Kitabı oxu: «Essais de mémoires ou Lettres sur la vie»

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Vincent Campenon

Essais de mémoires ou Lettres sur la vie


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066337698

Table des matières

AVERTISSEMENT.

LETTRE PREMIÈRE.

LETTRE DEUXIEME.

LETTRE TROISIÈME.

LETTRE QUATRIEME.

LETTRE CINQUIÈME,

LETTRE SIXIÈME.

LETTRE SEPTIÈME.

LETTRE HUITIÈME,

LETTRE NEUVIÈME.



AVERTISSEMENT.

Table des matières

Dès les premières pages de ce livre, on s’apercevra du motif qui me l’a fait entreprendre. Commencé depuis près de deux ans, il eût dû paroître beaucoup plus tôt. Mais j’ai souvent été interrompu par des causes qui me sont personnelles, et qui ne peuvent être que fort indifférentes à ceux qui me liront.

Assez récemment, la mort de M. de La Tour, à qui ces lettres sont adressées, est venue suspendre encore mon travail.

Je dois dire ici un mot de cet homme de bien, qui ne fut guère connu que de ses amis. Il en eut, il méritoit d’en avoir; et l’on ne pourra pas en douter, quand on saura qu’il fut intimement lié avec M. d’Angivilliers et M. Ducis. Le goût qu’il avoit, et qu’il conserva toujours pour les lettres, lui avoit fait obtenir, il y a plus de quarante ans, de Gustave III, qui l’a voit vu plusieurs fois dans le voyage qu’il fit en France, sous le nom du comte de Haga, le titre de correspondant littéraire du roi de Suède, à Paris, titre qu’il garda sous le roi régnant, et dont il a rempli les fonctions jusqu’à la fin de sa vie.

Une heureuse conformité de principes et de goûts établit, entre M. Ducis et lui, une liaison qui dura plus de vingt ans sans le plus léger nuage, et que la mort seule put détruire.

Il y avoit déjà plusieurs années que nous avions perdu M. Ducis, quand je m’ouvris à M. de La Tour du projet que je réalise aujourd’hui. Il accueillit cette idée avec une joie, je dirois presque une reconnoissance, qui me toucha vivement. Il me donna tous les papiers relatifs à son ami, qui étoient en sa possession; et se mit lui-même en quête, avec beaucoup de zèle et de bonté, pour me faire obtenir des détails, des renseignements qui pouvoient m’être utiles. Il vint, à plusieurs reprises, me presser de me mettre à l’ouvrage, m’encourager dès que je m’y fus mis; et, chaque fois qu’il rencontroit ceux de mes amis dont il étoit connu, il leur parloit de ces lettres comme d’une des plus douces consolations de sa vieillesse.

La nouvelle de sa mort fut pour moi un sujet de découragement, qui me fit laisser de côté ce travail pendant un assez long temps; je ne le repris enfin qu’avec la résolution de ne rien changer à ma première intention. Ainsi, c’est encore à M. de La Tour que ces lettres sont adressées. Ce n’est plus, il est vrai, une consolation que je puisse offrir à sa vieillesse; mais c’est du moins un hommage que je rends à sa mémoire.


LETTRE PREMIÈRE.

Table des matières

Vous vous plaignez, Monsieur, des articles de biographie ou de nécrologie qui ont été faits sur M. Ducis. Vous vous étonnez d’entendre son nom, son caractère, ses opinions, sa conduite, souvent invoqués dans des controverses politiques auxquelles il fut étranger toute sa vie. On diroit que le petit nombre de personnes qui ont eu des relations intimes avec cet homme d’une trempe d’ame, de caractère, et d’esprit si particulière, se soient reposés sur ceux qui l’ont à peine vu, du soin de le faire connoître: de là, des erreurs, des méprises fréquentes à son sujet; de là, plusieurs calomnies contre sa mémoire, calomnies que la malignité inventa, que la sottise et la crédulité propagèrent, et dont l’esprit de parti s’empare comme pour se faire un appui d’un nom qui doit être, sans doute, en vénération auprès de tous les hommes de bien, mais qui ne peut jamais faire autorité dans aucune question politique.

Si, comme je le pense, vos plaintes sont fondées, pourquoi, Monsieur, ne pas remplir vous-même la noble tâche de peindre les qualités d’une ame qui s’épancha si souvent dans la vôtre? Quel meilleur usage pourriez-vous faire de vos souvenirs, de votre raison, de votre excellent esprit? N’est-ce pas vous qui avez, si je puis dire ainsi, continué Thomas dans ses affections? Votre amitié n’a-t-elle pas le droit d’aînesse sur la mienne? La mémoire de ce digne vieillard ne trouveroit - elle pas dans la garantie de vos lumières et de votre expérience, une égide contre la calomnie, que je me sens incapable de lui offrir? Pourquoi donc me laisser, ou plutôt m’imposer un soin où je ne puis montrer que du dévouement, du zèle, et de la sincérité ? Que de choses me manquent, pour m’acquitter convenablement d’un pareil devoir!

Mais ce mot de devoir que vous avez prononcé, me fait une loi de tenter du moins de répondre à vos desirs. Je sens qu’il m’est doux de m’occuper d’un pareil sujet et de m’entretenir de M. Ducis avec vous. C’est le faire vivre encore au milieu de nous par la pensée. En vous parlant de lui, toutefois, je le ferai parler lui-même le plus souvent que je pourrai. Vous jugerez si mes récits vous retracent avec quelque vérité la personne, le caractère, et les talents d’un ami qui vous fut si cher et si dévoué, et s’ils peuvent donner de lui une idée juste à ceux qui ne l’ont connu que par ses ouvrages. Plus je le peindrai fidèlement, plus je suis sûr de le faire aimer.

Qu’on ne s’imagine donc pas que je veuille composer un roman à propos d’un homme qui fut si vrai, qui n’affecta rien, qui ne prétendit à rien, qui n’ambitionna rien, qui ne voulut rien être. S’il peut y avoir quelque mérite dans mes tableaux, ce sera celui de la fidélité. Aussi, ne consulterai-je, pour obéir à votre vœu, que le souvenir d’une liaison de dix années qui, dans les cinq dernières, devint une parfaite intimité ; que les lettres nombreuses qu’il m’écrivit dans l’effusion de son cœur; la correspondance étendue qu’il eut avec vous, et que vous m’avez confiée; ses ouvrages déjà connus et ceux qu’il n’a point publiés; les papiers et les écrits de sa main qu’il m’a laissés, et enfin le témoignage de quelques personnes dignes de foi, qui ont eu avec lui des rapports particuliers.

Je crains qu’en me lisant vous n’ayez plus d’une occasion de vous rappeler que le mouvement rapide et familier d’une lettre dispense d’un ordre méthodique bien rigoureux; je tâcherai cependant de ne point oublier que le désordre et la confusion dans les détails pourroient s’interpréter comme un manque d’égards, à-la-fois, pour la personne dont je veux honorer la mémoire, et pour celle à qui je m’adresse.

On pourroit distinguer dans chaque homme trois caractères différents: celui que le monde lui suppose, celui que lui-même s’attribue, celui qu’il a réellement. On pourroit encore remarquer une différence entre le caractère que la nature nous a donné, qui perce malgré nous et se trahit toujours par quelque point, et celui que la société nous a fait, ou que nous nous sommes fait pour la société. Ce mélange, qui frappe souvent nos yeux, n’existoit pas chez M. Ducis. Son caractère étoit le développement de son naturel. Ce caractère s’étoit formé dans la vie de famille, vie qu’il mena tant qu’il eut une famille. Il s’étoit ensuite conservé dans la solitude et fortifié dans la méditation. Les frottements de la société n’en avoient altéré aucune partie. Son naturel avoit quelque chose tout à-la-fois de doux et de sauvage. On le trouvoit bon, facile, et simple, comme un enfant, avec tous ceux dont l’honnêteté d’ame, l’humeur, et les goûts pouvoient avoir quelque rapport, quelque point de contact avec lui. Mais cet enfant si simple et si facile, montroit une volonté indomptable sur tout ce qui touchoitaux choses de conscience, aux principes d’honneur, aux règles de conduite qu’il s’étoit prescrites. Ainsi, lorsqu’on se hasardoit à lui donner quelque conseil qui portoit atteinte à l’indépendance de son caractère; lorsqu’on lui proposoit quelque démarche qui tendoit à rompre l’équilibre où il avoit placé son ame; lors même qu’on venoit à ébranler fortement quelque corde délicate de son coeur; ou seulement à remuer des souvenirs qu’il eût voulu pouvoir chasser de sa mémoire; on eût dit alors un lion qui se réveilloit en secouant la crinière; et le feu de ses regarda, l’éclat de sa voix, la menaçante expression de ses traits, eussent fait pâlir le plus déterminé. Vous savez, Monsieur, s’il y a rien ici d’exagéré. Nous avons connu ce lion et cet enfant; et, dans le cours de ces lettres, nous aurons plus d’une occasion d’observer ces deux natures dans le même caractère.

(a) M. Ducis étoit religieux, et je n’ai pas besoin de dire qu’il l’étoit sincèrement. Mais la religion même fortifioit en lui cette résistance énergique à tout ce qui blessoit sa conscience ou sa raison. Plus habituellement, elle donnoit à son ame une sérénité que ne troubloient ni les orages de la vie, ni les souffrances physiques. Il ne portoit jamais la conversation, sans nécessité, sur les matières sévères de la religion; mais il eût regardé comme une lâcheté de ne pas professer hautement, quand il le falloit, les sentiments et les croyances qu’il avoit dans le cœur, et il eût au besoin crié, comme Polyeucte: je suis chrétien!

Un homme, qui passoit pour peu religieux, étant venu le voir de grand matin, et insistant vivement pour être reçu: dites-lui, s’écria M. Ducis, qu’il attende que j’aie achevé ma prière. Il ne rougissoit pas de prier, le soir et le matin, celui qui a fait le soir et le matin. Du reste, rigoureux envers lui-même, indulgent envers les autres, ne présumant jamais le mal, tout sembloit innocence à ses regards innocents.

Son amitié avoit quelque chose de grave; elle étoit imposante, mais elle étoit dévouée. Trompé souvent dans ses affections, son cœur étoit demeuré sans défiance, même dans la vieillesse. La prudence humaine étoit une qualité dont il faisoit peu de cas. Il falloit que ses amis l’avertissent des pièges les plus grossiers; sans quoi, il s’y fût précipité avec l’imprévoyance d’un enfant. On voit qu’avec ces dispositions, M. Ducis devoit être tout-à-fait étranger à ce qu’on nomme l’esprit de conduite. Il y suppléoit par je ne sais quel heureux instinct, par un droit sens qui le dirigeoit sûrement, et par l’habitude constante de ne point contrarier ses répugnances naturelles. Il combattoit quelquefois ses penchants, jamais ses aversions. Faut-il ajouter qu’il ignoroit, qu’il dédaignoit cet art si futile et si compliqué qu’on est convenu d’appeler l’usage du monde? A quoi lui eût servi cette frivole étude? il n’alloit pas dans le monde. Mais il portoit chez ses amis un sentiment inné de toutes les vraies bienséances sociales; et, dans les plus simples relations, une bienveillance obligeante, qui ne se bornoit point à de simples formules et à de vains dehors.

Près des femmes, cette politesse prenoit un caractère tendre et respectueux, que l’usage du monde ne donne pas toujours, et qu’il affoiblit trop souvent. Personne ne célébra mieux que lui leurs vertus domestiques. Et qu’on ne croie pas qu’il fut insensible à leurs attraits, ni à leurs graces naturelles; il les aima jusqu’à la fin de sa vie. Mais il les considéroit toujours sous des rapports de famille. Elles étoient toutes pour lui, suivant le degré de leur âge et les rêves de son imagination, ou des filles respectueuses, ou des sœurs tendres, ou de chastes épouses, ou des mères indulgentes et passionnées. Et, dans cette succession d’états et de devoirs différents, il se les représentoit comme destinées par Dieu même à nous faire goûter, depuis le berceau jusqu’à la tombe, toutes les joies, tous les enchantements réunis de l’innocence, de l’amour, et de la vertu.

Si, dans cette esquisse, j’ai retracé avec fidélité quelques traits du caractère de M. Ducis, je dois nécessairement avoir donné une idée de son talent; car tout étoit d’accord en lui.

Pour peu qu’on ait eu de rapports avec cet homme si simple, on s’apercevra facilement, en relisant ses écrits, qu’ils portent l’empreinte visible de ses sentiments, de ses goûts, de ses habitudes. En les examinant sous un rapport littéraire, on y remarquera que son esprit s’étoit moins nourri par l’étude que par l’observation et la rêverie, et que le même goût pour la retraite qui avoit maintenu la trempe de son ame, avoit aussi conservé sans altération la couleur native et originale de son talent. Loin du monde réel, où sa candeur se trouvoit mal à l’aise, son imagination s’étoit créé, dans la solitude, un monde chimérique, où il alloit évoquer ses spectres, ses prestiges, ses fantômes chéris. Dans quelques unes de ses tragédies, on retrouvera le souvenir fortement empreint de ses affections domestiques, et les accents de sa sensibilité quelquefois douce, mélancolique, et pénétrante, plus souvent profonde, impétueuse, et passionnée. La religion même, comme pour achever ce rapport de l’homme avec ses ouvrages, ne dédaigna point de prêter à sa musc le doux et mystérieux éclat de ses couleurs. Tous les sujets lui conviennent, tous les tons lui semblent familiers. Tantôt ce sont les austérités de la pénitence, les prodiges de la charité, les longues veilles et la pieuse extase de l’anachorète du désert; tantôt c’est le retour du jambon pascal, après les jours de la sainte abstinence; le joyeux festin de la nuit de Noël; le carillon de la Saint-Martin; l’ex-voto de la jeune paysanne à la chapelle de saint Nicolas; et jusqu’à ces innocentes superstitions de village, dont ne peut s’offenser ni le ciel ni la terre. Enfin, soit qu’en rêvant, dans une belle matinée du printemps, sous le portail de quelque église en ruines, le poète s’amuse à décrire le chant matinal, le vol rapide, le travail industrieux de l’hirondelle qui suspend son nid aux vieilles ogives de la nef rustique; soit qu’en s’égarant dans l’immensité du parc de Versailles, ou dans l’épaisseur des bois de Satory, il peigne d’un plus large pinceau les dernières clartés d’un beau jour qui s’éteint dans un beau ciel d’automne, partout on verra qu’il se plaît à proclamer la toute puissance

De ce doigt immortel qui fait tourner les cieux .

Nous aurons bientôt d’autres sujets de développer ces influences réciproques de son talent et de son caractère.

Ce fut en l’hiver de 1802 que je vis M. Ducis pour la première fois. J’étois à me promener dans la cour du Louvre, où je remarquois, depuis environ une demi-heure, un vieillard vert encore, qui se promenoit du côté de l’eau, comme moi; de telle sorte que nous nous croisions l’un l’autre au milieu de la cour, et que je l’avois en face pendant la moitié de chaque tour de promenade. Je fus frappé de la fierté naturelle de ses traits, de son attitude et de sa démarche. Il avoit la tête haute, le front déjà presque chauve, mais couronné sur le sommet d’une petite touffe de cheveux blancs; le regard, mobile et doux, dirigé vers le ciel. Un air de sérénité profonde étoit répandu sur toute sa noble figure. Il tenoit à la main un chapeau rond très large, et un long bâton de voyageur. Son allure mâle, sa taille élevée, et la simplicité de ses vêtements, rappeloient tout naturellement à la pensée le portrait que fait La Fontaine du paysan du Danube. Il y avoit déjà quelque temps que j’observois ce vieillard, dont tout l’aspect me sembloit si singulier, lorsque M. Bitaubé vint à passer. Je le priai de m’apprendre son nom, et quand il me dit que c’étoit M. Ducis, je crois que j’étois au moment de le deviner.

Il menoit dès-lors une vie très retirée. Quelque desir que j’eusse de le connoître, je ne dus pendant long-temps qu’au hasard le plaisir de le rencontrer, à d’assez longs intervalles, chez quelques gens de lettres et quelques artistes.

Ce ne fut que plusieurs années après, que j’eus l’occasion de le voir fréquemment chez madame Pallière, où nous faisions assez régulièrement, deux fois le mois, de petits dîners fort gais, de cinq à six couverts. Là chacun s’empressoit à lui faire fête. La certitude qu’il avoit d’être aimé des maîtres de la maison et des convives le débarrassant de toute gêne, il donnoit un libre essor à sa gaieté, à son imagination, à ses souvenirs.

C’est une chose fort douce à tout âge, et particulièrement dans la vieillesse, qu’un dîner simple, fait avec des gens qu’on aime. L’heure que les vieillards passent à table donne un mouvement plus rapide à leurs idées, et quelque chose de plus expansif à leur langage. Ce fut dans les soirées qui succédoient à ces aimables repas, que M. Ducis nous raconta plusieurs traits de l’amitié de Thomas, et de celle que lui témoignèrent M. et Mme d’Angivilliers, dans toutes les circonstances où leur crédit lui put être utile. Il reconnoissoit que, sans le zèle actif que déployèrent ses trois amis à l’époque de son élection à l’académie françoise, il eut vraisemblablement échoué dans des démarches, où lui-même convenoit qu’il mettoit beaucoup de gaucherie. Le récit qu’il nous fit de sa nomination se terminoit par un trait assez piquant. Lorsqu’enfin je fus nommé pour succéder à M. de Voltaire, nous disoit-il, les quatre pieds de mon fauteuil entrèrent dans l’estomac de ce pauvre M. Dorat, dont les prétentions m’avoient un moment barré le chemin, et qui, j’en conviens, étoit bien plus aimable que moi, et avoit dix fois plus d’esprit.

C’est avec un plaisir mêlé de fierté qu’il répétoit le mot de Thomas, qui l’avoit appelé le Bridaine de la tragédie; mot fort juste, que pouvoit répéter sans orgueil celui à qui il s’appliquoit, puisqu’il donne à-la-fois l’idée du genre de ses défauts et de ses qualités. Thomas n’avoit pas qualifié avec moins de justesse la tragédie de Macbeth, qu’il appeloit un traité du remords. Malheureusement, il y a quelque différence entre un traité et une tragédie; et le vice de ce sujet étoit si fondamental, que M. Ducis le traita de trois manières différentes, sans jamais parvenir à en faire une composition régulière, ni même attachante dans son ensemble. Lorsque nous en serons à ses ouvrages inédits, j’aurai l’honneur de vous entretenir, Monsieur, de la première version de ce Macbeth, qui n’est point connue, et qui renferme deux scènes supérieures en beautés, ce me semble, à la pièce restée au théâtre.

C’est chez madame Pallière que, pour la première fois, j’entendis M. Ducis réciter ses vers avec une chaleur d’ame, une beauté d’organe, une netteté de prononciation admirables. Il récita ainsi, et avec une mémoire imperturbable, ses vers sur la vieillesse, l’épisode d’Ugolin, qu’il a si habilement fait entrer dans sa tragédie de Roméo, et l’épître qu’il adresse à madame Pallière, femme aimable et spirituelle, qu’il avoit connue tout enfant, qui devoit bientôt être enlevée à ses amis par la mort, et dont il déplora la perte dans des stances fort touchantes, adressées à son mari. Ce fut chez cette dame encore qu’il nous raconta l’histoire de son discours de réception à l’académie françoise. Vous savez, Monsieur, que les mémoires littéraires du temps et les récits des contemporains attribuent à Thomas ce morceau remarquable, où la manière de cet écrivain se fait, en effet, sentir dans quelques parties Voici ce que je tiens, à ce sujet, de la bouche même de M. Ducis, et l’on sait s’il étoit capable de dire autre chose que la vérité. Ce discours l’occupoit beaucoup. C’étoit une affaire importante pour lui qui n’avoit jamais écrit en prose, et le sujet du discours (l’éloge de Voltaire) ajoutoit aux difficultés de sa position. Quand il eut achevé son travail, la première personne à qui il alla le lire fut sa mère, qui lui dit: Mon fils, cela me semble bien beau, mais c’est bien long. Il le lut ensuite chez M. d’Angivilliers, où il n’eut pour auditeurs que le maître et la maîtresse de la maison, avec Thomas.

La lecture dura plus de deux heures. Il paroît qu’ils en portèrent à peu près le même jugement que madame Ducis; car les quatre amis convinrent que le manuscrit seroit remis sur-le-champ à Thomas, qui feroit les coupures et indiqueroit les changements nécessaires. Seulement, madame d’Angivilliers, qui, pendant la lecture, avoit été frappée du parallèle entre La Fontaine et Voltaire, considérés l’un et l’autre comme conteurs, obtint que ce morceau resteroit tel qu’il étoit, sans qu’on y ajoutât, sans qu’on en retranchât rien. Elle exigea même que M. Ducis lui remît ce morceau écrit de sa main, et il le lui envoya le soir même. Il est donc hors de doute que, au moins, cette partie du discours appartient entièrement à M. Ducis; et, comme en la comparant au reste, on n’aperçoit ni dans le style, ni dans le ton général aucune différence sensible, il est assez naturel d’en conclure qu’en élaguant les choses diffuses, en rétablissant des proportions qui avoient été manquées, en classant le tout dans un ordre plus méthodique, Thomas a bien pu assujétir l’ensemble par un lien commun et jeter dans les détails quelques idées qui sont à lui, mais que, du moins, il n’a eu qu’à refondre un travail déjà fait, dont l’excessive longueur étoit le défaut le plus sensible.

M. Ducis, qui éprouvoit quelque plaisir à parler de lui, jouissoit avec une confiance naïve de celui que nous trouvions à l’écouter. Mais ses souvenirs ne s’étendoient guères au-delà des objets de ses travaux ou de ses affections. C’est en vain qu’on eût tenté d’obtenir de lui le récit de quelque anecdote de la cour, de quelque événement politique de son temps. Le plus petit marchand de Versailles en savoit plus que lui sur un pareil chapitre. La chute d’un ministre, l’élévation d’un autre, étoient des faits qui n’avoient point de trace dans sa mémoire. Il eut confondu l’abbé Terrai avec M. Necker. La religion, les lettres, sa famille, ses amis, ses bienfaiteurs; voilà quelle étoit l’étendue et la borne de son horizon.

Je citerai encore une anecdote qu’il nous conta à propos de sa tragédie d’Hamlet. Il destinoit le rôle d’Hamlet à Le Kain, et il alla le lui offrir. Ce grand acteur étoit alors dans tout l’éclat de sa réputation. Il reçut M. Ducis avec une politesse pleine d’égards et de déférences, et le força même d’accepter un fauteuil, lui se tenant assis sur une chaise. Quand M. Ducis eut parlé du motif qui l’amenoit, Le Kain qui s’attendoit sans doute à cette démarche, entra dans de longs raisonnements contre le danger des innovations littéraires; s’étendit sur la difficulté de faire digérer les crudités de Shakespeare à un parterre nourri depuis long-temps des beautés substantielles de Corneille et des exquises douceurs de Racine; parla en homme de goût des régies de l’imitation dans les arts de l’esprit; cita l’exemple de Voltaire qui, dans Zaïre et Sémiramis, avoit prouvé comment le génie peut se montrer créateur en imitant; regretta que le talent élevé qui venoit de produire l’Hamlet françois, n’eût point pris pour objet de son culte un modèle moins barbare; et, tout en remerciant l’auteur de l’honneur qu’il daignoit lui faire, le pria de vouloir bien disposer de son rôle en faveur d’un acteur qui n’auroit point pour le genre de l’ouvrage les préventions insurmontables qu’il se sentoit.

M. Ducis attribua ce refus à l’influence de Voltaire. M. d’Argental, en effet, et les autres amis de Voltaire, répandoient alors le bruit que l’auteur d’Hamlet avoit voulu refaire Sémiramis. M. Ducis donna le rôle à Molé ; et le succès prodigieux de l’ouvrage lui fit oublier le chagrin passager que Le Kain lui avoit causé.

Il nous parloit aussi fréquemment et avec le plus tendre intérêt, de la Savoie, qui étoit la patrie de son père, et qu’il avoit adoptée comme une seconde patrie. Vous savez, Monsieur, qu’il ne rencontroit jamais quelques uns de

Ces honnêtes enfants

Qui de Savoie arrivent tous les ans,

sans causer familièrement avec eux de leur pays, de leurs familles, et même de leurs petits intérêts. En les quittant, il leur laissoit quelques pièces de monnoie, comme à de jeunes compatriotes malheureux. Tout Savoisien qui, voyageant en France, et attiré par la réputation de M. Ducis, venoit le visiter, étoit sûr de recevoir de lui l’accueil le plus cordial et le plus hospitalier. Quelle qu’eût été la patrie de mesdames de Bellegarde, il eût sans doute goûté beaucoup l’agrément de leur société et les graces de leur esprit si françois; mais elles étoient nées en Savoie; et, à ce titre, M. Ducis leur avoit voué un attachement qui ne cessa qu’avec lui.

La douceur de nos petites réunions chez madame Pallière n’étoit troublée que par la crainte (si naturelle à la vue des cheveux blancs de M. Ducis) que le temps ne vînt bientôt mettre un terme à nos plaisirs. On eût dit que nous redoutions de nous attacher trop au bonheur de le posséder et de l’entendre. Triste condition de la vieillesse!ce respect qu’imprime un long âge, cette considération que commande un beau talent, cet attrait puissant qui nous pousse vers tant de vertus aimables et de qualités solides, tous ces sentiments sont presque empoisonnés par l’idée, qu’en y livrant son ame, on se prépare des regrets pour un avenir qui ne peut jamais se faire attendre long-temps.

Cette crainte si amère, je l’éprouvois, Monsieur, en sentant se fortifier de jour en jour le penchant qui m’entraînoit vers votre ami. Je lui savois un gré infini des témoignages de bienveillance dont il m’honoroit. Je profitois avec une vive reconnoissance des bonnes petites visites qu’il venoit me faire, vers quatre heures, avant de se rendre chez madame Pallière dont le logement étoit au-dessous du mien. Là, nous causions cœur à coeur, selon son expression, de tout ce qui étoit pour lui sujet de peine ou de plaisir. Je me rappelle encore toute son agitation, toutes ses défiances de lui-même, au moment où il s’occupoit de publier un petit recueil de ses poésies (1809). Il avoit la timidité d’un jeune poëte qui débute; et, à voir ses alarmes, on pouvoit juger aisément qu’il ne seroit jamais aussi heureux par le succès qu’il l’avoit été par le travail.

Ce fut à peu près à cette époque que la santé, depuis long-temps chancelante, de madame Pallière nous força d’interrompre nos réunions chez elle. Les voyages de M. Ducis à Paris, devinrent alors moins fréquents. En m’envoyant de Versailles le petit volume qu’il venoit de faire imprimer, il me parloit avec une douloureuse inquiétude de cette femme si aimable et si bonne, à qui j’avois dû le bonheur de le connoître, et il rappeloit de la manière la plus touchante le dernier dîner que nous avions fait chez elle. Voici la fin de sa lettre: «Ce dîner d’adieu, ce vin de

«l’étrier, la figure pâle et mourante de notre

«pauvre amie qui me sembloit sourire à la mort,

«tout cela me poursuit dans ma Thébaïde, et je

«me dis souvent: Siccine separat amara mors?

«Comment vous parler après cela de mes pau

« vretés poétiques? Mon ami, jugez-moi avec

«votre ame. Je vous ai connu trop tard; car je

«sens que nos deux planètes sont dans un mer

« veilleux accord. Nos deux muses, qui sont

«sœurs, se donnent la main tout naturellement,

«comme nos deux cœurs se sont unis. Oui,

«vous avez répandu de la joie, de l’espérance

«sur ma vie, sur quelques jours qui me restent

«peut-être encore, et pendant lesquels je pour

« rai du moins vous aimer». Vous me pardonnerez, je l’espère, Monsieur, de rappeler ici ces premières marques d’une bonté parfaite, dont je sentois si bien le prix. Je ne reviendrai plus sans nécessité sur ce qui me fut personnel dans une liaison si douce et si honorable, et ceux qui me connoissent sentiront que, dans le motif qui m’arrête un moment sur un pareil souvenir, il y a quelque chose de bien supérieur aux mouvements de l’amour-propre.

Ce ne fut qu’en 1812, que mes relations avec M. Ducis commencèrent à prendre ce caractère de confiance et d’intimité dont il voulut bien me donner des preuves jusqu’à son dernier jour; sentiments auxquels se joignoit de mon côté la plus profonde vénération pour ses vertus. Parvenu alors à l’âge de 78 ans révolus, gardant encore un esprit ferme et sain dans un corps vigoureux, mais, craignant que d’un jour à l’autre ces avantages n’échappassent à sa vieillesse, il voulut porter un dernier regard sur les productions qui avoient illustré sa carrière littéraire, et réunir, pour les offrir au public, tous les titres qu’il croyoit s’être acquis à l’estime de ses contemporains et à celle de la postérité.

Considéré comme poëte, il étoit pleinement exempt de toute paresse d’esprit. Un sujet sourioit-il à son imagination? il se mettait à l’ouvrage avec une ivresse, un enchantement qui l’inspiroit tout le temps de la composition. Mais l’idée si simple de mettre en ordre les travaux littéraires de sa vie, lui sembloit une tâche au-dessus de ses forces. Ce n’étoit plus là le travail de la composition; c’étoit une affaire, et. il avoit les affaires en aversion. Enfin, la publication de ses œuvres se présentoit à lui comme une montagne qu’il ne viendroit jamais à bout de franchir. A ce sujet de tourment si peufondé, s’en joignoit un autre que son imagination étoit également prompte à lui exagérer. Il se proposoit de réunir à ses deux volumes de tragédies un volume de poésies détachées. Parmi les morceaux qui devoient le composer, il s’en trouvoit près d’une moitié qui alloit voir le jour pour la première fois, et, à cette pensée, se réveilloit dans son esprit cette défiance qu’il avoit toujours eue de son talent. Il invoquoit des amis prompts à le censurer; il cherchoit des esprits rigoristes qui fissent la guerre à ses manuscrits; il lui falloit l’homme aux cent yeux qui vînt faire sa revue.

Son droit sens lui avoit cependant indiqué déja la personne sur qui il pouvoit, avec le plus de sécurité, se reposer d’un pareil soin. Ce censeur judicieux qu’il appeloit, il l’avoit trouvé dans un écrivain du talent le plus facile et le plus vrai, dans un des amis les plus dévoués à sa gloire. Il avoit déja, dans mainte occasion, recouru au crayon rouge de M. Andrieux. C’est de lui qu’il avoit dit, à propos de la côte des deux amants:

S’il sent très vivement, il jugé avec froideur.

La raison est un fort d’où jamais il ne bouge;

Tout manuscrit le craint, et mes amants ont peur

Devant son maudit crayon rouge.

Mais j’en chéris le trait, je m’offre à sa rigueur.

Tout est pur dans son goût, tout est vrai dans son cœur.

Mais le talent de M. Ducis se compose de qualités et de défauts dont le mélange semble avoir quelque chose d’indivisible. Les recherches de l’élégance, le poli de la correction donneroit à ses vers je ne sais quoi de roide et d’apprêté. Ce seroit comme une parure étrangère, qui n’iroit plus à L’air de sa physionomie. Chez lui, la rudesse n’est pas toujours, sans grâce. Ce qu’on essayeroit de mettre à la place pourroit bien la faire regretter. Dans ces ateliers où un art vulgaire multiplie les chefs-d’œuvre du ciseau antique, voyez nos artistes choisissant.une tête du Laocoon, ou un bras du gladiateurs Pourquoi préfèrent-ils ce plâtre qui a gardé, les bavures et les aspérités du moule? C’est qu’ils craignent que le ciseau de l’ouvrier, en effaçant ces taches, n’enlève aussi quelques beautés. Il en seroit de même, ce me semble, des ouvrages de l’auteur d’Hamlet.

Ces considérations ne pouvoient échapper à un écrivain d’un goût aussi sûr que M. Andrieux. Elles le déterminèrent probablement à se refuser aux instances de M. Ducis, qui vint alors me conter, avec toutes les exagérations d’un esprit troublé, l’embarras de sa position, me priant avec instance de venir à son aide. Je sentis que la première ou plutôt la seule chose à faire, étoit de calmer son imagination. Résolu intérieurement à prendre le même parti que M. Andrieux, je lui promis tout ce qu’il voulut; je me mis à ses ordres, et m’engageai à lui soumettre, dans une lecture de ses poésies, que nous ferions en commun, tous les doutes, tous les scrupules que cette lecture feroit naître dans mon esprit.

Il fut donc convenu que nous ferions ensemble, tête-à-tête, la lecture et l’examen de toutes les poésies (ses tragédies exceptées) qui dévoient entrer dans la collection de ses œuvres; que pour ce travail, il viendroit passer trois semaines à Paris, dans son logement, rue de la Monnaie; et que, tous les jours jusqu’à ce que cette petite opération fût achevée, nous nous réunirions chez lui à six heures du soir, chacun ayant dîné de son côté. Le jour indiqué, je me rendis à son logement, à l’heure convenue. Je le trouvai déja à l’ouvrage, occupé de quelques corrections à son épître au curé de Roquencourt, morceau qu’il soignoit de prédilection.La mort l’avoit privé depuis près de douze ans de cet ancien ami, et il expliquoit le zélé particulier avec lequel il vouloit honorer sa mémoire, par ces paroles de Cicéron: est aliquid sacri in antiquis necessitudinibus. A l’air de satisfaction qui brilloit sur sa figure, je vis qu’il n’étoit pas mécontent des changements qu’il venoit de faire. Mon ami, me dit-il en me voyant arriver, la chasse n’a pas été mauvaise aujourd’ hui: je viens d’abattre quinze méchants vers. Mais passons dans mon cabinet, nous y serons mieux qu’ici. Personne ne nous interrompra.

Je connoissois ce cabinet. C’étoit une misérable petite chambre, au sixième étage, n’ayant pour tout ameublement., entre quatre murs bien nus, qu’une gravure de saint François son patron, une table, une chaise, quatre planches sur lesquelles on remarquoit une Imitation de Jésus-Christ, la Vie des pères du désert à côté d’un Horace, et dans le fond un grand coffre où se trouvoient pêle-mêle les manuscrits de ses ouvrages.

Il y fit porter une seconde chaise et deux chaufferettes, car, l’hiver commençant à se faire sentir, il n’y avoit pas d’autre moyen d’échauffer cette pièce; et nous voilà installés. Rien n’étoit plus aimable que son humeur au milieu de tant de gênes, et il étoit impossible de ne pas être touché en entendant cet homme excellent vanter, de la meilleure foi du monde, les délices de ce chétif réduit, où tant de choses lui manquoient pour avoir les plus simples commodités de la vie et sur-tout de la vieillesse.

Il me sut gré d’une résolution que je lui manifestai tout d’abord, c’est qu’en acceptant le rôle de censeur que son indulgence m’attribuoit si gratuitement, je me garderois bien de faire la plus légère observation sur tout ce qui porteroit l’empreinte de l’allure native de son talent, dont le propre est, comme on sait, de mêler à des beautés fortes et élevées une sorte de rudesse et d’incorrection. Vous êtes un brave homme, medisoit-il; oui, ma muse est une véritable Lillobroge: laissons-lui son vêtement des montagnes.

Il fut ensuite réglé que je lirois d’abord chaque pièce tout haut, afin de juger de l’ensemble, et, qu’à une seconde lecture, nous ferions l’examen des détails en conscience. Une fois d’accord sur tous ces points, nous nous mîmes à la besogne. Je ne tardai point à être frappé de la promptitude, de la sagacité avec laquelle en entendant lire, pour la première fois peut-être, ses propres ouvrages, il saisissoit le manque d’ensemble et le défaut d’unité qui se font sentir dans quelques épîtres. Mon ami, s’écrioit-il souvent, voyez-vous un lien à tout cela? Pour moi, je n’en vois pas. Ah! que c’étoit une bonne poëtique que celle de Mithridate, qui, avant de se mettre en campagne, disoit:

Je sais tous les chemins par où je dois passer.

Quand nous fûmes arrivés aux critiques de détails, je lui soumis tous mes doutes, tous mes scrupules, avec une entière liberté. Il me combattoit quelquefois avec cette volonté ferme d’un homme supérieur qui, dans ses écarts mêmes, a eu des intentions auxquelles il ne veut pas renoncer. Plus souvent il se rendoit à mes observations avec une facilité, une. confiance dont j’étois presque honteux. Mais sa complaisance même me fournissoit. alors un nouveau sujet d’admirer les ressources de son esprit et la mobilité de son imagination. Dès qu’un passage ou un vers étoit condamné d’un commun accord, les variantes s’offroient en foule à sa pensée, et nous n’avions plus que l’embarras de choisir.

Vous avez pu remarquer, Monsieur, qu’indépendamment de tous les témoignages publics d’attachement qu’il a donnés à ses amis vivants, il a consacré quelques pièces, ou du moins quelques vers, à la mémoire des amis qu’il a perdus. C’est ainsi qu’on retrouve dans ses poésies les noms de ce bon curé de Roquencourt, de Thomas, de Florian, de Collin-d’Harleville, de Bitaubé, de M. d’Angivilliers, et de quelques autres. Lorsqu’ un de ces noms venoit à passer sous nos yeux dans cette revue générale, il le saluoit d’un commentaire court, mais touchant. Pour quelques uns, c’étoit une sorte de petite oraison funèbre, où la véhémence et la simplicité de ses paroles rappeloient l’éloquence un peu inculte de nos missionnaires, et sur-tout du père Bridaine avec qui, dit-on, sa figure avoit quelques traits de ressemblance.

Quand nous arrivions aux noms de son père et de sa mère, qui reviennent fréquemment dans ses écrits, son attendrissement prenoit une teinte religieuse. Il prononçoit leurs noms avec l’accent de la foi. C’étoient deux guides, deux appuis qu’il invoquoit encore dans le ciel, après les avoir invoqués long-temps sur la terre.

Nous nous arrêtâmes à ces vers-ci, sur son père:

Il m’a transmis ses traits, ses mœurs, son caractère,

Son goût pour les forêts, pour la retraite austère,

Ses profonds souvenirs, sa longue émotion.

Peut-être que par lui je suis un bon lion,

Mais je suis berger par ma mère.

Ce qu’il me dit à ce sujet m’expliqua très bien comment il avoit puisé dans les impressions de l’enfance, dans les premières habitudes domestiques, cet attrait qui le poussoit tour-à-tour vers les émotions tragiques et vers les scènes pastorales; ce besoin de tremper ses pinceaux dans les riantes couleurs de Gessner, après les avoir noircis sur la sombre palette du Dante, enfin, ce mélange du terrible et du doux qui fait un des attributs distinctifs à-la-fois de son talent et son caractère.

Frappé quelquefois des touches vigoureuses de ses tableaux et de l’énergie singulière de ses expressions, je lui faisois remarquer le talent qu’il auroit eu pour la satire. Oui, sans doute, je ne manque pas de bile, me disoit-il alors, mais la satire la plus générale n’a de valeur que par la ressemblance des portraits. Peignez-vous de fantaisie? La malignité humaine vient mettre des noms propres au bas de vos portraits. Tout cela eût troublé mon repos. Quant aux noms propres, je me serois reproché comme un méfait d’en enchasser un seul dans mes hémistiches, fût-ce le nom d’un ennemi personnel. Mais je suis d’humeur et de force à attaquer les ennemis de l’humanité.

Ces sentiments si dignes de lui ne l’empêchoient pas de jeter parfois, dans ses vers, des traits pleins de finesse et de malice. Mais sa malice même avoit de la bonhomie. Je n’en citerai qu’un exemple. Il est tiré d’une épître à M. Richard . M. Ducis y parle d’une partie de campagne qu’il a faite avec son ami. Le rendez-vous pour dîner étoit sur les ruines de Port-Royal. Là, dit-il:

Là nous devions, en vrais ermites,

Manger bientôt, avec grand’ faim,

D’un oiseau gourmand, très peu fin,

Que l’on doit pourtant aux Jésuites.

Cet oiseau très peu fin, que l’on doit pourtant aux jésuites, est un trait digne de La Fontaine; et le lieu de la scène, les ruines de Port-Royal, le rend plus piquant encore.

Quand nous en fûmes aux petites pièces qu’il adresse à son logis, à son parterre, à son potager, à son petit bois, à son caveau, où, dit-il,

Où, sans me vanter, je vous range,

Tous les ans, après la vendange,

Mes vingt feuillettes d’un Marly

Que je bois toujours sans mélange;

Je ne pus m’empêcher de lui faire remarquer, en riant, que dans cent ans il courroit le risque de mettre à la torture l’esprit de ses commentateurs. «Voyez leur embarras, lui disois-je! vos

«contemporains auront parlé de vous comme

«d’un homme pauvre, et pauvre avec dignité ;

«vous allez les démentir dans vos vers, en vous

«donnant vous-même pour un propriétaire aisé,

«pour un homme qui a du superflu.

«Il se mit à rire, et me raconta comment ayant desiré inutilement, depuis sa jeunesse, d’avoir une maison de campagne avec un petit jardin, il avoit pris le parti, à l’âge de 70 ans, de se les donner de sa propre autorité de poëte, et sans bourse délier. Il avoit d’abord commencé par avoir la maison, puis, le goût de la possession augmentant, il y avoit ajouté le jardin, puis le petit bois, etc., etc. Tout cela n’existoit que dans son imagination; mais c’en étoit assez pour que ces petites possessions chimériques eussent de la réalité à ses yeux. Il en parloit, il en jouissoit comme de choses vraies; et son imagination avoit une telle puissance que je ne serois pas étonné que, dans les gelées des mois d’avril ou de mai, on lui eût surpris un sentiment d’inquiétude pour son vignoble de Marly.

Il me conta à ce sujet qu’un honnête et bon provincial, ayant lu dans les journaux quelques unes des pièces où il chante ses petits domaines, lui avoit écrit pour lui offrir ses services en qualité de régisseur, ne lui demandant que le logement et les honoraires qui seroient jugés convenables. C’est à ce trait que M. Ducis fait allusion dans l’épître qu’il m’a fait l’honneur de m’adresser.

Voulez-vous, Monsieur, un nouvel exemple de sa candeur parfaite? Nous trouvâmes ces deux vers dans une épître à M. Richard:

A Dresde j’ai vu l’Elbe, et l’Oder à Breslau,

A Vienne le Danube, à Prague la Moldau.

Quelle que fût la défiance très fondée que je portois dans mes fonctions assez ridicules de censeur, il n’y avoit pas moyen de faire grâce à ces deux vers. «Voilà, lui dis-je, deux vers qu’on jure

« roit que vous avez volés à la géographie rimée

«du père Buffier. Il m’en faut deux autres. Ceux-

« ci ne resteront pas.» Il me prit doucement le manuscrit des mains; et, après y avoir jeté un coup d’œil: Il faut être juste, dit-il; oui, voilà deux terribles vers. Mais je les ai faits, j’en dois porter la peine. Mon ami, laissons-les pour ma punition. Et je ne pus pas obtenir qu’ils fussent changés. Le lendemain il eût à m’écrire, dans la matinée, pour une petite commission dont je m’étois chargé, et son billet commençoit ainsi: le révérend père Buffier prie son excellent ami, etc.

Je ne finirois pas, Monsieur, si je retraçois tous les traits de bonté, de douceur, d’élévation, et de simplicité que j’eus occasion de remarquer en lui, pendant les quinze ou vingt soirées que nous passâmes ainsi. Un homme qui n’auroit point connu M. Ducis, l’eût connu tout entier dans cette circonstance. C’eût été une épreuve pour beaucoup d’autres; ce ne fut pour lui qu’une occasion nouvelle de me montrer combien, avec beaucoup de fierté d’ame, il avoit peu d’amour-propre. Je n’ai connu personne qui fût plus véritablement modeste. Sa modestie n’étoit point cette humilité feinte et grimacière, calcul intéressé d’un mérite qui se rabaisse pour qu’on l’exhausse. C’étoit l’attitude naturelle d’un homme supérieur qui a la conscience de ce qu’il vaut, et ne souffre ni qu’on l’exagère, ni qu’on le déprime; qui ne recule point devant les louanges sincères que laisse échapper le cœur d’un ami; qui recueille même avec quelque joie les suffrages éclairés, les paroles obligeantes, et jusqu’aux simples compliments d’une politesse bienveillante; mais qui, l’oreille ouverte aux conseils du talent et aux leçons de la critique, eût rougi d’être loué sur des points où il se sentoit vulnérable, et n’eût jamais souffert, sans protester contre de tels éloges, que, pour faire sa part meilleure, on eût ravalé le talent ou atténué le triomphe de ses rivaux.

Il m’a dit vingt fois, il m’a souvent écrit, ainsi qu’à vous, Monsieur, que les mémoires de sa vie étoient dans ses poésies. On y peut, en effet, démêler la trace, trop foiblement marquée, de tous les événements qui ont eu quelque importance pour lui. On y voit qu’il adoroit sa mère. Il en parle plusieurs fois, dans ses vers, avec l’accent de la piété filiale la plus vraie. Le petit nombre de personnes qui ont connu M. Ducis, sait avec quelle pieuse vénération il honoroit une mémoire si chère. Il n’exprime assurément dans ses vers, sur un pareil sujet, aucun sentiment qui ne fût dans son cœur. Mais, en général, le public ajoute peu de foi à ces protestations d’une tendresse posthume. Les poëmes élégiaques adressés à la cendre des morts ont pu sembler une expiation des torts dont on avoit affligé leur vie, et, quoique ici l’on ne puisse rien supposer de semblable, je ne m’arrêterai point sur les passages simples et touchants où M. Ducis exhale en beaux vers tous les regrets d’un bon fils. J’aime mieux vous citer, Monsieur, un passage d’un journal écrit en entier de sa main, et dans lequel se trouvent quelques détails sur la mort de sa mère. Ce journal n’a été connu de qui que ce soit, tant qu’il a vécu, et, après sa mort, il m’a été remis par ses héritiers. Il a pour titre, ma grande affaire. J’aurai une autre occasion d’en parler, je transcris d’abord le petit nombre de lignes qu’il consacra, jour par jour, à constater les progrès de la maladie qui le priva de sa mère. N’oubliez pas, Monsieur, que je copie avec une fidélité scrupuleuse.

1787.

«Le mercredi 20 juin, ma mère tomba ma

« lade d’un grand mal d’entrailles, à quatre heu

« res du matin.

«Le 27, M. Lemonnier vint la voir et la fit

«baigner.

«Le 3 juillet, elle me dit, en prononçant le nom

«de sainte Thérèse, sa patrone: Souffrir ou mourir.

«Le 6, ma bonne mère me dit, en me parlant

«de sa tendresse pour moi: Tu le sais bien, enfrap

« pant sur son ventre, j’aurois vendu ce jupon-là

«pour toi.

«Le 7, étant assise dans un fauteuil: Ah! mon

«fils, je n’en suis pas dehors.

«Le 16, ma pauvre mère me dit, le soir, dans

«son fauteuil: Ma sœur est partie; et les larmes lui

«vinrent aux yeux.

«Le 26, mourut dans la maison de ma mère

«une de ses locataires. Avant que je la quittasse

«pour aller dîner, elle me dit: Mon mal est incu

« rable; adieu, mon cher enfant!

«Le 27, elle me dit: Lis-moi un chapitre de l’I-

« mitation; elle aimoit à m’entendre lire. Elle l’é

« coûta avec toute son ame et toute sa tête. C’etoit

«le chapitre où il est parlé des quatre choses qui

«peuvent donner à l’homme une paix véritable

«sur la terre.

«Le 28, elle voulut que je lui lusse les remon

« trances du Parlement de Paris, qui venoient

«de paroître. Elle les écouta avec une attention

«singulière. Je lisois dans ses yeux et dans son

«air de tête, qu’elle n’en perdoit pas la valeur

«d’un mot, et qu’elle en suivoit les idées et les

«sentiments avec la vivacité ordinaire de son

«appréhension. Elle me dit souvent, pendant sa

«maladie: Ah! mon fils, ne dites rien! mon fils,

« soyez prudent! parceque je parlois, avec quel

« que chaleur, de la cour et des affaires actuel

« les, et qu’elle me connoissoit ardent.

«Le soir, dans son lit, en me tendant la main,

«elle me dit: Je ne puis faire que cela; quel état

«douloureux! puis, avec une piété douce, et en

«souriant: M. Landrin m’a donné la bénédiction.

«Le dimanche 29, ma pauvre mère étant sur

«son séant, dans son lit: Tu es mon exécuteur testa

« mentaire, me dit-elle. La procuration de ton frère

«est dans le coffre de l’armoire. Le livre de mes af

« faires, dans ma commode, à la régence de mon sal

« lon. On t’en remettra la clef. Si ces bonnes filles

«(Rosette et Fanchon) n’étoient pas assez récom

« pensées, vous y suppléerez entre vous; je t’en charge.

«Puis, m’ayant chargé d’aller recevoir du vin

«qui lui arrivoit, je l’ai entendue qui disoit tout

«bas: mes enfants le boiront.

«Lundi 3o juillet, jour malheureux où j’ai

«perdu ma tendre mère. Elle me dit le matin,

«en me regardant: Je suis bien malade, je suis bien

«malade..... C’est à cinq heures et demie du soir

«que Dieu l’appela dans son sein. Je l’ai embras

« sée dans son lit de mort, sur ses yeux et sur sa

«bouche, hélas! pour la dernière fois. Elle n’é

« toit point défigurée. La paix du ciel étoit dans

«ses traits. Le mardi, je lui ai rendu les derniers

«devoirs, sur les cinq heures du soir. Elle repose

«dans le cimetière de Saint-Louis, de Versailles,

«presqu’au pied et vis-à-vis la croix du cime

« tière, en la regardant en face.

«C’est le jeudi, 9 août, que Rosette m’a

«remis de ses cheveux. Je les garde comme

«une relique, car ma mère est dans le ciel. Je les

«ai joints à ceux de mon digne père qui est aussi

«mort comme un saint, après un long martyre.»

Vous le voyez, Monsieur, rien n’est plus simple que ce récit. Il n’y a pas là une phrase, pas un mot qui soit mis à dessein d’émouvoir. Celui qui écrit n’écrit que pour lui. Il est loin de penser qu’il puisse être lu un jour. Il ne profère pas une plainte; il ne parle pas même de sa douleur. Il la tient comme cachée entre Dieu et lui. Pourquoi donc se sent-on ému en lisant ce peu de lignes? C’est qu’on y trouve l’épanchement involontaire d’une douleur qui fuit les témoins; c’est qu’on y sent que cette ame, aussi ferme que tendre, abattue sous le coup qui la frappe, ne se relève que par cette idée: ma mère est dans le ciel.

Il est à regretter que M. Ducis n’ait pas laissé de pareils détails sur tous les événements qui l’ont frappé dans sa longue carrière; car, quoi qu’il en ait dit, il seroit difficile de retracer sa vie d’après ses poésies; mais on y retrouve du moins tous les mouvements de sa reconnoissance envers les appuis et les bienfaiteurs que la nature ou l’affection lui avoit donnés, et autant qu’il l’a pu un touchant souvenir pour tous ceux qu’il aima et dont il fut aimé.

Ce fut la reconnoissance du poëte qui lui inspira de placer dans le très petit nombre de ses bienfaiteurs ce Guillaume Shakespeare, dont le génie brut et désordonné, mais quelquefois sublime, sut éveiller en lui le sentiment de sa force et l’instinct tragique dont la nature l’avoit doué. Il n’a point adressé d’épître à Shakespeare; mais il invoque fréquemment son nom tutélaire; mais il avoit placé son image non loin des portraits de son père et de sa mère; mais c’est pour l’honorer encore, après l’avoir souvent embelli, qu’il a fait du saule d’Othello, l’arbre de son adoption, qu’il l’a chanté sur tous les tons de sa lyre, et qu’il a fini par le graver sur son cachet, comme ces armoiries d’une autre famille qu’une heureuse alliance autorise à porter.

Je n’oublierai jamais qu’étant allé le voir à Versailles, par une assez froide journée de janvier, je le trouvai dans sa chambre à coucher, monté sur une chaise, et tout occupé à disposer avec une certaine pompe, autour de la tête de l’Eschyle anglois, une énorme touffe de buis qu’on venoit de lui apporter. Je suis à vous tout-à-l’ heure, me dit-il, comme j’entrois, et sans se déranger; et, remarquant que j’étois un peu surpris de l’attitude où je l’avois trouvé : Vous ne voyez donc pas que c’est demain la Saint-Guillaume, fête patronale de mon Shakespeare? puis, s’appuyant sur mon épaule pour descendre, et m’ayant consulté sur l’effet de son bouquet, le seul sans doute que la saison eût pu lui offrir: Mon ami, ajouta-t-il, avec une figure dont l’expression m’est encore présente, les anciens couronnoient de fleurs les sources où ils avoient puisé.

Je doute que Virgile ou Fénélon aient jamais employé une idée plus gracieuse pour exprimer un sentiment plus délicat.

Agréez, Monsieur, etc.

LETTRE DEUXIEME.

Table des matières

La vie de M. Ducis comprend un bien petit nombre d’événements; en la parcourant rapidement ensemble, vous me pardonnerez, Monsieur, de ramener votre attention sur quelques détails qui vous sont connus, en faveur de beau-coula l’autres que vous ignoriez, et que j’ai puisés tous aux sources les plus sûres et les plus respectables. Le père de M. Ducis avôit quitté le village de Haute-Luce, en Savoie, où il étoit né, pour venir à Versailles. Il y faisoit un commerce de lingerie. La réputation de probité dont il y jouissoit n’avoit fait que s’accroître quand on l’avoit vu préférer à plusieurs partis beaucoup plus riches qui lui étoient offerts, une personne que sa piété, sa parfaite raison, et un goût naturel pour les lettres avoient déja rendue l’objet de l’estime générale. M. Ducis fut le premier fruit de ce mariage.

On s’occupa peu d’abord de son instruction; mais, dès la première enfance, il reçut de son père et de sa mère une éducation fortement religieuse.

Plutarque prétend que les Spartiates ne conservèrent si long-temps la pureté de leurs mœurs, que parceque Lycurgue avoit eu soin de teindre en laine les habitudes des enfants: M. Ducis conserva toute sa vie l’empreinte ineffaçable de cette première teinture puisée dans l’éducation de famille. Il annonça de bonne heure une constitution vigoureuse et un caractère enclin à la gaieté, deux choses qu’il est assez naturel de trouver réunies chez les enfants, car leur mauvaise humeur ne vient guère que de leur mauvaise santé. La vie qu’il mena sous le toit paternel ne pouvoit que fortifier ces heureuses dispositions de la nature. Quand il eut de dix à onze ans, on songea à lui faire apprendre le latin. Il fut mis dans une petite pension à Clamart, chez un honnête homme, où il commença d’assez foibles études qu’il vint terminer, avec quelque succès, au collège de Versailles. Ses études finies, c’est-à-dire après sa rhétorique, il revint dans la maison de son père, sans manifester de vocation marquée pour aucun état, mais avec un éloignement très décidé pour la profession de commerçant.

L’indépendance de ses goûts commençoit à se révéler déja dans toutes ses habitudes. Un caractère ouvert, un sens droit, des mœurs pures, une piété exemplaire, et une aversion prononcée pour toute liaison qui eût pu porter atteinte à des qualités si précieuses; tant de motifs inspirant à ses parents une entière sécurité sur sa conduite, ils le laissèrent à-peu-près le maître de ses actions; de sorte que, dès l’âge de dix-huit ans, le jeune Ducis pouvoit être cité à-la-fois comme le fils le plus soumis, et comme l’enfant le plus habitué à faire sa volonté.

Il s’étoit lié au collège avec un honnête et bon jeune homme de Versailles, nommé Vallier. Cette liaison, née sans doute de quelque conformité d’humeurs entre les deux jeunes gens, puisoit une nouvelle force dans le goût des vers, qui leur étoit commun.

Il s’y mêloit aussi, comme vous allez le voir, quelque chose d’aventureux et de romanesque. Les deux jeunes amis prirent entre eux la résolution d’être le moins à charge qn’il se pourroit à leurs familles. Voici le plan de vie qu’ils se tracèrent: il fut convenu qu’ils feroient, chaque mois, deux pélerinages de huit à dix jours. L’équipage de voyage étoit simple et modeste: c’étoit un large habit gris, un chapeau rond, des souliers ferrés, et un bâton. La régie étoit de ne point porter d’argent sur soi. Les deux voyageurs, ainsi équipés, et munis d’un bon dîner, partoient après avoir reçu les embrassements de leurs familles, et parcouroient un rayon de cinq à six lieues autour de Versailles, allant demander l’hospitalité de presbytère en presbytère.

Partout où leur bonne mine et leur allure franche leur faisoient trouver un souper et un lit, ils payoient le lendemain matin leur hospitalité, en sonnant la messe du curé et en la servant. Quelque bon accueil qu’on leur fît, la résidence dans le même village ne pouvoit être que de deux jours; après quoi, ils alloient se présenter à un autre presbytère, où les choses se passoient à-peu-près de la même manière.

Ce devoit être une sorte de bonne fortune pour d’honnêtes curés de village, que l’arrivée de deux jeunes hôtes qui, par leurs manières décentes, par leur gaieté douce, jetoient nécessairement quelque diversion dans la vie monotone du presbytère; aussi, au bout de trois mois au plus, les deux jeunes pélerins s’étoient-ils formé une petite clientelle régulière de quinze à vingt curés, qui suffisoit à leurs excursions de toute l’année. Après chaque pélerinage, qui ne se prolongeoit jamais au-delà de dix jours, ils rentroient à Versailles à la nuit tombante, et profitant de l’incognito que devoit leur garantir leur vêtement de pélerin, ils ne manquoient jamais de terminer leur caravane par le spectacle des marionnettes en plein vent, sur la place du château.

M. Ducis, devenu octogénaire, racontoit encore, avec une joie d’enfant, la scène, vraiment comique, que leur avoit donnée un de ces bons curés, qui, trouvant deux jeunes poëtes dans ses deux hôtes, leur avoit avoué sous le secret que lui-même s’occupoit aussi de poésie, et étoit au moment de terminer une traduction abrégée des Métamorphoses d’Ovide. Il leur récita, pour échantillon de son savoir-faire, le morceau de Daphné changée en laurier. En voici les quatre derniers vers que M. Ducis n’avoit eu garde d’oublier, et qu’il ne se rappeloit pas sans un accès de gaieté, qui le forçoit de s’interrompre à chaque vers; c’est le moment où Daphné supplie les dieux de la dérober aux poursuites d’Apollon:

Sa prière à peine est poussée,

Que des dieux elle est exhaussée;

Aux premiers accents de sa voix,

La voilà madame Du Bois.

M. Ducis mena ce genre de vie pendant plusieurs années, sans y joindre d’autre travail littéraire que la traduction de plusieurs satires de Juvénal. Cette traduction, qu’il soumettoit aux lumières de son ami Vallier, fut par lui condamnée aux flammes, et M. Ducis, qui n’appela point de ce jugement, n’a conservé de son travail que ce seul vers, qu’il plaça d’abord dans sa première version de Macbeth, et ensuite dans sa tragédie d’OEdipe chez Admète, où il est resté :

L’homme est plus cher aux dieux qu’il ne l’est à lui-méme.

En 1756, le maréchal de Belle-Isle, qui portoit une bienveillance toute particulière à la famille de M. Ducis, fut chargé, par Louis XV, d’aller visiter toutes les places fortes du royaume. Il emmena avec lui le jeune Ducis, en qualité de secrétaire. La tournée de M. de Belle-Isle dura près de sept mois, pendant lesquels le jeune secrétaire s’acquitta de ses nouvelles fonctions avec un zélé et une assiduité qui doivent sembler méritoires, si l’on compare cette vie, continuellement assujettie et occupée, à celle qu’il avoit menée jusqu’alors.

Il a conservé un journal de ce voyage. Ce n’est, à vrai dire, qu’une description souvent minutieuse des églises, des couvents, des chartreuses, et de quelques monuments publics qu’il avoit eu occasion de visiter. Son enthousiasme s’éveille deux ou trois fois, à la vue de plusieurs tableaux de nos grands maîtres, qu’il trouve dans des maisons religieuses, et l’on voit l’im pression que produisoit sur sa jeune imagination l’aspect des beaux sites et des riches campagnes de la Touraine, du Languedoc, et de la Provence. J’ai remarqué ce trait à l’article Cambrai: Après avoir fait ma prière à la cathédrale, j’ai baisé les degrés de l’autel où avoit officié saint Fénélon.

L’année suivante, le maréchal de Belle-Isle fut nommé ministre de la guerre. Il n’a voit point oublié son jeune secrétaire, et il le plaça dans les bureaux de son département, en qualité de commis-expéditionnaire, aux appointements de 2,000 francs.

Figurez-vous, Monsieur, l’amer chagrin que dut éprouver M. Ducis, en se voyant jeté à son insu et malgré lui dans la poussière des bureaux! Quelle révolution dans toutes ses habitudes! Quel triste aliment pour son imagination si active, si pétulante, que l’obligation de passer ses jours à copier des états de mouvements de troupes ou des brevets d’avancement! car telle étoit l’occupation qu’on lui assignoit à son début, et sa vocation intérieure ne lui faisoit que trop pressentir qu’il n’iroit jamais plus loin. Peu s’en fallut qu’il ne reculât devant un pareil bienfait. Ce ne fut que par soumission à la volonté de son père, qu’il se résigna à ce fastidieux emploi de son temps. Encore cette résignation n’ô-toit-elle rien à sa douleur. Elle étoit si vive, il la cachoit si peu, et ses nouveaux confrères en furent si touchés, qu’au bout de huit jours ils s’entendirent entre eux pour se partager sa besogne et le laisser le maître de passer son temps comme il lui conviendroit. Mais il n’étoit pas homme à garder le secret sur un pareil service; et, avant la fin du mois, il étoit allé tout conter au ministre, lui avouant l’insurmontable antipathie qu’il se sentoit pour ce genre d’occupation, et le suppliant d’arranger les choses avec sa famille, de manière qu’il cessât d’être commis, sans mécontenter son père.

Le ministre prit le meilleur parti, celui qui remplissoit le mieux l’intention qu’il avoit d’obliger. Il rendit la liberté au jeune poëte, conserva son nom sur l’état des appointements, et se chargea de tout auprès de sa famille. Le maréchal de Belle-Isle étant mort en 1761, ses successeurs au département de la guerre respectèrent les dispositions qu’il avoit prises en faveur du jeune Ducis. Ce bienfait lui fut continué jusqu’à l’époque de la révolution.

M. Ducis, dégagé de ses fonctions de commis, passoit son temps entre Versailles et Paris, entre les affections de famille et les relations qu’il commençoit déja d’entretenir avec plusieurs hommes de lettrés de la capitale, demeurant ainsi fidèle, à-la-fois, à ses devoirs et à ses goûts. Il assistoit assez régulièrement, le matin, aux sermons du père de Neuville, qui étoit alors au premier rang des orateurs chrétiens, et retenoit le soir sa place aux Français toutes les fois qu’on y jouoit une tragédie de Corneille ou que Le Kain faisoit partie du spectacle.

Arrêtons-nous un moment, Monsieur, sur ce caractère si simple, si naturel jusque dans ses bizarreries: cet enfant qui va de presbytère en presbytère chercher des messes à servir, et revient le soir prendre sa part des bouffonneries de Polichinelle; ce jeune homme qui, transporté sans autre Mentor que lui-même, au milieu du bruit et du mouvement tumultueux de Paris, trouve le moyen de ne manquer ni un sermon du père de Neuville, ni une représentation de Le Kain; enfin, cette habitude de devoirs religieux qui se concilie sans effort avec les dissipations d’une vie qu’il avoit la volonté de consacrer aux lettres, tout cela ne vous peint-il pas M. Ducis à toutes les époques de sa vie, et n’avez-vous pas eu mainte occasion de remarquer combien ces oppositions qui, dans tout autre caractère, eussent suffi pour établir un contraste choquant, se trouvoient comme fondues dans le sien par un mélange naturel et sans aucune disparate sensible?

Je reviens maintenant sur ces paroles de madame Ducis à son fils, au moment où il lui lisoit les remontrances du parlement de Paris. Mon fils, ne dites rien: soyez prudent, mon fils: car, ajoute-t-il, elle savoit que j’étois ardent.

Oui sans doute, il avoit une tête ardente; il y joignoit une imagination qui dut plus d’une fois passionner son jugement; et, dans cette lutte de la tour et des parlements, je ne doute point qu’il n’ait pris, de lui-même, et franchement, parti pour ces derniers, et n’ait embrassé leur cause avec toute la chaleur de sa tête, et toute l’activité de son imagination. Ceux qui veulent à toute force faire de M. Ducis un révolutionnaire, peuvent donc remonter jusqu’à 1787, pour dater de plus loin les sentiments qu’ils lui prêtent. Mais qu’ils se dépêchent, car ils vont être tout-à-l’ heure forcés de.convenir qu’il sera impossible d’en faire un révolutionnaire, du moment où il y aura une révolution.

Et remarquons en passant, Monsieur, que ce n’est point à titre de reproche que cette odieuse qualification lui est décernée. Ceux qui se plaisent à le qualifier ainsi, sont presque tous des hommes sur qui la révolution a laissé quelque tache, imprimé quelque flétrissure. En le poussant comme de vive force sous leurs bannières, ils semblent dire: «Voyez-vous cet homme

«de bien? Sa vie est irréprochable; comme fils,

«comme époux, comme père, ses mœurs, peuvent

« être offertes en modèle; sa piété fut

«exemplaire, sa vieillesse fut entourée de vos

«respects. Eh bien! pendant la tourmente où

«vous nous accusez d’avoir été des monstres, nos

«méfaits ne furent que la conséquence des opinions,

« des principes que cet homme vertueux

«avoit dans le cœur.» Vous vous étonnez de cette audace, Monsieur. Eh! dites-moi cependant, qu’a-t-on de mieux à calomnier que l’innocence? Quoi de plus facile que d’interpréter le silence d’un homme qui est décidé à ne le point rompre; que de faire agir celui qui ne quitta jamais la paix de sa solitude; que d’accuser enfin celui dont le caractère est tel, qu’il est sûr de n’avoir jamais à se justifier?

Mais, pourroit-on dire à ces personnes si soigneuses de se faire une égide du nom de M. Ducis, qu’avez-vous donc vu dans ses actions, ses démarches, ses écrits, qui vous permette d’établir entre vous et lui cette solidarité de principes? Quand la révolution éclata, il étoit dans toute la force de l’âge, du talent, de la renommée. Comment se fait-il que vos vœux, vos suffrages, ne l’aient jamais, à aucune époque de ces temps désastreux, appelé à la défense de ces droits, de ces intérêts, qui, selon vous, étoient devenus les siens propres? — C’étoit un homme étranger aux affaires, me répondroit-on.—Oui, sans doute, j’en conviens: mais cet homme étoit poëte, vous ne lui refuserez pas ce titre; mais ce poëte avoit une lyre: seroit-il vrai qu’il n’eût jamais célébré dans ses vers aucun de ces beaux joutas dont la mémoire vous est si chère encore? Et à Dieu ne plaise que je veuille parler ici de vos saturnales sanglantes, de vos anniversaires de Cannibales; mais le sang n’a pas toujours coulé dans notre malheureuse France; l’échafaud a eu ses interrégnes. N’aviez-vous pas des fêtes à l’Être Suprême? il croyoit en Dieu apparemment. N’en aviez-vous pas à la vieillesse? ses cheveux blancs lui donnoient le droit de la chanter. Quelle puissance étuffoit donc sa voix? Quoi! sa lyre ne se seroit-elle jamais fait entendre dans vos solennités? Non, jamais; il s’est caché dans le désert pendant que vous vous montriez au grand jour; il s’est tu au bruit de vos acclamations; il s’est contristé de toutes vos joies: et c’est son isolement, son silence, sa consternation; qu’à défaut d’actes, d’écrits, de probabilités mêmes, vous êtes réduits à interpréter en votre faveur! Vous, qui vous montrez encore aujourd’hui les apologistes passionnés de cette même révolution, voulez-vous savoir comment il la qualifioit dans une circonstance où l’on ne peut vouloir tromper ni les hommes dont on se sépare pour jamais, ni le Dieu devant qui l’on se dispose à paroître? Le 15 avril 1813, M. Ducis fit son testament: parmi les différents témoignages de souvenir qu’il y donne à ses parents et à ses amis, il lègue à une personne qu’il affectionnoit, et qui mourut avant lui, quoiqu’il dût s’attendre à la précéder dans la tombe, la dernière édition complète des Sermons de Bourdaloue, qu’on a, dit-il, réimprimés bien à propos, après que la plus funeste des révolutions a couvert, chez nous, l’état et l’église de ruines et de sang.

Mais je m’arrête; je rougirois, Monsieur, que qui que ce fût au monde pût prendre ce que je viens de dire pour une apologie, quand il s’agit d’une pareille imputation et d’un pareil homme.

Vouloir faire de M. Ducis un personnage politique dans quelque sens que ce soit, seroit donner la preuve qu’on ne l’a point connu. Il ignoroit jusqu’aux premières notions de la politique des gouvernements; son esprit ne s’étoit jamais tourné vers les plus simples études du publiciste. Je tiens de lui-même que l’ennui ne lui permit pas d’achever la lecture du Contrat Social, quoiqu’il y fût revenu à plusieurs reprises, et dans des temps fort divers. Les historiens de l’antiquité, qu’il avoit beaucoup étudiés, n’avoient guère non plus fixé son attention que comme peintres de mœurs; et, quoique notre grand Corneille fût l’objet constant de ses admirations, je n’hésite point à croire qu’il sentoit mieux la force de ce génie créateur dans les beautés dramatiques du Cid, ou de Polyeucte, qu’il n’apprécioit la puissance de son talent dans les combinaisons politiques de Nicomède et de Sertorius. En examinant le théâtre de M. Ducis, sous le rapport des convenances de la politique et de l’histoire, on pourra se confirmer dans l’opinion que je ne crains pas d’avancer ici. Ajoutons qu’il joignoit à ce défaut d’études, sur un point assez essentiel dans l’art qu’il cultivoit avec tant de succès, toutes les idées générales d’indépendance et de liberté qui peuvent trouver place dans la tête d’un homme de bien, sincère ami de l’ordre et de son repos.

C’est dans cet heureux état d’ignorance politique que les premières crises de la révolution trouvèrent M. Ducis; les terribles phases qu’elle parcourut, avec l’effet et la rapidité de la foudre, ne l’instruisirent ni en pratique ni en théorie. Mais, avec l’imagination qu’on lui connoît maintenant, et la confiance, je dirois presque la crédulité naturelle à son caractère, on peut se figurer les brillantes espérances et les trompeuses illusions qu’il dut concevoir en voyant un roi jeune, le plus honnête homme de son royaume, appeler de ses vœux et de ses efforts cette régénération soudaine d’où devoit éclore une nouvelle France. Oui, je ne doute point qu’alors M. Ducis n’ait prédit, n’ait réalisé, dans les chimères de son cœur, les plus riantes utopies; qu’il n’ait vu son pays transformé en un autre royaume de Salente; que des illusions poétiques ne se soient jointes dans son imagination à toutes les autres, et qu’enfin, les songes de la nuit se mêlant à ceux du jour, il n’ait rêvé plus d’une fois d’un autre âge d’or tout prêt à renaître sur cette pauvre France régénérée. Mais que le songe fut court, et que le réveil fut terrible!

Les premières persécutions vinrent le frapper dans ce qui lui restoit de plus cher au monde, ses amis. Dès l’été de 1792, M. Lemaire, curé de Roquencourt, petit village à une demi-lieue de Versailles, se vit enlevé à ses paroissiens, et bientôt après traîné de prison en prison par les ordres du comité révolutionnaire de Versailles. Il étoit né la même année, dans la même ville que M. Ducis, et depuis l’enfance leur amitié n’avoit pas éprouvé la plus légère altération. Au premier bruit de cette terrible nouvelle, M. Ducis oublie ses soixante ans; il quitte sa retraite de Marly où il occupoit une petite maison, se rend à pied à Versailles, va droit à l’hôtel des gardes-du-corps, que l’on venoit de convertir en prison, tente tous les moyens d’y voir son ami détenu, n’épargnant ni prières, ni instances, ni supplications. Voyant l’inutilité de ses efforts, il part, encore à pied pour Roquencourt, frappe à la porte du presbytère, y trouve une vieille servante dans les larmes, s’en empare, se fait suivre du chien du bon curé, conduit ces deux fidèles serviteurs à Marly, et ne s’en sépare qu’après les avoir installés chez lui; de là, il retourne, toujours à pied, à Roquencourt, s’y concerte avec quelques paysans qu’il sait attachés à leur pasteur, et, avec leur aide, il fait porter, il porte lui-même, pièce à pièce, et nuitamment, jusqu’à son propre domicile, tout ce qu’il peut sauver du mobilier du presbytère. Les jours suivants, nouvelles démarches pour pénétrer dans la prison, nouveaux refus essuyés. M. Ducis parcourt Versailles; il y cherche tout ce que le malheur des temps a pu lui laisser d’appuis. Il demande à tout ce qu’il connoît, à tout ce qu’il aborde, la liberté de son ami. Vaines prières! Par-tout il rencontre, ou le zéle sans crédit, ou l’autorité sans bienveillance. On fait passer ce malheureux prêtre dans huit prisons successives, sans lasser la patience dû captif, sans décourager la persévérance de son ami, qui ne s’arrête enfin que sur l’ordre formel qu’il en reçoit; et voici la lettre qui contenoit cet ordre.

Mercredi matin.

«Les hommes ont beau faire, mon ami, il

«n’en arrivera que ce qu’il plaira à Dieu. Quant à

«moi, je suis prêt au départ. La vie que je mène

«depuis six semaines n’est point si rude que

«vous vous lè figurez. Je possède ici mon cœur

«en paix; j’y dors d’un bon somme; j’y prie Dieu

«pour vous, pour moi; je le bénis de m’avoir

«donné un ami chrétien, dont la charité coura

« geuse m’a. ému profondément; car j’ai tout su.

«Que votre zéle s’arrête là, mon ami: en voilà

«bien assez. Ne gâtez point mon repos par des

«inquiétudes sur vous, je vous en prie, et au

«besoin je vous l’ordonne. Si Dieu m’appelle à lui

«par cette voie, j’aurai connu, grace à vous, ce

«que la vie et la mort peuvent avoir de plus

«doux. Adieu, cher Ducis, quoi qu’il arrive,

«nous nous reverrons; adieu, soumettez-vous,

«et ne me répondez pas.»

Quelle lettre, Monsieur! quel langage simple et touchant! quelle noble lutte entre cette amitié courageuse et cette amitié résignée! N’est-on pas tenté de s’écrier avec La Fontaine?

Qui d’eux aime le mieux? que t’en semble, lecteur?

Ce ne fut qu’après le 9 thermidor, que s’ouvrit la prison de ce vénérable prêtre, et ce fut encore M. Ducis qui arriva le premier pour lui annoncer qu’il étoit libre.

Je n’ai rien inventé, rien embelli dans ce récit. Quelques uns de ces détails sont tirés de la notice que M. Ducis a placée en tête de l’Épître au curé de Roquencourt; et le reste, des lettres mêmes de ce saint curé qui m’ont été communiquées. J’ai vu chez M. Ducis la petite table, le vieux fauteuil qu’il avoit transportés de Roquencourt, et que son ami l’avoit forcé de garder. Il en fit usage jusqu’à la fin de sa vie. Il disoit, en les montrant, Voilà la table, voilà le fauteuil du bon curé. Mais je ne l’entendis jamais ajouter un mot qui pût apprendre à quel prix l’amitié l’en avoit rendu possesseur.

La douloureuse inquiétude que lui causoit la captivité du curé de Roquencourt s’étendit bientôt sur le chevalier de Florian, sur M. et madame Bitaubé, et sur quelques autres amis qui gémissoient dans les prisons de Paris.

Un de ses grands chagrins, à peu près dans le même temps, fut le départ de son guide, de son bienfaiteur, de celui qu’il appeloit son second pére, de M. d’Angivilliers, qui, se voyant sur le point d’être arrêté à Versailles, alla chercher sur une terre étrangère, une sécurité que son pays lui refusoit. M. Ducis n’étoit point de ces amis que la prospérité trouve fidèles, et que le malheur voit disparoître. Les témoignages de sa reconnoissance arrivèrent à son bienfaiteur jusque dans l’exil. Ai-je besoin de dire que ses relations avec madame d’Angivilliers continuèrent comme par le passé ? Il étoit loin de redouter cet air contagieux que le malheur répand autour de soi. Il n’ensevelissoit point non plus le souvenir des bienfaits dans la tombe du bienfaiteur. Lorsqu’en 1813, il publia l’édition de ses œuvres, il ne put en faire hommage ni à M. ni à madame d’Angivilliers qui n’existoient plus; mais vous vous rappelez, Monsieur, que nous avons trouvé ces mots écrits de sa main sur la liste des personnes à qui il en envoya un exemplaire: A M. Bois-Roger, à cause de l’attachement que lui portoient M. et madame d’Angivilliers.

Non, la mort même, en dénouant les nœuds de l’amitié, n’en détruisoit pas pour lui les devoirs. Vous savez, Monsieur, quelle fut sa douleur en apprenant que des bandes révolutionnaires menaçoient le monument élevé dans la petite église d’Oullins, à la mémoire de M. Thomas, par M. de Montazet, archevêque de Lyon, et que des mains forcenées y avoient déja porté le marteau, pour en mutiler l’épigraphe. Mais vous ignorez quels moyens il employa pour arracher ce monument à la destruction. Sa douleur alors ne se perdit pas en vaines démonstrations, en plaintes stériles. Son amitié fut active, et sa pauvreté féconde en ressources. A peine informé de cet outrage fait à la cendre d’un ami, il s’adresse à M. de La Salle, honnête négociant de Lyon, qu’il avoit connu pendant son séjour dans cette ville; il le supplie d’aller sur-le-champ à Oullins, d’y offrir à la municipalité une somme de cinq cents francs qu’il lui envoie, de la laisser maîtresse d’en faire tel usage que bon lui semblera, mais à là charge par elle de faire respecter le simple monument qui couvre les restes mortels de son religieux ami. Ce langage n’étoit guère celui du temps. Il semble que la prudence humaine ne le lui eût point conseillé comme moyen de succès; et cependant il falloit bien qu’il y eût quelque puissance attachée à la pieuse expression d’un pareil vœu et à l’honnêteté de l’ame qui le formoit, puisque l’offrande fut acceptée, et que la condition qu’on y attachoit fut remplie. Je doute qu’un pareil trait ait été consigné dans les feuilles publiques de 1792; M. Ducis n’étoit point homme à le publier, et je l’ignorerois comme vous, si je n’avois trouvé dans ses papiers la délibération de la commune d’Oullins, qui accepte la somme de cinq cents livres offerte par M. Ducis, à la charge d’entretenir et de conserver le monument élevé, dans l’église d’Oullins, à la mémoire de M. Thomas (c).

En traversant avec M. Ducis les derniers mois de 1792 et la fatale année de 1793, j e ne prétends pas exciter en sa faveur ce puissant intérêt qui s’attache à un homme de bien proscrit, à un grand talent persécuté, genre d’intérêt que le malheur des temps n’avoit que trop multiplié. Il s’enfonçoit, il est vrai, de plus en plus dans sa solitude; mais il n’avoit à y gémir que sur les désastres publics, et sur les maux dont il se sentoit frappé dans ses amis. Pour lui, sa sûreté personnelle ne me paroît pas avoir été menacée. Je trouve même dans ses papiers la preuve qu’un ministre de l’intérieur de cette époque nommé Paré , lui proposa la place de gardien de la bibliothèque nationale. Cette place, comme on voit, n’avoit rien de politique. L’homme qui la lui offre, le prévient qu’il ne veut qu’un citoyen éclairé, et que cette fonction ne le détournera en rien de ses travaux littéraires. Cependant M. Ducis ne crut pas devoir l’accepter. Peut-être ne lui offroit-on que la dépouille d’un honnête homme renvoyé pour une conduite ou des sentiments que M. Ducis étoit loin de blâmer; et, dans ce cas, il n’eût fait, en la refusant, que ce que la simple probité lui prescrivoit. Quoi qu’il en soit, sa réponse au ministre mérite d’être rapportée:

«Citoyen ministre, je suis entré il y a vingt

«ans dans la carrière difficile de Corneille. Mais

«ma ressemblance la plus marquée avec ce grand

«homme est une impropriété absolue pour tout

«ce qui demande les soins de la plus simple

«administration. Jugez si le fardeau de la biblio-

«théque nationale doit m’épouvanter. S’il m’est

«donné d’être un peu utile à mon pays, ce ne

«peut être qu’en mettant en action sur la scène

«quelques unes de ces grandes vérités morales

«qui peuvent rendre les hommes meilleurs, vérités

« que la réflexion saisit bien dans un livre,

«mais que le théâtre rend vivantes, en parlant à

«lame et aux yeux. Pardonnez-moi donc, citoyen

«ministre, de refuser une place qui m’ôteroit le

«seul moyen que Dieu m’ait donné pour servir

«mes semblables.»

Que l’on pèse les paroles de cette lettre, que l’on compare ce ton d’honnête homme avec celui des écrits du temps, enfin qu’on se reporte aux jours où cette correspondance eut lieu, et que l’on me dise ensuite si le langage qui accompagne ce refus, ne décèle point une ame aussi ferme qu’élevée. Il y a plus, la date seule de cette lettre est un trait de courage. M. Ducis répond à un ministre qui lui écrit le premier jour du deuxième mois de l’an second de la république une et indivisible, et je lis ces mots en tête de la réponse: Paris, jeudi 24 octobre de l’ère chrétienne. Je suis ennemi de tout enthousiasme exagéré, vous le savez, Monsieur; mais dites-moi si parmi tous les genres de courage qui, à travers tous les genres de fléaux, se signalèrent alors dans notre malheureux pays, on compteroit beaucoup d’hommes dont la conscience eût été assez inébranlable et la main assez ferme pour appliquer une pareille date sur une lettre adressée à un ministre de la Convention.

En se reportant par la pensée vers la France de cette époque, il est naturel de se la représenter comme exclusivement partagée entre deux classes d’individus: ceux qui persécutent et ceux qui sont persécutés., ceux qui tuent et ceux qui meurent. La classe intermédiaire échappe pour ainsi dire aux regards; à la vue de tant de malheureux, on se sent indifférent pour elle, et l’on a peine à se défendre d’une sorte d’étonnement en voyant un homme sur qui se réunissoient tant de genres de considération et de renommée, trouver dans le bouleversement général une sorte de repos qui ne sembleroit pas avoir dû être son partage. Ah! qu’on ne préjuge rien avant d’avoir pénétré dans l’asyle où la sûreté domestique de M. Ducis fut du moins respectée. Nous pouvons sans crainte, Monsieur, ouvrir sa solitude aux regards de la curiosité et même de la malveillance. Croit-on que son esprit, fatigué des misères publiques et de ses propres chagrins, cherchât alors; dans la culture des lettres, une diversion à tant de maux? Non, les Muses ne lui faisoient plus entendre ces paroles magiques dont le charme sait endormir les douleurs; il désespéroit même de pouvoir jamais développer sur la scène ces grandes vérités morales qui servent à rendre les hommes meilleurs. Tout entier au souvenir des amis, des bienfaiteurs que lui enlevoient la prison, l’exil ou l’échafaud, il cherchoit un refuge dans une autre région que la terre; et, dans les moments où il se replioit sur son ame, il n’y trouvoit même plus ce fonds de sérénité que la vertu devroit donner toujours. Quel repos, grand Dieu! qui eût pu le lui envier alors, et qui oseroit maintenant le lui reprocher?

Qu’on ne m’accuse point de tracer ici un tableau imaginaire, et de mettre mes conjectures à la place de la vérité. J’ai entre les mains, j’ai dans ce moment même sous les yeux ce livre dont j’ai déjà parlé, et que M. Ducis avoit intitulé ma grande Affaire. Il y est peu question des choses de la terre; mais son ame profondément religieuse y déposoit les peines secrètes de sa vie, s’y ouvroit avec le ciel des communications qu’il n’avoit plus avec le monde, et s’y plaignoit du moins à Dieu des maux de la France et de l’horrible égarement de ses semblables. Ce journal, qui n’est que la continuation d’un journal précédent, commence avec l’année 1786, et ne s’arrête que vers le milieu de 181 5, neuf mois environ avant la mort de M. Ducis. Ce n’est à vrai dire qu’un memento des actes de sa vie religieuse, où il relate les événements qui l’ont le plus frappé par leur importance. On y chercheroit vainement les plus simples renseignements qui pussent servir à des mémoires politiques ou littéraires sur les époques qu’il parcourt; et cependant on pourroit effacer des mois de la révolution les dates que l’auteur y a mises presque jour par jour, et avec une grande exactitude, sans que pour cela le lecteur le moins pénétrant pût avoir le plus léger doute sur le moment précis où M. Ducis écrivoit. C’est à la trace de ses larmes qu’on y peut suivre la marche de la révolution. Ainsi, lorsque montrant à Dieu les plaies de son ame, il le supplie avec la plus touchante ferveur de sauver le monde une seconde fois en remettant la pitié dans le cœur des hommes, qui pourroit douter qu’au moment où il formoit ce vœu, la France ne fût déchirée comme une proie par des hommes sans pitié ?

Malheur à moi, Monsieur, si j’abusois d’un pareil dépôt pour révéler ici ce que M. Ducis n’a voulu dire qu’à Dieu! Mais qui pourra me blâmer quand je dirai que, pendant cet affreux régné de la terreur, il voulut (je me sers à dessein de ses propres expressions), il voulut tous les mois nourrir sa foiblesse du pain des forts; qu’il osa tout braver, pour aller chercher dans des souterrains, dans des greniers, la parole du Dieu qu’on n’adoroit plus dans ses temples; et qu’en écrivant la courte relation de ces assemblées clandestines qui lui rappeloient si naturellement les persécutions de la primitive Église, il consignoit avec une joie de martyr le péril auquel s’exposoient alors et le courageux pasteur et le fidèle troupeau: enfin, à la vue des fréquentes aumônes qu’un esprit d’ordre naturel le portoit à mentionner dans ce journal, il me sera bien permis, j’espère, de comparer la modicité de ses ressources avec l’abondance de ses charités, et d’admirer les prodiges d’une pauvreté qui jamais ne l’empêcha de donner à plus malheureux que lui.

Avant de fermer ce livre pour n’y plus revenir, j’en citerai deux passages encore. Je n’ai jamais entendu M. Ducis s’expliquer sur les constitutions éphémères que nous donnèrent successivement nos diverses législatures. Mais il est un autre acte législatif qui n’eut que trop d’importance par ses résultats, et contre lequel sa conscience protesta toujours, la constitution civile du clergé. Voici ce qu’il écrit sous la date du 19 avril 1791: «Obtenu la permission d’aller faire mes

«pâques à Saint-Laurent, dont le curé a conserve

« la juridiction, ainsi que les pouvoirs qu’il

«tient de l’autorité légitime; je n’ai donc point

«rempli ce devoir à la paroisse Saint-Sulpice,

«comme ci-devant; mon archevêque, M. de Juigné,

« m’ayant fait savoir que le nouveau curé

«n’étoit plus dans le sein de l’Église.»

Je rapporterai le second passage sans commentaire, et par l’unique raison que j’ai souvent vu M. Ducis jugé sévèrement, à cause de certaines relations qu’il conservoit: «Le mercredi

«15 septembre (même année 1791), dîné à Ro

« quencourt tête-à-tête avec le curé ; il me conta

«en dînant un trait de la tendresse chrétienne

«de ma mère pour moi, c’est à savoir ses craintes

«sur mon salut, à cause de Rousseau de Genève

«et d’autres philosophes que j’avois été dans le

«cas de voir. Il me dit la réponse consolante

«qu’il lui fit.»

Vous vous rappelez, Monsieur, que peu de temps après cette funeste époque connue dans nos annales sous le nom de règne de la Convention, il n’en restoit d’autre impression dans les esprits, qu’un sentiment de lassitude et d’horreur. Il s’élevoit alors du sein de la capitale et du fond des provinces un vœu général pour le retour aux idées d’ordre, vœu hautement exprimé, contre lequel on voyoit, il est vrai, se débattre encore, mais avec plus d’audace que de confiance, les suppôts de la tyrannie tombée, et les enfants perdus de la révolution. Une longue et sanglante expérience venoit du moins d’apprendre à la France l’affreux inconvénient d’un état de choses où la confection des lois étoit le partage d’une seule chambre.

Ceux qui dirigeoient les affaires avoient senti la nécessité de diviser la législature en deux conseils, et un grand nombre d’hommes de bien et de talent, profitant de l’heureuse disposition des esprits, s’étoient mis sur les rangs dans les assemblées électorales, avec l’espoir de faire entendre à la tribune un langage que pussent avouer enfin la raison, la justice et l’humanité. Les féroces violences du 18 fructidor, en comprimant ce noble élan, n’avoient cependant point étouffé le zèle des gens de bien. Les élections de 1798, qui suivirent d’assez près cet odieux coup d’état, offrirent encore plusieurs noms recommandables, parmi lesquels se trouva celui de M. Ducis. Il y avoit eu scission dans le collége électoral de Paris qui le nomma, et son élection fut faite par la fraction que je trouve désignée dans les journaux du temps sous le nom d’anti-anarchique. En rappelant ce fait, je ne prétends point en faire un nouveau titre d’honneur pour M. Ducis. On ne peut raisonnablement pas le compter dans le nombre des hommes zélés qui coururent au-devant des dangers de cette mission, puisqu’il ne l’ambitionna pas, et ne consentit point à l’accepter. Mais ayant dit plus haut qu’il ne fut appelé, dans aucun temps de nos désastres civils, à la défense des intérêts de la révolution, il m’a semblé important de rappeler l’époque précise et les circonstances de son élection. Voici d’ailleurs comment il s’explique sur ce fait, dans une note trouvée parmi ses papiers: Souvenir. Le mercredi 18 avril 1798, j’ai reçu de M. Guyot des Herbiers, président de l’assemblée électorale de Paris, qui siège dans la grande salle de l’Institut, une lettre qui m’annonce que cette assemblée m’a nommé député au Conseil des anciens, pour un an, en me demandant de répondre sur-le-champ si j’accepte, ou non. Répondu aussitôt que mon incapacité pour les affaires m’empêche d’accepter cette fonction.

Peut-être est-ce ici le lieu de rapporter un fait, d’autant plus singulier qu’il est resté comme une sorte d’énigme pour les amis mêmes de M. Ducis. Ce fut en cette même année 1798 qu’il prit l’habitude d’ajouter à sa signature, soit dans les actes publics, soit dans sa correspondance la plus importante comme la plus familière, deux lettres qui forment comme une sorte de paraphe à son nom. A dater de 1798, M. Ducis ne donna plus sa signature sans mettre à la suite les deux lettres S. T.

Onze ans après en 1809 (il a voit alors soixante-seize ans), il ajouta une troisième lettre, et signa ainsi: Ducis, S. S. T. Quelque pressantes, quelque répétées qu’aient pu être lès instances de ses amis qui se perdoient en conjectures sur ce signe, il ne consentit jamais à leur en donner l’explication. J’avois cherché de mon coté à pénétrer le sens qu’il y attachoit, et voici comment je fus amené à lui soumettre mes conjectures- à cet égard. La veille du jour où il présenta au roi la collection de ses ouvrages, il vint me demander à dîner, et me lut la lettre qui devoit accompagner cet envoi, Quand il en eut achevé la lecture, Eh bien! me dit-il, n’y a-t-il rien là qui vous arrête? m’entend-on bien? les rois n’ont pas le loisir de deviner. Pleinement rassuré par ma réponse, Vous trouvez cela clair, reprit-il; c’est pourtant une œuvre de ténèbres. J’ai passé ma nuit à faire ces deux pages, et à les copier de ma belle écriture. Je le grondai doucement sur cet emploi d’un temps destiné au sommeil, et sur les craintes que j’en concevois pour sa santé ; puis ayant lu à mon tour sa lettre, «Voilà, lui dis-je, quelque chose qui m’arrête,

«Vous tenez à être clair, et il y a un endroit où

«vous ne l’êtes point.» — Qu’est-ce? voyons; il faut changer cela: oui, sans doute, je veux être clair. — «Eh bien! je défie qu’on entende ce que vous

«avez voulu dire par les trois lettres placées à la

«suite de votre nom. Si le roi vous demande le

«sens de ce petit hiéroglyphe, que répondrez-

« vous?«—Je dirai au roi que c’est un secret, et il n’insistera point.—

«J’aurois donc bien mauvaise

«grace d’insister moi-même; mais je n’en ai pas

«besoin: je suis à peu près sûr de vous avoir de

« viné. Ces lettres cachent un sens réel; vous

«n’êtes pas homme à nous donner une énigme

«qui n’a pas de mot. Or, voici ce que j’ai découvert.

« Je vois qu’en 1798, après avoir traversé

«sans reproches de bien mauvais jours, vous

«avez voulu vous rendre intérieurement ce té

« moignage, que vous n’étiez pas mécontent de

«vous-même, et je traduis l’S. et le T., mis à la

«suite de votre nom, par ces mots, sine tabe,

«sans tache. Onze ans plus tard, parvenu à une

«belle et heureuse vieillesse, et retrouvant le

«même témoignage au fond de votre conscience,

«vous avez ajouté une seconde S., qui signifie

«senex, et vous avez signé ainsi: senex sine tabe,

«vieillard sans tache. Osez dire que je me trompe!» Pendant que je parlois, il éprouvait un embarras marqué, et je voyois une honnête pudeur colorer vivement sa belle figure, Mon ami, me dit-il, d’un ton sérieux, et après un moment de silence, je vous l’ai déja dit, ceci est un secret entre moi et une autre personne; qu’il n’en soit plus question, je vous en prie.

Après une pareille défense, je me serois reproché de ramener de nouveau la conversation sur ce sujet. Je ne lui en parlai plus; et je ne vous donne, Monsieur, mes conjectures que pour ce qu’elles valent. Mais elles s’appuient sur de si fortes vraisemblances, elles m’ont semblé si bien confirmées par d’autres observations; enfin l’embarras même de M. Ducis, quand je le poussai à bout, m’a paru si équivalent à un aveu, que je suis resté persuadé que j’avois deviné juste. On se tromperoit toutefois en interprétant comme un mouvement d’orgueil le témoignage qu’il se rendoit à lui-même d’une vie sans reproche. C’étoit plutôt un encouragement à bien faire; c’étoit comme une sorte d’engagement qu’il tiroit de sa conduite passée pour sa conduite à venir.

Parmi les personnes qui ont outragé ou méconnu le caractère de M. Ducis, je ne vois guère que l’abbé Morellet qui mérite qu’on prenne la peine de le réfuter.

Je ne terminerai point cette lettre, Monsieur, sans vous entretenir un moment des Mémoires publiés après sa mort, Mémoires où il relègue M. Ducis au nombre des membres de l’académie françoise qui ont été révolutionnaires, marquant lui-même sa place parmi ceux qui étoient aristocrates. Je ne craindrai point d’entrer à cet égard dans quelques explications; et, sans oublier le caractère honorable et le zèle courageux dont M. Morellet a fait preuve, à plusieurs époques de nos troubles civils, j’espère pouvoir interpréter, d’une manière à-la-fois plus juste et plus vraisemblable, la sorte de dissidence politique qui a dû quelquefois se manifester entre M. Ducis et lui; si toutefois le mot de politique peut s’appliquer avec justesse à aucun acte de la vie de M. Ducis.

Il est assez difficile d’abord, à qui les a connus tous deux, de démêler entre eux quelques rapports résultant d’une conformité d’humeurs, de caractères, même de principes sur plusieurs points essentiels. L’esprit raisonneur et systématique de l’abbé Morellet devoit naturellement impatienter l’imagination vive et impétueuse de M. Ducis, qui, de son côte, lui rendoit sans doute la pareille, en ne consultant, dans la plupart de ses jugements sur les hommes et les choses, que l’inspiration de sa conscience, ou les simples lumières du sens commun.

Ainsi, par exemple, si, en 1790, au moment où M. Morellet perdit les vingt-quatre mille livres de revenu que lui rapportoit son prieuré de Thimer, il fût venu conter son désastre en pleine académie, je suis porté à croire que M. Ducis, tout en le plaignant de cette privation de fortune, né lui eût point caché qu’il ne regardoit pas ce malheur comme une des plus grandes injustices de la révolution; et, si M. Morellet se fût fâché, ce qui lui arrivoit quelquefois, il rie seroit pas impossible que M. Ducis, n’écoutant alors qu’un zèle plus religieux qu’obligeant, fût allé jusqu’à dire qu’il lui sembloit que les biens de l’Église dévoient payer avant tout les services rendus à l’Église. Un pareil langage, j’en conviens, eût pu servir les passions du moment; il eût dû surtout mécontenter profondément celui à qui on l’adressoit; mais je ne fais ici, comme on le voit, qu’une pure supposition, et n’en prétends rien conclure, sinon que dans cette situation donnée, les choses se seroient vraisemblablement passées comme je viens de les rapporter, sans que, pour cela, l’abbé Morellet eût eu le moindre droit d’en déduire la preuve que M. Ducis étoit un révolutionnaire.

Quoi qu’il en soit, plus je cherche à me retracer fidèlement le caractère de ces deux écrivains, plus je demeure convaincu qu’ils ont dû juger d’après des motifs très divers cette même révolution qui les appauvrissoit tous deux. L’abbé Morellet devoit, ce me semble, en chercher la cause, ou en voir le remède, dans la disgrâce ou la faveur de tel ou tel ministre, dans la ruine ou le triomphe de tel ou tel système. M. Ducis regardoit de plus haut; il voyoit la révolution écrite dans la corruption progressive des mœurs, dans le mépris de la religion, dans l’avilissement de l’autorité royale; et c’étoit la voir là où elle étoit. Il n’eut d’ailleurs à soutenir pendant la révolution aucun intérêt de secte ou de parti; il ne se trouva point dans la nécessité de défendre des principes dont il condamnoit les conséquences. Un instinct droit et la voix de sa conscience le dirigèrent comme la boussole dirige le matelot. Il n’eut donc à suivre qu’une marche toute tracée; aucun esprit de système ne la compliquoit; aucun ménagement humain ne l’en eût fait dévier.

Votre liaison avec lui ne datant, Monsieur, que des années qui ont suivi les plus terribles crises de la révolution, je n’ai pas cru devoir m’appuyer uniquement de votre témoignage pour défendre ses. principes, durant une époque où vous ne le connoissiez point assez. J’ai cherché de bonne foi auprès de ceux de ses contemporains qui lui survivent, et qui le voyoient habituellement dans les années 1792, 1793 et 1794, à m’éclairer sur les causes apparentes qui ont pu lui attirer le reproche que lui fait M. Morellet. J’ai demandé et obtenu la communication d’un grand nombre de lettres écrites par lui pendant nos tempêtes révolutionnaires; et, soit dans le témoignage de ses anciennes relations, soit dans les lettres qui m’ont été confiées, je n’ai rien vu qui puisse démentir ce que j’ai dit, et ce que je me propose de dire encore de son caractère.

Mon attention s’est portée particulièrement sur la correspondance qu’il eut, depuis 1775 jusqu’à la fin de 1790, avec un homme qu’il aima long-temps, qui n’existe plus, que la révolution trouva parfait homme de bien, et qu’elle précipita, comme une proie d’élite, dans les plus détestables écarts. Voici ce qui m’a le plus frappé dans cette correspondance; voici le langage qu’il tient à son ami, le 26 août 1790, dans la dernière lettre qu’il lui écrit: «Après l’explosion

«du 14 juillet, j’ai compris que je ne devois

«point accéder aux propositions qui m’ont été

«faites pour la mairie de Versailles. Je suis rentré

« dans le silence de mon cabinet, bien déterminé

« à ne me montrer aux hommes que

«par quelques productions dramatiques qui

«pourroient, outre un accroissement à ce que

«nous appelons gloire littéraire, m’apporter

«quelques avantages que les pertes occasionées

« par notre incroyable révolution me forcent

« à ne point dédaigner. J’ai remis mon Macbeth,

« j’ai fait recevoir aux François Othello, et

«le Roi Jean-sans-Terre; je m’occupe encore de

«tragédies, et je compte passer mon automne

«seul avec Melpomène. J’ai besoin de porter sur

«ce point mille mouvements d’indignation qu’excitent

« en moi les passions cruelles que je vois

«se montrer de tous côtés avec impudence. Quel

«monde habitons-nous, mon ami! Croyez-moi,

«soyons hommes de bien, mais abandonnez la

«cause de la perfection sur ce globe; elle n’y a

«jamais régné, et ce n’est point ici son sol. «

Ce langage, Monsieur, est celui de la raison même. Nous le voyons ici se réfugier dans le sein des Muses, pour en obtenir un adoucissement à des douleurs qu’elles avoient encore le pouvoir de calmer. Mais, trois ans plus tard, écoutez ce qu’il répond à un ami qui le pressoit de chercher dans les lettres la même diversion à des chagrins que les événements rendoient moins faciles à guérir. Cette lettre est adressée à M. Vallier, cet ami de l’enfance dont j’ai déjà parlé, qu’il appelle son camarade de bois et de collège. Je n’y vois d’autre date que le 27 thermidor, sans indication d’année; mais la lettre même fait assez voir le temps où elle fut écrite. «Que me parles-tu, Vallier,

«de m’occuper à faire des tragédies? La tragédie

«court les rues. Si je mets le pied hors de chez

«moi, j’ai du sang jusqu’à la cheville. J’ai beau

«secouer en rentrant la poussière de mes.sou

«liers, je me dis comme Macbeth: Ce sang ne

«s’effacera pas. Adieu donc la tragédie! J’ai vu

«trop d’Atrées en sabots, pour oser jamais en

«mettre sur la scène. C’est un rude drame que

«celui où le peuple joue le tyran. Mon ami, ce

«drame-là ne peut se dénouer qu’aux enfers.

«Crois-moi, Vallier, je donnerois la moitié de ce

«qui me reste à vivre pour passer l’autre dans

«quelque coin du monde, où la liberté ne fut

«point une furie sanglante.»

Ce langage, Monsieur, vous semble-t-il avoir quelque chose d’équivoque? Reste-t-il quelque doute sur les impressions que devoit éprouver l’ame de celui qui s’exprime ainsi? L’horreur et l’indignation ne se peignent-elles pas ici dans chaque mot? Et, si l’on oppose à ce témoignage quelques paroles véhémentes échappées à la fougue d’un caractère naturellement impétueux, ces paroles dites au hasard, recueillies de même, dénaturées peut-être en passant de bouche en bouche, auront-elles le pouvoir d’effacer les lignes que je viens de transcrire? N’est-il pas juste d’ailleurs de faire la part d’un caractère dont les premiers mouvements devoient toujours être passionnés? Ainsi, par exemple, quand je lis dans un billet de M. Ducis, qu’il a conduit ses deux filles à une représentation du Roi Léar, et qu’il ajoute: si elles n’y avoient point fondu en larmes, je les aurois étranglées de ma main; irai-je m’emparer de ces expressions pour le taxer de barbarie, et n’est-ce pas là plutôt le cri de joie d’un père qui se félicite d’avoir trouvé ses enfants accessibles aux plus douces émotions de la piété filiale?

Ah! n’exagérons rien quand il s’agit de juger un caractère qui portoit tout à l’exagération. Oui, sans doute, M. Ducis eut une ame plus forte que sa tête. Ceux qui le voyoient habituellement, ceux qui l’entouroient pouvoient exercer sur ses discours, sur ses sentiments mêmes une influence momentanée. Il leur étoit facile d’exalter son imagination, et dans cet état passager, d’égarer son jugement. Son langage alors devoit se désordonner comme sa tête. Dans les intervalles que lui laissoient ces accès d’agitation fiévreuse, je l’ai vu lui-même trembler pour sa raison; et ces craintes n’étoient pas, tellement chimériques que l’amitié ne les partageât quelquefois. Mais, le moment de la réflexion arrivé, il rentroitdans son droit sens naturel; et, comme il n’agissoit jamais au hasard, ses actions ne furent jamais soumises à la même influence que ses discours. Laissons donc, Monsieur, l’envie humaine relever soigneusement et consigner, comme autant de griefs, quelques unes de ces paroles vives et irréfléchies qui s’échappent de toutes les ames ardentes. Puisse la méchanceté des hommes se consoler ainsi du suffrage qu’elle ne peut refuser à la conduite entière d’une si longue vie!

Mais je reviens à M. Morellet qui du moins se trompa de bonne foi. Plein d’égards comme je le suis pour sa mémoire, et ne voulant rien exagérer dans la tendre vénération que je porte à M. Ducis, je suis sûr, Monsieur, de n’être que juste envers l’un et l’autre, en disant qu’on trouveroit dans les écrits que nous a laissés le premier beaucoup plus de choses profitables aux hommes de la révolution, que dans tout ce qu’a pu dire ou écrire M. Ducis.

Enfin, c’est son propre témoignage que j’invoquerai de préférence dans une question qui le touche de si près; et personne, maintenant, n’osera le démentir. Voici ce que M. Ducis écrivoit à un ami qui fut le compagnon de sa retraite, pendant nos orages politiques. On y reconnoitra la voix d’une bonne conscience qui se rend justice en beaux vers.

Nous avons vu de loin s’assembler les nuages:

La tempête éclata; l’univers fut surpris;

L’univers dans l’instant fut couvert de débris.

Jusqu’où n’ont pas monté l’erreur et la licence!

Trône, autel, tout trembla dans ce désordre immense:

Mais Dieu nous recueillit dans un asyle heureux,

Où sa grâce et sa paix nous ont unis tous deux.

Le désert nous cacha: c’est là que, solitaires,

De celui qui peut tout adorant les mystères,

Nous avons dit souvent: Quand tout est agité,

Heureux, sur tant de flots, qui dans l’arche est resté !

Oui, vous eûtes ce bonheur, homme simple et véritablement vertueux; oui, durant cet affreux déluge, vous vous réfugiâtes dans l’arche; et, ce ne fut que bien tard, ce ne fut qu’après une longue attente et beaucoup d’espérances déçues, que vous vîtes enfin apparoître la colombe qui vous y portoit le rameau d’olivier.

Agréez, Monsieur, etc.

Pulsuz fraqment bitdi.

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