Kitabı oxu: «Le cardinal Manning»
Victor Quatre-Solz de Marolles
Le cardinal Manning

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066304386
Table des matières
AVANT-PROPOS
PREMIÈRE PARTIE
I
LE MOUVEMENT D’OXFORD
MANNING ET LES «TRACTARIENS»
DEUXIÈME PARTIE
1
LE LIBÉRALISME
MANNING AU CONCILE DU VATICAN
L’ŒUVRE ÉCRITE DE MANNING
TROISIÈME PARTIE
I
L’ŒUVRE SOCIALE
RÉSULTATS RELIGIEUX
LA QUESTION OUVRIÈRE ET LE MOUVEMENT SOCIALISTE
ŒUVRES SOCIALES
L’ACTION POPULAIRE
MOUVEMENT D’IDÉES SOCIALES
DIGNITÉ DU TRAVAIL
DROITS DU TRAVAIL
DURÉE DU TRAVAIL
LE SALAIRE
LA CORPORATION
LÉGISLATION INTERNATIONALE
LA LIBERTÉ DE L’EGLISE
LES DERNIERS JOURS
AVANT-PROPOS
Table des matières
Ce livre a moins pour but de donner au public une biographie détaillée de l’illustre cardinal, que d’étudier l’influence qu’il a exercée sur son siècle.
Le cardinal Manning est incontestablement une des grandes figures de l’époque. Bien que très Anglais de caractère et de tempérament, il nous appartient, en tant que prince de l’Eglise, ayant joué un rôle prépondérant dans le monde catholique.
C’est là de l’internationalisme de bon aloi: celui qui établit entre les hommes de nationalités diverses une communauté d’origines, de foi et d’espérances, une solidarité d’intérêts spirituels, qui ne fait qu’affermir les sentiments du patriotisme, tout aussi bien que l’amour de la patrie affermit l’amour de la famille.
Manning, Anglais de race, de cœur et de génie, est essentiellement catholique par son action. Comme tel, il appartient à tous les catholiques, parce que sa destinée, sa vocation providentielle l’a mis en situation de combattre la révolte de l’homme contre Dieu, sous ses trois formes: le protestantisme, le libéralisme et le socialisme.
La lutte contre le protestantisme fut la première, et certainement la plus méritoire. La Réforme, pour lui, s’identifiait avec la patrie; l’Église anglicane était sa mère; il ne voulait pas la séparer de la tradition apostolique, et une de ses plus dures épreuves, après sa conversion, fut de reconnaître que l’ordination qu’il avait reçue n’était pas valable. Mais il aimait sa patrie pour elle-même, et il comprit que la meilleure manière de travailler au bien de l’Angleterre, était de lui montrer la route de la vérité intégrale, en allant lui-même vers Rome.
Alors il se trouva en présence d’un autre adversaire de l’Église, le faux libéralisme, qui, sous des apparences trompeuses de science et de progrès, tend à ébranler l’autorité divine, à établir l’homme dans une complète indépendance morale, en un mot, à se passer de Dieu. Contre cet ennemi, Manning estimait qu’un seul principe était efficace, le principe d’autorité. La moindre atteinte à ce principe lui paraissait un danger, et c’est ce qui lui rendit suspect le libéralisme catholique, malgré les bonnes intentions de ses partisans. On sait avec quelle ardeur il apporta son concours à la promulgation du dogme de l’infaillibilité du Pape, comme consécration solennelle du principe d’autorité.
Cette œuvre accomplie, il pouvait appliquer tout son zèle à son ministère pastoral. Son cœur le poussait vers les classes laborieuses dont il connaissait les souffrances, pour avoir vécu en contact avec elles, dès les premières années de son sacerdoce. Et tout de suite se dressa devant lui l’erreur socialiste, cet autre fruit de la révolte de l’homme contre Dieu. Le socialisme ne veut pas reconnaître d’autres destinées pour l’homme que la vie présente; peu lui importent les compensations éternelles; il veut le paradis sur terre. Les inégalités sociales sont l’obstacle au bonheur universel: toute la question sociale est là.
Manning jugeait que, pour résoudre ces redoutables problèmes, il ne suffit pas de les nier, mais qu’il faut les aborder de front, et porter remède aux maux qui les font naître. La religion seule a le secret de ces remèdes, et, si elle ne supprime pas les inégalités sociales, elle rétablit l’équilibre, en enseignant à chacun le devoir de justice. Il fut un des promoteurs du mouvement de réorganisation sociale qui s’est produit au cours du siècle dernier, et dont le Chef de l’Eglise a défini les règles dans un enseignement suprême.
Telle est, dans son ensemble, l’œuvre du cardinal Manning. C’est sous ce triple aspect de la lutte contre le protestantisme, contre le libéralisme et contre le socialisme, qu’il a paru intéressant de l’étudier, pour faire ressortir la mission que la Providence lui a confiée, dans le cours de sa longue et laborieuse carrière
1er novembre 1904.
PREMIÈRE PARTIE
Table des matières
MANNING ET LE PROTESTANTISME
I
Table des matières
LES PREMIÈRES ANNÉES. — L’ÉGLISE ANGLICANE
Henry-Edouard Manning est né le 15 juillet 1808 à Totteridge, maison de campagne de ses parents, située dans le canton de Heresford. Son père, William Manning, était membre de la Chambre des communes et directeur de la Banque d’Angleterre; sa mère, Mary Hunter, était sœur du lord-maire de Londres, sir Charles Hunter. Il fut baptisé suivant le rite anglican, le 25 mai 1809, et reçut de sa mère les premiers enseignements religieux.
Il fit ses études élémentaires à Harrow School, célèbre et ancien collège fréquenté par la jeunesse aristocratique. Plus enclin aux exercices physiques qu’aux travaux de l’intelligence, il devint, dit-on, très habile au jeu de cricket; aussi son père, qui le destinait aux ordres, jugea-t-il nécessaire de le mettre en situation d’acquérir une instruction sérieuse, et le fit entrer au collège de Balliol, à Oxford. La date de son inscription est du 2 avril 1827.
Henry Manning avait à cette époque dix-neuf ans. Ce fut pour lui le point de départ d’une vie studieuse et d’une noble ambition. Aut Cæsar aut nihil, disait-il dans son jeune enthousiasme. L’ambition est un sentiment élevé quand il a pour but le bien à accomplir. Ses succès parmi ses camarades justifièrent sa devise.
Tout le monde connaît la réputation de cette fameuse Université d’Oxford, fondée au XIIIe siècle, avec ses vingt-quatre collèges, ses vastes édifices, ses riches bibliothèques, ses galeries de tableaux, ses musées, ses treize cents étudiants, véritable pépinière de littérateurs et d’hommes d’Etat. Les trois années que le jeune étudiant passa dans ce milieu d’élite furent aussi fécondes pour l’élévation de son caractère que pour le développement de son intelligence, et le fortifièrent contre les épreuves de la vie. La première qu’il eut à subir fut cruelle.
Son penchant l’entraînait vers la carrière politique plutôt que vers l’état ecclésiastique auquel son père le destinait d’abord. Ce dernier avait facilement accédé à un désir qui s’accordait avec sa propre qualité de député à la Chambre des communes, et ce fut pour lui un amer chagrin de devenir l’obstacle involontaire aux légitimes ambitions de son fils. La ruine s’abattit subitement sur sa maison et l’obligea à une liquidation honorable mais complète de sa fortune. Il ne survécut que peu d’années à ce désastre.
Le coup fut rude pour Henry Manning; il ne voulut pas renoncer tout de suite à ses projets, et chercha à se créer une situation indépendante, en se faisant donner une modeste place de surnuméraire au ministère des colonies. Mais une telle vie ne pouvait convenir à ses aptitudes. Il s’en rendait compte, et bientôt, à la voix de sa conscience, se joignit une voix sympathique, celle de miss Bevan, la sœur d’un de ses amis d’Oxford, âme profondément religieuse, pénétrée de la lecture des Saints Livres, et dont la douce influence dirigea les pensées d’Henry Manning vers des aspirations plus hautes. Après de rudes combats intérieurs, mûri par le malheur et la méditation, il prit courageusement son parti, et se fit recevoir comme agrégé au collège de Merton, à Oxford, pour se préparer à sa mission par de solides études théologiques. Le 23 décembre 1832, il recevait les ordres des mains de l’évêque d’Oxford.
Ses débuts dans la carrière ecclésiastique furent heureux et faciles; il semblait que la Providence voulût lui donner la prompte récompense de sa résolution. Nommé dans les premiers jours de janvier 1833 suffragant, c’est-à-dire vicaire de la paroisse de Livington-Graffham, il en devenait recteur dès le mois de mai suivant, à la mort du titulaire, le Révérend John Sargent, son parent. La situation d’un curé de campagne en France ne donne pas une idée exacte de celle que peut occuper un clergyman anglais. Le curé de Livington était le fils de la châtelaine du lieu, à qui appartenait le droit de collation de la cure. Or, il laissait une charmante fille, miss Caroline Sargent, dont la main fut accordée à Henry Manning, en même temps que le bénéfice.
Nous ne saurions faire de cette période de la vie de Manning une plus saisissante appréciation que celle qu’en donne M. Francis de Pressensé :
«Marié, renté, haut placé, il était dans la plus enviable des situations.
» Ce bonheur même avait des dangers. Qui sait, au cas où il se serait prolongé, si le recteur de Livington, mari d’une femme accomplie, peut-être entouré d’enfants, en possession d’un joli revenu, à la tête d’une importante paroisse, sur le chemin des dignités, ne serait pas peu à peu descendu au niveau de ce clergé confortable, respectable, honnête; bienveillant, bien renté, bien nourri, qui offre force bons pères de famille, peu d’ascètes ou de saints, et qui croit davantage aux sages préceptes de l’économie politique orthodoxe qu’à la divine folie de la charité ? Dieu le préserva de ce péril. Il lui laissa l’écorce de son bonheur, cette position éminente, ce luxe, ces chevaux qu’il aimait et dans la connaissance desquels il était passé maître, tout ce décor extérieur que Manning lui-même repoussa d’une main ferme, dès qu’il eut fait ses premiers pas dans la voie du renoncement: mais il le frappa en plein cœur.
» Après quatre ans d’une félicité sans nuages, sa femme lui fut enlevée .»
Caroline Sargent mourut d’une maladie de langueur, le 24 juillet 1837.
Atteint dans ses plus chères affections, Manning s’enferma dans un silence absolu, et nul ne put mesurer la profondeur de la blessure dont fut déchiré son cœur. Sa douleur ne se trahissait que par ses larmes, lorsque seul il allait s’agenouiller au cimetière de Livington. Mais il est permis de considérer cette date comme la marque providentielle d’une nouvelle destinée.
L’accomplissement du devoir est l’unique refuge dans les grandes douleurs. Le recteur de Livington s’y dévoua plus fidèlement que jamais. Il partagea sa vie entre l’étude et l’exercice du ministère pastoral. Il le fit avec tant de zèle, que bientôt ses forces le trahirent, et qu’il dut s’imposer quelque temps de repos dans un climat plus doux. Il passa l’hiver de 1838 à Rome. Quelque temps après son retour, il perdit son évêque Otter, dont le successeur, Shuttleworth, reconnaissant bientôt son mérite, l’appela, en décembre 1840, aux fonctions d’archidiacre du diocèse de Chichester, ce qui équivaut, pour nous, à celle de vicaire général.
Un champ plus vaste s’ouvrait à l’activité de Manning. La matière ne manquait pas. De nombreux abus s’étaient introduits dans ce clergé exposé par sa richesse même aux dangers du relâchement et aux écarts de doctrine. Le jeune archidiacre, encouragé par l’évêque Arshurst Turner, successeur de Shuttleworth, ne ménagea ni son temps ni sa peine à l’accomplissement des réformes les plus urgentes, multipliant ses tournées, prêchant de sa parole et de son exemple. La collection de ses sermons, de 1840 à 1850, forme un recueil de quatre volumes, publiés à Londres en 1850. Sa réputation d’orateur se répandit promptement et dépassa les limites du diocèse.
Une seconde phase semblait donc s’ouvrir dans sa vie, celle des honneurs et de la renommée, après la période de bonheur paisible que la mort de sa femme avait close. Archidiacre à trente-trois ans, orateur apprécié dans le meilleur monde, lié avec des personnages en vue de l’Eglise anglicane et du Parlement, il paraissait appelé aux plus hautes destinées.
Une circonstance éclatante le mit particulièrement en évidence. Depuis quelques années, le monde anglican se préoccupait d’un mouvement d’idées parti de l’Université d’Oxford, et qui prenait des développements inquiétants pour l’autorité du High Church ou Eglise officielle. Le jeune archidiacre de Chichester parut indiqué pour combattre ces tendances suspectes de catholicisme. Sur la désignation du vice-chancelier d’Oxford, il fut chargé de prononcer, le 5 novembre, le discours solennel d’usage dans la cérémonie instituée pour célébrer l’anniversaire de la conspiration des poudres. Il le fit avec succès, et répondit à l’attente de ses coreligionnaires en attaquant avec violence les pratiques et les doctrines romaines comme ayant inspiré ce complot criminel.
L’invective et l’imprécation sont, on le sait, les grands arguments de la Réforme contre Rome. Ce langage était de circonstance, et pouvait flatter les passions sectaires; il n’était pas de nature à satisfaire une âme anxieuse de la vérité, telle que l’était l’âme de Manning, et déjà, sans doute, il éprouvait le sentiment de la contradiction qui s’établissait entre les affirmations de sa parole et les préoccupations de sa pensée.
Son discours du 5 novembre avait le caractère d’une manifestation publique en réponse a un acte d’une haute gravité, dont le monde anglican se montrait fort ému, la retraite du docteur Newman, le principal initiateur de la célèbre évolution connue sous le nom de mouvement tractarien ou mouvement d’Oxford,
Pour l’intelligence des faits, il est nécessaire de reprendre brièvement l’historique de ce mouvement.
LE MOUVEMENT D’OXFORD
Table des matières
En 1827, lorsque Henry Manning entra au collège de Balliol, à Oxford, la célèbre université renfermait un groupe d’hommes jeunes et studieux, fiers de leur titre de fellow, et soucieux du bon renom de leur profession religieuse.
Les plus connus d’entre eux sont: John Keble, né en 1792, poète et compositeur d’hymnes et de cantiques sacrés publiés en 1827, dont le succès eut à l’époque un grand retentissement; son disciple ou pupille Richard Hurrel Froude, âme délicate et pure ouverte aux aspirations de la piété la plus tendre; John-Henry Newman, nature contemplative et profonde, éclairée d’une vive intelligence, ardent à la recherche de la vérité ; Pusey, esprit posé, animé d’une piété sérieuse et douce, d’un zèle ardent pour le salut des âmes.
Entre ces hommes d’élite, il s’était établi un rapprochement fondé sur le sentiment de la décadence religieuse du protestantisme anglais. Au milieu des sectes innombrables, qui se partageaient la population, il était difficile de trouver un lien commun, une tradition certaine.
La foi reposait sur des données vagues; il n’y avait plus ni culte à la Sainte Vierge, ni croyance à la communion des Saints, au purgatoire, à la présence réelle, ni de cérémonies religieuses; le culte se réduisait à de simples commémorations eucharistiques, à des prédications morales et philosophiques; il ne restait rien pour réchauffer le cœur et alimenter les sentiments affectueux. Le clergé anglican jouissant de bonnes prébendes, s’arrangeait de cet état de choses, et menait la vie paisible d’honorables fonctionnaires.
Nos jeunes fellows souffraient de voir cet abandon des âmes, et cherchaient les moyens de remédier à la maladie de langueur dont le pays semblait atteint. Le bill de 1873, réduisant de moitié le clergé anglican d’Irlande leur fournit l’occasion d’agir.
Cet acte du pouvoir, peut-être justifié par l’inutilité du personnel supprimé, n’en était pas moins une usurpation de l’État dans les affaires ecclésiastiques, un attentat contre la dignité de l’Eglise établie. Le 14 juillet 1833, du haut de la chaire sacrée, John Keble dénonça dans un sermon demeuré célèbre, ce qu’il appelait «une apostasie nationale». Quelques jours après, le 9 septembre, parut un écrit de trois pages, sans signature, intitulé : Tract for the lime, portant cette inscription: «A mes frères dans le sacré ministère, les prêtres et les diacres de l’Eglise d’Angleterre, ordonnés pour cela par le Saint-Esprit et l’imposition des mains.» L’auteur invoquant le souvenir trop oublié de la succession apostolique, conjurait les ministres du Seigneur de sortir de leur léthargie, et de rendre courage à leur Eglise, courbée sous la domination de l’Etat.
Ce tract était écrit de la main de Newman d’accord avec ses amis Keble et Froude. Un deuxième suivit peu après, s’attaquant directement au bill voté contre les droits de l’Eglise. D’autres écrits pareils se succédèrent ensuite, traitant des sacrements, de la liturgie, de la discipline, de toutes les questions pouvant intéresser la vie religieuse. Le quatrième tract fut composé par Keble, le cinquième par John William Bowden. Mais c’est Newman qui donna la plus grande somme de travail, et y consacra toute son ardeur et son talent.
L’effet produit par cette publication fut considérable. Comme les moyens de communication actuels n’existaient pas, on distribuait les tracts de toutes sortes de manières, par des amis, par des porteurs qui parcouraient les campagnes, et les remettaient aux clergymen. Les critiques assez vives qu’ils contenaient semaient l’étonnement et l’émoi parmi ces pasteurs d’humeur pacifique. Que venait-on leur parler de zèle, de renoncement, de mortification? D’où sortaient ces réformateurs d’un nouveau genre? Savaient-ils eux-mêmes de qui ils tenaient leur autorité ?
Cette question, du reste, n’était pas sans troubler les auteurs des tracts, en leur faisant toucher du doigt le côté faible du protestantisme. Newman surtout, le plus avancé dans le mouvement, sentait l’absence de point d’appui solide, sur lequel établir sa doctrine. Il rappelait la nécessité de la discipline, de la mortification, de l’unité liturgique, de la prière, et remontait aux enseignements primitifs des Pères de l’Eglise, pour aspirer vers un anglicanisme idéal également éloigné du scepticisme rationaliste et du catholicisme romain. Mal assuré sur certains dogmes tels que celui de la présence réelle dans l’eucharistie, il concluait à une religion traditionnelle un peu vague, sorte d’intermédiaire entre Rome et le protestantisme, qu’il qualifiait de via media. C’est ainsi qu’il poursuivit jusqu’à la fin de 1834 la publication de la première série de tracts au nombre de quarante-six, réunis en un volume pour lequel il écrivit une préface.
Mais déjà une certaine lassitude se faisait sentir. La forme brève des tracts ne permettait pas les développements nécessaires à diverses questions. Newman en publia encore une vingtaine, et céda la place à Pusey. Celui-ci écrivit tout un traité sur le baptême; la méthode était autre, on a dit que c’était la grosse artillerie venant donner dans la bataille. Cette intervention de Pusey dans le mouvement tactaricien fut un événement dans la haute société anglicane; Pusey était un personnage d’importance, le terrain de la lutte s’élargissait; les partis se dessinèrent, et l’accusation de romanisme lancée contre les amis de Newman, se manifesta par une motion de l’Assemblée de tous les maîtres de l’Université d’Oxford, qui, le 5 mai 1836, votèrent un blâme contre les nouvelles doctrines comme entachées de papisme. Newman crut devoir se défendre, et protester de son attachement à l’Eglise anglicane en rééditant les vieux griefs contre Rome. On retrouve, dans les tracts de cette époque, la trace des préjugés protestants contre le manque de franchise, l’esprit d’accaparement de l’Eglise catholique. Et cependant, le trouble de sa pensée le trahissait lorsque, revenant aux questions de doctrine, il se trouvait en présence de la confusion des sectes et de l’affaiblissement de la foi. Le pieux Froude, le compagnon fidèle des jeunes années, venait de mourir. Ses amis avaient publié ses Romans ou souvenirs, tout pénétrés du plus pur esprit catholique. Ce fut l’occasion d’attaques nouvelles contre Newman, Pusey, Keble, les chefs du mouvement. Au milieu de ces contradictions, l’âme de Newman subissait les angoisses du doute. Cette crise prolongée pendant plusieurs années fut une période douloureuse .
Il se rendait compte de l’influence qu’il exerçait autour de lui, et se demandait avec anxiété s’il ne portait pas une lourde responsabilité du trouble qu’il pouvait communiquer aux jeunes intelligences. Les foules se pressaient autour de la chaire de Sainte-Marie d’Oxford dont il était curé. Il lisait ses sermons écrits dans un style très simple, sans gestes ni mouvements oratoires; mais le son particulier de sa voix exerçait une influence profonde sur ses auditeurs accourus pour l’entendre, de tous les points du royaume. Sa prédication avait un caractère essentiellement pratique, et enseignait la morale la plus pure de l’Evangile, la mortification, le renoncement, la prière. Dans sa paroisse, il avait rétabli des cérémonies depuis longtemps tombées en désuétude, la célébration eucharistique, la communion fréquente. Insensiblement et malgré ses efforts pour s’en défendre, il allait vers Rome, et entraînait à sa suite toute une élite intellectuelle.
Le sentiment même de sa responsabilité lui imposait le devoir de chercher la vérité avec un soin scrupuleux. C’est sous la contrainte de cette recherche anxieuse, qu’il publia, le 27 février 1841, le fameux tract 90, intitulé : Remarques sur certains passages des 39 articles.
Ces 39 articles, recueil quelque peu confus de formules théologiques et de règlements disciplinaires, avaient un caractère officiel marqué par l’obligation imposée aux nouveaux élèves d’y adhérer publiquement avant de recevoir les ordres.
Préoccupé de démontrer l’orthodoxie doctrinale de ces articles, Newman s’appliquait dans ce traité, à les mettre en harmonie avec l’enseignement catholique dégagé de ce qu’on appelait les erreurs romaines. Il «voulait éprouver si son Eglise pouvait porter la charge de vérité catholique qu’il jugeait indispensable à la véritable Eglise du Christ.» C’était, suivant son expression, un experimentum crucis.
L’épreuve ne fut pas à l’honneur du parti protestant. Le tract 90 souleva une furieuse tempête. Avec une précipitation peu mesurée, les chefs des divers collèges d’Oxford, les heads of houses, s’assemblèrent et rendirent une sentence injurieuse dans laquelle le nouvel écrit était non seulement condamné dans le fond, mais qualifié dans la forme comme un acte déloyal, dishonesty. Vainement Newman proteste de son attachement à l’Eglise anglicane qu’il reconnaît comme sa mère, et à qui il a voulu rendre un hommage justifié, vainement des hommes de la valeur incontestée de Pusey, de Palmer, prennent sa défense.
L’orgueil protestant est blessé au vif, le haut clergé prononce la censure; un évêque qualifie le tract 90 «le chef-d’œuvre de Satan; » les adversaires de Newman, le fougueux Arnold, en tête, triomphent bruyamment. En revanche, ses amis sont disgraciés, destitués de leurs emplois dans l’Université.
Le doux Newman, ainsi frappé d’un coup inattendu, courba la tète, tout en essayant de se justifier. Il comprit que le lien était rompu avec son Eglise, et qu’une puissance invincible l’attirait vers Rome. Mais il ne pouvait se décider encore à prendre son parti. En février 1842, il se retira à Littlemore, faubourg d’Oxford, dépendance de sa paroisse. Il était accompagné de quelques disciples fidèles, et s’enferma avec eux dans une retraite profonde, pour étudier plus à loisir les questions qui se posaient devant son intelligence, et éclairer sa foi. La malveillance de ses adversaires le suivit jusqu’en cet asile. On l’accusait de fonder un monastère catholique. Cette persécution lui arrachait des plaintes douloureuses: «Ce qui m’accable, écrivait-il, c’est de voir les évêques continuer à m’attaquer, malgré ma complète soumission... Pourquoi ne voulez-vous pas me laisser mourir en paix? La bête blessée se réfugie dans quelque tanière pour y mourir, et personne ne la lui dispute!...»
Bientôt il comprit que sa place n’était plus dans le clergé anglican. Le 18 septembre 1849, il alla à Londres, pour signer l’acte de démission de sa cure d’Oxford, et quatre jours après, il prononçait, dans la chaire de Sainte-Marie, son sermon d’adieux devant un nombreux auditoire. Il avait pris pour sujet la séparation des amis: the parting of friends. A la fin de l’office, il reçut la communion anglicane des mains de Pusey. Ce fut une émouvante cérémonie entrecoupée de larmes et de sanglots.
Rien ne semblait plus devoir retarder l’abjuration de Newman, et cependant il demeura deux années encore à Littlemore, dans une attitude hésitante et perplexe. Il déclarait lui-même que son Église était à ses yeux en état de schisme, et que son salut personnel dépendait de son union avec l’Église de Rome; mais il ajoutait: «Ce qui me retient encore est ce qui me retient depuis longtemps: la crainte d’être sous l’empire d’une illusion.»
Le plus sérieux obstacle à sa conversion était une sorte d’antipathie instinctive envers le clergé catholique, entretenue par des préjugés de naissance et d’éducation. Mais la rectitude de son jugement l’amenait peu à peu à des sentiments moins défavorables. De lui-même il avait voulu désavouer ses attaques contre l’Eglise romaine, dans un acte public inséré dans un journal d’Oxford. Il se rapprochait ainsi de la communion catholique, et l’on peut croire aussi que la pieuse austérité de sa vie de retraite lui mérita la grâce de la pleine lumière,
La communauté de Littlemore suivait un règlement sévère; lever matinal, prières et méditations en commun, jeûnes et mortifications, confessions et communions fréquentes, silence rigoureux, études approfondies, tout concourait à préparer dignement le grand acte qui allait s’accomplir.
Newman se laissa précéder dans la résolution finale par quelques-uns de ses disciples. Ward, le plus ardent de tous, à qui ses excentricités ont valu le surnom d’enfant terrible, s’était particulièrement attiré les foudres universitaires en publiant un gros volume intitulé : L’idéal d’une église chrétienne considéré par rapport à la pratique existante. Condamné dans une séance contradictoire de quinze cents membres des universités d’Angleterre, il encourt la censure et la dégradation, malgré une vive opposition de nombreux étudiants. Ward ne pouvait agir comme le commun des mortels. Peu de jours après sa condamnation, on apprend son mariage, et c’est sa jeune femme qui, quelques mois plus tard, lisant un de ses articles, l’engagea à faire son abjuration avec elle. Trois autres commensaux de Littlemore, Dalgairns, Saint-John et Stanton suivirent son exemple.
L’heure était venue; Newman était prêt. Il venait de terminer le livre auquel il travaillait depuis longtemps, l’Essai sur le développement de la doctrine chrétienne, que l’on a considéré justement comme le dernier de ses ouvrages anglicans et sa première profession de foi catholique. Le 3 octobre 1845, il fait effacer son nom des registres de l’université d’Oxford, et le 10 octobre il fait son abjuration entre les mains d’un religieux passionniste, le P. Dominique, dont il avait réclamé le ministère.
Tel fut le dénouement de ce drame de conscience, dont les péripéties présentent dans l’ensemble et dans les détails un intérêt autrement puissant que n’importe quel drame mettant en jeu les passions humaines.