Kitabı oxu: «Bouche en coeur»
Zénaïde Fleuriot
Bouche en coeur

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066304850
Table des matières
BOUCHE-EN-CŒUR
I
II
III
IV
V
VI
VII
VIII
IX
X
XI
XII
XIII
XIV
XV

BOUCHE-EN-CŒUR
Table des matières
I
Table des matières
Je suis une poupée moderne, qui se fait gloire d’être née à la fin de ce superbe dix-neuvième siècle, que l’on peut appeler le siècle des merveilles, et aussi celui des triomphes de la mécanique. Évidemment c’est aux progrès de la science mécanique que je dois la souplesse de mes membres, ma parole incertaine, mes mouvements pleins d’une grâce inconnue de mes devancières.
Ce que j’ai entendu dire de mal des poupées qui m’ont précédée dans la vie est inouï. Et je crois bien qu’il y a quelque vérité là-dedans, sans cela, nous autres poupées, nous serions plutôt tombées. dans le travers commun aux hommes, qui, généralement, trouvent tout admirable dans le passé, les choses et les gens, et qui ne s’accordent guère que pour gémir sur les inconvénients du présent. Or, il est avéré que les poupées modernes sont des merveilles de mécanisme, de beauté, d’intelligence et de grâce auprès de toutes les poupées des siècles précédents.
J’ai bien entendu quelques esprits chagrins, il y en a même chez les poupées, contester cette vérité ; mais ces opinions individuelles ne sauraient entrer en ligne de compte avec les témoignages sérieux.
Quant à moi, je ne saurais me plaindre d’un siècle qui a vu une poupée penser, aimer, souffrir. Car, ces dons étranges et magnifiques, je les ai reçus. Qui me les a octroyés? Je serais fort embarrassée de le dire. J’ai beau me creuser la cervelle pour essayer de deviner comment, les fées n’existant plus, un personnage de ma sorte a pu être jeté parmi les stupides personnages en carton peint qui emplissent les magasins des marchands de jouets; l’énigme reste indéchiffrable. Mais je puis et je dois, au commencement de ces pages, raconter comment il me vint à moi, poupée, cette lueur d’intelligence que je n’ai jamais vue briller parmi mes semblables qui sont réputées fort sottes et qui n’ont pas volé leur réputation.
Je sais bien que l’on a toujours accordé de l’esprit à Polichinelle, ce malin bossu, qui est, hélas! de notre race; mais il en fait parfois un si déplorable usage, qu’une poupée un peu comme il faut le tient volontiers pour un étranger.
Donc, nous étions arrivées plusieurs chez Giroux, la semaine précédant les fêtes de Noël. Tout le monde connaît, au moins de réputation, les magasins de Giroux. Ils sont situés en plein boulevard, là où la foule est toujours compacte, là où les maisons sont des palais et servent à loger des industries de grand luxe. Paris entier défile là sous nos yeux, c’est un va-et-vient étourdissant de piétons et de voitures. Les petits de ce monde n’y paraissent guère, ou, du moins, ils s’arrangent à se montrer élégants. La marchande de journaux est coiffée savamment, la débitante de tabac est étincelante de bijoux, les femmes de théâtre y posent en reines, et ce monde est plein d’insolence, d’une insolence particulière. Ah! il y aurait de singulières réflexions à faire sur cette foule affairée et si brillante à la surface.
Toutes ces réflexions, un peu oiseuses peut-être, je ne les fis qu’après coup. Chez le fabricant, je n’étais probablement qu’un composé inerte de carton et de peinture. Là on me façonna le joli visage et la taille parfaite qui furent la cause de tant de succès et aussi de tant de douleurs.
Il n’en est pas de même de mes dons particuliers; j’ai toujours présent à la mémoire le moment précis où je m’éveillai à la vie intelligente.
Une nuit, c’est toujours la nuit que se font les métamorphoses, je me trouvai, je ne sais comment, sous un vitrage sur lequel frappa soudain la lumière de la lune. Un large rayon le traversa et m’enveloppa tout entière. Quand ce rayon m’éclaira le front, ô merveille! je me sentis penser.
Quel moment! quelle solennelle impression! Mes yeux voyaient, mes oreilles entendaient, mon cerveau s’échauffait et se remplissait d’idées. Malheureusement, en ce même instant, par l’action du même rayon, quelque chose tressaillit au côté gauche de ma poitrine. Non seulement l’intelligence m’était donnée, mais encore le sentiment. Hélas! j’avais un cœur qui battait.
Effrayée en même temps qu’étonnée, ne sachant comment m’expliquer ces étranges phénomènes, je me tournai vers une belle poupée costumée en Alsacienne placée à ma gauche.
«adame, lui dis-je, répondez-moi, de grâce, vous sentez-vous penser?»
L’Alsacienne demeura muette, parfaitement muette et immobile.
«Elle dort peut-être?» pensai-je.
Et, me tournant vers un gros poupard dont les yeux bleus grands ouverts étincelaient dans l’ombre:
O merveille! je me sentis penser.

«Mon enfant, lui dis-je, vous, du moins, vous ne dormez pas. Voulez-vous causer un peu avec moi?»
Le gros poupard ne fit pas un mouvement et continua de me regarder avec ses yeux énormes.
Dans ma détresse, je me redressai, et avisant Polichinelle qui, sous le rayon de lune, avait un petit air rêveur assez comique:
«Polichinelle, lui dis-je, les poupées ne vous tiennent pas en grande estime; mais j’ai trop de jugement pour embrasser à l’aveugle les idées des autres. Je vous parle donc en amie, et vous supplie de me tirer d’embarras. Dites-moi, m’entendez-vous parler? me voyez-vous?»
Et comme il ne répondit pas, j’ajoutai:
«Je suis la poupée blonde en robe loutre garnie de galon vieil or, placée entre la grande Alsacienne endormie et le gros poupard qui dort les yeux ouverts. Un mot, je vous en prie, un seul mot, que je sache bien que je ne suis pas seule de mon espèce. Faites un signe, même un simple signe, cher Polichinelle, et je me tiendrai pour satisfaite.»
Il me sembla voir s’agiter le superbe claque de Polichinelle; son menton en galoche eut un mouvement, mais nulle voix ne se fit entendre.
«Ils sont tous sourds ou idiots, pensai-je; me voilà bien entourée, en vérité. Faisons comme eux, dormons, nous verrons ce qui arrivera demain au réveil.»
Pour me mettre à mon aise je poussai le poupard, qui roula comme une masse sur le plancher, ce dont je ne m’inquiétai guère, et j’étalai ma robe loutre jusque sur les épaules de l’Alsacienne, qui ne réclama pas.
J’étais bien éveillée à la vie humaine; ces petits actes d’égoïsme en étaient peut-être la meilleure preuve.
Je ne repris possession de moi-même que le lendemain matin assez tard.
Une main peu légère passait un plumeau sur notre rayon, et, bien qu’insensible en apparence comme les autres, je sentis le froissement de cette main qui me poussait contre mes compagnes. Celles-ci étaient dans la position où je les avais laissées la veille. Pour moi, je me retrouvais vivante par cette étrange puissance qui meublait mon cerveau de pensées et même de souvenirs. Comme je me rappelais parfaitement l’incident de la nuit, je compris le charme profond attaché à la mémoire, celte faculté non moins étonnante que les autres, dont les hommes se servent sans songer à l’admirer.
Il faut croire que rien ne transpirait au dehors du phénomène intérieur qui s’était produit en moi, car personne ne m’honora ce jour-là d’une attention particulière. Je fus époussetée, étiquetée, puis placée, comme mes compagnes, sur le rayon des poupées de luxe, tout près de l’Alsacienne et du gros poupard, qu’une petite fille très distinguée et d’un cœur très sensible acheta sous mes yeux.
Malgré ses dix ans, elle nous regardait toutes le plus tendrement du monde, et une jeune pimbêche qui l’accompagnait disait bien haut qu’il était étrange qu’elle aimât tant les poupées à son âge.
«Je ne vois pas pourquoi elle ne les aimerait pas, dit la maman, qui était une belle dame, très gracieuse; vous ne jouez donc plus à la poupée, Hélène?
— Madame, j’ai douze ans, répondit Hélène, en se mirant dans le tout petit cadre ovale d’une toilette qui faisait partie d’un mobilier de poupée.
— Eh bien, mon enfant, à douze ans, on peut encore s’amuser avec une poupée, et surtout travailler pour elle. Je suis sûre que vous ne cousez jamais.
— Oh! jamais, répondit Hélène avec une moue dédaigneuse qui lui donnait une vague ressemblance avec le Polichinelle d’en face. D’abord cela grossit les doigts, et puis je n’en ai pas le temps.
— Et que faites-vous donc quand vous restez à tenir compagnie à votre pauvre grand’mère paralysée?
— J’étudie le piano, madame, ou je lis.
— Mais ce n’est pas ce qui s’appelle tenir compagnie à quelqu’un, mon enfant. Le piano peut être fatigant pour votre grand’mère, et, quand vous lisez, la lecture vous absorbe, sans doute?
— Cela m’amuse, répondit la pimbêche.
— Peut être; mais cela amuse-t-il votre grand’mère? C’est une autre question. A moins, toutefois, que vous ne lui fassiez la lecture tout haut.
— Non, madame, lire haut me fait mal à la gorge, et cela nuirait à ma voix.
— Évidemment. Eh bien, Simonne est bien plus gentille pour son grand-père. Quand elle est appelée à lui tenir compagnie, elle prend son nécessaire à ouvrage, et je vous assure que la conversation ne languit pas entre eux, pendant qu’elle coud pour sa poupée.
— Simonne, que tu es enfant! dit la jeune sotte en soulevant la belle chevelure ondée de sa petite amie.
— Pas si enfant, répondit la maman. Simonne, qui sait coudre pour sa poupée, sait coudre aussi pour les pauvres. Et c’est justement parce qu’elle a fait une robe à une pauvre petite fille dont son grand-père secourt la famille, qu’il lui donne aujourd’hui une poupée nouvelle. Allons, ma fille, fais ton choix. Voilà de bien belles poupées. En voici une qui est fort gracieuse, d’une physionomie toute vivante et habillée avec beaucoup de goût, ce qui devient rare, même pour les poupées. Que dis-tu de celle-ci?»
Et elle me saisit par la taille. Si mes yeux d’émail avaient pu rencontrer les yeux bleus de Simonne, je l’aurais conjurée de me choisir; mais toute l’éloquence de mon regard ne parvint pas à vaincre son indifférence; elle me regarda à peine, hocha la tête et répondit:
«Je n’aime pas ces belles dames de poupées, maman, j’aime mieux ce gros bébé que voilà.»
Elle alla prendre le poupard aux yeux bêtes, et il me fallut entendre les mille tendresses qu’elle se mit à lui prodiguer.
Le marché fait, elles s’en allèrent, me laissant fort dépitée. Le premier battement de mon cœur avait été, je puis le dire, pour la jolie enfant aux cheveux ondés qui cousait pour les pauvres et pour ses poupées, tout en tenant compagnie à son grand-père.
On pourrait s’étonner de me voir comprendre aussi parfaitement la première accusation qui eût frappé mes oreilles; mais, dans le merveilleux, il faut s’attendre à tout. Ce n’était pas une intelligence neuve, inculte, une intelligence de bébé qui m’avait été donnée; c’était une bonne et belle intelligence, tout d’une pièce, qui, née dans un rayon de lune, se dégourdissait singulièrement dans le rayon de soleil qui m’arrivait en plein midi. Une véritable tempête d’idées grondait dans ma pauvre petite tête de carton, à la faire éclater. J’avais d’autant plus de regret de n’avoir pas été choisie par la petite Simonne que je devinais de quel ennui je souffrirais si je restais longtemps avec mes pareilles qui, franchement, n’étaient pas les plus amusantes gens du monde.
Dans l’après-midi, les visiteurs vinrent en foule dans les magasins, et cela me fut, je l’avoue, une grande distraction.
Plusieurs personnes firent sur moi les remarques les plus flatteuses; “mais les uns me trouvaient d’un prix trop élevé, les autres critiquaient mon élégance. Ce fut le petit nombre, je l’avoue, et cette critique ne me causait aucune irritation.
Elle flattait même, je dois le dire, ma vanité. Du moment que je comptais parmi les poupées grandes personnes, j’étais bien aise d’avoir été classée de par l’émail de mes yeux et de mes dents, ma robe loutre, ma superbe chevelure et l’ingénieux mécanisme de mes membres, dans la phalange aristocratique.
Elle n’était pas nombreuse. Nous étions au plus une demi-douzaine qui étions parfaitement distinguées de physionomie et de toilette. Sur le rayon d’en face il y avait bien des poupées à toilette tapageuse et à physionomie hardie, qui se seraient crues volontiers de notre société. Mais non, mais non, il n’y avait pas à s’y méprendre. C’était nous qui formions l’aristocratie, la vraie; nos modes et nos coiffures n’étaient pas celles de ces personnes éventées que beaucoup de mères sensées refusaient de donner à leur fille.
Pour moi, j’aurais préféré le voisinage des honnêtes paysannes que j’apercevais dans un rayon à droite, que celui de ces dames en coiffure à la chien.
Au moment où je disais adieu à un changement de situation, pour ce jour-là, du moins, je vis arriver du fond du magasin un vieux monsieur bossu comme mon voisin Polichinelle, ayant, comme lui, un nez recourbé, un menton qui voisinait avec le nez, mais non point la physionomie moqueuse ni méchante.
Il arpentait les salons les mains derrière le dos, regardant tous les jouets, et disant à la demoiselle de magasin qui l’accompagnait:
«Le prix m’importe peu, je veux quelque chose de très joli, quelque chose de charmant.»
Non loin de moi il admira longtemps un joli petit hussard, à la fine moustache brune, à l’air martial; il dit que l’uniforme était très exactement reproduit, il tira le petit sabre du fourreau, et sa vieille figure prenait je ne sais quel reflet guerrier.
«Monsieur prend-il le hussard? demanda la demoiselle.
— Je le voudrais bien, mais... mais, — il le remit à sa place, — mais c’est à une petite fille que je veux faire un cadeau.»
La demoiselle, se tournant de mon côté, dit:
«Voici précisément le rayon des poupées, de nos poupées les plus distinguées.»
Le vieux monsieur sourit, et se mit à nous passer lentement en revue. Malgré sa bosse et sa laideur, je le trouvais fort sympathique, et je ne détournai pas la tête comme je le faisais malicieusement quand il prenait fantaisie à certaines personnes, qui me déplaisaient, de m’honorer de leur attention.
Mais lui aussi contemplait les poupons et les paysannes, et il allait entrer en marché pour une lourdaude de Suissesse, dont je n’aurais pas donné cinq francs, quand une voix aigrelette, mais agréable, s’écria:
«Mon Dieu, mon cher monsieur, depuis quand vous égarez-vous dans le royaume des poupées?»
Il se détourna vivement et salua profondément l’arrivante, une petite dame âgée, très âgée et encore jolie, très jolie avec ses cheveux de neige appliqués en frisure légère autour de son front, avec sa bouche souriante, avec sa tournure leste, ses toutes petites mains et ses tout petits pieds.
«Madame la marquise, je fais tous les ans ma visite chez Giroux, répondit-il un peu confus.
— Cependant, voyons... un savant, un célibataire, un homme terrible qui fait tout passer par ses éprouvettes, un homme qui...
— Qui aime à donner des étrennes, madame la marquise.
— Mais à qui? à qui?
— Eh! vous ne le devinez pas?
— J’y suis, c’est à cette petite friponne de Simonne de Gardeval.»
Le vieux monsieur sourit et s’inclina.
«Comment, votre passion va jusque-là ?
— Hélas! oui, madame la marquise.
— Elle vous fait tout de bon perdre la tête.
— Elle me fait faire des choses inouïes.
— On me l’avait bien dit. «Ne vous fiez pas à ces écorces rugueuses de vieux savants, m’a confié un jour un mien ami, ils ont des abîmes de tendresse dans le cœur. Voyez M. Lancrette. Il n’a ni enfants, ni petits-enfants, ni chien, ni chat, ni perruche; mais voilà qu’il lui pousse une affection immense pour la petite de Gardeval. Ce chimiste trouve le temps d’aller acheter des sucreries qui, je vous en réponds, ne sont pas teintes en vert.» Voyons, c’est donc bien vrai, que Simonne vous a tout à fait pris le cœur?
— C’est bien vrai, madame. Je n’aimais pas les enfants; cela ne convient pas, en effet, à un homme qui s’est adonné à la science, et, d’ailleurs, j’aurai le courage de le dire, je les ai toujours effarouchés par ma laideur. Je crois que je ne les ai bien connus que par leurs terribles naïvetés; mais je vous avoue que la petite-fille de mon ami de Gardeval a conquis mon affection. Je le trouve le plus heureux des hommes d’avoir cette perle d’enfant. Toute petite, elle avait pour son vieux savant d’exquises délicatesses. Je n’ai pas à vous apprendre que le nom de Polichinelle est une des plus anciennes injures dont les enfants m’ont gratifié. La Fontaine l’a dit: «Cet âge est sans pitié.» Jamais un Polichinelle n’a paru chez mon ami de Gardeval sans que Simonne l’ait fait immédiatement disparaître. Vous savez aussi que j’ai l’effroyable habitude de priser et d’éternuer beaucoup, et comme je m’en excusais près d’elle, elle me répondit gentiment:
«Mais cela me fait grand plaisir, de vous dire: «Dieu vous bénisse.»
— Cela, c’est héroïque, monsieur.
— N’est-ce pas. Aussi que de lâchetés je commets tous les jours en son honneur. Que de berceaux arrangés par mes mains si maladroites pour y installer des poupards! Que de ruses employées pour avoir la mesure exacte de son petit doigt, afin qu’elle trouvât, tout à fait à son insu, un dé d’or dans son nécessaire. Un jour ou l’autre je lui commencerai, c’est sûr, un cours de chimie.
— Et, en attendant, vous lui achetez une poupée?
— Oui; mais mon embarras est grand, elle les aime, elle en a plusieurs, c’est une armée.
— Les poupées s’usent comme le reste, monsieur, et l’enfant n’est pas plus sage que l’homme en fait de convoitise, il ne dit pas non plus: «C’est assez.»
— Alors vous croyez qu’une poupée lui fera plaisir?
— Certainement, puisqu’elle aime les poupées.
— En ce cas, daignez me conseiller, madame la marquise.
— A quel genre vous arrêtez-vous?
— Le genre m’importe peu, je veux quelque chose de charmant. C’est mon premier cadeau un peu considérable de ce genre, et le dernier sans doute, car voilà qu’elle touche à ses douze ans, et que le goût des poupées va s’éteindre. Jadis je m’en tenais au bébé, ou au classique bâton de sucre de pomme.
— Oui, mais c’était un bâton de maréchal, on me l’a montré, il était gigantesque.
— Oui, oui, et rien n’était plus commode à choisir. Aujourd’hui, mon embarras est d’une autre nature. Laquelle de ces poupées choisiriez-vous pour votre petite-fille, madame la marquise?»
Le doigt ganté de la vieille dame me toucha la main gauche.
«Cette jolie personne qui a la bouche en cœur, dit-elle, est une œuvre d’art. Il n’y en a point de mieux réussie.
— Donnez, donnez, dit précipitamment le vieux monsieur à la demoiselle de magasin, atteignez cette Bouche-en-Cœur, mademoiselle, elle est véritablement charmante.»
Des mains de la demoiselle je passai dans celles de M. Lancrette, qui me prit très gauchement par un bras.
«Pas comme cela, dit la marquise, vous allez chiffonner sa toilette. Relevez d’abord la queue de sa robe, appuyez-lui la tête, ou plutôt faites-la mettre dans un carton. Avez-vous demandé si elle a un trousseau complet?
— Non, dit-il; mais je suppose qu’à ce prix rien ne lui manque.
— Voici, madame,» dit la vendeuse en atteignant deux grandes boîtes de carton.
Elle s’empressa d’ouvrir celle qui était fermée.
«Oh! parfait, dit la marquise, des peignoirs roses, du linge garni de dentelles, Bouche-en-Cœur est de la dernière élégance. Je vous engage à...»


II
Table des matières
Je n’entendis pas la fin de sa phrase. La demoiselle de magasin, me saisissant brutalement par la taille, me couchait dans la boîte vide et fermait le couvercle si hermétiquement, que je n’entendais plus qu’une sorte de bourdonnement très gênant.
Pour me consoler, je pensai que ce supplice ne serait pas de longue durée et que je serais portée bien vite par le vieux savant à la bonne petite fille qu’il aimait tant.
Parfois je me sentais confortablement appuyée sur son bras; mais, tout d’un coup, je me trouvais la tête en bas. Ma crainte était qu’il me laissât tomber sur le trottoir; à chaque mouvement un peu saccadé, mon cœur battait terriblement.
Bientôt le cahotement d’une voiture vint ajouter à mes malaises. Heureusement que le trajet ne fut pas long. Je me sentis de nouveau ballottée au bout de ses grands bras maigres; puis il eut un moment de repos.
Une main bienfaisante ouvrit la porte de ma prison, c’est-à-dire dénoua la ficelle rose qui entourait la boîte et leva le couvercle.
J’étais dans une antichambre luxueuse, et M. Lancrette ôtait son paletot.
«Voilà une bien belle poupée, dit un domestique en livrée, qui etait un vieillard d’honnête apparence. Mademoiselle sera bien heureuse, monsieur.
— En êtes-vous sûr, Sylvain? dit M. Lancrette, qui s’imagina de lisser mon chignon si maladroitement, qu’il faillit m’éborgner.
— J’en suis sûr, monsieur. A toutes les fêtes de Noël, Mademoiselle donne ses vieux joujoux aux sœurs de l’asile, et plus elle en a à distribuer, plus elle est contente.»
M. Lancrette sourit d’un air enchanté, me coucha sur son bras gauche, prit les boîtes de mon trousseau dans sa main droite, et une porte s’ouvrit à deux battants pour nous laisser passer dans un salon plein de lumière.
Je faillis jeter un cri de surprise, ou plutôt un cri de joie. Au coin de la grande cheminée en marbre vert, était un fauteuil, occupé par un vieux monsieur. Sur le bras du fauteuil, et s’amusant à boucler avec ses doigts les longs cheveux d’argent du vieillard, était assise une gracieuse petite fille, la visiteuse du matin, celle que l’on avait nommée Simonne de Gardeval.
Il y avait d’autres personnes dans ce brillant salon; mais, lorsque j’entrai, je ne vis qu’elle et son grand-père.
Toutes sortes d’exclamations accueillirent notre entrée triomphale. Au milieu de toutes ces voix, je distinguai la voix moqueuse d’un jeune collégien qui disait:
«Décidément, ma sœur a tourné la tête à notre bon vieil ami.
— Mademoiselle Simonne, ajouta une voix d’homme, prenez bien vite cette belle personne des bras de Lancrette. Il pourrait avoir la fantaisie d’analyser le carmin de ses joues ou l’azur de ses yeux.»
Lui, tout radieux, s’avança jusqu’au fauteuil, et me déposa dans les bras de la chère petite, qui le remercia avec effusion.
Le grand-père, la maman se joignirent à elle pour le remercier et pour m’admirer. Je passai de main en main, et je fus littéralement accablée d’hommages. On louait mes cheveux, mes yeux, mon port de tête, mes mains, qui étaient en effet très souples et très effilées. Et moi je riais en dedans, pensant que leur admiration s’adressait à une bien piètre partie de mon personnage, et qu’ils auraient été autrement enthousiasmés s’il leur avait été donné de savoir quels dons intelligents j’avais reçus.
Quand j’arrivai au collégien, j’étais légèrement étourdie, tant il est vrai que les louanges les plus banales ont le pouvoir de griser. Lui ne se montra pas galant; il me regarda entre les deux yeux en louchant effroyablement et, me donnant une chiquenaude sur l’oreille, il s’écria:
«Simonne, elle a l’air de s’en faire accroire, ta nouvelle poupée, tu l’appelleras au moins Rose-monde. »
Le vieil ami de Simonne se récria. Il dit qu’il tenait à être mon parrain et qu’il m’avait déjà nommée Bouche-en-Cœur.
Ils discutèrent quelque temps là-dessus avec une vivacité singulière. Je n’étais pas à deviner que les hommes se disputent souvent pour des riens.
Tout à coup Simonne me prit, me plaça devant M. Lancrette, et dit:
«Bouche-en-Cœur, voilà votre parrain, votre seul parrain et, quoi qu’en dise votre oncle Hugues, vous n’en aurez point d’autre.»
Cette déclaration termina la discussion, et le collégien qui s’appelait Hugues, et qui était le frère de Simonne, me percha sur une console dorée d’où je dominais l’assistance.
Un moment, on me laissa seule dans le beau salon plein de lumière, ce qui me donna tout le loisir de l’examiner.
Naturellement, j’étudiai spécialement les portraits de la famille de Simonne, devenue la mienne.
Je remarquai beaucoup de femmes charmantes, qui, sur la toile, étaient accompagnées d’une levrette, d’un oiseau; il y avait même une amazone debout auprès de son cheval.
J’ambitionnai de me faire peindre ou photographier avec Simonne; mais, tout d’abord, il s’agissait de me faire aimer, et comment y arriverais-je, inanimée comme je l’étais en apparence? Je reconnaissais, non sans surprise, qu’avec une jolie figure, une taille gracieuse, une riche toilette, il était facile de se faire admirer, mais se faire aimer est une tout autre affaire.
Le dîner fini, la compagnie revint dans le salon, Simonne en tête; elle conduisait son grand-père, qui marchait appuyé sur des béquilles. Je dois le dire, elle me fit en passant l’aumône d’un regard et d’un sourire, et, se penchant vers le vieillard, elle dit:
«Grand-père, vous n’avez pas une idée de l’attitude de Bouche-en-Cœur, ma nouvelle poupée, sur la console où Hugues l’a perchée. Elle a des yeux d’un éclat! On dirait qu’elle nous regarde.»
Elle ne m’accorda pas d’autre souvenir et elle disparut la première du salon, après avoir embrassé ses parents et son bon vieux savant.
Après son départ, une grande tristesse m’envahit le cœur; mais bientôt les conversations m’intéressèrent. On parlait de choses qui m’étaient bien étrangères, et dont cependant j’avais une sorte d’intuition.
J’admirai combien, chez les hommes, l’intelligence est reine et maîtresse, en entendant M. de Gardeval, un vieillard perclus, discourir sur la politique, l’histoire et même l’astronomie. Jusque-là je ne m’étais pas demandé à quelle nationalité je pouvais bien appartenir. En écoutant cette parole toute vibrante du patriotisme, je me déclarai Française, et, de fait, je l’étais, puisque c’était en plein Paris que je m’étais éveillée à la vie de l’intelligence.
Cette soirée se prolongea assez tard. Après onze heures, les invités s’éclipsèrent peu à peu. Le grand-père lui-même quitta le salon, les bougies s’éteignirent et je restai seule sur ma console dorée, me sentant la tête fort lourde, et aussi le cœur un peu serré de l’indifférence que me témoignait ma chère Simonne.
«Elle aurait dû au moins, pensai-je, m’emporter dans ses appartements.»
Une vision jalouse me passa même devant les yeux. Je me figurai qu’aimant les poupées comme elle les aimait, elle avait plus d’un berceau dans sa chambre, et il me vint dans l’esprit que, tandis que je me morfondais sur ma console, craignant sans cesse de glisser sur la planche polie, le gros poupard aux yeux bêtes était délicatement couché entre des draps de batiste, dans un confortable berceau placé auprès du lit de sa petite maman.
Le sommeil, un sommeil de plomb, amené par les grands efforts d’intelligence que j’avais faits pour comprendre les causeurs qui n’avaient pas tous le don d’être clairs, vint heureusement dissiper toutes ces imaginations et engourdir les atteintes de la jalousie, cette passion qui a de si terribles effets chez les hommes et dont j’eus le bon esprit de me garantir.
Je n’aurais jamais cru, d’après mes débuts dans la maison de Simonne, que la solitude la plus complète eût été mon partage. Et il en fut ainsi cependant. Ma petite maman continua à me considérer comme une sorte de bibelot de luxe, comme un ornement d’étagère. Je demeurai six jours dans ce beau salon désert et n’eus d’autre distraction que d’entendre les conversations qui s’y tenaient et aussi d’assister à la leçon de musique que l’on donnait à Simonne dans mon lieu d’exil.
J’étais bel et bien exilée et j’avais des peurs bleues de perdre, en cette solitude profonde, le don d’intelligence qui m’avait été octroyé. Avec cela ma jalousie renaissait vivace. Simonne n’avait-elle pas imaginé d’amener à ses leçons de musique l’affreux poupard qu’elle avait le mauvais goût d’aimer!
Elle arrivait le dorlotant, l’asseyait sur le piano, et, entre chaque morceau, baisait sa grosse tête avec une tendresse qui me faisait enrager, je l’avoue.
Pour moi, je devais me contenter de la compagnie de la maîtresse de musique, une jeune fille que je voyais grignoter du pain sec en grand mystère. Elle venait volontiers m’admirer, ou plutôt admirer ma toilette.
«Est-ce que cette belle poupée que voilà passe ses journées dans le salon? demanda-t-elle un jour à Simonne, en se détournant vers la console où je me morfondais.
— Mon Dieu, oui, mademoiselle Augustine, répondit Simonne; ne dirait-on pas qu’elle est faite pour cela? C’est une belle dame de poupée qui doit aimer les réceptions.
— Vous l’aimez beaucoup moins que ce poupard, ce qui m’étonne,» dit la bonne Augustine.
Simonne m’adressa un sourire.
«Mon Dieu, dit-elle, je ne sais pas comment expliquer mon faible pour les bébés. Est-ce que vous croyez, par exemple, que les mamans à qui on dirait en leur montrant une jeune fille de quinze ans: «Madame, voilà votre fille,» l’aimeraient comme un pauvre petit poupard, ressemblant à mon cousin Édouard qui a huit jours, qui ne voit, ne marche, ni n’entend? Aimant à remplir le rôle de la maman avec mes poupées, je les aime mieux en bas âge, voilà tout. Mais je trouve Bouche-en-Cœur fort belle, et aujourd’hui elle présidera la collation que je donne à mes amies, collation qui m’est une- occasion d’exhiber mes poupées.»
Sur cette promesse elle se retourna sur son tabouret et la leçon commença.
Un moment, elle fut interrompue par l’entrée d’Hugues, qui venait chercher sa sœur de la part de sa mère.
Pendant l’absence de Simonne, Mlle Augustine s’empressa de tirer son petit pain de sa poche; elle le dévora en quelques minutes, et c’était chose triste que de voir cette pauvre fille, qui avait des bracelets au bras et je ne sais combien de panaches à son chapeau, manger du pain sec avec une voracité qui annonçait un long jeûne.
Quand Simonne rentra, elle se hâta de faire disparaître la dernière croûte au fond de la poche de sa robe de soie.
Évidemment, elle faisait ce maigre repas en cachette, ce qui était bien inutile de sa part, étant donné le bon cœur de Simonne. Celle-ci, en sa qualité d’enfant riche, ne se doutait pas de la détresse de sa maîtresse de piano, et, ce jour-là, elle interrompait de temps en temps sa leçon pour parler de la collation de l’après-midi, c’est-à-dire de petits pâtés, de savarins, de bombes glacées, de tartes, de sirops, ce qui eût été vraiment mettre l’eau à la bouche de Mlle Augustine, si elle n’avait été plus orgueilleuse encore qu’affamée.
Pour moi, ce que disait Simonne me ratissait et je sentais ma langueur disparaître à là pensée d’être enfin mêlée à sa vie, et non plus mise à l’écart comme un simple objet de luxe.
Dans la crainte qu’elle ne m’oubliât, je poussai même l’imprudence jusqu’à me remuer tant qu’il m’était donné de le faire. Sur cette planche de palissandre, les talons de mes bottines glissèrent tout à coup et je tombai sur un pouf de satin bleu.
Je fus relevée par Simonne, qui s’assura que je ne m’étais fait aucun mal, avec un tendre intérêt que j’aurais acheté à un plus haut prix qu’à celui d’une commotion désagréable.
Elle m’emmena sur-le-champ dans son appartement, au seuil duquel nous trouvâmes son frère, qui m’adressa un profond salut.
«Hugues est d’une politesse exquise pour vous, Bouche-en-Cœur, me dit Simonne. Il n’a que des chiquenaudes ou des taloches pour mes autres poupées, et Dieu sait si ses malices ont peuplé mon infirmerie. Je suis enchantée qu’il prenne des manières plus aimables avec vous.»
Disant cela, elle me déposa sur le plus beau fauteuil de son ameublement de poupées, qui formait comme un petit salon à part dans sa jolie chambre rose.
Je restai là quelques heures, que je passai à faire la revue de la chambre de ma chère Simonne.
Ainsi que la jalousie m’en avait donné l’instinct il y avait, tout près de son alcôve, un joli berceau aux rideaux de mousseline transparents, et j’apercevais, creusant un trou dans l’oreiller garni de dentelle, la joue rouge et ronde du poupard. Les autres poupées, elles étaient dix, sans nous compter, le poupard et moi, faisaient salon avec moi, et, je dois le dire, leur compagnie n’avait rien de bien agréable. J’attendis avec impatience le moment de la réunion.
Ne touche pas à mes filles.

Des coups répétés du timbre clair, qui avait résonné à mon entrée, m’apprirent qu’une nombreuse société se réunissait dans le salon.
Bientôt Simonne arriva en grande toilette et accompagnée de son frère, qui bondit comme un chat au milieu de notre cercle.
«Hugues, ne touche pas à mes filles, s’écria Simonne en arrêtant sa main, emporte seulement l’ameublement du salon et celui de l’infirmerie.»
D’un tour de main il entassa les poupées sur un canapé, pieds d’ici, têtes de là.
Seule, je fus placée avec quelque précaution sur le lit même de Simonne.
«Bouche-en-Cœur mérite certains égards, dit-il, c’est la plus belle de tes poupées.»
Après cela il entassa nos meubles: canapés, fauteuils, armoires à glace, lits de fer, tables de toilette, dans une grande corbeille, et s’en alla l’emportant sur sa tête.
En ce moment même la maman de Simonne entrait.
«Que me veux-tu, chère fille? demanda-t-elle, Hugues vient de me dire que tu avais à me parler.
— Maman, c’est pour vous prier de m’aider à faire le choix entre mes poupées. Vous savez que vous ne voulez pas que j’en conserve plus de dix et, avec le poupard et Bouche-en-Coeur, voilà que j’en ai quatorze, dont trois à l’infirmerie.
— Alors tu consens à donner le surplus aux enfants de l’Orphelinat?
— Oui, maman, répondit Simonne avec un léger soupir. J’aime mes poupées, même les infirmes, surtout les infirmes; mais il faut bien en donner à ces pauvres petites qui n’ont pas de joujoux.»
Un baiser, un de ces baisers comme jamais poupée n’en a reçu, hélas! fut la réponse de la mère de Simonne, qui paraissait touchée du bon cœur de sa petite fille.
Le choix fut fait sur-le-champ.
On sépara du gros des poupées: une Suissesse dont le costume était un peu fané, un petit matelot qui avait une jambe de bois, un poupard qui avait une plaie à la tête, une assez jolie dame dont le bras droit était démis. Les autres, y compris le poupard dans son berceau, furent portées dans le salon.
«Vais-je encore être oubliée, pensai-je avec amertume, et faut-il être un poupard idiot ou avoir l’œil poché pour acquérir la sympathie de cette étrange petite maman?»
Je ne puis le cacher, je possédais, avee l’intelligence, un grand fonds d’orgueil que mes succès de ce jour-là ne contribuèrent que trop à augmenter.
Je m’étais désolée bien inutilement. Simonne revint me chercher.


III
Table des matières
Quand Simonne entra dans le salon, me portant dans ses bras, ce furent des cris et des trépignements d’enthousiasme. Je vois encore ces jolis visages riants levés vers moi, j’entends les rires perlés, les exclamations flatteuses qui accueillirent la présentation dont Simonne m’honora.
«Mesdemoiselles, je vous présente ma nouvelle poupée: Bouche-en-Cœur.»
Je passai de main en main, et les toutes petites, celles qui n’ont qu’une manière d’exprimer leur sympathie, me gratifièrent de plus d’un baiser. Toutes ces mignonnes, qui avaient plus ou moins de cervelle, me vengèrent de l’indifférence de Simonne en me proclamant la reine des poupées de l’année. Ma figure et mes attitudes les stupéfiaient, ma toilette les jetait en extase.
Simonne eut mille peines à m’arracher de leurs mains et, tout en lissant mes cheveux et en déchiffonnant mes dentelles, elle me conseilla de ne pas me laisser prendre à leurs flatteries.
«Vous attachez trop d’importance à la toilette d’une poupée, dit-elle; je trouve aussi Bouche-en-Cœur très belle, mais je ne sais pas jouer avec elle comme avec mon petit Émile, qui dort là dans son berceau. N’est-il pas bien gentil?»
Émile, c’était l’affreux poupard aux yeux bêtes, et les petites filles se récrièrent. L’une d’elles, une petite fille très nerveuse, au teint mat, aux cheveux noirs, poussa la malice jusqu’à donner dans le berceau un coup de pied qui fit rouler par terre Émile et sa literie.
Je ne pus m’empêcher de rire en voyant mon rival s’en aller le bonnet de travers et tout empaqueté dans ses draps de lit.
Simonne me passa à sa voisine et courut après le malheureux poupard qui avait une large écorchure au bout de son petit nez rond. Elle le porta à son grand-père, qui était l’ami du grand chimiste mon parrain.
Il s’engagea à écrire à ce dernier, et assura qu’il ne manquerait pas de trouver un tel remède pour cette plaie, qu’il ne resterait pas la plus légère cicatrice.
Comme il faisait cette promesse, Hugues apporta à Simonne une lettre et une boîte de carton à son adresse. La lettre, qu’elle lut tout haut, était du grand chimiste. Il lui disait qu’ayant appris qu’il y avait ce jour-là chez elle une réunion d’enfants et de poupées, il envoyait un cadeau à sa filleule.
Il fallait voir la curiosité de tous les petits visages quand Hugues fit sauter la ficelle rose du carton.
Il en tira un bracelet mignon, un joli porte-bonheur, sur lequel était gravé mon nom.
Cela acheva de me donner parmi les petites filles une vogue sans pareille. Il fallut qu’elles vinssent toutes ouvrir, puis fermer ce bracelet, qui allait parfaitement à mon bras.
Elles trouvaient Simonne très heureuse d’avoir une poupée comme moi, et plusieurs déclarèrent que ce nom de Bouche-en-Cœur était le plus réussi des noms et que je ne manquerais pas d’avoir de nombreuses filleules.
Là-dessus on revint pêle-mêle dans le salon. Le compartiment des poupées fut installé et j’eus l’honneur du grand canapé avec un charmant officier de hussards et une jeune fille timide, tout habillée de blanc, comme une communiante.
Tout cela amusait fort les petites filles, mais les garçons commençaient à s’impatienter. La mère de Simonne avait ouvert le piano, et consultant la pendule, répétait pour la troisième fois:
«Elle ne viendra pas,» quand Mlle Augustine, la maîtresse de piano, fit son entrée. Elle était très pâle et elle avait l’air triste. Elle s’excusa de ce retard et, ôtant bien vite ses gants violets, elle se mit au piano. Les danses s’organisèrent sous la direction de Simonne et de son frère Hugues, qui était d’une gaîté folle.
Il préférait les danseuses de six ans, car, à un moment donné, il les asseyait sur son épaule, et les entraînait dans une valse.
Je m’amusais beaucoup à suivre les incidents de la danse, mais bientôt mon attention fut distraite. Mlle Augustine, qui avait quitté le piano pendant qu’on passait des rafraîchissements, vint à moi et me prit dans ses bras comme pour me considérer. Les mains de la pauvre fille tremblaient et elle essuyait furtivement des larmes qui sortaient comme malgré elle de ses yeux.
Elle me tournait et me retournait dans tous les sens; mais en réalité je lui servais de prétexte pour tourner le dos à cette assemblée rieuse et je lui permettais d’essuyer ses larmes à la dérobée.
«Vous admirez Bouche-en-Cœur? dit tout à coup la voix de Simonne; tout le monde l’admire.»
La réponse fut une grosse larme, qui, n’ayant pu être essuyée à temps, tomba sur mon bracelet.
«Vous pleurez, demanda Simonne de sa voix la plus compatissante, vous avez du chagrin, mademoiselle Augustine?»
Une inclinaison de tête et un regard suppliant lui répondirent.
«Dites-moi ce que vous avez, reprit Simonne, venez dans ce coin me le dire.»
Elle la prit par la main et l’entraîna dans un angle du salon.
«Asseyez-vous sur ce pouf et mettez Bouche-en-Cœur debout. Comme cela nous aurons l’air de nous occuper d’elle. Avez-vous remarqué ce joli porte-bonheur? Oui, n’est-ce pas? Pourquoi pleurez-vous aujourd’hui?»
La pauvre Augustine s’essuya les yeux et raconta la plus navrante histoire.
Sa mère, dont elle était l’unique soutien, n’avait pu finir une tapisserie qui venait de lui être laissée par la dame qui l’avait commandée; d’un autre côté, une de ses parentes éloignées, qui lui faisait une petite pension, venait de mourir. Le prix de la tapisserie et le semestre de la pension devaient payer le loyer pour lequel on était en retard de deux termes et le matin même, le propriétaire avait fait signifier le congé. Les meubles allaient être vendus, elles allaient se trouver sur le pavé. La pauvre Augustine avait espéré jusqu’au dernier moment attendrir le propriétaire; ce jour-là même, et c’était la cause de son retard, elle était allée le supplier d’attendre.
L’homme au cœur de tigre avait refusé et ellé ne savait plus où donner de la tête.
Vous lui devez donc une bien grosse somme, à ce méchant homme? demanda Simonne.
— Trois cent dix-huit francs, mademoiselle.
— Et si maman vous avançait mes mois de piano?»
Et Mlle Augustine, se mouchant bien fort, et rougissant jusqu’aux cheveux, avoua qu’elle avait déjà reçu trois mois d’avance.
«Mon Dieu, dit Simonne, comment faire, alors? Je n’ai que trente-deux francs dans ma bourse, et encore je dois cinq francs à maman. Je vais consulter grand-père, maman et Hugues. Donnez-moi Bouche-en-Cœur et allez bien vite au piano pendant que je pense à la manière de vous procurer cette grosse somme.»
Je passai des mains de Mlle Augustine dans celles de Simonne, qui s’en alla raconter à son grand-père l’infortune de sa maîtresse de piano. Il l’écouta en souriant, lui dit qu’elle le ruinait avec ses charités, et ajouta qu’il avait encore cinquante francs à sa disposition.
Nous l’embrassâmes pour cette généreuse parole, je dis nous parce que, naturellement, je suivais tous les mouvements de ma petite maman, et nous nous mîmes à la recherche de Mme de Gardeval.
Elle causait dans un coin avec plusieurs mamans et ne fut pas médiocrement étonnée de voir sa fille hors de la danse. L’histoire recommença, accompagnée des plus tendres câlineries.
Nous ne faisions que nous jeter au cou de notre maman, qui ne s’attendrissait pas aussi vite que son père.
«Mesdames, dit-elle à ses voisines, j’ai une fille qui m’inquiète. Elle a tellement le cœur sur la main, que son argent ne reste pas un mois dans son tiroir.
— C’est pourquoi on l’aime, dit une grande dame très sympathique, coiffée d’une mantille, en nous attirant à elle pour nous embrasser.
— Maman, après ceci, je ne vous demanderai plus rien, dit Simonne; mais je ne peux pas laisser vendre les meubles de Mlle Augustine.
— Ma chère enfant, il y a toujours eu peu d’ordre chez Mlle Augustine ou plutôt chez sa mère, qui n’a pas su garder sa modeste situation. Il n’est pas de mois où je ne sois mise en demeure de lui avancer le prix de ses leçons.
— Mais ses meubles, maman. Si on lui vend ses meubles, comment fera-t-elle? Voyez, j’ai déjà une grosse somme.»
Elle tira un calepin de sa poche et dit:
«Moi, vingt-sept francs.
— Et les cinq francs que tu me dois?
— Je les soustrais, maman. Vingt-sept francs, grand-père, cinquante francs,... vous?
— Moi, rien, répondit Mme de Gardeval; je me réserve pour plus tard, quand il faudra les mettre en pension quelque part.
— Qu’est-ce que cette arithmétique? demanda tout à coup une voix derrière nous, un compte de polkas?»
C’était Hugues qui se penchait sur le calepin ouvert.
Simonne lui raconta l’histoire et ajouta:
«Hugues, combien me donneras-tu?»
Il porta la main à son gousset et répondit:
«Inscris-moi pour.... pour.... pour.... vingt-huit centimes.»
Simonne lui jeta un coup d’œil de reproche.
«Allons, j’irai jusqu’à trente,» ajouta-t-il en se pinçant les lèvres pour ne pas rire.
Mais elle, le bon petit cœur, elle regardait sa liste et répétait:
«Comment arriverai-je à trois cent dix-huit francs?
— Si encore vous aviez un lingot d’argent à mettre en loterie, s’écria Hugues, que rien ne désarmait.
— C’est une idée, dit la dame à la mantille. Simonne, voilà une plaisanterie dont vous pouvez tirer parti. La réunion est nombreuse, mettez quelque chose en loterie; si votre maman le permet, nous prendrons toutes des billets.»
L’idée nous enchanta, Simonne et moi. J’avais trouvé dans ma tête de poupée des idées toutes faites et je me rendais compte de ce que c’était qu’une loterie; j’aurais volontiers battu des mains sans prévoir, hélas! l’influence que ce projet fatal aurait sur tout mon avenir.
La question fut de savoir ce que Simonne mettrait en loterie. Avec sa générosité sans bornes, ma petite maman était prête à tous les sacrifices. Elle proposa successivement: sa montre d’or, son médaillon, un joli nécessaire de voyage tout neuf, même le bébé au berceau et sa nourrice, une belle Flamande qui était de faction auprès du berceau.
A tout ce qu’elle proposait, sa maman disait non. Elle le dit moins fermement pour le petit Émile.
«Tu vas dépasser l’âge où l’on joue à la poupée, dit-elle; mais ce berceau coquet est le cadeau de ta tante Sophie, qui est fort susceptible; cherchons autre chose.»
En fin de compte, on s’arrêta à l’ameublement du salon et de la chambre à coucher. C’était là un caprice fort cher que beaucoup de ces petites filles riches n’avaient pu se passer. Le canapé, les fauteuils, les chaises étaient en palissandre doré et damas cerise; la table était recouverte de vrai marbre, et plus d’un enfant aurait pu, à l’occasion, se servir de ces meubles élégants, où se prélassaient en ce moment les nombreuses poupées de Simonne.
La chose entendue, Hugues déclara qu’il était tout prêt à remplir le rôle de crieur public.
Suivi par Simonne, il gagna le milieu du salon et, faisant un porte-voix de ses deux mains, il dit:
«Messieurs et mesdames, vous êtes invités à prendre des billets pour la loterie que va organiser Mlle Simonne de Gardeval, qui est à la tête de toutes les bonnes œuvres de l’arrondissement.»
Tous les enfants avaient dressé l’oreille et les plus grands expliquèrent aux plus petits ce que c’était qu’une loterie.
«Le billet est à un franc, reprit Hugues, ce n’est pas ruineux, comme vous voyez. Pour un franc, écoutez bien, mesdemoiselles, vous pouvez gagner tout ce bel ameublement de salon en palissandre doré, qui est là dans l’encoignure. Qui est-ce qui veut des billets?»
Et il brandit le calepin de Simonne.
Un silence glacial accueillit son discours et Simonne, désolée, voyait sa loterie tomber dans l’eau, quand tout à coup, une sotte, comme il s’en trouve partout, la petite fille au teint mat et aux cheveux noirs, s’élança vers nous et s’écria:
«Moi, je prends vingt billets pour gagner Bouche-en-Cœur.
— Moi aussi, moi aussi, moi aussi.»
Et toutes les mains de se lever, et les propositions de se croiser.
«Hugues, je prends deux billets. Simonne, j’en prends quatre, six, dix, vingt.»
C’était un délire.
Simonne, tout hésitante, toute troublée, me pressait dans ses bras, comme pour me défendre contre ces convoitises. De toutes les parties du salon accouraient des petites filles, attirées par cette nouvelle qui était fausse: «Bouche-en-Cœur est en loterie.»
On ne parlait que de cela.
«Eh bien, dit Hugues, en a-t-elle, un succès, cette jolie Bouche-en-Cœur. On ne veut pas de ton ameublement, Simonne; si tu tiens à la loterie, il faut te décider à sacrifier Bouche-en-Coeur,
— Va consulter maman,» répondit Simonne, qui devenait toute perplexe.
Il disparut et nous restâmes en face l’une de l’autre, nous regardant comme deux êtres qui comprennent seulement, à l’heure de la séparation, la profondeur de l’affection qui les unit. Moi, je l’avais toujours aimée, et ce dernier trait m’avait touchée jusqu’au fond du cœur. Et elle, après m’avoir traitée avec une cruelle indifférence, se disait en me regardant: «Mais où avais-je les yeux de ne pas voir que jamais poupée plus sympathique ne s’est rencontrée sur mon chemin.»
Hugues revint tenant une grande feuille de papier à la main.
«Maman consent, dit-il. Eh bien, cela n’a pas l’air de t’enchanter.»
Et Simonne, me baisant les cheveux, dit tout bas:
«Hugues, je la regrette tant.
— Eh bien, garde-la!» s’écria-t-il.
Mais, en ce moment, les yeux de Simonne tombèrent sur Mlle Augustine qui, assise sur le tabouret du piano, nous regardait avec ses yeux rougis par les larmes.
«Ah! mon Dieu, mon Dieu! et les meubles de Mlle Augustine,» murmura-t-elle.
Et, détournant la tête:
«Prends Bouche-en-Cœur, Hugues, ajouta-t-elle, je ne veux plus la regarder.»
Et elle se sauva.
Alors, lui, m’élevant au-dessus de la foule, s’amusa à faire remarquer la beauté de mes cheveux, de mes yeux, la perfection de mes mains, la richesse de ma toilette.
«Remarquez bien, mesdemoiselles, que cette charmante Bouche-en-Cœur a même un porte-bonheur, s’écria-t-il en mettant le bijou en évidence. Ce bracelet seul vaut trente francs comme un liard. Qui veut des billets?
Pulsuz fraqment bitdi.