, comme il sied, sa dernière monture.

–Comment?

–Ignorez-vous donc qu’à leur mort, les poètes sont emportés par leur Pégase, qui s’envole à travers l’azur, et qu’ils montent, de la sorte, en un paradis où les Muses les attendent? Mais le Pégase, quand il se révèle, est un animal qui déjà vivait au logis du petit poète. C’est une heureuse allégorie, car la poésie n’entre pas dans les maisons comme un monstre inconnu et qui tombe on ne sait d’où, en brisant les ardoises du toit, et parmi les plafonds écroulés. Non. Elle monte, au contraire, de la vie coutumière et des objets familiers...

–Vous êtes un réaliste.

–Les Pégases...

Si je vous parle de M. Lapomme, c’est qu’il est mort ces jours derniers, et je n’ai pas voulu qu’avec lui périssent tous ses propos. Dès que j’appris qu’il était très malade et presque au point d’expirer, je courus vers Auteuil. Trop tard! Il était nuit, mais je vis distinctement, tandis que j’approchais de sa maison, une étrange monture ailée qui abandonnait le toit, pour s’élancer aux chemins dangereux de l’espace aérien. Elle emportait mon ami. Je demeurai muet et balançai mon chapeau. Une plume tomba; je la mis dans mon portefeuille, et je regardai longtemps ce cheval et ce cavalier, qui montaient dans les airs, et tournaient et glissaient sous les étoiles. Mais le Pégase de M. Lapomme n’était pas assez robuste pour une entreprise aussi terrible. Il faiblissait et perdait encore des plumes, qui erraient par le ciel et brillaient au clair de la lune. M. Lapomme avait beau lui caresser l’encolure et l’encourager en vers de huit syllabes qu’il improvisait... Hélas! je les contemplais mélancoliquement.

Cieux longtemps entrevus, cieux pour toujours fermés, ô dernière infortune!

Et pour s’y fixer à jamais, ils se posèrent sur la lune.

DESTIN DES POÈTES

Table des matières

LA peine que j’ai sentie à la mort de mon ami M. Rémi Lapomme ne s’affaiblit guère. Je ne cesse point de penser aux discours familiers qu’il se plaisait à répandre et je me souviens, ce soir, d’un certain dialogue qui s’institua, sous la tonnelle tiède, au fond du jardin, entre cet érudit frivole et M. Larbalète, qui n’entendait plus rien ni ne voulait plus rien goûter aux aventures de la poésie.

M. Larbalète a pourtant beaucoup chéri, dans sa jeunesse, les songes des poètes et leurs cadences et leurs images; puis ce grand amour est tombé, le jour qu’après mille essais, M. Larbalète s’est trouvé certain qu’il ne saurait jamais composer une page de vers ni prendre place, par conséquent, parmi ceux dont il admirait les ouvrages. Il s’est rué à d’autres entreprises et l’on salue en lui, comme vous le savez, l’un de nos plus subtils amateurs de vitesses.

Je ne voudrais certes point que l’on crût à quelque plaisanterie quand c’est gravement que je vous écris, mais les sens et l’esprit de M. Larbalète sont si bien exercés et forment un organisme si délicat que cet homme singulier jouit des vitesses diverses et les distingue entre elles tout de même que vous faites un Château-Yquem, un Pommard et un Irouléguy. Il ne juge point des vitesses, ni de leur mérite, selon qu’elles sont plus ou moins grandes; ce serait préférer, parce qu’il est plus abondant, le vin de Béziers au Saint-Emilion, ou, comme plus élevé, le sol au mi; mais les vitesses, encore qu’elles ne soient toutes qu’espace parcouru, sont aussi différentes pour lui que les armagnacs qui ne sont jamais pourtant que d’anciennes grappes brûlées; et il vous montrera leurs qualités, comme un peintre vous entretiendrait des couleurs et saurait vous persuader qu’il est aussi loin du quatre-vingts au quarante à l’heure que du rouge au bleu. Dans son automobile, où il changeait à chaque instant de vitesse, il s’était même essayé à se jouer des sortes de mélodies de la rapidité, qui vous feront évoquer volontiers les prodiges du clavecin oculaire, où les sourds, au XVIIIe siècle, se pouvaient donner de musicales visions. M. Larbalète a rapidement usé deux voitures et ne parle plus de son dessein.

–Les poètes m’ennuient! disait-il.

–Qui vous force à les lire? Il n’est point aucune loi, que je sache, qui vous oblige à feuilleter leurs recueils d’une main nocturne ni diurne.

–Sans doute! Mais les journaux, dont je suis grand lecteur, me parlent d’eux, et beaucoup plus que de leurs vers, et bien souvent, et c’est ce qui m’irrite, pour m’exposer que ces malheureux se trouvent réduits au grabat, sous le chaume percé de la pauvreté.

–N’est-ce point vérité fort ancienne et valable encore, hélas? Attendez-vous des gazettes qu’elles vous montrent quelque faiseur d’élégies, nonchalamment couché sur un divan, sous un plafond doré, dans le palais heureux que lui ont valu ses vers alexandrins pleins de mélancolie? Vous diriez: Mon journal donne en quelque folie.

Vous n’avez pourtant pas oublié le propos que notait Ménage: «M.S... dit que la plus ancienne de toutes les plaintes, c’est celle des poètes sur le malheur du temps et sur l’ingratitude de leur siècle.»

–Leur siècle...

–Nous savons bien que le siècle, et que ce fût au temps de Cromwell ou à l’époque de Geta, les poètes, qui en vivaient les années, n’ont pas manqué de le définir, à l’accoutumée, ignorant, injuste et barbare et aussi fort avare de salaires que de lauriers. «... M. de Segrais disait souvent, rapporte Ménage, que le siècle était devenu prosaïque, et cela est vrai. Les poètes n’ont point de crédit: les grands n’ont point d’égard pour eux aujourd’hui...» A ces mots, il vous souviendra de Maynard et vous direz ses vers:

Depuis que je connais que le siècle est gâté

Et que le haut mérite est souvent maltraité,

Je ne trouve ma paix que dans la solitude.

Les rimailleurs n’ont point d’ailleurs, sur ce propos, autre doctrine. Régnier s’en indigne, quand ils l’importunent:

... Ils vous suivent,

Vous alourdent le cœur, d’allégresse vous privent,

Vous parlent de fortune, et qu’il faut acquerir

Du crédit, de l’honneur, avant que de mourir;

Mais que, pour leur respect, l’ingrat siècle où nous sommes

Au prix de la vertu n’estime point les hommes...

Qu’il pense à lui, pourtant, et le même Régnier s’abandonne à la même indignation. Ne lui dites point qu’il se contredit. Il nous répondrait qu’il a du génie quand les autres ne sont pourvus que d’orgueil. Ha! s’écrie-t-il:

Ha! c’est que notre siècle est en tout perverti...

Juste postérité, à témoin je t’appelle...

Au reste ce pourvoi devant les cours futures n’est que l’une des marques du mépris des hommes à l’égard de leurs contemporains. Comme le temps où ils vivent est le temps où ils luttent et comme, d’autre part, ils ne manquent pas d’être bien assurés de leurs talents, toutes les murailles où ils se heurtent prennent figure, en leur esprit, de remparts terribles, d’où tombent sur eux les pierres et flèches d’une injuste barbarie. Leur époque donc est une sorte de mauvais et dangereux passage entre deux plaines souriantes, magnifiques et fleuries. Derrière eux, c’est le paradis perdu; devant eux, c’est la terre promise; et ils peuplent ces deux immenses territoires, où ils n’ont point vécu ni ne vivront point, d’images charmantes que peignent leurs regrets et leur espérance. Oubliant les hommes qui respirent autour d’eux, ils se plaisent à considérer dans ces deux régions la véritable humanité qui, comme chacun sait, est indulgente, serviable et nourrie aux lettres... Ne sourions pas de ce rêve, ou bien sourions de nous-mêmes, car nous faisons tous volontiers le même songe et les hommes, dès qu’ils se laissent aller à leur pente, s’abandonnent à de bien grandes illusions sur les saisons qui les ont précédés et l’on a déjà dit que nous pensions aisément que, quelques lustres avant nous, il était plus de gens qui eussent le cœur délicat et l’esprit délié, qui prissent un profond plaisir à la lecture des poètes et qui entendissent naturellement les secrets qu’enferment les élégies. Tout était mieux, jadis, et même naguère...

Bons fut li siècles al tems ancienour.

Quant au futur, tous les appels ne vont point jusqu’à ses oreilles et l’on sait bien, depuis le mot de Lamartine, que la postérité ne juge que les immortels.

Laissons donc les rêveries où elles sont, et disons-le tout crûment, Monsieur:

C’est en vain qu’au Parnasse un téméraire auteur

Pense gagner sa vie avec son éditeur,

S’il a senti du ciel l’influence secrète.

S’il veut être poète et seulement poète...

Nous ne parlons point, par conséquent, de ceux qui, s’ils composent des vers, donnent en outre au public des romans ou des pièces de théâtre, mais seulement de ces hommes qu’on estime parfois bizarres et qui passent leurs jours et souvent une partie de leurs nuits à composer des odes, des madrigaux, des épopées ou des acrostiches. D’aussi étonnants travaux ne sauraient leur procurer aucun de ces carrosses automobiles, où notre époque considère d’un œil amer le signe de ce qu’elle nommait hier sa prospérité.

Encore que ravis aux Muses, les poètes sont fort malheureux, à l’accoutumée, s’ils ne possèdent point de ces biens matériels, dont Apollon n’a cure, sans doute, mais qui sont si fort utiles à l’entretien et subsistance de joueurs de lyre, qui sont hommes; et M. Paul Valéry nous disait, l’autre jour: «Remarquez que l’on peut considérer tout naturel et tout conforme à l’essence des choses qu’un écrivain, un artiste–et même célèbre, et même justement célèbre–quelle que soit sa renommée, sa valeur reconnue par tous –et quelle que soit la quantité de travail accompli, la quantité et la qualité de ses ouvrages, la quantité et la qualité de plaisirs supérieurs qu’il a dispensés à tant d’esprits–se trouve, un certain jour, à l’âge où la plupart se retirent et s’en vont jouir de la retraite,–en présence de la gêne, en proie à l’inquiétude quotidienne et à la terreur du lendemain.» Et M. Paul Valéry notait aussitôt que, dans une fable de La Fontaine, «tous les petits enfants de France apprennent qu’il faut que la cigale périsse pour avoir chanté.»

Un tel discours ne sera point pour vous surprendre si vous avez le goût de ce qui est, au contraire de tant de personnes, qui n’ont de plaisir qu’à se perdre en des paysages illusoires où ne joue plus aucun reflet de notre univers ni de l’homme; et, sans qu’il soit besoin de rappeler les vers du Tasse où, certain soir, dans l’ombre, ce poète, si pauvre qu’il n’avait point de chandelle, priait sa chatte de lui prêter, pour écrire, la lumière de ses yeux, vous savez comme Mathurin Régnier parlait de ses confrères et de lui-même:

C’est que la pauvreté comme moi les affole,

Et que, la grâce à Dieu, Phœbus et son troupeau,

Nous n’eûmes sur le dos jamais un bon manteau.

Aussi, lorsque l’on voit un homme par la rue,

Dont le rabat est sale et la chausse rompue,

Ses grégues aux genoux, au coude son pourpoint,

Qui soit de pauvre mine, et qui soit mal en point;

Sans demander son nom, on le peut reconnaître;

Car si ce n’est un poète, au moins, il le veut être.

Pour moi, si mon habit, partout cicatrisé

Ne me rendait du peuple et des grands méprisé...

Or, laissons donc la muse, Apollon et ses vers;

Laissons le luth, la lyre, et ces outils divers

Dont Apollon nous flatte; ingrate frénésie,

Puisque pauvre et quaymande on voit la poésie,

Où j’ai par tant de nuits mon travail occupé.

Mais quoi! je te pardonne; et si tu m’as trompé,

La honte en soit au siècle...

–Encore!

–... où, vivant d’âge en âge,

Mon exemple rendra quelque autre esprit plus sage.

Guillaume Colletet ne dit guère autre chose, encore que plus mollement, lorsqu’il se demande:

Ferai-je encor des vers? Ami, j’en ai tant fait!

Plus j’enrichis ma langue, et moins je deviens riche;

Mon esprit abondant laisse ma terre en friche,

Et le vent de l’honneur n’emplit pas mon buffet.

–Mais à suivre Apollon, on ne s’enrichit guère, murmure Quinault; et Colletet, jetant au feu, pour se chauffer, tous les lauriers, reprend sa plainte avec une spirituelle mélancolie. N’en riez pas: elle est venue jusqu’à nous.

Qu’il faut avoir l’esprit bizarre et de travers

Pour suivre avec ardeur les Muses à la trace!

Les gueuses qu’elles sont mettent à la besace

Ceux à qui leurs secrets ont été découverts.

Depuis que j’ai trouvé la source des beaux vers,

La fortune me fuit, le malheur m’embarrasse;

Je n’ai pour ma boisson que les eaux du Parnasse,

Et pour tout vêtement que des feuillages verts.

Ne me dites point que ces textes que je vous rapporte sont trop anciens pour exprimer la vérité de notre temps, ni que la destinée se montre, aux jours où nous sommes, plus douce et généreuse aux poètes. C’est aujourd’hui que Léon Vérane chante encore, à la façon de mille aïeux:

Ne flairer du laurier qu’aux ragoûts de mouton,

Passer juillet sans ombre et décembre sans braise,

Signer pour vingt écus un morne feuilleton,

Voir Crès et Boutelleau vous refuser l’in-seize...

Ignoré de Fortune et méprisé de Gloire,

Dès le début du mois danser devant l’armoire

C’est le loyer de ceux qui servent Apollon.

Cette armoire ressemble singulièrement au buffet dont Colletet nous entretenait tout à l’heure. Vous le voyez, et il ne serait que de passer une heure en notre bibliothèque, «ces malédictions, ces blasphèmes, ces plaintes» on ne cesse de les rencontrer dans les œuvres des poètes ou dans leur biographie; «c’est un cri répété par mille sentinelles,» et je n’en connais guère aucun qui, n’ayant dû vivre que du salaire de ses vers, n’ait été tout prêt à s’écrier, mouillant ce vers nouveau d’une larme sincère: Quel siècle fut jamais si fertile en misère!

–Ils m’ennuient, vous dis-je; et, s’ils ne sont pas contents, qui les oblige à composer des vers? Leur orgueil me donne à rire et leurs gémissements m’assomment. N’ont-ils donc jamais trouvé, en leur adolescence, une sage personne qui les détournât de ce funeste métier? N’avaient-ils point de père ou s’ils sont vraiment tous des enfants d’Apollon?

–Leur père, monsieur, leur parlait comme vous feriez vous-même, si vous aviez un jeune fils qui vous apportât un sonnet, une ode ou quelque autre de ces amusettes, qu’il viendrait de pêcher en son encrier, au lieu de dénouer son problème de géométrie. Ne pensez pas que vos opinions sur ce point soient du tout singulières ou bien je vous dirais certains vers de Régnier:

Et bien que, jeune enfant, mon père me tançât

Et de verges souvent mes chansons menaçât,

Me disant de dépit, et bouffi de colère:

Badin, quitte ces vers; et que penses-tu faire?

La muse est inutile; et si ton oncle a su

S’avancer par cet art, tu t’y verras déçu...

Les plus grands de ton temps, dans le sang aguerris,

Comme en Thrace seront brutalement nourris,

Qui rudes n’aimeront la lyre de la muse,

Non plus qu’une vielle ou qu’une cornemuse.

Laisse donc ce métier, et sage prends le soin

De t’acquérir un art qui te serve au besoin.

L’oncle, c’était Philippe Desportes, mais on ne dit point que ses seuls talents à répandre l’inspiration de Phébus lui aient valu ses richesses. «Il fit sa grande fortune, souffle Tallemant, durant la faveur de M. de Joyeuse, dont il était tout le conseil... M. de Joyeuse le mit si bien avec Henri III qu’il avait grande part aux affaires.» On s’égarerait donc, peut-être, à penser que ses abbayes lui vinrent seulement d’avoir chanté: Rosette, pour un peu d’absence, ou encore, et qui saura vous divertir, en l’espèce:

O bien heureux qui peut passer sa vie

Entre les siens, franc de haine et d’envie,

Parmi les champs, les forêts et les bois,

Loin du tumulte et du bruit populaire,

Et qui ne vend sa liberté pour plaire

Aux passions des princes et des rois!

On n’aurait garde, en tout cas, de soutenir qu’un tel succès en la possession des biens de ce monde soit coutumier à la race des poètes. Vous souririez et me diriez, sans doute, aussi que Richelieu fit don à Guillaume Colletet de cinquante ou de soixante pistoles, on en discute encore, pour deux ou pour six vers qui traitaient avec art de la compagne du canard. J’entends encore, il me semble, Saint-Evremond:

Qu’en tous lieux on exalte, et qu’en tous lieux on chante

De notre Colletet la cane barbotante.

Ce sont cadeaux qu’un poète ne reçoit guère deux fois en sa vie, s’il en bénéficie jamais. M. André Dumas nous confie que, pour improviser des madrigaux à l’usage des jeunes seigneurs pour leurs belles, Colletet demandait un écu par vers: on ne dit pas qu’il ait eu foule de clients et nous l’avons, au reste, entendu tout à l’heure comme il se plaignait que le service des Muses fût si mal récompensé.

–Un écu par vers! Vous n’y pensez pas! Parlez-moi plutôt du poète Marc de Maillet, celui qui proclamait:

Apprends que Maillet parle ainsi qu’on parle aux cieux, et qui avait accoutumé, nous dit M. Maurice Allem, de vendre, pour trois francs, le cent de ses vers, s’ils étaient longs, et d’en abandonner le même nombre, pour deux francs, quand ils étaient courts. Pensez aussi à François Colletet, fils de Guillaume, et songez que Tallemant rapporte que les professeurs du Collège de Navarre «lui firent faire des vers burlesques pour des intermèdes à une comédie, à cent sous le cent, et on disait qu’ils pouvaient s’en faire relever, comme lésés d’outre-moitié du juste prix». Vous fredonnerez encore les railleries de Berthelot, l’extravagant, quand il nous montre les rimeurs, dont la «verve divine»:

Se perd à faute de cuisine,

Et même en cet âge pervers,

Où ces pauvres gens font des vers

Pour quatre deniers la douzaine,

Car on les fait sans nulle peine.

Le temps n’est guère loin de nous d’ailleurs, où François Coppée aimait à déclarer, si j’en crois la renommée, que les poètes devraient du moins recevoir un franc pour chacun de leurs vers. C’eût été pour eux l’eau dorée du Pactole jaillissant de la caisse des publications périodiques! Ne manquez pas de remarquer qu’à ce tarif, un sonnet, de nos jours, vaudrait soixante dix et sans doute même une centaine de francs; et le prote vous dirait que le plus beau sonnet du monde, ce n’est jamais que quatorze lignes. Coppée s’égarait...

Je suis un pâle enfant du vieux Paris et j’ai

Le regret des rêveurs qui n’ont pas voyagé...

C’est dans ses songes qu’il voyageait. Il faisait, en tout cas, un rêve grandiose pour ceux dont le destin n’est point d’écrire en prose.

Les pères n’ont donc point tout à fait tort qui entreprennent de détourner leurs jeunes enfants du métier d’Homère et de Voiture. J’en sais un pourtant qui encourageait son fils à servir sous les bannières des Muses et le formait au bel art des paroles qui «chantent, qui émeuvent et qui enseignent.» C’était Jean Marot. Vous vous rappelez ce que dit l’ancien petit Clément, dans son églogue à François1er qu’il nomme Pan:

Déjà pourtant je faisais quelques notes

De chant rustique, et dessous les ormeaux,

Quasi enfant, sonnais des chalumeaux...

Ce que voyant le bon Janot, mon père,

Voulut gager à Jaquet, son compère,

Contre un veau gras deux agnelets bessons

Que quelque jour je ferais des chansons...

Et vous savez le tableau délicieux des leçons paternelles:

Aussi le soir, que les troupeaux épars

Etaient serrés et remis dans leurs parcs,

Le bon vieillard après moi travaillait,

Et à la lampe assez tard me veillait,

Ainsi que font leurs sansonnets ou pies

Auprès du feu bergères accroupies...

Le jeune oiseau Clément de la sorte apprenait à moduler ce chant subtil et si fleuri de perfections gracieuses, que nous entendons encore. Ne songez point que son père était quelque fol, comme il était poète, et nous le savons bien, car s’il enseignait à son fils l’art et pratique des vers, c’était... Ne pensez pas que ce fût grand problème. Clément Marot vous le dira lui-même:

Certes, c’était afin qu’en l’imitant

A l’avenir je chantasse le los

De toi, ô Pan! qui augmentas son clos,

Qui conservas de ses prés la verdure

Et qui gardas son troupeau de froidure.

«Pan, disait-il, c’est le dieu triomphant

Sur les pasteurs; c’est celui, mon enfant... ... par qui foisonnera

Ton champ, ta vigne et qui te donnera

Plaisante loge entre sacrés ruisseaux

Encourtinés de flairants arbrisseaux.»

Cependant que vous contemplez et goûtez ces images champêtres, qui ne sont, en l’espèce, que pure allégorie–l’allégorie habite une humble bergerie et non pas, pour Marot, un palais diaphane–vous entendez bien que le bon Janot, qui aimait certes les Muses, mais qui aimait mieux encore son fils, faisait le rêve que la charge, qu’il avait auprès du roi, reviendrait plus tard au jeune Clément, qui en recueillit, en effet, la survivance, et ce ne fut point sans patience, ni impatience ni peine. En1528, l’état de nominations venait d’être arrêté:

L’état est fait, les personnes rangées,

Le parc est clos, et les brebis logées

Toutes, fors moi, le moindre du troupeau,

Qui n’a toison ni laine sur la peau...

Vous penserez, écoutant ces vers, aux futurs regrets de Joachim du Bellay, quand il harangue son pays:

Las, tes autres agneaux n’ont faute de pâture,

Ils ne craignent le loup, le vent ni la froidure:

Si ne suis-je pourtant le pire du troupeau.

Marot des deux se montre le plus humble et c’est qu’il est, peut-être, plus habile, s’il ne dédaigne point, parmi tant de brebis ou d’agneaux, d’avouer ou de feindre qu’il est au dernier bout du dernier rang. Naïveté non moins subtile et plaisante quand il montre au roi que ce n’était point un effort de géant qu’il attendait de sa puissance:

Et ne fallait, Sire, tant seulement

Qu’effacer Jean et écrire Clément.

Et comme Régnier, tenant une prébende de Chartres, devait recevoir une abbaye, Marot vit enfin son nom sur l’état des charges, et mourut misérable, au demeurant, ainsi que son père avait fait.

–Mais il avait, à la façon de Régnier, bénéficié de quelques largesses qu’en nos temps, où nous pensons oublier notre mère latine, nous nommerions subventions.

–Ne triomphez pas, monsieur, car, encore que vous pensiez m’y inciter, vous ne me ferez pas aujourd’hui, pour votre divertissement, traiter du problème fameux des rapports de l’Etat et de la poésie. Il y faudrait deux heures et je vous répondrai seulement que l’Etat ne donne, comme on dit, rien pour rien. Si sa bourse aux beaux-arts parfois semble ennemie, osez-vous le blâmer de cette économie? On le voit, à travers les siècles, soutenir de ses sesterces ou de ses deniers, ceux qui lui sont utiles et ce n’est qu’en certains cas, fort peu nombreux, du reste, que ces hommes, dont les travaux sont profitables au bien public, charment, en même temps, par les mêmes ouvrages, l’oreille, le cœur et l’esprit des délicats. L’Etat n’a point besoin de virtuoses si l’harmonie qu’ils répandent ne sert point à porter ses doctrines.

Je ne vous apprendrai rien, monsieur, si je vous dis, et quoi qu’en pense le grand nombre, que Mécène n’était pas une sorte de bourgeois opulent et heureux, qui, du revenu de ses biens, encourageait, comme on parle, le labeur des gens de lettres. C’était, et vous le savez, le ministre qui, au nom d’Auguste, était chargé de la propagande de l’Etat et de faire l’opinion ainsi que nous disons aujourd’hui. Les Géorgiques, l’Enéide, ce n’est point pour aucune autre raison qu’elles ont été protégées; et qu’elles nous en chantent encore au temps où nous sommes, où elles ont perdu leur vertu pratique, c’est un prodige, en quelque sorte gratuit, que nous devons à Mécène, si vous vous plaisez aux subtilités, mais surtout et je dirais même entièrement à Virgile. Vous me dispenserez, sur le même propos, de vous parler d’Horace, et ne manquerez pas de rêver que les ondes, sous les ponts, ont coulé depuis le temps où l’on saluait et honorait le génie d’Auguste. Gutenberg a monté sa machine et vous avouerez qu’en notre siècle, où règnent le cinématographe et les feuilles imprimées, nul ne s’égarerait à songer que si l’Etat entreprenait de prêcher le retour à la terre, il lui pût venir à l’idée, afin de persuader les foules, de commander à aucun de nos joueurs de lyre un poème agricole en quatre chants. Qui lirait seulement pareil ouvrage? Au reste l’œuvre même, et fût-elle sans lecteurs, serait-elle seulement bonne? On en doute très sérieusement. Elle risquerait beaucoup de n’être qu’une tâche glacée, car la poésie, en nos temps, ne sait guère plus s’émouvoir aux affaires de l’Etat, on l’a bien vu, pendant la guerre, où la matière, qui était pourtant à tirer des larmes et des cris, n’a su inspirer aucun poème dont on ait gardé le souvenir, si ce n’est quelques feuillets, qui nous demeurent certes un enchantement profondément douloureux–je songe au De Profundis de Jean-Marc Bernard–mais qui sont d’un lyrisme personnel.

Ce n’est plus en vers que l’on parle aux citoyens; et qui écouterait les poètes, en une telle aventure, quand leur public ordinaire est déjà si restreint? Mais fut-il jamais plus nombreux? Il était, du moins, au temps de Virgile, formé d’à peu près tous les hommes que pouvait toucher la pensée écrite. Il n’en est certes plus de même, en ce moment; et parce que cet auditoire, qui n’a pourtant cessé de comprendre, sans doute, le même nombre d’hommes, s’est mué, par le fait, en une troupe fort exiguë, car il le faut comparer aux foules immenses qui lisent, allons-nous revenir aux plaintes perpétuelles des poètes, que nous rappelions tout à l’heure? Les joueurs de lyre ne finiront-ils pas d’étouffer leurs sanglots? Mais ce n’est pas d’aujourd’hui qu’on annonce la mort de la poésie. Tellier encore, après mille autres, et il ne devait point demeurer le dernier: «Jamais, disait-il, le public ne se montra si indifférent à la poésie...»

–Est-ce, de nouveau, le thème du siècle barbare?

–«... Un poète, poursuivait-il, c’était un homme qui faisait des vers. C’est aujourd’hui un homme qui en a fait, et qui y a renoncé, après avoir bien constaté que personne n’en voulait lire...» Et il concluait–c’était en1888–: «Chanter pour les sourds est un plaisir dont on se lasse. On ne fera plus guère de vers en l’an 1900.» Les dieux ont écarté le présage; on a continué de composer des vers, mais il ne vous est pas interdit de soutenir pourtant qu’on n’en fait guère, si vous entendez ne parler que des bons. Il ne faut accuser nos temps d’être barbares si les vers excellents ont toujours été rares...

–Je crois, fit M. Larbalète, que les poètes trouveraient de nouveaux lecteurs, s’ils consentaient à dire des choses neuves.

–Sur des pensers nouveaux, faisons des vers [nouveaux, murmura M. Lapomme, en riant.

–Ne vous moquez point. J’ai beaucoup pratiqué les poètes et singulièrement en mon adolescence. C’est le bon âge de la mémoire et je sais encore, et par cœur, de longues suites de leurs vers. Mais j’ai renoncé à ces lectures pour ce qu’elles ne cessaient de m’apporter toujours les mêmes chansons! Pauvres poètes! Ils disent tous la même chose. Je n’ai point le loisir de passer en revue leurs thèmes coutumiers. Ils en ont cinq–la vie, la mort, l’amour, la nature et la gloire–qui se pourraient assez aisément réduire en un seul; et, s’ils font la cour à quelque belle, ils ne savent lui rien dire d’autre, d’abord, sinon qu’elle sera bientôt vieille et morte. Ce sont les plus grands impertinents du monde et ils déduisent volontiers de ce propos injurieux qu’elle se doit hâter de leur donner son cœur. Entendez-les, et je ne songe guère à les appeler tous en témoignage, et je voudrais que nous eussions le temps et le talent de joindre d’un ciment agréable ces quelques pierres que j’emprunte à des édifices fameux:

GUILLAUME COLLETET

Claudine, avec le temps, tes grâces passeront...

RONSARD

Comme à cette fleur, la vieillesse

Fera ternir votre beauté...

VILLON

Dites-moi où, n’en quel pays

Est Flora, la belle romaine...

RONSARD

Cueillez, cueillez votre jeunesse...

MAYNARD

Laisse-toi vaincre à mes pleurs

Et te ploie à mes demandes:

Tandis que l’on a des fleurs

On doit faire des guirlandes.

RONSARD

Pour ce aimez-moi cependant qu’êtes belle...

Vivez, si m’en croyez, n’attendez à demain;

Cueillez dès aujourd’hui les roses de la vie.

C’est à ce moment, à l’ordinaire, que ces scélérats font briller l’idée de la gloire, la montrant en leur jeu, comme un bel atout. Je ne sais comme ils prétendent de persuader à leurs cruelles qu’elles ont un suprême intérêt à enivrer de leur beauté les siècles du futur. C’est un bon billet que signent là ces sophistes et pervers; et je vous demande s’il importera beaucoup à celles qu’ils tentent de conquérir que leurs grâces et leur teint soient admirés de leurs neveux, au moment justement qu’elles ne seront plus, et que leurs roses ni leurs lis, en effet, et comme parle l’autre, n’auront plus de nom dans aucune langue.

Vous ne manquerez pas de me répondre, je le sais, que la gloire à venir se peut goûter dès l’heure présente, tout de même que c’est à l’instant où nous sommes que vous prenez déjà plaisir à certaines délices que vous pensez cueillir demain seulement. Il est vrai; et nous prenons, de la sorte, aisément hypothèque sur les saisons qui ne sont pas encore et caressons, en souriant, de belles créances, qui seront peut-être à leur échéance trouvées nulles. Mais nous l’ignorons, n’étant point Pythies, et c’est, au reste, la grande ivresse et consolation des poètes, aussi bien des mauvais que des bons, car il n’en est aucun qui ne pense que ses vers soient promis à l’immortalité et qu’il sera berger de la postérité.

Je ne sais point, au demeurant, si en faisant miroiter sous les yeux des belles leurs habituelles promesses de renommée, ils emportent plus de cœurs en leurs filets brodés que ne font les muletiers. Mais les poètes nous en donnent beaucoup à croire pour ce qu’ils chantent com plaisamment leurs aventures amoureuses, au lieu que les autres hommes ont assez bien accou tumé de s’en taire. Ecoutons donc ceux qui parlent, puisque les autres sont muets; et quasi en toute occasion, pourvu qu’ils veuillent plaire, et c’est toujours leur souci, qu’ils s’adressent à quelque dame ou qu’ils haranguent un prince, nous entendons qu’ils ne cessent guère de déclarer que les siècles qu’espère la race humaine seront leurs humbles serviteurs.

CORNEILLE

Chez cette race nouvelle

Où j’aurai quelque crédit,

Vous ne passerez pour belle

Qu’autant que je laurai dit.

RONSARD

«Ronsard me célébrait du temps que j’étais belle...»

MALHERBE

Et trois ou quatre seulement.

Au nombre desquels on me range.

Peuvent donner une louange

Qui demeure éternellement.

MAYNARD

La gloire seulement

Que la Muse parfume,

Dure éternellement.

MALHERBE

Ce que Malherbe écrit dure éternellement.

MAYNARD

Tant qu’on fera des vers, les miens seront vivants.

GUILLAUME COLLETET

Tu mourras, et mes vers jamais ne périront.

Pour montrer que ces nourrissons des Muses ne cessent pas de marquer une constante opinion sur le propos des mêmes choses, je ne pense point à parler des simples rencontres de paroles ni de tant de poètes, si heureux de se muer en aimables échos qui, en leurs humbles recueils, se divertissent à montrer qu’ils ont pratiqué les vers fameux et qui, s’ils songent à l’alexandrin de Malherbe:

Le pauvre en sa cabane où le chaume le couvre, écrivent aussitôt, comme fit Gomberville:

Dans l’heureuse cabane où le chaume me couvre.

Ce ne sont point plagiaires. Certes, non! Devant le public qui sourit avec eux, ils emportent les tours de Notre-Dame, leur ajoutent un petit clocheton ou les ornent d’une glycine dont ils ont pris la bouture en leur jardin. Connaissez-vous Courval et ce poème où il nous rapporte les pro pos des oisifs, sur la promenade: «Ce sont les entretiens de la troupe mondaine.» Ronsard disait: Mignonne, et Courval dit: Madame:

Madame, allons au cours; allons voir si la rose

Que les rais du soleil ont ce matin déclose

N’a point perdu son pourpre et son beau teint vermeil,

Qui tout autre surpasse et du vôtre est pareil,

Et là nous pourrons voir en un petit espace

Cette rose effeuillée au milieu de la place,

Sa beauté, son odeur et son teint laissant choir,

Dans un si peu de temps du matin jusqu’au soir,

Et pourrons appeler marâtre la nature

Qui fanit de la rose en un jour la verdure;

Et lors, par son exemple, en cette nouveauté,

Nous cueillerons la fleur d’excellente beauté

Qui ternit par le temps; car la verte jeunesse...

–Dites: Etc... car je tombe en faiblesse. Mais Courval aujourd’hui nous montre le chemin. A nous les grands travaux! Et je veux, dès demain, profitant des loisirs qu’un dieu nouveau nous donne, mettre en quatorze pieds la rose et la mignonne!...

Rien, au reste, ni qu’ils s’imitent les uns les autres, volontairement ou à leur insu, rien de tout ce que vous pourriez me faire entendre ne saurait me détourner d’aimer les poètes. Ils disent tous la même chose? Nous le savions! Les petits copient ou reflètent les grands? Nous ne l’ignorions guère! Mais songez, de grâce, que s’ils ne pratiquent que fort peu de thèmes, c’est pour la raison toute simple qu’il n’en est point d’autres au monde que ceux-là qui soient en possession de nous émouvoir et de nous intéresser. De la seule pensée de la mort, certains feront jaillir les images du néant; d’autres en feront monter les chansons de l’amour et d’autres encore les visions de la vie éternelle. La matière est vaste; et les poètes n’ont point à nous révéler des vérités nouvelles. Si l’on exigeait d’eux de semblables trésors, ils ne trouveraient pas souvent l’occasion d’écrire. On leur demande seulement de nous enchanter d’âge en âge, sur le propos d’immuables réalités, et de les rendre présentes et vivantes à notre pensée, en émouvant d’abord notre cœur. C’est déjà bien assez difficile; et, de siècle en siècle, ils tentent de trouver les métaphores neuves et de composer les musiques inouïes, qui sauront porter en l’esprit des hommes les vérités qui demeurent toujours les mêmes. Ces jeux de l’imagination et ces séductions de l’harmonie, ce sont les impostures des poètes, comme parlent certains. Elles sont indispensables.

L’homme est de glace aux vérités;

Il est de feu pour les mensonges.

Mais dans le prodige des lyres, les mensonges ne sont que les messagers de la vérité. Ces dia bles portent pierre et souvent bonne pierre.

–Eh! monsieur, je suis las de ces antiques vérités, encore qu’elles ne cessent d’être les nôtres, je l’avoue. Mais dans un monde si nouveau...

–Le pensez-vous?

–Ne pourrait-on, par exemple et pour nous prendre aux entrailles, composer quelques poèmes sur les avions?

–Je n’y verrais certes rien à redire et bien au contraire; mais ce nouvel art de glisser dans les airs, croyez-vous qu’il vous apporte, en des vers, ce que vous en attendez? L’expérience a déjà été faite quand on a, jadis, chanté les navires et vous m’accorderez qu’il y avait, dans les temps anciens, quelque danger–il en est encore, hélas!–à s’abandonner en une pauvre barque, sur des mers inconnues, dangereuses et pleines de pirates; et le poète a chanté qu’il avait sur le cœur une cuirasse faite de trois planches de chêne et de trois lames de bronze, celui qui avait osé, le premier, confier un radeau misérable à la tempête.

–Horace n’avait pas vu les premiers navires! Il évoquait, en ses vers, une époque fabuleuse; tandis que nous avons vu... Mais enfin je l’ai vu...

–... Vu de mes yeux, vous dis-je!

–Est-ce quelque propos de sens si dépourvu?

–Je l’ai vu, dis-je, vu, de mes propres yeux vu, ce qu’on appelle vu.

–C’est un nouveau prodige! Et vous pouvez bien mêler vos souvenirs de La Fontaine et de Molière!... Nous avons vu les premiers avions qui s’envolaient. Nous en avons reçu un coup dans la poitrine. N’est-ce point une émotion digne d’être chantée?

–Sans doute! Mais un poète ne pousse pas seulement d’amples exclamations et, pour exprimer ce qu’il sent devant nos miracles aériens, que pourra-t-il faire? Il chantera l’audace de nos pilotes–et c’est le thème de la nature vaincue; –les triomphes de notre science–et c’est le même, et c’est le thème de la vie, qui enferme tous les travaux humains; il nous fera trembler à la pensée du risque–c’est la vie et la mort, thèmes déjà cités; il portera ses palmes aux héros qui tombent de l’azur,–et c’est le thème de la gloire. «Icare chut ici le jeune audacieux...» Si vous avez le loisir de relire l’ode d’Horace, que vous sembliez dédaigner quelque peu, vous y pourrez rencontrer plusieurs de ces motifs... Victor Hugo, dans l’azur de ses rêveries, considérait un navire aérien. C’était sa manière de peindre les ballons de son temps; et son Plein Ciel n’est qu’un flamboyant lieu-commun de morale. Voyez-vous son aérostat?

–Grâce à lui la concorde...

–La concorde?... La bombe est la gerbe des cieux; Il va, rempart mobile au ciel mystérieux.

Mitrailleuse dans les nuées...

Est-il rien qui puisse vous étonner en mon dicours? Ne savez-vous pas que la poésie est faite d’idées générales? Les sonnets de Ronsard, sans doute, et la plupart des poèmes ne sont qu’anecdotes, et il le faut, car il faut au poète une aventure personnelle où il s’émeuve, s’enflamme ou pleure; mais ces mêmes sonnets, s’ils nous touchent encore, c’est pour ce qu’ils sont formés de ces sentiments et de ces pensées qui vivent en tous les hommes. Ne pensez pas échapper au général ou bien renoncez à la poésie, et vous perdrez un trésor, et vous feriez bien de la peine, si votre exemple avait de l’efficace, aux poètes qui, déjà, sont assez malheureux.

Nous en sommes tombés d’accord: ce n’est point du produit de leurs vers qu’ils peuvent penser à payer le loyer de leur maison, et si vous évoquez l’ombre d’un Fouquet ou d’un Mécène, vous ne faites que montrer plus vivement que les poètes ne sauraient trouver leur pain qu’aux libéralités de quelque puissant.

Je ne songe point, au demeurant, à vous peindre aujourd’hui tous leurs chagrins ni toutes leurs misères ni à vous persuader qui si Platon les voulait exiler, c’était pour la terrible raison que ce cruel était poète lui-même. D’autres les voudraient voir en prison.

–En prison!

–Je l’entends pour le bien de la poésie; et c’est aussi l’opinion de ces juges. Vous vous rappelez qu’il n’y a guère, une pauvre femme de ménage fut menée, à Paris, devant le tribunal, pour quelque méfait et qu’elle proclama son bonheur de se trouver captive, comme elle l’était depuis quelques jours, en attendant justice. Les magistrats s’étonnèrent.

–C’est, dit-elle, qu’en mon cachot, j’ai découvert ma vocation: je suis poète.

Ne riez pas ou bien riez, autant qu’il vous plaira, mais songez que le savant M. Pierre Champion, en son François Villon, qui est l’un des ouvrages les plus utiles, en même temps qu’agréables, que l’on connaisse, nous enseigne les bienfaisants effets de la prison sur les poètes: «N’est-ce pas, par excellence, écrit-il, l’industrie secrète du prisonnier que cet enchâssement ingénieux des mots dans un nombre et une harmonie?... Dans cette solitude, le battement du cœur s’entend mieux et s’achève en rythme... Un Char les d’Orléans doit peut-être à sa prison l’attendrissement de sa poésie, un Villon, la véhémence de la sienne, un Philippe de Commynes, sans doute, la gravité de son jugement.»

–Marot...

Marot, le pauvre, y fut aussi,

Dont connut peine et grand souci,

Criant à tous miséricorde!

Il y gémit en lourd danger.

Y faut-il tous autres loger,

Pour qu’ils méditent sur la corde?

–Jules Renard amèrement écrivait, à propos d’Oscar Wilde: «Si chacun de nous passait une année ou deux en prison, la littérature y gagnerait sans doute.»

–Les prosateurs, maintenant! C’est la trappe d’Ubu!

–Eh! je ne suis point si sûr que vous que M. Pierre Champion ne se montre fort raison nable.

–Vous voulez faire incarcérer les poètes et ils écriront, pour vos délices, de belles poésies, comme l’ortolan compose sa graisse, pour votre table, dès qu’il est captif dans les ténèbres!

–Je n’ai point le cœur si mauvais! Vous parlez au lieu de m’entendre. Ne pensez-vous pas que la méditation, dans la solitude, serait fort profitable à tous les hommes et singulièrement aux poètes? Vous n’en doutez pas, je pense; ou bien, vous feriez l’éloge de ces improvisateurs qui démêlent leur propre pensée à mesure qu’ils bâclent leurs vers. Les poètes, eux aussi, et non pas seulement les politiques, pour songer au mot de Renan, auraient grand besoin de faire oraison. Mais tout les divertit en ce monde, où le plus humble des spectacles leur paraît être un prodige. Ils sont chose légère et vont de fleur en leur, et d’objet en objet...

–Mais celui-là même, dont vous estropiez les vers...

–La Fontaine méditait toujours; on l’a déjà dit; et j’ajouterai que cet air hébété, qu’on lui trouvait souvent dans les compagnies, n’était pas la marque, quoi qu’en pensent certains, de je ne sais quelle simplicité d’esprit, que tous ses vers démentent, mais le signe qu’ayant jugé, dès le potage, que les convives n’étaient que des sots, il s’était replié en lui-même pour jouer seulement avec ses beaux rêves.

C’était sa prison; et celle que nous peint M. Pierre Champion, je ne l’entends ainsi qu’à la façon d’une limite, comme parlent les personnes habiles aux mathématiques; et je suis assuré que l’historien de Villon plaint, comme nous le faisons, les poètes que leur mauvais destin enferme en un véritable cachot.

–Je ne comprends guère qu’il se trouve encore des poètes! Tout ce que nous venons de dire de leur sort, les débutants le savent aussi bien que nous.

–Chacun pense qu’il vaincra. Il sait tout, mais ne croit rien. Il ne croit qu’en son génie qui saura crever tous les obstacles, comme une écuyère s’élance, en souriant, aux cercles de papier. Je ne sais, dit Régnier, parlant de son père:

Je ne sais, mon ami, par quelle prescience,

Il eut de nos destins si claire connaissance,

Mais, pour moi, je sais bien que, sans en faire cas,

Je méprisais son dire, et ne le croyais pas,

Bien que mon bon démon souvent me dit le même.

Mais quand la passion en nous est si extrême,

Les avertissements n’ont ni force ni lieu,

Et l’homme croit à peine aux paroles d’un dieu.

Allez donc prêcher une flèche à l’instant que la corde vibre sous ses plumes! Et peut-être conviendrait-il de partager les hommes en deux classes: ceux qui ne travaillent que pour assurer leur subsistance; et ceux qui, en leur labeur, ne voient ni n’aiment que leur labeur et qui, pour le poursuivre, consumeraient leurs propres biens, s’ils en ont, comme l’autre jetait ses chaises et son armoire dans la flamme, afin de voir enfin luire l’émail. Ne pensez pas que cette classe soit surtout celle des fols. C’est du moins celle où fermente le précieux et spirituel nectar des hommes. Combien sont-ils qui pâlissent et s’épuisent à leur œuvre! Je songe à des explorateurs, à des missionnaires, dans les forêts lointaines, où règnent les serpents et les fièvres mortelles; à des savants qui, dédaigneux de tous les biens, ne veulent plus quitter leur laboratoire, où, dans une humble éprouvette, ils découvrent les secrets de l’Univers; à des poètes, qui, dans les tempêtes de la mer quotidienne, élèvent un manuscrit au-dessus des vagues, ainsi que faisait l’autre en son fameux naufrage.

Que les poètes soient, en leur sort, misérables, au sens où l’entendent les bonnes gens, il n’en faut pas douter; mais il nous faut les envier, s’ils puisent un réconfort et une volupté perpétuelle dans la contemplation de leur propre gloire, qu’ils regardent déjà, tandis qu’elle monte, comme un soleil, sur les flots du futur.

Ce n’est, le plus souvent, qu’illusion d’optique. Il n’importe, en l’espèce, si les grands poètes et les mauvais rimeurs trouvent, en cette vision, un bonheur quotidien dont nous ne savons que rêver.

TOUTE LA VÉRITÉ SUR ŒDIPE...

Table des matières

à Maurice Rat.

JE ne sais comment, par cette soirée d’hiver, nous nous mîmes à parler d’Œdipe ou, s’il faut tout vous avouer, car je n’ai rien oublié de nos propos, Mme Baramel avait depuis un moment entrepris d’imaginer le costume que porteraient les plus fameux héros de la légende et de l’histoire, s’ils vivaient encore parmi nous; et comme elle alléguait que le malheureux père d’Antigone devrait être vêtu d’un complet veston noir, très ajusté, précisait-elle, mais rafraîchi d’une rose rose qui marquât son innocence, l’un de nous voulut évoquer une antique peinture où le pensif Œdipe au flanc d’un vase grec est assis devant le Sphinx: il est coiffé d’un chapeau mou, comme on en voit encore sur la tête de quelques poètes; des lanières de cuir montent de ses sandales et s’enroulent à ses jambes, cependant que de ses épaules descend un manteau court.

–Œdipe, dit M. Lalouette, est un personnage qui ressemble à la plupart de nos contemporains...

Et comme l’on se récriait, il poursuivit:

–... je veux dire sur ce point précis que tant que son existence est toute pleine d’étonnantes aventures, il ne comprend rien à ce qu’elles sont réellement. Combien d’hommes dans notre siècle et dans tous les siècles,–mais le nôtre paraît singulièrement obscur–qui n’ont rien deviné ni ne devinent rien des secrets dont ils ne voient autour d’eux que les quotidiennes apparences.

–J’entends bien, dit M. Polyphème Durand, que nous pensons tous connaître Œdipe tel qu’il fut; et ce n’est donc point pour vous étonner que je prendrai licence de rappeler ici qu’il était fils de Laïus, roi de Thèbes, et de Jocaste. L’oracle avait prédit à son père qu’il trouverait en cet enfant son propre assassin dont la mère deviendrait l’épouse. Laïus, qui donnait assez bien dans la superstition, mais on ne l’en saurait peut-être point blâmer, décida de perdre ce nouveau-né. Recueilli par un berger, le nourrisson fut offert à Polybe, roi de Corinthe, qui, vous le savez, l’éleva comme son fils. Devenu jeune homme, Œdipe, qui se croyait enfant de Polybe, rencontra, dans un chemin creux de la Phocide, son vrai père Laïus qu’il ne connais sait point et le tua d’un coup de bâton pour ce que le bonhomme refusait de lui laisser le passage. Arrivé devant Thèbes, il devina l’énigme du Sphinx, et le monstre, qui désolait le pays, se jeta dans la mer où il mourut aussitôt. Son vainqueur épousa la souveraine, qui était Jocaste, dont il ne savait rien sinon qu’elle régnait en ces lieux.

–De grâce!... Nous savons tout cela!

–Ne vous avais-je point dit que je ne pensais guère vous surprendre? Il n’est pas mauvais pourtant, si l’on veut poser un problème, d’en rappeler les données, et je ne prétends point que je les aie toutes évoquées en mon petit discours, mais je les ai sans doute en assez grand nombre ranimées pour qu’il nous soit aisé de retrouver aux arabesques, si je l’ose dire, de cette fable vénérable et monstrueuse quelques-unes des aventures qui se montrent, dans la race des hommes, assez coutumières.

–Comptez-vous nous confier des horreurs? demanda Mme Baramel d’une voix inquiète, tandis qu’elle rougissait agréablement.

–Point du tout! Mais je songe à un tout autre Œdipe, qui est un enfant charmant et c’est-à-dire assez insupportable, qui ne veut point manger son potage et qui tape sur son assiette avec son petit couteau pour le seul plaisir de faire du bruit. Il tire la queue du chat qui dort; il ouvre la cage pendue au mur et les deux perruches bleues s’envolent. Son père lui dit:

–Tu feras le malheur de tes parents!...

Sont-ce là des paroles que les enfants n’ont jamais entendues? On ne pense guère pourtant que leur père, avant de les prononcer, ait pris soin de consulter les oracles! Je crois ouïr, du fond des siècles, la voix terrible de Laïus, un soir que le petit Œdipe refuse de s’en aller au lit:

–On aurait beau le pendre par les pieds, on ne ferait rien de cet enfant!

Cette parole ne sera pas perdue. Elle franchira l’océan des âges, comme disait l’autre. Mais vous savez ce qu’est une phrase, dès qu’elle se prend à voguer ou à voler. De bouche en oreille et d’oreille en bouche, elle se modifie: on nous assure maintenant que le petit Œdipe fut réellement pendu par les pieds. Les personnes savantes qui pratiquent l’étymologie vous diront que cette vérité demeure inscrite dans le nom même de l’enfant et qu’Œdipe ne signifie rien autre que pieds enflés.

Mon oncle Philippe, quand j’avais six ans, me menaçait parfois d’un terrible supplice. Si je ne savais pas un mot de ma leçon, il me faisait entendre une harangue qui s’achevait toujours ainsi:

Je te ferai subir des peines sans pareilles

En te mettant la tête entre les deux oreilles.

Je tremblais et, alors que mon oncle me disait tout autre chose, il me semblait que mes deux oreilles allaient m’entrer dans la cervelle. Mais comment aurais-je distingué le sens des mots qu’il prononçait? J’étais trop effrayé de sa colère et des tonnerres de sa voix. L’oncle Philippe était un excellent homme; on le voit bien aux maux qu’il voulait me faire souffrir et je pense que le bon Laïus n’était pas, au fond, plus redoutable. Jocaste baissait la tête et quand le roi s’était tu, elle consolait le petit garçon, en lui disant tout doucement qu’il n’était pas encore coutume de pendre les enfants par les pieds. Œdipe souriait.

Quand il eut dix-sept ans, on décida qu’il passerait deux ou trois années à l’université de Corinthe, ville savante où l’on chérissait les beaux-arts. La Béotie était, comme disent aujourd’hui les bonnes gens, un peu provinciale, et les familles dont les récoltes étaient assez bonnes, ne manquaient pas d’envoyer leurs adolescents dans la ville fameuse au bout de l’isthme, où ils apprenaient l’art de bien parler ou de ne pas dire, du moins, trop de sottises après dîner. Les programmes des écoles corinthiennes étaient établis par une commission que présidait le souverain lui-même; c’est dire que tous les élèves recevaient le même enseignement où se marquait la paternelle doctrine du monarque et l’on ne s’étonnera donc point que les auteurs de la légende en soient venus à déclarer, par une manière de fiction, que Polybe avait élevé Œdipe comme son fils, encore que l’enfant de Laïus n’eût jamais sans doute échangé quatre paroles avec le roi de Corinthe.

Que ce jeune homme ait quitté cette célèbre université fort ébloui de soi-même, ce n’est point chose qui puisse étonner personne et l’on connaît assez que ce n’est pas d’ordinaire à vingt ans que l’on manque de confiance en sa propre vigueur, science et destinée. On a tout appris, comme l’on sait, et revenu dans sa province agricole, le brillant Œdipe, tout bouillonnant sous ses couronnes scolaires, crut pouvoir briser par le moyen de trois ou quatre syllogismes bien déduits les bonnes et sages raisons que lui opposait son père sur le propos de je ne sais plus quelle affaire. On n’ignore pas que les syllogismes crépitent comme des mitrailleuses, mais que si le tireur est encore novice, il lui arrive souvent de ne les charger que de cartouches dépourvues de balles. Les personnes d’âge s’irritent alors et non point certes de n’être pas tuées; mais elles supportent malaisément qu’on pense leur faire la leçon par le moyen d’une si bruyante et vaine mousqueterie. Œdipe s’emporta comme s’il oubliait qu’il parlât à son père ou, s’il vous plaît mieux, comme s’il ne savait pas que ce fût à son père qu’il adressât ses impérieux et dérisoires discours, et le vieux Laïus en vint à lui dire:

–Alors, vraiment, je n’existe plus!... –phrase dont on a fait ce que vous savez et d’où est née la fable du meurtre dans le chemin creux. Le roi sentait d’ailleurs, et ne se trompait point, combien Jocaste admirait la vigoureuse éloquence du jeune homme. Ne l’avait-elle point porté et mis au monde? Comment ne l’eût-elle pas trouvé parfait? «Mes petits sont mignons, beaux, bien faits, et jolis sur tous leurs compagnons.» On l’a déjà dit, et c’était un célèbre hibou qui parlait. Comment la jeune reine n’eût-elle pas pris parti, fût-ce en silence, pour son fils? Le monarque était déjà d’un autre temps. Il ne peut, songeait-elle, évidemment, rien entendre aux raisons des générations nouvelles. Il faut que les jeunes restent avec les jeunes. Il convient que les vieux demeurent avec les vieux pour ne s’égarer point jusqu’à ne pas admirer un enfant qui vient d’achever de si belles études et qui a découvert, comme en se jouant, le terrible secret du Sphinx... Ainsi rêvait-elle.

Laïus traînait mélancoliquement des jours pensifs, aussi triste en sa maison que s’il n’y était plus, ainsi que dans ces familles où les commandements de la morale sont respectés et honorés, mais où la mère et les enfants font une alliance si naturelle et si complète que le père n’y peut plus être compris. Nous sommes loin de l’Œdipe, Madame, que les poètes nous ont peint, mais vous démêlerez sans peine qu’il leur a suffi de pousser au tragique et au monstrueux des événements bien ordinaires et assez généraux pour construire cette légende qui nous épouvante encore.

Qu’est-ce qu’Œdipe sinon et tout simplement la lutte éternelle entre les générations qui se succèdent et où les femmes prennent parti et comme naturellement pour la jeunesse et la nouveauté? Œdipe vieillira. Il épousera une bergère ou une princesse: il aura des enfants à son tour et verra renaître la même bataille où son âge l’aura mis du côté du couchant. C’est alors qu’il comprendra. On dit au Béarn: Qui vit trop vieux voit trop de choses... Et les poètes proclameront que pour ne plus rien voir du tout, Œdipe s’est crevé les yeux. C’est une allégorie, Madame, et dont vous ne croirez pas un mot, car la sagesse se refuse à distinguer rien de terrible, malgré la tradition, dans une légende où le grand secret qui faisait trembler Thèbes et que détenait le Sphinx n’était qu’une pauvre devinette qui n’amuserait même pas un enfant de dix ans.

–Une devinette!

–L’avez-vous oublié! Le Sphinx demandait aux voyageurs épouvantés: Qui a quatre pieds le matin, deux à midi et trois le soir? Œdipe répondit: C’est l’homme, pour ce qu’au crépus cule de sa vie il s’appuie sur un bâton, après avoir, dans son enfance, marché sur les pieds et les mains. Voilà bien de quoi faire perdre leur temps aux gens qui passent! Œdipe... Ah! Ma dame, parlons, s’il vous plaît, de quelque légende plus sérieuse.

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16 yanvar 2025
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4064066300791
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